Grande Mosquée de Paris: «Elle fait partie de la République» depuis cent ans

Inaugurée le 15 juillet 1926, la Grande Mosquée de Paris fête ses 100 ans. Devenu un lieu emblématique pour les fidèles comme pour les touristes, ce monument d’architecture arabo-andalouse, classé monument historique en 1983, s’est imposé comme un élément du patrimoine français. Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée, revient sur les grands moments de son histoire et sur les enjeux contemporains qui entourent aujourd’hui cette institution au cœur de la République.

La mosquée de Paris, lorsqu’elle a été inaugurée, est déjà entrée de plain-pied dans la République. Cette mosquée, lorsqu’elle a été voulue, conçue, réalisée, ce n’était pas un caprice ou une volonté irrationnelle.

Elle part de quelque chose d’essentiel, c’est le sang musulman versé pour la libération de la France. Ces musulmans ont été braves. Ils ont combattu dans les coins de guerre les plus difficiles et les plus ardus. Le fait du sacrifice suprême de ces musulmans venant notamment de pays colonisés par la France, qui représentent aujourd’hui à la fois l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne, était un message de cet engagement que l’islam, en tant que religion, rappelle au musulman, lorsqu’il s’engage, lorsqu’on le sollicite : il est toujours là, présent, à la fois par solidarité, à la fois pour marquer cette appartenance à l’humanité. À ce moment-là, la République, comment a-t-elle répondu ? Elle aurait pu faire le service minimum comme réaliser cette mosquée dans un quartier populaire musulman de l’époque.

Malgré tout, on peut instrumentaliser la réalisation de la mosquée de Paris à cette époque, mais j’insiste sur un point, c’est le choix du site. Dans cette Ville lumière qu’est Paris, on est à une encablure du Panthéon, de la Sorbonne, c’était le Quartier latin… Aujourd’hui, 100 ans plus tard, c’est le message que la Grande Mosquée de Paris veut donner, c’est-à-dire qu’elle fait partie du patrimoine de France. La mosquée n’est pas simplement représentative d’une religion, elle représente à travers cette identité l’ensemble de la nation française.

Notre-Dame de Paris, lorsque cette belle institution a brûlé, je pense que tous les Français étaient tristes, ce n’est pas uniquement les catholiques. Moi, en tant que musulman, lorsque j’ai vu la fumée de cette institution qui fait partie de notre histoire, je l’ai dit publiquement : Notre-Dame est l’âme de la France. Aujourd’hui, un musulman citoyen français fait partie de la communauté nationale.

L’emplacement de la mosquée au cœur du Quartier latin, très loin des quartiers populaires, interroge quant à l’accessibilité des fidèles. Ce choix répondait-il, comme vous l’évoquez, à un calcul politique des autorités de l’époque ?

Effectivement, je crois que dans l’histoire de la Grande Mosquée de Paris, ce ne sont pas les fidèles qui ont décidé, à un moment donné, de construire une mosquée. À l’époque, il n’y avait pas vraiment une communauté importante de fidèles comme aujourd’hui. Aujourd’hui, je pense que, sur la symbolique, les musulmans, même s’ils viennent de loin, sont quand même fiers. Si vous devez visiter les mosquées de France, peu sont au centre-ville. Mais en même temps, ça fait partie de notre histoire. Je pense que la fierté que le musulman a de venir dans un endroit pareil lui permet de se trouver dans un lieu qui est digne. La laïcité, telle qu’elle est conçue aujourd’hui par la loi du 9 décembre 1905, symbolise la liberté d’exercer notre culte. Toute personne qui croit en ce qu’elle veut, elle a cette liberté. Je ne crois pas que la distance soit un problème.

Mais j’entends votre remarque. La question la plus importante, c’est quelle était l’intention véritable des autorités de l’époque. Moi, je dis aujourd’hui, peu importe, parce que nous étions dans un temps où c’est l’empire colonial français qui a pris la décision de créer cette mosquée. Je le rappelle, ils auraient pu faire ce projet dans d’autres conditions. Vous savez, quand le maréchal Lyautey, le jour de la pose de la première pierre, va déclarer que de ce minaret « ne montera vers le beau ciel de l’Île-de-France qu’une prière de plus, dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses… » Lorsqu’on sait que la France, c’est la fille aînée de l’Église, c’est important pour nous musulmans de dire : « Je suis un citoyen à part entière, et je n’ai pas à rougir de ma religion, parce que cette religion, elle a été reconnue de manière aussi symbolique à travers la mosquée de Paris. » Au-delà de toute autre considération, je considère que la dignité du musulman vit à travers l’histoire de la mosquée de Paris.

Vous soulignez régulièrement un manque de lieux de culte et d’infrastructures vis-à-vis d’autres religions (catholicisme, judaïsme, protestantisme). Selon vous, quelles solutions permettraient de remédier à ce problème ?

