Michel Foucault (1926-1984). Quand savoir rime avec pouvoir- Une histoire de la sexualité qui n’en est pas une…


PUBLIÉ LE 27 JUIN 2024 PAR L’HUMANOLOGUE

  • Le 2 décembre 1970, Michel Foucault, 44 ans, prononce son discours inaugural au Collège de France où il vient d’être élu. Le titre de sa conférence, « L’ordre du discours », résume assez bien l’idée directrice de son œuvre. « L’ordre du discours » : l’expression associe deux notions habituellement disjointes : le pouvoir (l’ordre) et le savoir (le discours). Toute l’entreprise de Foucault est là : débusquer la marque du pouvoir dans le savoir ; dévoiler, derrière l’image d’un discours de vérité, une entreprise de domination.

De la philosophie à la théologie, de la médecine aux sciences humaines, aucune discipline n’est épargnée. « Discipline » : le mot désigne à la fois domaine d’étude et un type de domination. Tout est là.

Une œuvre et sa trajectoire

En 1961, Michel Foucault fit une entrée très remarquée dans le monde intellectuel avec la publication de Histoire de la folie à l’âge classique. Le livre est organisé autour du récit du « grand renfermement ». Cet enfermement débute avec la création de l’Hôpital général de Paris en 1656. Cette date marque, selon l’auteur, une nouvelle façon de concevoir la folie. Durant le Moyen Âge, les fous étaient soit relativement intégrés à la société, soit brûlés comme des esprits démoniaques. À partir du 17e siècle (« l’âge classique »), une nouvelle époque s’annonce. En philosophie, on entre dans le règne de la raison. René Descartes est le représentant emblématique de ce basculement. La raison est la voie d’accès à la vérité ; elle doit se substituer aux superstitions et aux illusions.

La raison doit se substituer à l’irrationnel. Les fous deviennent alors des esprits égarés qu’il faut enfermer et traiter pour les remettre sur la bonne voie. Ce n’est pas un hasard si le Discours de la méthode paraît en 1650, six ans avant l’ouverture de l’Hôpital général de Paris et le début du « grand renfermement ». Voilà donc le lien établi par Michel Foucault : l’appel à la raison comporte un aspect disciplinaire, elle condamne l’irrationnel et donc la folie. Un nouvel ordre du savoir impose un nouveau pouvoir fondé sur le contrôle des esprits.

Une erreur chronologique de deux siècles !

Histoire de la folie s’est d’emblée imposé comme un ouvrage maître dont le style baroque, l’imposante érudition ont mis en scène une thèse aussi iconoclaste que nouvelle. Le succès a été immédiat. Et les objections exprimées à l’époque par quelques obscurs historiens ont vite été oubliées.

Pourtant, quelques failles majeures se cachaient derrière la thèse flamboyante. Tout d’abord, des historiens de la psychiatrie, Pierre Morel et Claude Quétel 1, ont fait valoir que l’opposition radicale entre l’époque médiévale (où les fous auraient été bien intégrés à la société) et l’époque classique (où ils auraient été enfermés) ne correspond pas aux faits. Au Moyen Âge, les nombreux cas de persécution contre les fous sont attestés en même temps que des pratiques thérapeutiques. Dès l’Antiquité, tout un arsenal de soins contre la folie existait déjà. Ils prenaient des formes magico-religieuses : exorcisme, pèlerinage ou saignées. Elles ne sont donc pas une invention de l’époque classique. Enfin, si un « grand renfermement » a bien eu lieu, il se situe au 19e et non au 17e siècle !  Sur ce point, les statistiques parlent clairement : sous le règne de Louis XIV (période à laquelle Foucault situe le « grand renfermement »), la proportion des fous internés à l’Hôpital général de Paris est de moins de 1 habitant pour 10 000. À la veille de la Révolution, le chiffre monte à 3,6. À partir de la loi de 1838, sur la création des asiles, le nombre grimpe en flèche pour dépasser le cap des 10 internés pour 10 000 à la fin du Second Empire. La proportion est de près de 30 durant l’entre-deux-guerres. Par conséquent, résument Pierre Morel et Claude Quétel, « si on doit parler de “grand renfermement”, c’est bien plutôt à propos d’un long 19e siècle se prolongeant pratiquement jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale. » Et d’ajouter : « Le 19siècle, et non l’Ancien Régime, institue les asiles d’aliénés, les construit et les remplit. »

