Sous les pluies, la Rn1 chavire à Diamniadio. Coincés face au chantier abandonné d’un autopont suspendu dans le temps, des milliers de transporteurs, de travailleurs et de riverains s’engluent chaque jour dans une déviation impraticable. Alors que Diamniadio se veut la vitrine de la modernité sénégalaise, une infrastructure en déshérence, à quelques semaines des Joj, paralyse l’un des axes économiques les plus stratégiques du pays. Son chantier, lancé en juin 2023 pour une durée initiale de douze mois, accuse un retard important et reste inachevé. Entre véhicules endommagés, flambée des tarifs de transport et paralysie du trafic, plongée au cœur d’un goulot d’étranglement où le quotidien des usagers vire au cauchemar.
C’est un jeu d’équilibriste pour les conducteurs : il faut bien tenir le volant pour éviter un choc même si les voitures roulent à pas de tortue. Sur la Rn1, à la hauteur de Diamniadio, les moteurs tournent au ralenti, rejetant des bouffées de gaz d’échappement noires. A une trentaine de kilomètres de Dakar, censé incarner le futur hub moderne et fluide du Sénégal, tout s’arrête. Devant nous, la structure massive en béton d’un autopont inachevé dresse ses ferrailles vers le ciel gris de l’hivernage. Un colosse interrompu au milieu de sa promesse. Les engins de terrassement sont partis depuis plus de deux ans. Pour contourner l’obstacle, le trafic circule sur une déviation de fortune d’un demi-kilomètre transformée, avec les pluies, en une mare de boue glissante parsemée de nids-de-poule profonds comme des cratères.
Le thermomètre affiche 32 degrés, mais l’air est lourd d’humidité. Et la sueur colle aux vêtements dès les premières minutes. A 16h 30, la file d’attente s’étend déjà sur plus de trois kilomètres. Les camions de marchandises lourds venant du Port de Dakar côtoient les «7 Places» surchargés, les bus Dakar Dem Dikk, les Tata et les véhicules particuliers. Avec les fortes précipitations, la déviation a perdu toute consistance. Traverser cet espace relève de l’exercice d’équilibrisme mécanique. Le bruit est assourdissant : un concert ininterrompu de klaxons rageurs et de rugissements de moteurs. Parfois, un craquement métallique sec retentit. Au milieu de ce chaos aqueux, personne n’est là pour tenter de reboucher les trous les plus béants. «Si on ne fait rien, personne ne passe», lance Mamadou, 22 ans, le visage dégoulinant de sueur. «Hier, un camion conteneur est resté bloqué ici pendant quatre heures. Ça a bloqué toute la route jusqu’à Bargny !»
«On détruit nos voitures pour rien» : la détresse des transporteurs
Pour les professionnels de la route, ce point noir routier n’est plus seulement une gêne : c’est un gouffre financier. A bord de son «Dacia», El Hadj Moussa, chauffeur vétéran de la ligne Bargny-Sébi, enrage : «regardez ça… Regardez l’état de la route», s’emporte-t-il en évitant de justesse un trou béant d’où surgit une gerbe d’eau boueuse. «Avant le blocage de ce chantier, je faisais facilement 5 à 6 rotations par jour. Aujourd’hui, si j’en fais deux l’après-midi, je dis alhamdulillah. On peut passer une heure et demie juste pour franchir ces 500 mètres. C’est du carburant qu’on brûle à l’arrêt, et le carburant coûte cher !» La dégradation accélérée du matériel roulant pèse lourdement sur les recettes. «Les amortisseurs, les silentblocs, les cardans, les pneus… Tout y passe !», énumère Moussa en tapant sur son volant. «En temps normal, mes pièces tiennent plusieurs mois. En ce moment, avec la boue et l’eau qui s’infiltre partout, je suis chez le mécanicien toutes les deux semaines. On travaille à perte.»
