Saint-Louis Jazz : L’identité d’un festival ou la peur du miroir ?

Chaque année, le prestigieux Festival international de Jazz de Saint-Louis fait le plein de touristes et d’hôtels complets. Mais derrière le succès de vitrine se cache une fracture générationnelle : boudant la programmation officielle, la jeunesse sénégalaise a réinventé son propre festival dans les marges de l’événement. Enquête sur un divorce musical à ciel ouvert.

Quand la jeunesse compose sa propre partition : quatre jours. Des milliers de festivaliers. Des hôtels pleins à craquer. À l’aune de tous les indicateurs classiques de la réussite événementielle, le Festival de Jazz de Saint-Louis coche toutes les cases. L’objectif originel -combler le creux entre les basse et haute saisons touristiques- est atteint, année après année, avec une régularité presque mécanique. Bravo. Applaudissons.

Mais voilà que dans la clameur des applaudissements, une question un peu gênante cherche à se faire entendre : qui, exactement, vient au festival ?
Car à observer de plus près la foule qui envahit les rues et les scènes de la vieille ville, une réalité s’impose avec une clarté que les chiffres d’occupation hôtelière ne sauraient occulter : la majorité des jeunes présents ne sont pas là pour écouter les concerts du «In».

Ces formations de jazz, souvent internationales, soignées et techniquement irréprochables, semblent susciter chez une bonne partie du public une admiration polie et distante. Le genre de respect que l’on réserve aux monuments historiques : on les regarde, on les salue, mais on ne les écoute pas vraiment.

Ce que la jeunesse saint-louisienne, et plus largement sénégalaise, est venue chercher se trouve ailleurs. Dans les cours, les ruelles, les scènes du «Off». Là où résonnent les beatmakers locaux, les rappeurs du coin et les artistes urbains qui parlent leur langue, racontent leur réalité et vibrent à leur époque. Le festival officiel joue Miles Davis ; la rue répond Dip Doundou Guiss. Et la rue, il faut bien l’admettre, fait beaucoup plus de bruit.

Il y a dans ce phénomène quelque chose de fascinant, et peut-être d’un peu comique. Les jeunes n’ont pas attendu une réforme institutionnelle pour reprogrammer le festival à leur façon. Ils l’ont fait naturellement, spontanément, avec cette désinvolture propre à ceux qui savent que le pouvoir d’attraction ne se décrète pas. Ils ont créé leurs propres scènes parallèles, leurs propres rendez-vous, leurs propres étoiles. En somme, ils ont organisé leur festival dans le festival.

On pourrait trouver cela charmant, voire touchant : une sorte de vitalité populaire débordant du cadre. Sauf que ce débordement dit quelque chose d’assez précis sur la distance qui s’est creusée entre la programmation officielle et les aspirations d’une génération. Une distance que les organisateurs semblent percevoir, sans toujours savoir quoi en faire -ou sans vraiment vouloir l’admettre.

Car il serait injuste de prétendre que personne ne voit rien. On voit. On sait. Les files d’attente interminables devant les scènes urbaines, les réseaux sociaux saturés de clips de jeunes artistes locaux filmés en marge du programme, la discordance flagrante entre les têtes d’affiche et l’énergie réelle de la ville : tout cela n’a rien d’invisible. Ce qui est moins clair, en revanche, c’est pourquoi ce constat ne change absolument rien à la programmation d’une année sur l’autre.

L’identité d’un festival ou la peur du miroir ?

Peut-être que la réponse tient à une question d’identité. Le Festival de Jazz de Saint-Louis est né d’un projet culturel précis, d’un ancrage dans une tradition musicale et d’une ambition de rayonnement international. Y intégrer massivement les musiques urbaines locales reviendrait, d’une certaine manière, à changer de festival. Et personne, dans les sphères organisatrices, ne semble pressé de signer cet acte de transformation.

C’est compréhensible. Les identités institutionnelles sont des constructions fragiles que l’on protège avec une énergie inversement proportionnelle à leur adaptabilité. Changer, c’est risquer de perdre ce qui a été bâti. Ne pas changer, c’est risquer de devenir un décor. Un beau décor colonial, certes, mais un décor figé, pendant que la vraie fête se passe ail­leurs.

La jeunesse, elle, n’attend pas qu’on lui ouvre la porte. Elle entre par la fenêtre et installe ses enceintes. Ce n’est pas de l’insolence. C’est simplement une manière de dire : «Nous sommes là, nous avons des goûts, et nous avons redéfini votre événement sans vous demander la permission.» Dès lors, la question n’est plus de savoir si les organisateurs doivent entendre cette jeunesse. La vraie question est de savoir s’ils ont encore le choix de l’ignorer. En attendant, les hôtels sont pleins. Et c’est déjà, paraît-il, tout ce qu’on leur demandait.