Pour ouvrir le grand chantier des consultations nationales prévues du 21 au 31 mai 2026, le président de la République a choisi un format inédit de tête-à-tête au Palais. Ce jeudi, les anciens chefs de gouvernement se sont succédé pour ausculter une économie sous tension et un climat politique en quête d’apaisement. Récit d’une première journée marathon sous le signe du consensus.
C’est un ballet institutionnel d’un genre nouveau qui s’est ouvert ce jeudi 21 mai 2026 au palais de la République. Fidèle à sa doctrine du «dialogue en temps de paix» théorisée dès son investiture le 2 avril 2024, le chef de l’Etat, Bassirou Diomaye Diakhar Faye, a officiellement lancé dix jours de consultations nationales. L’objectif affiché par la Présidence est clair : ancrer la concertation comme un principe structurant de l’action publique et faire émerger des consensus durables face aux défis économiques, sécuritaires et politiques qui secouent le pays.
Pour cette première phase (du 21 au 24 mai), le Président a choisi de bousculer les habitudes, en privilégiant des audiences directes et resserrées avec les anciens Premiers ministres et ex-argentiers de l’Etat, avant d’élargir le cercle aux Forces vives de la Nation.
Le ballet des «anciens» : l’expérience au service de l’Etat
C’est Cheikh Hadjibou Soumaré (Premier ministre de 2007 à 2009) qui a ouvert la marche dès 9 heures du matin. Après un entretien de quarante minutes, l’ancien président de la Commission de l’Uemoa s’est éclipsé en toute discrétion, sans déclaration. A sa suite, Abdoul Mbaye (avril 2012-septembre 2013), désormais retiré de la vie politique, a salué une démarche dont «le Sénégal a sincèrement besoin». L’ancien banquier a confié avoir alerté le chef de l’Etat sur l’urgence économique et les dossiers brûlants de la sous-région, notamment la situation au Mali, tout en l’exhortant à tenir ses promesses de réforme du Code électoral : «Cette démarche est souhaitable afin d’apaiser les tensions et de créer un climat propice à la relance de l’économie.» Même son de cloche pour Aminata Touré (septembre 2013-juillet 2014), qui voit dans cette initiative un prolongement naturel de la culture sénégalaise. «Le dialogue est un capital essentiel de gouvernance», a-t-elle rappelé, invitant toutes les forces vives à répondre à l’appel présidentiel.
Les vérités et alertes de Amadou Ba
Le moment fort de la matinée s’est joué lors de l’audition de Amadou Ba, l’un des derniers premiers ministres en date et figure majeure de l’opposition. Dans un «dialogue direct et sans détour», l’ancien ministre des Finances ne s’est pas privé de partager ses vives inquiétudes sur la situation sociale et financière du pays.
Face à la dégradation des notations financières du Sénégal, qui renchérit le coût de la dette, Amadou Ba a insisté sur la nécessité de restaurer la crédibilité du pays auprès des bailleurs, tout en distillant une petite leçon d’histoire économique : «J’ai rappelé au président de la République que moi-même, en tant que ministre des Finances, je suis resté six ans sans recevoir un seul franc du Fmi. Le Sénégal est resté douze ans sans avoir un programme avec des décaissements.»
Si le pays avait su préserver sa crédibilité à l’époque, Amadou Ba reconnaît que le contexte actuel est «très difficile pour beaucoup de Sénégalais». Il a ainsi suggéré au Président de prendre «dix à quinze jours supplémentaires» de réflexion sur les futurs textes législatifs et électoraux afin de bâtir un consensus transpartisan.
«Je suis dans l’opposition et j’y reste»
Malgré la cordialité des échanges, pas question pour autant de parler de rapprochement politique ou de partage de gâteau. Amadou Ba a tenu à lever toute ambiguïté à sa sortie du Palais : sur sa posture politique, «je suis dans l’opposition et j’y reste». Sur le sens de sa démarche, il assure que «certaines questions transcendent les clivages politiques. Il faut travailler de manière apaisée dans l’intérêt du pays».
En positionnant le dialogue non pas comme un outil de gestion de crise mais comme un mode de gouvernement, Bassirou Diomaye Faye réussit, au moins sur la forme, son pari de l’écoute. Reste à savoir si ces diagnostics accoucheront des remèdes économiques et politiques attendus