Michel Foucault a donc avancé de près de deux siècles la phase réelle du « grand renfermement » pour asseoir la thèse centrale du livre : celle qui associe une nouvelle attitude à l’égard de la folie et l’essor du rationalisme philosophique, pour rapprocher Descartes de l’ouverture de l’Hôpital général. Bref pour faire de la philosophie cartésienne un instrument de pouvoir et de contrôle de la folie.

Une autre critique majeure sera formulée par Marcel Gauchet et Gladys Swain dans La Pratique de l’esprit humain 2 . Selon les auteurs, le développement des asiles et du traitement de la folie, loin d’être une conséquence normalisatrice de l’essor de la raison, traduit plutôt l’avènement d’une société démocratique. En effet, le processus d’enfermement ne visait pas à exclure « l’autre », le déviant, le différent, au nom de l’universalité de la raison, mais au contraire à l’intégrer dans la société, à prendre en charge les faibles et les démunis.

L’essor de l’asile fut parallèle à l’essor de l’État protecteur du 19e siècle. Le traitement « moral » de la maladie mentale, inauguré par le psychiatre Philippe Pinel au 19e siècle, accorde au fou le statut de malade (qui peut être guéri) et non d’insensé (qui doit être définitivement condamné). Le fou est alors considéré comme un humain et doit être traité comme tel. Certes, le projet d’intégration sociale des malades mentaux s’est traduit par un enfermement, mais il n’en reste pas moins que ces mesures sont, selon Marcel Gauchet et Gladys Swain, un reflet de la démocratie et non l’expression d’un pouvoir répressif et normalisateur. Avec l’avènement de la psychiatrie, les malades mentaux ont acquis un statut d’égaux et non de monstres ou d’esprits diaboliques comme ce fut parfois le cas au Moyen Âge. Il faut donc considérer les mesures d’internement et de thérapie comme un effet de l’égalisation des droits et du statut de l’humain.

Des mots, des choses et … des relations approximatives…

Les Mots et les Choses publié en 1966 est un autre livre majeur de Michel Foucault. L’essai se propose de mettre à jour les cadres mentaux – que le philosophe nomme « épistémè » – par lesquels l’Occident a voulu penser la nature humaine après la Renaissance. Foucault s’intéresse particulièrement à trois domaines d’étude : le langage, l’économie, la biologie. Selon lui, l’histoire des sciences depuis le Moyen Âge peut être scandée en trois temps : 1) l’époque préclassique (16e siècle) dominée par une pensée où l’analogie tient un rôle majeur ; 2) l’époque classique (les 17e et 18e siècles) caractérisée par la préoccupation de l’ordre et du classement ; 3) l’époque de la modernité (à partir de 1800) qui voit surgir les notions d’« histoire » et d’« évolution ».

Cette analyse de l’évolution des cadres mentaux s’inscrit dans la lignée des travaux de philosophes des sciences comme Gaston Bachelard, Alexandre Koyré, Georges Canguilhem ou encore Jean Cavaillès, envers lesquels Foucault a d’ailleurs exprimé sa dette. La notion d’« épistémè » fait aussi penser à celle de « paradigme scientifique » de Thomas Kuhn 3. L’idée d’une succession « d’âges de la pensée » semblait donc bien assise. Sauf, que là encore, l’histoire des sciences est venue remettre en cause ce bel ordonnancement 4.

