Affaire Aser-Aee Power Epc : Les exigences de la République des valeurs

Alors que le Sénégal s’apprête à marquer les deux ans du «versement de 37 milliards de F Cfa à la société espagnole Aee Power Epc», le Cercle des cadres de la République des valeurs hausse le ton. Dans une charge d’une rare violence contre le gouvernement de Ousmane Sonko, Dr Madior Ly dénonce un naufrage technique -moins de 2% des villages promis ayant été électrifiés- et un intolérable deux poids, deux mesures : pendant que la majorité parlementaire bloque toute enquête à Dakar, c’est à Madrid que les juges s’activent pour découvrir où est passé l’argent des contribuables sénégalais.

A l’approche du deuxième anniversaire d’un «décaissement massif» destiné à l’électrification rurale, le Cercle des cadres de la République des valeurs, sous la plume du Dr Madior Ly, brise le «silence d’Etat». Dans un communiqué au vitriol, l’opposition dénonce un fossé abyssal entre la rhétorique de rupture du gouvernement de Ousmane Sonko et la réalité d’un dossier où les milliards se sont volatilisés, laissant des centaines de villages dans le noir.

Le constat chiffré dressé par la République des valeurs est implacable. Signé le 23 février 2024 pour un montant global de 91, 8 milliards de F Cfa (140 millions d’euros) sur une durée de 36 mois, le contrat liant l’Agence sénégalaise d’électrification rurale (Aser) à la société espagnole Aee Power Epc devait illuminer les campagnes sénégalaises. Pourtant, la réalité du terrain affiche une tout autre géographie : selon la République des valeurs, le financement total du contrat est de 91, 8 milliards de F Cfa (140 M €), l’avance de démarrage décaissée (11 juin 2024) serait de l’ordre de 36, 7 milliards de F Cfa (56 M € -soit 40%) pour un objectif initial du projet de 1740 villages à être électrifiés.

D’après elle, les localités effectivement raccordées en mi-2026 sont à peine une quarantaine (37 villages). Soit un taux d’exécution physique inférieur à 2%, constituant pour la Rv, un coût réel par village livré (au rythme actuel) à plus d’un milliard de F Cfa. Alors qu’à ce stade du projet, au moins 600 localités devaient être raccordées (un taux d’exécution de 40%), le pays fait face à une anomalie d’une gravité exceptionnelle.

Ce que pointe la République des valeurs, c’est avant tout la gestion politique de ce dossier par les nouvelles autorités. En octobre 2024, lors d’un meeting au Dakar Arena de Diamniadio, le Premier ministre Ousmane Sonko montait au créneau pour affirmer qu’il n’y avait «aucun scandale», distribuant au passage des certificats de vertu au nouveau Directeur général de l’Aser, Jean-Michel Sène. «Ce jour-là, la Banque Santander avait déjà suspendu les décaissements depuis des semaines, faute de justification de l’utilisation des fonds, et l’Arcop venait d’ordonner la suspension du marché», rappelle le communiqué.

Le retour à la réalité s’est opéré le 1er avril 2026. Lors d’une conférence de presse, le Directeur général de l’Aser a finalement reconnu que «toute la procédure n’a pas été respectée lors de ce décaissement», annonçant un audit et une plainte contre son prédécesseur, Baba Diallo. Un aveu tardif qui intervient au moment précis où la Section de recherches et la Justice espagnole s’emparent activement du dossier.

Pendant que les députés de la majorité Pastef bloquent la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire à l’Assemblée nationale, c’est de l’Espagne que viennent les premières secousses judiciaires. Le 24 février 2026, la Justice madrilène a ouvert la procédure «Diligencias Previas 140/2026» contre Aee Power Epc, sommant l’entreprise et la Banque Santander de justifier l’utilisation des fonds sous dix jours. Une démarche que l’Etat sénégalais a été incapable de mener en deux ans, acceptant même de se faire répondre par la firme espagnole que la gestion de sa trésorerie «ne concernait en rien l’agence».

Les exigences de la République des valeurs

Face à ce qu’il qualifie de «continuité sans l’efficacité», le Cercle des cadres exige des mesures immédiates avant la date hautement symbolique du 11 juin 2026 : la publication de la liste exhaustive et géolocalisée des villages réellement électrifiés, l’activation immédiate des garanties Sonac pour couvrir la carence de l’entreprise espagnole, la levée du blocage de la commission d’enquête parlementaire par la majorité et une clarification de Ousmane Sonko sur ses déclarations passées, et des sanctions de la part du président de la République face aux «manquements et communications folkloriques» à la tête de l’Aser. «Montrez-nous trente-sept milliards de francs Cfa d’électricité sur une carte du Sénégal», lance en guise de défi, le Dr Madior Ly. Une question légitime alors que, dans les dispensaires de Kaffrine, Louga, Kédougou, Saint-Louis ou Tambacounda, des mères continuent d’accoucher à la bougie.