La philosophie au cinéma : j’ai vu, donc je pense ! Par Marija

La philo peut s’exprimer partout. Au théâtre, au cinéma, dans un café, au resto, dans l’espace public, dans le bus etc , le tout c’est d’écouter..P B C…

Bien qu’elle porte le préjugé de l’inaccessibilité, la philosophie à travers ses questionnements reste omniprésente, et concerne aussi bien nos vies singulières que les enjeux des sociétés qui nous entourent. C’est en étant spectateurs de la vie d’autrui que l’on peut, de manière plus naturelle, se rendre compte que la philosophie est corrélée à l’humain. Au cinéma, on découvre dans un format plus accessible, les grands thèmes existentiels qui n’ont pas fini d’inspirer les arts !

Représentation de l’inconscient 

L’inconscient, c’est ce concept bien connu de psychanalyse qui souvent est source de mystères et fait rêver… Et c’est le cas de le dire, l’inconscient est théorisé par Freud, c’est un niveau de notre esprit, un état psychique, qui se trouve derrière la conscience. Il opère donc de manière parfois intriguante, car notre conscience n’y a pas accès directement. Bien que ce concept a fait polémique à sa théorisation, car il n’est pas localisable dans le corps et porte sur des interprétations analytiques, il est pourtant le fondement de la psychanalyse et permet, dans certaines mesures et par des méthodes précises, de cerner, d’identifier et de guérir des troubles psychologiques. A l’époque, l’hystérie est l’exemple de névrose que Freud parvient à guérir par un accès à l’inconscient grâce à la méthode de l’hypnose, retranscrite dans ses Cinq leçons sur la psychanalyse, « Le cas Anna O ». Révolution médicale et surtout philosophique, l’inconscient, et par son biais la naissance de la psychanalyse, est considéré comme l’une des plus grandes blessures de l’homme. Mystérieux car dans l’ombre, l’inconscient explique des états d’esprit irrationnels ou incernables. Forcément sujet à débat et aussi socle à la créativité et à l’imagination, ce concept a été mis en scène dans plusieurs oeuvres cinématographiques comme Inception ou la scabreuse série Netflix, Freud.

Dans Inception, le réalisateur Christopher Nolan joue avec l’existence de ce concept, dans la mesure où il est aussi ce qui explique l’existence des rêves (et permet leur interprétation, cfL’interprétation du rêve). Les rêves sont en fait des produits du subconscient, état psychique qui se situe entre le conscient et l’inconscient, auxquels il est toutefois corrélé. Nous suivons Cobb (Leonardo Di Caprio), voleur de secrets qui opère en pénétrant les rêves des individus, pouvant ainsi puiser des informations dans le subconscient de ces derniers. Il regrette sa vie privée sacrifiée, puisqu’il est recherché par les autorités américaines, il a abandonné ses enfants et perdu sa femme dans un suicide auquel il a participé. Pour avoir l’opportunité de retrouver ses enfants et blanchir son nom, Cobb accepte une dernière mission qui cette fois nécessite non pas de voler une information dans le subconscient de quelqu’un, mais d’y implanter une idée, qui en définitive va influer sur la conscience de l’individu concerné (un homme d’affaires important) et ainsi orienter ses choix.

Il s’agit d’un acte de manipulation ambigu car difficilement identifiable et cernable, amenant beaucoup des thématiques aussi bien philosophiques et psychanalytiques que denses et délicates. Si le vol est opéré ailleurs que dans le champ de conscience de la victime, si on vole dans un lieu ignoré, subconscient, est-ce un type de vol plus intime et donc plus grave, qui s’apparente à une plus grande violation ? Si les idées implantées, les inceptions, ont le pouvoir de changer si radicalement la réalité quand elles sont implantées profondément dans l’esprit (jusqu’à atteindre les champs derrière la conscience), alors le monde est dirigé par les idées, et ces dernières sont les armes le plus puissantes qui existent. Une idée profonde est presque intouchable et irréversible, et la manipulation des idées de manière forcée porte des enjeux éthiques indéniables. La question du regret est au cœur du film, le regret nait lorsque la conscience morale est réveillée par une action sentie comme non-éthique, mais la conscience morale peut être violée et manipulée par des inceptions imposées. La réalité des idées est remise en question, par le relativisme de leur origine (idée authentique ou inception) et donc, toute la réalité de l’intrigue est en définitive remise en cause. Le film prend une dimension qui donne le tournis, nous perdant entre rêve et réalité, indifférenciables. Cela montre l’ambiguïté de la localisation, mais aussi des limites des trois états psychiques, et avec cela celle de la responsabilité et de la moralité puisqu’il y a l’incertitude de ce qui est réel. Cela remet en question la responsabilité des actes, si non-conscients, non voulus. Le regret est à l’origine de l‘opération pourtant moralement douteuse de Cobb (abandon de ses enfants) … Soulager une douleur de la conscience morale (regret) par l’acte immoral (inception), fatalité absurde de la condition humaine et des blessures de l’inconscient ?