L’effet domino sur le portefeuille des usagers
Sous un abri du pont inachevé, une douzaine de personnes attendent un transport en commun. Awa Ndiaye, 34 ans, est cadre comptable. Elle habite Sébi et se rend tous les jours dans le centre d’affaires de Dakar. «C’est devenu invivable», confie-t-elle en ajustant son sac à main. «Le matin, je dois me lever à 5 heures pour espérer être au bureau à 8h 30. Et le soir, c’est le même calvaire pour rentrer. Mais le pire, c’est l’arbitraire des prix. Le trajet qui me coûtait 500 F coûte aujourd’hui 1000 F dès qu’il commence à pleuvoir ou s’il y a des embouteillages ! Les chauffeurs profitent de la rareté des véhicules bloqués dans les bouchons.» Cette hausse informelle des prix touche de plein fouet les bourses déjà fragilisées par la conjoncture économique. «Les gens s’énervent dans les véhicules», poursuit Awa. «Il y a des disputes entre les passagers et les chauffeurs à cause des tarifs. On arrive au travail déjà fatigués, énervés. Ce pont inachevé gâche la vie des gens.» Les commerçants subissent aussi la situation. Un gérant de boutique au bord du tronçon explique : «En saison sèche, c’était la poussière. Une poussière rouge, épaisse, qui recouvrait toutes nos marchandises et qu’on respirait du matin au soir. Mais avec l’hivernage, c’est encore pire. C’est la boue. Les clients ne peuvent plus s’arrêter ni se garer devant la boutique. L’eau stagne pendant des jours devant chez nous parce qu’il n’y a aucun canal d’évacuation. Regardez cette eau marron : c’est un nid à moustiques et à microbes juste devant nos portes.»
Un contraste saisissant
Ce qui rend cet autopont inachevé particulièrement symbolique, c’est le contraste avec le décor environnant. Diamniadio a été pensée pour être la ville nouvelle du Sénégal contemporain (sphères gouvernementales, stades, université, Ter). Son jumeau, situé à côté de la gare du Ter de Diamniadio, achevé à presque 100%, est aussi à l’arrêt. Les deux autoponts ont été arrêtés dans la foulée de l’avènement du nouveau régime engagé dans une stratégie de bloquer les grands œuvres de l’ex-pouvoir pour faire les audits ou les comptes. Quelle que soit la raison, l’urgence est perçue comme absolue. «Quelle que soit la raison, on ne va pas détruire le pont. Il faut l’achever et faire les comptes après. Cela fait presque trois ans que c’est toujours le statu quo. Il suffit de quelques semaines de travaux pour qu’il soit achevé. C’est indigne», note une dame. Un autre passager renchérit : «Les autorités ne sont pas impactées par la situation. Si elles ne veulent pas finaliser les travaux, elles doivent détruire le pont et on revient à la situation d’avant. A l’époque, il n’y avait pas ces désagréments. On nous parle d’audit et autres. On nous em…» Un accès de colère qui pousse à débiter de gros mots pour exprimer une frustration contenue depuis plusieurs minutes.
Alors que le ciel se couvre à nouveau, l’inquiétude monte d’un cran chez les usagers. Les pluies les plus intenses de l’hivernage sont encore à venir, et la déviation menace de céder. Les appels se multiplient vers les autorités pour qu’une solution d’urgence soit déployée. En attendant, la Rn1 continue de retenir son souffle à la hauteur de Diamniadio. L’inachevé reste, pour des milliers de Sénégalais, l’épreuve quotidienne d’un hivernage éprouvant. D’un quotidien haletant !
L’autopont lancé le 21 juin 2023 pour une durée des travaux d’un an : Les usagers las d’attendre
Un an de travaux promis, plus de deux ans d’attente subis. Sur la Nationale 1, le chantier de l’autopont de Diamniadio s’éternise, transformant une promesse de fluidité en un cauchemar logistique quotidien. Tout avait pourtant commencé par une note officielle rassurante. Le 16 juin 2023, le Préfet du département de Rufisque, Serigne Babacar Kane, annonçait le démarrage effectif du chantier pour le 21 juin suivant. Piloté par le ministère des Infrastructures via Ageroute Sénégal et confié à l’entreprise Matière Sénégal, ce projet structurant devait être livré en 12 mois. L’objectif était clair : désengorger un carrefour névralgique du réseau routier dakarois. Après l’alternance de 2024, tout a changé.
Pour faire patienter les automobilistes, un plan d’aménagement temporaire avait été déployé sur l’axe stratégique Diamniadio-Bargny : passage en 2×1 voie au croisement de la gare du Ter, signalisation dédiée, régulation par la gendarmerie et les «bonhommes de l’émergence», sans oublier l’interdiction de la circulation hippomobile. Aujourd’hui, le constat est amer. Bien après l’échéance contractuelle initiale, l’ouvrage n’est toujours pas livré. La déviation, conçue pour être provisoire, s’est muée en un goulot d’étranglement permanent. Entre ralentissements interminables et exaspération des usagers, l’attente se prolonge au cœur d’une zone économique pourtant capitale pour le pays.

