«Vestiges du passé» de Fara Konaté : L’autre portrait de Louis Faidherbe

Loin de l’image de «bâtisseur» léguée par les manuels scolaires, le nouveau film documentaire de Fara Konaté, «Vestiges du passé», propose une immersion sans concession dans l’héritage de Louis Faidherbe. En prenant pour point de départ la chute de sa statue à Saint-Louis en 2017, le cinéaste déconstruit le récit officiel pour confronter les violences coloniales et les fractures mémorielles. A la veille de sa première projection à la Maison de Lille, retour sur une œuvre qui redonne la parole aux témoins et aux historiens du Walo pour rétablir une vérité complexe.

Le film documentaire «Ves­tiges du passé» revient sur le parcours «controversé» de l’administrateur colonial français Louis Faidherbe, en apportant des nuances à son portrait officiel dressé par les annales françaises, a laissé entendre son réalisateur, Fara Konaté. Le film sera projeté pour la première fois en public vendredi à la Maison de Lille, à Saint-Louis.

Konaté pointe le parcours «controversé» de Faidherbe en Afrique de l’Ouest, une manière de rappeler simplement, s’il en était besoin, que cet administrateur colonial n’était pas le saint décrit par les livres d’histoire de l’Hexagone. «Durant son règne en tant que Gouverneur de Saint-Louis, Faidherbe a pu construire une ville (Saint-Louis), mais il a aussi détruit l’économie du Walo, notamment son agriculture», a dit M. Konaté dans un entretien avec l’Aps, relevant le contraste entre ce point de vue et ce qu’il a appris «il y a trente ans à l’école».

Le Général Louis Léon César Faidherbe a aussi exercé des violences sur les populations autochtones avec des incendies, des crimes et d’autres atrocités, selon le cinéaste. Il explique que le besoin de «rétablir les faits» l’a motivé à faire ce film. «J’ai voulu retracer ce parcours, le parcours de Faidherbe, à partir de sa statue, qui était là, qui est tombée [le 5 septembre 2017], et qui est à l’origine même de ce film», confie-t-il, signalant avoir été inspiré par la réaction des jeunes quand la statue de Faidherbe, érigée il y a 150 ans, a été déracinée par un violent orage.

Cet incident a suscité un débat sur Faidherbe et les figures de la colonisation et de l’esclavage en général. La polémique qui a suivi, l’a poussé à faire des recherches qui l’ont fait voyager dans beaucoup de pays pour en savoir plus sur le parcours de ce colonisateur. La gestation du film a de cette manière duré quatre ou cinq ans, à partir de 2017, selon Konaté. «Le projet a été ensuite présenté au Burkina Faso, à une structure appelée Géné­ration Films, et au Fonds Jeune (Lab), qui m’ont aidé à le développer», a-t-il indiqué.

Le projet ayant été jugé attrayant, le réalisateur a pu décrocher, en 2021, une bourse au Maroc, qui lui a permis de séjourner à Agadir et de retrouver des mentors qui l’ont accompagné dans l’écriture.

Zoumba, Louis Camara, Thierno Dicko, les personnages du film

«C’est à partir de 2022 que j’ai commencé à décrocher des financements avec le Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle (Fopica) du Sénégal, qui m’a beaucoup aidé, il faut le reconnaître», a-t-il relevé. Il ne restait plus qu’à commencer à tourner dans la sous-région, au Mali notamment, car Faid­herbe ne représente pas seulement le Sénégal. «Et à partir de 2023, il y a eu une ouverture, ce qui m’a donc permis d’aller à Lille. Et à partir du moment où j’ai été reçu par le maire de Lille, je me suis rendu compte que le film n’était pas seulement sénégalais, mais aussi français», note-t-il. Entre temps, il a eu l’accompagnement d’un producteur français représentant une chaîne de télévision française. Et après, tout s’est enchaîné, dit-il.Pour les protagonistes, il n’est pas allé loin, il a puisé dans le réservoir d’artistes et hommes de culture saint-louisiens. Ainsi se côtoient dans ce film, Pape Samba Sow «Zoumba», artiste et conteur connu mondialement, Louis Camara, écrivain lauréat du Grand Prix du chef de l’Etat pour les Lettres, Bakhaw Diaw, historien et traditionnaliste du Walo, mais également Abdou­rahmane Niang, conservateur du Fort de Podor, aujourd’hui décédé. Il y a aussi le jeune activiste Thierno Dicko, qui a également participé au film documentaire «Ndar, saga waalo», de Ousmane William Mbaye, tout comme d’autres personnalités saint-louisiennes qui se sont illustrées durant cette vague de mécontentement contre cette statue.

Fara Konaté, féru d’histoire, dit vouloir se projeter sur l’avenir et vendre la destination Saint-Louis en présentant la ville tricentenaire comme une cité au potentiel énorme, mais délabrée. Le réalisateur a décidé de montrer le film pour la première fois à Saint-Louis afin de faire passer un message concernant la nécessaire réhabilitation de la ville et de son patrimoine. (…)