 

L’ambiguité de la morale 

La morale, la distinction du bien et du mal, est l’une des branches les plus étudiées de toute l’histoire de la philosophie. Déjà en Grèce antique, Aristote s’efforçait de théoriser et de définir ce qui est le « bien », et par conséquent, ce qui est une attitude bonne, comment être un homme bon. Dans son Ethique à Nicomaque, il explique que l’homme bon, donc à la moralité souhaitable est un homme vertueux, et aussi en même temps, par corrélation des concepts, heureux. Au contraire, bien plus tard, Kant théorise le bien et par conséquent la morale dans sa grandement connue déontologie. Il défend sa position intentionnaliste et pieuse dans sa thèse selon laquelle le bien réside dans la bonne intention. La bonne intention est issue d’une idée du bien, un ressenti du bien, profondément présent et implanté en nous par la puissance divine. Ici, deux thèses s’opposent sur l’origine du bien, et aussi sur la définition et la prescription de l’attitude dite bonne. Et c’est tout l’intérêt des débat philosophiques, il faut parvenir à trouver les failles de chaque résonnement afin de perfectionner ou préciser les idées. La morale est un sujet absolument nécessaire en société, on l’appelle aussi l’éthique, car elle pose aussi le cadre de ce qui, en société, est acceptable ou non. Sans elle, l’ordre social n’aurait pas lieu, pas même les lois. Dans nos sociétés contemporaines occidentales, certaines pratiques ou pensées, sont de prime abord considérées comme immorales, comme n’ayant pas lieu d’être, non souhaitables, mauvaises finalement.

Bien que nécessaires, ces jugements de ce qui est bien ou mal peuvent être révélateurs non seulement de nos déterminations, positions et prédispositions subjectives, mais aussi de celles des sociétés dans lesquelles nous évoluons. Par exemple, certaines pratiques considérées comme immorales durant le moyen âge en France relevaient des mœurs chrétiennes ancrées et acceptées de l’époque. Dans les EssaisMontaigne montre que les jugements moraux que l’on peut porter sur différentes pratiques ne sont pas toujours partagés, pas toujours universels, et donc sont profondément relatifs aux déterminismes culturels des différentes sociétés.

Etant révélatrices alors des limites de la tolérance et des mœurs, au cinéma, la représentation des jugements moraux peut être utilisée comme arme pour illustrer ou critiquer les états des sociétés, notamment ses dérives abusives ou oppressives. Forcer un spectateur à éprouver un jugement moral, parfois de manière à le lui faire ressentir comme absurde, est un moyen que le cinéma cirant de Pier Paolo Pasolini utilise pour exposer des idées politiques. En choquant, dégoutant et déstabilisant le spectateur, ses films sont davantage appuyés sur le ressentis de ce dernier. C’est là où se passe l’expérience, comme dans l’art de la performance. Le spectateur est nu face à ses propres jugements, et parvient parfois à s’apercevoir qu’ils viennent en fait des codes sociaux, aliénants et opprimants. Ainsi, la libération des entraves sociales ancrées est une finalité à laquelle Pasolini aspire, et qui peut être possible à travers son cinéma de réaction, notamment fondé sur la représentation de l’origine des codes de la morale.

Dans Théorème, A travers l’exemple d’une famille bourgeoise aliénée et oppressée par sa condition sociale, le cinéaste fait passer, grâce à la mise en scène de l’absurde et de l’interdit, sa soif d’authenticité et d’absolu. Montrer, pour critiquer et combattre le formalisme de la haute société est ici une entreprise mise en scène par le tragique. La famille bourgeoise milanaise accueille en sa demeure un mystérieux étranger, canon de beauté, qui rapidement séduit tous les membres de la famille : père, mère, fils, fille et même servante. Tous les membres de cette lignée sont malheureux et tourmentés, que ce soit par timidité maladive, névrose opprimée, sexualité refoulée ou bien complexe d’infériorité. Ces tourments sont tous soignés à tour de rôle et simultanément, par l’amour à la fois spirituel et physique de l’étranger. Pourtant symbole d’interdit, d’absurde frôlant l’inceste, cet étranger guérit les entraves sociales de la famille par le scandale dans une dynamique finalement freudienne. Dévoilant le danger et la puissance des codes sociaux et ses mœurs qui finalement s’ancrent jusqu’à l’inconscient, Théorème est une œuvre certes polémique et déstabilisante puisque typiquement pasolinienne, mais sincère et engagée, une arme cinématographique.