Dans sa volonté de séparer de façon tranchante les époques et leurs épistémès, Michel Foucault a dû singulièrement déformer les faits. Ainsi, la pensée « magique » et « analogique » est, selon lui, la marque de la Renaissance (16e siècle) et précède l’âge classique (17e et 18e siècles) qui est celui de la raison. Or, en astronomie, le système de Copernic et les lois de Kepler qui datent de la Renaissance n’auraient pu être élaborés sans une pensée rationnelle et mathématique. Il n’y a pas, comme le suppose Foucault, de brutale discontinuité entre la pensée d’un Johannes Kepler et celle d’un Isaac Newton. Les épistémès de Foucault ne valent donc que pour certains courants de pensée et ne peuvent être généralisées qu’aux prix de sérieux escamotages, comme celui de la physique et de l’astronomie ! Pour faire entrer de force les épistémès dans le cadre de sa théorie, Foucault est d’ailleurs conduit à commettre des anachronismes et des contresens.

Les auteurs et œuvres souvent méconnus qu’il cite en renfort de ses thèses, comme la Grammaire de Petrus Ramus (1562) ou L’Histoire de la nature des oiseaux de Pierre Belon (1555), ont été, à tort, perçus comme représentatifs d’une pensée analogique préscientifique, alors qu’ils marquent justement de nouveaux modes de raisonnement, en rupture avec la pensée de leur temps. Bien d’autres décalages épistémologiques ont été signalés par les critiques de Foucault. Ainsi, la pensée nominaliste qui fleurit à la Renaissance privilégie la logique et l’abstraction et ne peut donc être comprise dans le cadre rigide de l’épistémologie préclassique telle que l’a définie l’auteur des Mots et les Choses. Là encore, ces critiques ne sauraient être simplement tenues pour de simples mises au point scrupuleuses ; Foucault a bâti tout son système explicatif sur une notion d’« épistémè » abstraite, rigide et limitée par des frontières historiques étanches. Ses erreurs sont donc la rançon de sa grille d’analyse. Ces épistémès valent tout au plus comme typologie abstraite des formes de savoir, mais non comme reflet de l’évolution de la pensée occidentale.

Une histoire de la sexualité qui n’en est pas une…

Histoire de la sexualité (4 t., 1976-2018) est la dernière grande œuvre de Michel Foucault, laissée inachevée par sa mort en 1984. Six volumes étaient initialement prévus, seulement quatre seront publiés selon un plan très différent du projet d’origine. Les raisons de ces changements sont loin d’être anodines.

Malgré ce que le titre pourrait laisser entendre, Histoire de la sexualité n’est pas une histoire des pratiques sexuelles, mais l’étude des discours sur la sexualité qu’ont tenus les autorités intellectuelles : philosophes, théologiens, médecins et psychiatres.

« Pourquoi la sexualité fait-elle l’objet d’un discours moral ? », se demande Foucault au début du premier volume (La Volonté de savoir, 1976). Il existe une réponse évidente : toutes les sociétés instaurent des interdits sur le sexe.

Le christianisme n’aurait donc fait qu’imposer des règles plus restrictives que d’autres civilisations : célibat des prêtres, puritanisme, sévère contrôle de la sexualité conjugale dans les limites de la procréation, condamnation de l’homosexualité et de la masturbation, etc. Mais Foucault écarte d’emblée cette « explication répressive », car les autorités ne se contentent pas de dicter des interdits. Du christianisme à la médecine moderne, la volonté de contrôler la sexualité s’est accompagnée d’une profusion de discours et d’une insistante « volonté de savoir ».

Des péchés avoués au confessionnal à la parole libérée sur le divan du psychanalyste, il s’agit de provoquer les aveux les plus complets concernant ses désirs intimes. Cette volonté de savoir serait le signe d’un type de pouvoir qui ne gouverne pas par la loi et l’interdit, mais relève d’un « pouvoir pastoral ».

