
« Les médecins français ont inventé le devoir d’ingérence. Parce qu’ils jugeaient que les souffrances appartiennent à tous les hommes et non aux seuls gouvernements qui les abritent, les dissimulent ou les engendrent. La jeunesse de notre pays, celle de l’Europe demain, aspire à leur succéder. Grâce à eux, la France a proposé le droit d’assistance humanitaire que l’assemblée générale des Nations unies a adopté. Aujourd’hui, les intellectuels, les politiques et les juristes s’affrontent sur l’unique concept nouveau de ces temps sans exaltation : le droit d’ingérence. » Fondateur de Médecins sans frontières et de Médecins du monde, Bernard Kouchner a été ministre de la Santé et de l’Action humanitaire.
In les echos https://www.lesechos.fr/
« Le malheur des autres », de Bernard Kouchner
Homme de terrain au nom de Médecins sans frontières pendant des années, Bernard Kouchner, secrétaire d’Etat chargé de l’action humanitaire, développe dans ce livre une plaidoirie en faveur du devoir d’ingérence. A bien des égards, François Mitterrand a entendu ce message et a été jusqu’à présent un des rares chefs d’Etat se référant au plan international à cette notion. Du point de vue de l’ONU, celle-ci n’a pas encore de véritable réalité juridique mais elle a déjà un droit d’existence en politique. Bernard Kouchner souligne ainsi que l’histoire est allée plus vite que certains souhaits. « Contre la sagesse et les diplomates puis très vite avec leur complicité active, le secrétariat d’Etat à l’action humanitaire proposa, au nom de la France, à l’assemblée générale des Nations-Unies, le 8 décembre 1988, la résolution 45/131 portant droit d’accès aux victimes des catastrophes naturelles et des situations d’urgence du même ordre, qui fut votée à la surprise générale unanimement ».
Bien entendu, les pays affrontant des problèmes de minorité étaient contre. Mais le 9 décembre, le lendemain, l’URSS ouvrait ses portes pour la première fois à l’aide internationale à l’occasion du tremblement de terre en Arménie. Etait ainsi codifiée aux Etats-Unis une pratique militante médicale. Un tournant. Tout le sens du livre de Bernard Kouchner est dans cette nécessité issue de l’histoire des hommes allant plus vite que les juristes. « Les états vont perdre le droit de tirer sur leurs peuples », avertit¬il. Souhaitons longue vie à ce propos optimiste.
parisnanterre« « Incontrôlable », « trublion », « solitaire qui ne respecte aucune frontière », « plébiscité par l’opinion publique »1, « courageux », « aventurier »2, « une des figures les plus populaires, une des plus originales, des plus modernes et, hors de France, de loin la plus prestigieuse (…), le French doctor, animal politique complètement atypique, incarne une forme de générosité, d’engagement, d’intrépidité antitotalitaire profondément novatrice »3, etc. L’entrée de Bernard Kouchner dans un gouvernement de droite a ainsi été saluée par la presse« inalement, quel est le rôle de l’humanitaire ? Aider, assister, accompagner les populations victimes, limiter les dégâts. Et Kouchner avoue : toute l’aide n’arrive pas à
destination. « J’ai été un de ces acteurs prêts à risquer leur vie pour que l’aide parvienne aux populations nécessiteuses. Mais j’ai également admis que, parfois, mieux valait se laisser
détrousser de la moitié de ses biens pour que le reste parvienne aux affamés. » (p. 6)
L’humanitaire est ainsi faillible.
Acte III. Kouchner dévalorise le travail humanitaire pour mieux mettre l’emphase sur le pouvoir réel de l’entreprise multinationale. Mais, pour pouvoir les comparer, il doit
suggérer que leurs activités respectives ne sont pas aussi étrangères qu’il n’y paraît. A nouveau, Kouchner lance la comparaison après une contradiction. Ainsi, en page 6 : « Certes,
l’implication du travail humanitaire ne ressemble pas à celle d’une firme pétrolière », pour attester page suivante : « Les ONG et les firmes industrielles se ressemblent parfois : les
entreprises font leur travail et en tirent bénéfice. Les associations humanitaires font le leur et en tirent satisfaction et notoriété. » Sauf que l’entreprise possède un pouvoir d’agir sur la réalité sans commune mesure. En effet, l’humanitaire aide ou accompagne là où l’entreprise
libère. Or, « l’histoire retient la libération davantage que l’invasion. » (p. 7) Au moment où les multinationales américaines et britanniques quittent la Birmanie sous la pression de leur « opinion publique » la plus engagée, Kouchner fait l’apologie de l’entreprise émancipatrice.
Car, pour Kouchner, le progrès économique précède le progrès politique. Pour faire accepter son argument, l’ancien militant humanitaire avance l’exemple de la santé. Dans sa
vision dépolitisée et déshistoricisée, il affirme que ce sont les multinationales, Total en l’espèce, qui fournissent les infrastructures de santé. Aussi est-il plus que nécessaire de laisser
les entreprises investir en Birmanie pour que les Birmans puissent être en bonne santé. « Pourquoi séparer, arbitrairement, l’essor de l’industrie de la nécessaire mise en place de
structures sanitaires indispensables, impossibles sans un développement économique et industriel. Particulièrement pour construire un système de santé publique. On ne peut
construire ni une prévention efficace ni un réseau hospitalier sur la seule charité internationale. » (p. 7) Ainsi, les vertus émancipatrices de la libre entreprise s’expriment avec
d’autant plus de force qu’en Birmanie, il s’agit véritablement d’une question de vie ou de
Fondateur de Médecins sans frontières et de Médecins du monde, Bernard Kouchner a été ministre de la Santé et de l’Action humanitaire.