D’abord, nous sommes dans un État laïque. Aujourd’hui, l’aide pour pouvoir obtenir un espace cultuel musulman est assez difficile à avoir. Mais je pense qu’il y a beaucoup de projets de construction de mosquées, facilités par un certain nombre de circulaires prises par le ministère de l’Intérieur. Aujourd’hui, une association musulmane peut bénéficier d’un bail emphytéotique, donc de plusieurs années, avec des aides qui peuvent être apportées pour réaliser un lieu de culte.

Après le confinement, il y a eu un regain de religiosité par rapport à toutes les autres religions. La Grande Mosquée de Paris est extrêmement fréquentée le vendredi. Alors oui, moi, je suis très content, parce que ça prouve qu’il y a une forme de vitalité de la mosquée. Mais en même temps, on constate qu’il y a aujourd’hui un manque flagrant de lieux de culte. Il faut – l’État a commencé à faire un effort –, en tant que musulmans, faire un gros effort. Je profite de cet instant pour dire qu’il ne faut pas essayer de construire des mosquées trop grandes. En France, les villages ont grandi et puis on s’est retrouvés avec deux, trois églises dans une agglomération et il y a des églises qui sont pratiquement vides aujourd’hui. Je ne voudrais pas que, dans 50 ans, les mosquées vivent également cette situation. Nous savons que nous sommes dans un État laïque où nous ne pouvons pas faire appel à des fonds publics pour entretenir nos lieux de culte. C’est nous-mêmes, les associations qui gérons nos mosquées, qui devons prendre en charge. Dieu nous a demandé de préserver la Terre sur laquelle nous vivons en faisant en sorte que l’espace que nous avons consacré pour notre lieu de culte soit efficient pour les 20, 30, 40 années à venir. Je crois qu’il y a vraiment une réflexion à avoir et ne pas se dire : « Je construis une mosquée, je vais déposer une demande à la mairie et je fais une mosquée qui ressemblera à la mosquée de Paris. » La mosquée de Paris, c’est une histoire.

Le regain d’intérêt pour la religion est particulièrement présent chez les jeunes, qui se tournent de plus en plus vers elle. On voit que ces derniers s’informent majoritairement via les réseaux sociaux, ce qui les expose parfois à des discours religieux simplistes, voire rigoristes. Quelles actions la Mosquée de Paris peut-elle entreprendre face à ce phénomène ?

Vous avez raison, il y a aujourd’hui de plus en plus de jeunes qui affichent leur religion. La Grande Mosquée de Paris, historiquement, a toujours été un lieu de culte de ce qu’on appelait les chibanis. Aujourd’hui, la moyenne d’âge, comme lorsque je sors après la prière du vendredi, je vois, moyenne d’âge, 17-18 ans, de toutes couleurs, de toutes, je dirais, appartenances ethniques, mais en même temps, tous attachés à la République, ils sont tous des citoyens français, et n’ont aucun complexe en tant que musulmans. À partir du moment où vous pouvez être un bon musulman, il faut être également un bon citoyen. L’un n’est pas incompatible avec l’autre, bien au contraire, puisque dans nos recommandations, qui sont faites notamment par les hadiths [« actes et paroles », NDLR] de notre prophète, il est dit que pour être un bon musulman, il faut être un citoyen utile à la société dans laquelle vous vivez, quelle que soit la société.

Vous avez parlé des réseaux sociaux, de l’intérêt que le jeune musulman a pour sa religion. On a une particularité en islam, il n’y a pas un chef comme pour l’Église et le Vatican. L’Islam est une religion vraiment du libre arbitre. Quand vous lisez le Coran, il vous dit ce qui est bien et ce qui est mal. À vous de choisir. Aujourd’hui, la Grande Mosquée de Paris, depuis cinq-six ans, essaie de donner un maximum d’informations à ces jeunes à travers les moyens qu’ils ont, les réseaux sociaux. Nous avons aussi lancé avec une maison d’édition une collection qui s’appelle Paroles d’imams, nous sommes à notre cinquième publication, nous abordons un certain nombre de questions. Le premier livre que nous avons sorti, « Comment se comporter avec quelqu’un qui est différent de vous ? », est un travail important, titanesque même. Parce qu’effectivement, vous avez aujourd’hui, à travers les réseaux sociaux, des personnes qui s’autoproclament théologien ou imam, et qui peut-être, soit par naïveté, soit par calcul, donnent des mauvaises informations à ces jeunes. Moi, j’invite les jeunes non pas à croire ce que dit la mosquée de Paris, ça serait facile, mais au moins à participer.