Le thème du « pouvoir pastoral » est lié au judaïsme antique. Toutefois, Michel Foucault lui donne une étendue plus large puisque, pour lui, il concerne autant l’Église que l’État providence, autrement dit des types de pouvoir moins coercitifs que prescriptifs, qui s’imposent moins par la loi que par le contrôle des mœurs et des consciences.

Cette idée d’un « gouvernement des conduites » va d’ailleurs engager Foucault dans une voie parallèle qui le fera diverger de son projet initial. Après 1976, et la parution du premier volume, Histoire de la sexualité est suspendu. Il consacre l’essentiel de ses cours au Collège de France à développer le thème de la « gouvernementalité »5 . Il faudra attendre 1984, l’année de sa mort, pour que les deuxième et troisième volumes d’Histoire de la sexualité soient publiés.

Le deuxième volume, L’Usage des plaisirs, nous fait remonter à l’époque de la Grèce antique. Il était jusque-là admis que les Grecs avaient été plus permissifs à l’égard de la sexualité que les chrétiens, ils toléraient l’amour entre garçons et célébraient le sexe dans des fêtes dionysiaques. Mais Michel Foucault prend le contre-pied des idées convenues : si l’homosexualité était admise, cela ne signifiait pas que la sexualité était plus libre.

Nombre de textes anciens montrent un règlement strict des affaires sexuelles, qu’il s’agisse d’adultère ou de virginité avant le mariage. L’« usage des plaisirs » chez les Grecs ne portait pas sur l’orientation sexuelle (hétérosexualité vs homosexualité), mais sur la nécessaire maîtrise de sa sexualité et de ses risques de débordements.

Voilà qui conduit l’auteur vers une nouvelle piste : le contrôle de la sexualité appelle une discipline personnelle, il faut apprendre à résister aux tentations, ne pas céder aux caprices du corps. Cette discipline, une des marques du stoïcisme grec et romain, relève des techniques d’autocontrôle qu’il analyse dans le troisième volume, Le Souci de soi (1984). Il a fallu attendre le printemps 2018 (soit trente-quatre ans après la mort du philosophe), pour que paraisse le quatrième tome d’Histoire de la sexualité. Sous le titre Les Aveux de la chair, il explore les pratiques de contrôle de la sexualité édictées et débattues au début du christianisme par des Pères de l’Église comme Clément d’Alexandrie, saint Augustin ou Tertullien. Michel Foucault scrute à la loupe les textes de ces théologiens, il y est question de la virginité avant le mariage, de la sexualité dans le couple, de la procréation. Les prescriptions sexuelles ne sont pas si éloignées de celles qu’on trouve dans d’autres religions, ni même de ce que recommandaient les auteurs grecs et romains, ce qui les distingue, nous dit Foucault, c’est une « nouvelle forme de la subjectivité ». Le « gouvernement de soi » exige de « dire le vrai de soi-même », ce qui suppose de bien se connaître, de dévoiler lucidement ses envies, bref de reconnaître sa propre concupiscence. Les « aveux de la chair » sont le préalable au combat contre la tentation. Voilà la forme suprême d’un gouvernement de soi qui n’est plus celui d’un pouvoir qui oppresse les individus, mais d’un sujet qui tente lui-même de se maîtriser.

Avec le quatrième volume se clôt le cycle d’Histoire de la sexualité. Le plan est très différent du projet initial : il est passé d’une analyse d’un pouvoir de contrôle qui, tel Big Brother, veut « tout voir et tout savoir » à l’émergence d’un sujet en quête d’autocontrôle. Ce changement de focal était également perceptible dans ses cours du Collège de France. Les premiers volumes publiés au début des années 1970 sont consacrés aux Théories et institutions pénales (1971-1972), La Société punitive (1972-1973) ou Le Pouvoir psychiatrique (1973-1974), ceux du début des années 1980 sont consacrés à la Subjectivité et vérité (1980-1981), L’Herméneutique du sujet (1981-1982). On est passé du « gouvernement des autres » à un « gouvernement de soi ».

