En hommage aux jeunes victimes innocentes de Crans-Montana

En Suisse, dans la station de sports d’hiver huppée de Crans Montana, la soirée du réveillon du 31 décembre s’est transformée en tragédie avec cet horrible bilan : 40 morts et 116 blessés, de 19 nationalités différentes. Ce qui aurait du être un moment de joie, la célébration au passage à la nouvelle année, est parti en cendres dans un incendie épouvantable qui a carbonisé le corps des victimes. Hier vendredi, on leur a rendu hommage à travers une cérémonie empreinte de dignité et de tristesse sur des musiques de Mahler et de Bach. Et la mise en détention provisoire du gérant du bar « le Constellation », le français Jacques Moretti, n’aura pas apaisé la douleur des familles et des amis réunis là en présence des personnalités officielles. 

Jessica Moretti, de son côté, a été laissée libre, du moins pour l’instant. En réfléchissant un peu, et au-delà du risque de fuite évoqué par le parquet, on peut penser que cette arrestation avait aussi pour but de prévenir un risque de troubles à l’ordre public car la probabilité que des personnes en colère s’en prennent physiquement au couple n’était pas à exclure. La mise à l’ombre de Jacques Moretti pouvait également avoir pour but de le protéger de « lui-même », du risque d’un suicide, face à l’ampleur du drame dont il peut être tenu pour responsable en grande partie. On en parle peu, et c’est compréhensible, mais imagine-t-on un instant le drame de ce couple qui portera sa croix  de la culpabilité durant le restant de sa vie même s’il n’a pas voulu la mort de ses clients. Responsable de l’incendie sans doute (il est toujours présumé innocent à ce jour), mais coupable intentionnel, volontaire, non. Cette tragédie n’exclut pas d’ailleurs une part de responsabilité des élus du canton du Valais qui n’ont pas initié une procédure de contrôle de l’établissement depuis 2019, alors que c’était obligatoire, en Suisse comme ailleurs. Le jour du procès, le moment venu, le couple Moretti ne sera pas seul sur le banc des accusés et les politiques devront, eux aussi, rendre des comptes.

L’enquête qui a déjà débuté devra faire la lumière car il subsiste à ce jour un certain nombre de zones d’ombre. Le sous-sol de l’établissement était-il habilité « discothèque » ou non ? La jauge, autrement dit le nombre de consommateurs a-t-elle été respectée ? Des sorties de secours existaient elles ? Le nombre d’extincteurs était-il suffisant ? Le matériau du plafond était-il ignifugé  ? L’âge des consommateurs, particulièrement des plus jeunes, a-t-il été respecté ? etc., etc. L’instruction promet d’être longue compte tenu du nombre de personnes impliquées, des témoins du drame, des experts à entendre et complexe du fait des normes techniques et spécifiques à l’établissement, mais les familles endeuillées ont le droit de savoir afin d’entamer leur deuil, et les autorités ont le devoir de transparence et de vérité. Ce drame épouvantable nous rappelle une nouvelle fois l’importance pour les propriétaires de tels lieux de respecter les règles de sécurité et de prudence s’agissant d’établissements et de sites qui reçoivent du public, (bars discothèques, cinémas, salles de sport, etc.) Les professionnels ont cette obligation, au-delà du fait qu’en tant qu’adultes ils doivent veiller à la protection d’adolescents qui s’en remettent à eux pour s’entourer du maximum de garanties. Des jeunes, qui, en Suisse, avaient la vie devant eux et ne devraient pas mourir ainsi un soir de fête.  Leurs parents devront désormais vivre avec cette double peine, la perte de leur enfant et un chagrin immense qui ne s’effacera qu’au jour de leur propre mort quand bien même Jack London prétendait : « Il n’y a pas de mort absolue. L’esprit est la vie et l’esprit ne saurait mourir« . N’oublions pas non plus les grands brûlés qui luttent actuellement contre la mort et qui ressortiront mutilés pour toujours au terme de longues souffrances. Enfin, comment n’oublions pas les pompiers, policiers, infirmiers, témoins qui ont été confrontés à des scènes d’horreur et ont fait preuve d’un courage héroïque. Leur mémoire n’est pas près d’effacer des images terribles qui risquent de les hanter durant longtemps.

En ce sens, l’incendie de Crans Montana a fait beaucoup plus de victimes que les quarante morts et cent seize blessés, il a brisé le destin de familles entières.  La mort constitue toujours une injustice, mais certaines sont encore plus injustes que d’autres. Celles, brutales, violentes, qui ont provoqué un choc inouï à l’origine d’une immense douleur, de la station suisse en font partie.  Je conclurai cette chronique, en m’inclinant respectueusement devant les jeunes victimes et leurs familles,  avec ces mots de Claudel :  » On dit toujours que la vie est injuste, mais la mort l’est encore davantage. Certains souffrent et d’autres passent comme dans un soupir. La justice n’est pas de ce monde, mais elle n’est pas de l’autre non plus ».

Jean-Yves Duval, journaliste écrivain