Diomaye-Sonko : la lutte des places, pas la lutte des idées ( par Ibrahima Thiam)

Ce que le Conseil constitutionnel vient de sanctionner, ce n’est pas seulement une réforme mal ficelée. C’est l’aveu, à ciel ouvert, que le pouvoir issu de l’alternance de 2024 n’a jamais été un projet commun — c’était une coalition de circonstance entre deux ambitions qui se sont installées dans les mêmes fauteuils en attendant de se disputer les meilleurs.

On nous avait vendu la rupture. La nouvelle République. La fin du “système”. Deux ans plus tard, voici le résultat : un président qui traîne devant les juges la loi votée par sa propre majorité, et un président de l’Assemblée qui manœuvre pour se tailler, texte après texte, un pouvoir que les urnes ne lui ont pas directement confié.

Ce n’est pas une crise institutionnelle. C’est une crise de fondation. Il faut appeler les choses par leur nom : cette réforme n’était pas un projet de modernisation, c’était un rééquilibrage de pouvoir déguisé en architecture constitutionnelle. Interdire au président de diriger un parti, transférer des prérogatives vers le Parlement, recomposer le Conseil constitutionnel en Cour de neuf membres dont trois désignés par le perchoir : chaque disposition, prise isolément, pouvait se défendre. Mises bout à bout, elles dessinaient une seule trajectoire, celle d’un homme qui, chassé de la Primature, entendait reprendre par la loi ce qu’il avait perdu par décret. Le vote bloqué du gouvernement écarté sans ménagement en dit plus long sur les intentions que n’importe quel exposé des motifs.

Et de l’autre côté ? Un président qui découvre, un peu tard, que sa propre majorité parlementaire lui échappe, et qui doit désormais emprunter la voie judiciaire pour reprendre la main sur son propre camp. C’est un aveu de faiblesse politique autant qu’une victoire juridique. Un chef d’État qui gagne au Conseil constitutionnel ce qu’il a perdu à l’Assemblée n’a pas gagné une bataille : il a révélé qu’il avait déjà perdu la guerre des allégeances au sein de son propre parti.

Ce que cet épisode devrait nous alerter, nous qui observons depuis les bancs de l’opposition, ce n’est pas de savoir qui, de Diomaye ou de Sonko, l’emportera dans ce bras de fer. C’est de constater qu’aucun des deux n’a jamais eu de désaccord de fond sur la nature du pouvoir qu’il fallait exercer. Leur seul différend, c’est de savoir qui doit le détenir. Le peuple qui les a portés au pouvoir en 2024 pour tourner une page attend toujours de voir en quoi cette rivalité de palais change quoi que ce soit à son quotidien.

Le vrai danger n’est pas dans le texte retoqué. Il est dans la méthode qu’il révèle des deux côtés : la Constitution comme instrument de rapport de force, mobilisée non pour protéger les citoyens mais pour arbitrer une querelle de succession anticipée. Que ce soit Ousmane Sonko qui tente de la plier à son avantage depuis le perchoir, ou Diomaye qui la brandit depuis le Palais pour reprendre la main, le résultat est le même : l’architecture de l’État sénégalais devient l’otage d’une rivalité personnelle que les deux hommes refusent d’assumer publiquement.

À l’opposition de porter ce constat sans relâche : ni l’un ni l’autre ne peut aujourd’hui se prévaloir d’avoir défendu l’intérêt général dans cette séquence. Le Conseil constitutionnel a fait son travail. Reste à savoir qui, de la société civile ou des forces politiques alternatives, fera le sien : rappeler que le Sénégal mérite mieux qu’un duel de deux hommes qui se pensaient inséparables et qui se découvrent, un peu tard, irréconciliables.

Ibrahima Thiam
Président du parti ACT