Ce renversement de problématique a dérouté plus d’un commentateur. Faut-il y voir l’esprit de l’époque et le « retour du sujet » dans l’ensemble des sciences humaines ? Michel Foucault a aussi été emporté par la dynamique propre de sa recherche : pour comprendre la pensée des Pères de l’Église, il a été amené à remonter aux penseurs grecs et romains qui les ont précédés, et il s’est laissé guider par cette découverte (au Collège de France, il fréquente Paul Veyne ou Pierre Hadot qui l’ont influencé).

Toujours est-il qu’on est en droit de s’interroger : n’y a-t-il pas dans le basculement paradigmatique entre un Foucault 1 (centré sur les institutions de contrôle comme l’asile, la prison) et un Foucault 2 (chez qui domine la problématique du sujet et du gouvernement de soi) une opposition entre deux théories rivales ? D’un côté, les conduites humaines sont le produit d’un pouvoir omniprésent et omniscient ; de l’autre, on voit apparaître un sujet qui se construit lui-même par une discipline personnelle. Une chose est sûre, il est compliqué d’enfermer la pensée de Michel Foucault dans un « système » unifié et cohérent… ce qui rend d’autant plus difficile d’effectuer le bilan de son œuvre.

L’héritage de Foucault

Michel Foucault appartient à une génération intellectuelle qui s’est fixée comme objectif la critique du pouvoir et le dévoilement des mécanismes cachés de domination. Après sa mort, cette pensée a connu en France le déclin qu’avaient connu les auteurs de l’époque structuraliste. Mais, au même moment, elle se propage aux États-Unis. Foucault a enseigné en Californie dans les années 1970. Il va s’y imposer comme un des auteurs phares de la French theory (avec Jacques Derrida, Pierre Bourdieu ou Gilles Deleuze). L’essor des contre-cultures (féministe, gay, minorités ethniques) s’affirme dans les universités américaines à travers les gender studies, les cultural studies puis les subaltern studies. Ces courants ont en commun de critiquer la pensée dominante de l’Occident, Foucault leur fournira l’appareil critique.

Sa pensée s’est également diffusée dans d’autres sphères des sciences humaines.

La notion de « gouvernementalité » va inspirer les travaux d’anthropologues comme Jean-François Bayard ou Marc Abélès qui veulent élargir la notion de « pouvoir d’État » (jugée trop institutionnelle) à tous les discours, les dispositifs organisationnels et les modes d’action qui concourent à la domination politique.

La notion de « biopolitique » connaîtra une fortune particulière chez les philosophes italiens (Giorgio Agamben, Toni Negri, Roberto Esposito). Elle entre en résonance avec les études d’anthropologie du corps et la façon dont les sociétés sont censées le façonner, mais aussi avec les débats autour de la biomédecine, bioéthique et les politiques de santé publique (Didier Fassin).

Chez les historiens, la destinée de Michel Foucault sera plus équivoque. Certains, comme Michelle Perrot (sur l’histoire des femmes), Roger Chartier (sur l’histoire des pratiques intellectuelles) ou Georges Vigarello (sur l’histoire du corps), se sont directement inspirés de ses travaux ; d’autres, tels Claude Quétel (sur l’histoire de la psychiatrie) ou Jacques Léonard (sur l’histoire de la prison), ont vigoureusement critiqué une démarche qui prenait une trop grande liberté avec les faits afin de les faire rentrer l’histoire dans des cadres conceptuels.

Foucault n’a pas été épargné par les critiques. Jacques Derrida lui a reproché d’avoir fait un contresens sur la pensée de Descartes, Jürgen Habermas de n’avoir pas compris celle des Lumières, et Marcel Gauchet d’être passé à côté de la pensée républicaine.