 

Qu’est-ce que le réel ?

La plus existentielle des questions pour un dernier thème de ce décryptage ! Bien sûr, la grande interrogation sur l’existence de ce qui nous entoure. Est-ce que ce que je vois est bien authentique ? Les choses que je perçois sont-elles vraies ? Ou bien, mes perceptions sensibles du corps m’induisent en erreur, et la vérité se trouve ailleurs, ou bien, le monde est tel que je le perçois, tout simplement. C’est la question que s’est posé Platon, retranscrite dans sa fameuse allégorie de la caverne, à lire dans La République. En fait, pour Platon, la réalité du monde et de ses choses, fait référence à leur vérité propre : ce qu’elles sont vraiment, ce qu’elles sont en soi, en essence. Le noyau de vérité d’une chose, s’apparente à la réalité de cette chose, et s’appelle chez Platon « la chose en soi » ou bien « l’Idée ».

Platon crée sa thèse métaphysique sur l’illusion des perceptions du corps face au réel : pour lui, notre corps et ses perceptions sont toujours sources d’erreurs. En effet, il a en quelque sorte raison, pour moi, le ciel peut être orangé alors que ma voisine le trouvera jaune, la laine peut être douce alors que ma voisine la trouvera rugueuse… Pour écarter ces relativismes liés au sensible, à la matière, Platon s’en écarte pour construire une thèse métaphysique, c’est-à-dire indépendante de la matière, au-delà de la réalité sensible. Les perceptions du corps étant dépendantes du monde sensible, et étant relatives, elles ne sont en fait pas universelles. La soif d’absolu de Platon s’étend jusqu’à vouloir définir le vrai, le réel, la chose en soi, comme exclusivement ce qui est universel, donc ce qui vaut en tout lieu et en tout temps, pour tout le monde (donc absolu, pas relatif). Nos corps perçoivent le monde sensible et sont plongés dans la matière, origine du relatif, donc, évidemment, la réalité se trouve, vous l’aurez deviné, par-delà le sensible ! Dans cet univers sans matière et donc sans erreurs, l’universel et l’absolu sont possibles, et c’est là que résident les choses en soi, la vérité, le réel. Ce monde merveilleux car pur de vérité, c’est le monde des Idées. Nos âmes étant incarnées dans des corps faisant partie du monde sensible, nous n’avons pas, ici-bas, accès au monde des Idées… Mais, ne vous lamentez pas, il est possible de s’en rapprocher par la pratique de la philosophie ! En philosophant, pour Platon, on s’écarte des illusions erronées et relatives de nos perceptions. Toute une thèse sur les âmes est à retrouver chez l’auteur pour approfondir ce thème.

Le cinéma n’a pas laissé passer cette idée absolument inspirante, de proposer une autre alternative pour localiser le réel que le monde dans lequel on vit et que l’on voit. Les sœurs Wachowski ont su adapter cette thèse au grand écran, dans le légendaire Matrix. Le film n’avance en revanche pas une position purement platonicienne : le monde réel n’est pas jugé par les réalisatrices comme étant le meilleur, le plus pur, ou celui duquel il faut se rapprocher, comme le fait Platon. Tout l’intérêt de la complexité de la notion de choix, quand à l’identification du monde que l’on préfère est pertinente de ce fait. Neo (Keanu Reeves), personnage principal, ressent une étonnante impression d’inauthenticité dans son quotidien, surprenant pressenti s’assimilant à un don… Le monde qu’il connait va s’avérer finalement bien inauthentique, illusoire, irréel, comme notre monde sensible chez Platon ! Seulement, contrairement au monde des Idées, le «vrai » monde de Matrix est aussi en dehors du faux, en l’occurrence en dehors de la machine, mais n’a rien d’utopiste : il est post apocalyptique, en ruines, la vie y est moins confortable… Mais, le sentiment de liberté y est omniprésent, et la conscience d’évoluer dans un environnement authentique, libératrice. A quel prix ? Faut-il absolument aspirer à la réalité, à la vérité, comme fin ultime ? On dit que la vérité blesse, il faut parfois souffrir pour l’atteindre et l’accepter. Qu’est ce qui finalement pourrait orienter ce choix assez sacrificiel et éprouvant ? C’est tout l’intérêt du film, mais pour approfondir la question du choix délibéré à son origine, rendez-vous au rayon philo avec la Critique de la raison pratique de Kant, La Volonté de puissance de Nietzsche, ou encore L’existentialisme est un humanisme de Sartre… Si le monde réel en tant que monde à part de nos perceptions sensibles ne vous parle pas du tout, David Hume propose une thèse sur la réalité des perceptions du corps dans son Enquête sur l’entendement humain. Prêts à débattre ?