Cinquante ans après l’ultime rencontre historique entre Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire en Martinique, le village de Djilor Djidiack s’apprête à faire revivre la flamme de la Négritude. Du 18 au 22 mai, une importante délégation martiniquaise séjournera au Sénégal pour un «voyage du retour» mémoriel et culturel, célébrant l’indéfectible pont jeté entre l’Afrique et les Caraïbes.
Le Président Léopold Sédar Senghor et le poète Aimé Césaire se sont rencontrés pour la dernière fois en 1976, en Martinique. Un demi-siècle plus tard, ces deux amis et frères d’armes, qui s’étaient connus sur les bancs de l’université en France, continuent de marquer l’histoire de l’Afrique et de sa diaspora à travers leurs écrits fondateurs sur la Négritude et la décolonisation. «Ils étaient cinq étudiants à l’époque en France. Dès leur première rencontre en 1930, ils ont lié une profonde amitié. Cette complicité les a poussés, aux côtés de Léon-Gontran Damas, à créer le mouvement de la Négritude, qui a joué un rôle crucial dans la prise de conscience des peuples noirs alors soumis à l’esclavage et à la colonisation», rappelle Mamadou Mignane Diouf, porte-parole de l’Association pour le développement de Djilor Djidiack, initiatrice de l’événement.
«Mais ils ne se sont pas arrêtés là. A travers des œuvres majeures comme le Cahier d’un retour au pays natal de Aimé Césaire ou les poèmes de Senghor axés sur la décolonisation avant son entrée en politique, ils ont permis aux jeunes générations de comprendre que l’Afrique possédait bel et bien une identité propre, contrairement aux discours dominants de l’époque. En 1976, peu avant de quitter le pouvoir, Senghor a ainsi entrepris un voyage de reconnaissance pour revoir Aimé Césaire et aller à la rencontre d’autres dirigeants afro-descendants», ajoute-t-il.
Le symbole de l’arbre et de la reconnexion
Ces retrouvailles entre les chantres de la Négritude étaient loin d’être fortuites. Pour éviter que leur héritage ne s’érode avec le temps et pour donner un cachet particulier à ce cinquantenaire, une grande commémoration est prévue ce 19 mai à Djilor. Pour les Sénégalais et les Martiniquais, cet événement représente une opportunité unique de se reconnecter. «Ils appellent cela «le voyage du retour»», explique Mignane Diouf. Alors que leurs ancêtres ont autrefois franchi la tragique «porte du non-retour», les descendants d’aujourd’hui font le chemin inverse pour renouer des liens culturels, touristiques, économiques et politiques, mais aussi pour ancrer cette reconnexion dans le sol.
Ainsi, un «arbre de la reconnexion» sera planté au Sénégal dont les fruits symboliseront l’avenir des générations futures. Dans la même veine, un «Espace Aimé Césaire» sera inauguré à Djilor. En miroir, une délégation sénégalaise se rendra ultérieurement à Basse-Pointe, en Martinique, pour y planter le même arbre au sein d’un espace qui portera le nom de Senghor.
Une immersion au royaume du Sine et un devoir de mémoire
Cette immersion culturelle en pays sérère se déroulera du 18 au 21 mai à Djilor, avant de se poursuivre le 22 mai par une célébration mémorielle de la résistance à l’esclavage. La maison familiale de Senghor à Djilor accueillera une cinquantaine d’afro-descendants venus de la Martinique, en présence de nombreuses autorités et figures culturelles, telles que la famille de la regrettée diva Yandé Codou Sène. Le haut patronage de Niokhobaye, l’actuel Bour Sine (roi du Sine), marquera l’ouverture officielle des activités.
Selon Mignane Diouf, beaucoup ignorent qu’avant le décret d’abolition de Victor Schœlcher, les Martiniquais s’étaient soulevés massivement pour briser leurs propres chaînes. Pour appuyer ces propos, le journaliste Adams Kouyateh, représentant la Martinique, rappelle le contexte du XIXème siècle. Si Haïti a brisé ses chaînes dès 1794, en Martinique, c’est l’aboutissement d’une révolte populaire les 22 et 23 mai 1848 qui a contraint le représentant du gouverneur à proclamer la libération immédiate des esclaves. «Cette libération par l’effort propre des insurgés est méconnue ici», déplore-t-il. C’est précisément cette date historique du 22 mai qui sera commémorée à Gorée.
Pour le journaliste, ce devoir de mémoire est essentiel : «L’ancêtre mis en esclavage pendant trois ou quatre siècles ne s’est jamais soumis, ne s’est jamais couché, ni oublié dans sa condition. Il s’est toujours révolté. L’histoire nous le montre en Jamaïque avec la figure célèbre de la reine Nanny, au Brésil avec les Quilombos, ou en Haïti avec le serment du Bois-Caïman.» Cet événement culturel s’annonce ainsi riche en enseignements et en émotions, consolidant le pont fraternel qui relie indéfectiblement l’Afrique aux Caraïbes.