En février dernier, vous avez publié l’ouvrage Musulmans en Occident, pratique culturelle incontournable, présence adaptée. Vous y expliquez que le dialogue interreligieux est devenu indispensable. La Grande Mosquée de Paris doit-elle, selon vous, devenir un lieu d’échange et de débat pour tous ?

Pour moi, c’est très important, parce que le dialogue interreligieux est nécessaire lorsqu’il est suivi d’action. Vous savez, il y a un hadith, la déclaration du prophète, qui dit : « N’oubliez pas mes frères Moïse et Jésus », ça c’est le prophète de l’islam qui nous le rappelle à nous, les musulmans. Je veux rappeler ce message de la fraternité humaine, que vous soyez musulman ou pas. Vous êtes un être humain, vous êtes la création de Dieu. Je dois croire en cela, même si vous ne croyez pas en mon Dieu, moi je crois que vous êtes une création de mon Dieu. Le pape François, il avait une profonde affection envers les musulmans. Lorsque je lui ai rendu visite pour la dernière fois, c’était en février 2025, je lui avais offert un Coran. Le Coran, il l’a pris dans ses mains, il l’a embrassé à trois reprises, alors que la veille, il y a eu un autodafé en Suède.

Vous savez, aujourd’hui en France spécifiquement, ce qui est important, c’est que la communauté musulmane n’est pas encore suffisamment bien organisée. J’ai créé, il y a deux ans de cela, une épicerie solidaire à Barbès. J’étais très fier de cette petite épicerie solidaire qui permet à des familles qui ont des difficultés de pouvoir aller acheter les produits essentiels. J’ai été un jour à l’improviste pour aller voir comment ça se passait dans cette épicerie. J’arrive et je trouve trois dames avec leurs enfants qui sont en train d’acheter leurs courses. Après avoir discuté, elles me disent qu’avec leur mari, elles n’ont pas de papiers. Toutes ont quatre enfants au minimum. Ces trois femmes de confession musulmane sont prises en charge par des institutions religieuses d’autres religions. Qu’est-ce que cela veut dire ? La réalité, c’est que les deux autres religions, juive et chrétienne, sont depuis très longtemps ici en France, ils sont organisés, ils ont des structures qui leur permettent d’accueillir des gens comme ça. Ce sont des organisations caritatives. Quand elles sortent dans la rue et vont porter assistance à quelqu’un, ils ne vont pas lui dire : « Tiens, tu es de quelle religion ? »

Mais aujourd’hui, au sein de la communauté musulmane, qui plus est une communauté vulnérable et la plus fragile, le fait est qu’il y a un problème. Quand à un moment donné, on voulait organiser des maraudes avec le froid de Paris, les catholiques qui ont de l’expérience sont venus et m’ont dit : « On peut vous aider à organiser les choses. » Donc voilà, c’est la concrétisation de ce dialogue que j’appelle de mes vœux, ce n’est pas simplement faire des déclarations d’intention.

Enfin, si le premier siècle a été celui de la reconnaissance de l’implantation, quel serait le mot d’ordre de la Grande Mosquée de Paris pour les 100 prochaines années ?

La Grande Mosquée de Paris fait partie de la République. Je voudrais que tous les musulmans fassent partie de la République. Je souhaite aujourd’hui, en tant que musulman, être totalement citoyen et j’espère que pour le siècle à venir, les musulmans seront totalement intégrés dans la société française. C’est tellement important pour nous d’être citoyens. Parce que, je l’ai toujours dit, la laïcité est une chance pour les musulmans.

Imaginez-vous, je suis assis à la même table que Mgr. Ulrich et je suis traité de la même manière par l’État que Mgr. Ulrich. La laïcité, contrairement, aujourd’hui, à ce qu’on a voulu faire croire, n’est pas l’ennemi de l’islam. Je rappellerai simplement que le prophète de l’islam, Mohammed, au moment où il quittait La Mecque et arrivait à Médine, proposa aux citoyens de Médine une charte où il disait : « Nous sommes tous égaux. » Il aurait pu imposer aux autres citoyens qui n’étaient pas musulmans de s’adapter à sa façon de vivre. Il a refusé. Il a dit chacun avec sa spécificité.

Aujourd’hui, nous avons cette fraternité qui nous unit. L’essentiel, c’est que vous et moi, nous avons un lien qui est notre appartenance à un même pays. Nous avons le même destin, nous rêvons de la même chose. J’ai envie que, en tant que musulman, je rêve des mêmes choses que vous pour la beauté de notre pays, que l’on soit Blanc aux yeux bleus, Blanc aux yeux verts ou peu importe la couleur de notre peau. Je terminerai par ce verset coranique, où Dieu aurait pu nous faire tous semblables. Au contraire, il a dit : « Je vous ai créés différents les uns des autres pour que vous alliez l’un vers l’autre, pour mieux vous connaître. » C’est ça, la beauté de la religion musulmane.