Certains, plus sévères encore, l’ont plus ou moins accusé d’imposture. Dans Longévité d’une imposture : Michel Foucault 6, Jean-Marc Mandosio, spécialiste de littérature latine, écrit : « Foucault applique la recette traditionnelle de l’essayisme dans le goût français : revisiter de façon “brillante” des lieux communs en faisant primer la rhétorique sur l’exactitude. .»

Que retenir de Foucault ?

Il est difficile de savoir que retenir de l’œuvre de Michel Foucault, en premier lieu parce que l’unité théorique de sa grille de lecture est loin d’être évidente. Il est passé d’une critique du pouvoir disciplinaire (de l’asile et la prison) à la genèse du sujet occidental (l’autodiscipline et le gouvernement de soi). Au cœur de son analyse, il y a la question du pouvoir, vue non pas sous l’angle de la domination (par la force et la loi), mais comme dispositif de contrôle des conduites. Les disciplines intellectuelles (de la théologie aux sciences humaines en passant par la philosophie) ont participé à ce contrôle des conduites, car chaque doctrine (qu’elle s’appuie sur l’autorité de Dieu, de la nature, de la raison ou du progrès) contient implicitement une norme visant à imposer une police.

Cette approche est toujours fertile aujourd’hui et peut être appliquée à toute une série de phénomènes : les politiques de santé, d’insertion sociale, scolaires, environnementales, etc.

Toutes s’appuient sur un corpus de théories scientifiques, toutes conduisent aussi à édicter des normes de conduites.

En ce sens, Foucault a contribué à apporter un nouveau regard sur les relations entre savoir et pouvoir. Voilà son apport principal.

Mais cette proposition théorique est aussi entachée de défauts. On l’a vu, ses analyses sur l’histoire de la folie ou de la prison ont fait l’objet de critiques vigoureuses, tant sur les faits historiques que sur leur interprétation.

Concernant ses analyses globales sur la biopolitique, la « gouvernementalité » et la sexualité, la portée de son œuvre est plus difficile à apprécier car il est difficile d’en saisir la complète cohérence. Son appréhension du gouvernement des conduites a considérablement évolué passant d’une approche en termes de contrôle disciplinaire à une approche en termes d’autocontrôle subjectif. Dans quelle mesure la stratégie des aveux (que Foucault appelle le « parler vrai ») joue-t-elle un rôle central dans la gestion des conduites dans le christianisme ? Si la confession fait partie des dispositifs de contrôle des conduites sexuelles pour l’Église catholique, elle ne l’est plus pour les protestants. Ils se sont affranchis du confessionnal

et de la nécessité des aveux, mais cela n’empêche pas un rigorisme sexuel encore plus prononcé. Une forme « d’aveu » et de « dire vrai » en matière sexuelle a été inventée au 20e siècle avec la psychanalyse, mais dans quelle mesure celle-ci a-t-elle eu une fonction déterminante dans la police des mœurs ? Foucault ne survalorise-t-il pas le rôle des sciences et des discours savants dans le contrôle des corps et des consciences ?

L’œuvre de Michel Foucault est sans doute fascinante parce qu’elle donne le sentiment qu’on va y trouver, à travers un appareil conceptuel sophistiqué (« gouvernementalité », « discipline », « dispositif », « biopolitique », « pouvoir pastoral », « parrhèsia »), des explications nouvelles à nos conduites les plus intimes. Il y a aussi dans cette œuvre, comme il le souhaitait, une « boîte à outils » de concepts pour penser le monde. Mais cette démultiplication de concepts est aussi une fragilité de sa pensée : on finit par ne plus savoir exactement où lui-même se situe 7.

Il est vrai qu’en philosophie une certaine opacité n’est pas forcément un défaut, chacun pouvant ainsi y mettre ce qu’il entend. Peut-être est-ce une raison de son succès.

À quoi servent les prisons ?

