Alors que le chef de l’Etat tente d’imposer un nouveau format de consultations directes et allégées, la machine politique sénégalaise menace de gripper. Echaudée par la «déception» du dialogue de 2025 et révoltée par le récent passage en force législatif sur le Code électoral, l’opposition pratique la politique de la chaise vide, snobant les récentes invitations du ministère de l’Intérieur. Face à ce mur de méfiance, les appels pressants de la Société civile pour un débat «sans filtres» suffiront-ils à sauver le consensus démocratique, ou assiste-t-on à l’amorce d’une crise de légitimité ? Entre volonté de rupture méthodologique et risques de crise de légitimité, quels sont les véritables enjeux de ce nouveau round politique ?
Alors que le Président Bassirou Diomaye Faye s’apprête à ouvrir une série de consultations ciblées et restreintes du 21 au 31 mai 2026, la trajectoire politique du Sénégal ressemble à une délicate équation à plusieurs inconnues. D’un côté, le consortium des organisations de la Société civile multiplie les appels solennels en faveur d’un dialogue inclusif, direct et «sans filtres». De l’autre, une partie significative de l’opposition, échaudée par les expériences passées et ulcérée par de récentes manœuvres législatives, traîne les pieds pour donner sa position, même si elle a déjà choisi la politique de la chaise vide il y a quelques jours.
Le spectre du «dialogue de sourds» après les traumatismes de mai 2025, qui avait laissé un goût de cendres dans la bouche des participants de l’opposition plane ? Pour comprendre la rigidité actuelle de l’opposition, il faut remonter à l’année dernière. Le grand dialogue national de 2025 a laissé un goût amer aux contempteurs du régime. Conçu pour apaiser les esprits, il est aujourd’hui perçu par les forces d’opposition, notamment celles regroupées au sein du Front pour la défense de la République (Fdr), comme une «vitrine de validation».
La déception est double. Non seulement les conclusions de l’an dernier n’ont pas produit le consensus global attendu, mais la récente relecture des textes issus de ces dialogues -menée sous la houlette exclusive de la majorité- a fini par consommer la rupture. Pour l’opposition, le pouvoir en place ne cherche pas à négocier, mais à faire entériner un agenda déjà acté unilatéralement.
Le boycott du 30 avril : une fracture électorale consommée
Le signal d’alarme a été tiré il y a à peine quelques jours, le 30 avril 2026. Convoquée par le ministre de l’Intérieur, Bamba Cissé, pour une réunion de concertation sur les règles du jeu démocratique, une large frange de l’opposition a purement et simplement boycotté la rencontre. Au cœur de cette colère : le vote marathon à l’Assemblée nationale de la loi modifiant les articles L.29 et L.30 du Code électoral promulguée par le chef de l’Etat. Ces réformes, qui encadrent les conditions d’éligibilité suite à des condamnations judiciaires, sont dénoncées par l’opposition comme des «lois de circonstance taillées sur mesure» pour régulariser définitivement la situation de Ousmane Sonko, leader de Pastef et Premier ministre. Ce passage en force législatif, intervenu juste avant la réunion avec le ministre de l’Intérieur, a sapé le peu de confiance qui restait. Dès lors, pour l’opposition, participer aux concertations revenait à cautionner un fait accompli.
C’est dans ce climat de haute tension que le Président Bassirou Diomaye Faye a décidé d’annuler le grand format initialement prévu pour le 28 mai, au profit d’audiences ciblées et restreintes du 21 au 31 mai prétextant la Tabaski. Si la Présidence vante une formule souple, plus économique et adaptée au contexte social, l’opposition pourrait y voir une tentative d’éviter le débat contradictoire généralisé.
Le défi pour l’Exécutif est immense : peut-on refonder le pacte démocratique et préparer les futures échéances (notamment les Locales) sans une partie de ceux qui doivent signer le contrat ? Un dialogue sans l’opposition radicale risque de sonner creux et de fragiliser la légitimité des réformes futures. Pour légitimer sa démarche, le pouvoir devra s’appuyer massivement sur le consortium de la Société civile et les forces syndicales. Mais ces dernières ont prévenu : elles ne serviront pas de faire-valoir. Elles exigent que le débat sorte des salons politiques pour aborder les urgences concrètes des populations : le coût de la vie, l’emploi des jeunes et la dette publique.
Le Sénégal se trouve à la croisée des chemins. Si le gouvernement cherche à imposer le rythme fort de sa majorité parlementaire, il s’expose au risque d’une gouvernance contestée dans les urnes. L’enjeu de cette fin de mois de mai n’est donc pas seulement d’aligner des signatures au bas d’un énième communiqué, mais bien de savoir si le pouvoir saura tendre une main crédible à ses opposants -par exemple en rouvrant les discussions sur le fichier électoral- et si l’opposition saura dépasser sa rancœur légitime pour investir les espaces d’échanges directs exigés par la Nation. Sans ce sursaut, le «modèle sénégalais» de transition consensuelle pourrait bien connaître ses premiers ratés structurels.
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