Alors que la défense des 18 ressortissants sénégalais condamnés au Maroc pensait l’affaire close, le Parquet marocain et la partie civile ont interjeté appel. Un appel qui en aura surpris plus d’un, pour une audience fixée au 16 mars.
Le 19 février 2026, le Tribunal de première instance de Rabat rendait son jugement contre les 18 supporters sénégalais arrêtés lors de la finale de la Coupe d’Afrique des nations disputée au Stade Prince Moulay Abdellah. Neuf d’entre eux écopaient d’un an de prison ferme, six de six mois, et les trois derniers de trois mois, le tout assorti d’amendes, pour des faits qualifiés de hooliganisme. La défense, conduite par Me Patrick Kabou, croyait alors la procédure définitivement close. Selon le Code de procédure pénale marocain, le délai pour interjeter appel d’une décision de première instance est de dix jours à compter de la notification. Ce délai était donc, selon les calculs de la défense, expiré depuis le 5 mars 2026.
C’est pourquoi l’annonce d’un appel du Parquet marocain et de la partie civile a provoqué la stupeur dans le camp sénégalais. Me Kabou indique avoir été informé de cette situation par le greffier lui-même -ce même greffier qui lui avait pourtant assuré, dès le 6 mars, qu’un certificat de non-appel lui serait délivré dans les plus brefs délais. L’avocat qualifie la situation de «très confuse».
La recevabilité de l’Appel
La question de la recevabilité de cet Appel sera au cœur de l’audience du 16 mars. La juridiction d’Appel devra en premier lieu statuer sur ce point crucial : l’Appel a-t-il été introduit dans les délais légaux ? La défense dispose d’arguments solides pour soulever l’irrecevabilité de la procédure, ce qui pourrait en théorie conduire à un rejet pur et simple de l’Appel.
Un risque réel d’aggravation des peines
Si l’Appel est déclaré recevable, l’inquiétude est grande dans le camp des supporters détenus. Lors du procès en première instance, le Parquet marocain avait requis des peines sensiblement plus lourdes que celles finalement prononcées par le Tribunal. En formant Appel, le Parquet et la partie civile signalent qu’ils considèrent les condamnations insuffisantes. La Cour d’appel dispose d’un pouvoir de réformation total : elle peut confirmer, alléger ou aggraver les peines. Pour les familles des détenus et leurs soutiens au Sénégal, notamment l’Asc Lebougui, ce scénario est redouté. Les associations de supporters ont largement relayé l’information sur les réseaux sociaux et appellent les autorités sénégalaises à intervenir avec fermeté.
La Grâce royale : une sortie diplomatique habile ?
Au-delà de la salle d’audience, c’est sur le terrain diplomatique que se joue peut-être l’issue de cette affaire. Dès le prononcé des verdicts le 19 février, le Président sénégalais a sollicité une Grâce royale auprès du Roi Mohammed VI. En parallèle, le Premier ministre Ousmane Sonko a confirmé avoir échangé directement avec son homologue marocain Aziz Akhannouch, envisageant, à défaut d’une grâce, un rapatriement des détenus pour qu’ils purgent leur peine au Sénégal.
Dans ce contexte, l’Appel interjeté par le Parquet marocain peut être lu de deux façons radicalement différentes. La première lecture, la plus inquiétante, est celle d’une volonté punitive : le Parquet, estimant les peines trop clémentes, cherche à les alourdir. La seconde lecture, plus subtile et diplomatique, est que le procès en Appel pourrait servir de cadre judiciaire permettant une issue favorable, voire un allègement ou une annulation des peines, sans qu’il soit nécessaire d’engager formellement la procédure de Grâce royale dont les conditions d’octroi sont strictement encadrées.
Sur le plan institutionnel, la grâce royale marocaine est une prérogative exclusive du monarque, accordée sept fois par an à l’occasion des grandes fêtes religieuses et nationales. Elle est instruite par une commission spécialisée qui examine les dossiers sur la base de critères objectifs : l’âge, l’état de santé, la durée de détention et la bonne conduite. Elle ne porte pas atteinte aux droits des parties civiles. Pour des détenus condamnés à des peines courtes (trois mois à un an) dont certains auraient déjà effectué une part substantielle de leur peine, les conditions d’une grâce pourraient théoriquement être réunies.
Mais recourir à la Grâce royale serait aussi, pour le Maroc, un geste politique fort impliquant directement le Palais dans un contentieux pénal ordinaire. Un Appel couronné d’une décision clémente de la Cour, voire d’une libération pour durée de peine accomplie, permettrait de dénouer la crise sans que Mohammed VI ait à intervenir publiquement -préservant ainsi la souveraineté judiciaire marocaine tout en répondant aux attentes de Dakar.