Dans Surveiller et punir, paru en 1975, Michel Foucault étudie l’évolution des « technologies du pouvoir », c’est-à-dire des formes de châtiment et de punition que la société inflige aux criminels et délinquants depuis plusieurs siècles.

Le cadre de l’étude porte sur la longue période qui va de la Renaissance au 19e siècle, en passant par l’âge classique (16e et 17e siècles). Le livre s’ouvre sur une scène aussi célèbre que cruelle : le supplice de Damien. Ce paysan qui a tenté d’assassiner Louis XV d’un coup de poignard est démembré vivant en place publique (1757). Cette torture sera une des dernières à être pratiquées en France. Désormais, les prisonniers ne subiront plus de châtiments corporels (empalement, rouet, bûcher, etc.) comme ce fut le cas jusqu’à la fin du Moyen Âge. Le recours massif à la prison va se substituer aux sévices.

Pour l’auteur de Surveiller et Punir, ce passage du supplice physique à l’incarcération ne doit pas être compris comme un adoucissement des mœurs, mais comme une modification des formes de contrôle social : désormais, la punition ne porte plus sur les corps mais sur les âmes. De là, tout un arsenal de méthodes visant à surveiller, contrôler, redresser, inculquer une discipline physique et morale. Pourtant, l’objectif de « redressement » et de « correction » des prisons n’atteindra pas son but : loin d’être un lieu de rédemption, la prison devient vite au contraire un vivier de la criminalité, un lieu de perversion.

Pour Michel Foucault, le maintien d’une forme carcérale qui ne supprime pas la délinquance mais l’entretient s’explique par une fonction sociale précise. La prison isole et discrimine une certaine forme d’illégalité populaire (vols, agressions, crimes…) pour rendre invisible l’illégalité des classes dominantes. Foucault va même plus loin en soutenant que les délinquants entretenus par la prison ont pu servir d’agents de l’ordre dominant en tant que provocateurs et indicateurs.

Le sociologue Raymond Boudon a sévèrement critiqué ce raisonnement « fonctionnaliste », dépourvu selon lui de validité scientifique 8. Pour Raymond Boudon, la théorie de Foucault part d’une hypothèse sans fondement empirique : la prison augmente la criminalité. Cette hypothèse permet à Foucault de créer une pseudo-énigme scientifique : pourquoi la prison a-t-elle été maintenue alors qu’elle ne diminue pas la criminalité ?

Michel Foucault la résout en utilisant une méthode non scientifique qui consiste à expliquer une cause par ses effets non voulus : la prison est utile à la police, qui est elle-même au service de la classe dominante qui, en désignant les « classes dangereuses », s’exonère de toute réprobation sociale.

  1. Pierre Morel et Claude Quétel, Les Médecines de la folie, Hachette, 1985. [
  2. Marcel Gauchet et Gladys Swain, La Pratique de l’esprit humain. L’institution asilaire et la révolution démocratique, Gallimard, 1980. [
  3. Thomas Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques, 1962, rééd. Flammarion, coll. « Champs », 2018. [
  4. Voir Jean-François Dortier, « La révolution scientifique a-t-elle eu lieu ? », Les Grands Dossiers des sciences humaines, n°  48, sept.-oct.-nov. 2017. [
  5. Notion très large, introduite dans les cours du Collège de France qui désigne à la fois les discours, les dispositifs, les pratiques et les disciplines associées. []
  6. Jean-Marc Mandosio, Longévité d’une imposture : Michel Foucault, nouv. éd., éd. de l’Encyclopédie des nuisances, 2010. [
  7. Un cours entier est consacré au concept grec de « parrhèsia » qui signifie « dire le vrai » (= le franc-parler, la vérité) mais qui, au fil des analyses, peut dire une chose (la vérité) et son contraire (le faux-semblant), être le discours du maître ou celui des sujets… [
  8. Raymond Boudon, L’Idéologie ou l’origine des idées reçues, 1986, rééd. Seuil, coll. « Points », 2011. [