Contribution

Pour Ibrahima Thiam et Un Autre Avenir, tout commence aujourd’hui

Ibramhima Thiam, président de notre mouvement Un Autre Avenir n’a malheureusement, on le sait, pas pu officialiser sa candidature à l’élection présidentielle par faute d’un nombre de parrainages suffisant. Il est vrai que le temps nous a manqué, la création d’Un Autre Avenir remontant seulement à un an et demi et malgré tous ses efforts, ceux des cadres et des militants du mouvement, qui se sont dépensés sans compter durant dix-huit mois, il n’a pu être au rendez-vous.

Efforts vains, mais pas inutiles car notre président est aujourd’hui plus riche d’une réelle expérience et d’une multitude de rencontres très fructueuses au Sénégal et parmi la diaspora ici en Europe. Notre mouvement à commencé aussi à s’implanter dans les principales régions du Sénégal à travers des permanences tenues par des hommes et des femmes soucieux de défendre notre projet et de propager nos idées en faveur d’un Sénégal plus ambitieux et plus juste.

Efforts vains mais pas inutiles car Ibrahima Thiam s’est efforcé durant tout ce temps de diffuser et de médiatiser nos idées notamment auprès des radios et des télévisions à Dakar et ailleurs dans le pays. Chaque occasion a été pour lui le moyen de faire la pédagogie sur leregard qu’il porte sur le Sénégal et les solutions que nous préconisons pour un avenir meilleurdes Sénégalais et Sénégalaises.

Efforts vains mais pas inutiles car Ibrahima Thiam a été l’un des rares candidats à s’opposer au président sortant qui a osé prendre le temps de la réflexion et rédiger un essai politique « Un nouveau souffle pour le Sénégal ». Livre dans lequel il ne se contente pas d’établir un constat critique de la situation dans notre pays mais de faire un certain nombre de propositions dans nombre de secteurs d’activité : Economie, enseignement et formation, culture, santé,justice, environnement, social, agriculture, pêche, etc. Le tout avec une grande objectivité et une grande cohérence au point de représenter un projet électoral dont chacun a bien voulu reconnaître la crédibilité.

Ce travail, notre président considère qu’il s’agit là d’un investissement sur l’avenir et que rien n’est terminé. Refusant de s’associer auprès d’un des quelconques candidats restés en lice, voulant conserver son entière liberté d’esprit et de manœuvre, il entend en effet se positionner au lendemain de l’élection présidentielle comme l’un des principaux leaders d’opposition.

Et donner rendez-vous dans cinq ans aux sénégalaises et sénégalais afin d’ouvrir une nouvelle page de l’histoire sénégalaise, pleine d’espoir. Je vous invite à nous rejoindre nombreux, à lire son livre « Un nouveau souffle pour le Sénégal » publié chez Ella Editions afin que ses recommandations inspirent votre actionau cours des mois à venir. Une bataille a été perdue mais le combat continue, plus confiant que jamais.

Fatoumata Chérif Dia

Vice-Présidente Un Autre avenir 

Jean-Godefroy Bidima : « Il manque aux philosophes la violence libératrice » Par Séverine Kodjo-Grandvaux

 

Justice, littérature, éthique des soins, anthropologie du droit, esthétique... Les champs de recherche du philosophe de la "traversée", Jean-Godefroy Bidima, sont extrêmement larges. Pour ce spécialiste camerounais de l'école de Francfort, enseignant à l'université Tulane (Nouvelle-Orléans), la pensée doit être une "faille toujours ouverte qui se refuse aussi bien au repli identitaire [...] qu'à la dissolution dans un universalisme coagulant" (L'Art négro-africain, 1997). Traditions africaines et philosophie occidentale nourrissent sa réflexion sur la justice et la manière de renouer le lien social lorsqu'il est brisé (La Palabre, 1997). Pour sa réflexion actuelle sur l'architecture en Afrique, Bidima emprunte autant au Latin Vitruve (vers 90 av. J.-C.-20 av. J.-C.) qu'au Japonais Nishida (1870-1945). Il s'inscrit ainsi pleinement dans ce qu'Ernst Bloch appelle l'"expérience du monde" (...)

[Lire l'entretien de Séverine Kodjo-Grandvaux avec Jean-Godefroy Bidima]
Publié par Jeune Afrique, le 19 août 2013.

Méditations africaines : à la rencontre des intellectuels africains
Jeune Afrique : Quel est le rôle des philosophes africains aujourd'hui ?


Jean-Godefroy Bidima : Il est multiple. Il s'agit de rappeler à l'Afrique que son histoire doit s'inscrire dans la durée et qu'il faut donc développer les notions de prospection, de projection et d'utopie. Et protéger le patrimoine. Nous devons également réfléchir avec les exigences et les intérêts africains propres non seulement sur les migrations des hommes, des idées et des religions, mais aussi sur les nouvelles modifications du lien social. Et enfin proclamer un nouvel athéisme contre la consommation techno¬logique.


Que manque-t-il aux philosophes africains pour qu'ils se fassent davantage entendre ?


Il ne leur manque pas de bibliothèques, ni de moyens et d'espaces d'expression à l'ère du numérique, ni le brio de la rhétorique, ni même des colères... très conventionnelles. Il leur manque la violence libératrice et honnête, celle qui s'exerce au-dedans de soi-même quand on a mis de côté les fictions qui nous protègent comme les corporations, la Bourse, la banque, la peur, le salaire, le confort, la réputation et les honneurs. Les philosophes africains ne seront crédibles – et entendus – que quand ils feront cette "réforme de l'entendement" (Spinoza).


Aujourd'hui, quels sont les principaux enjeux de la philosophie africaine ?


Au niveau local, il faudrait développer une approche de la culture matérielle en Afrique afin de se pencher aussi bien sur la question de la technique que sur celle de l'invention technologique et scientifique, gages du principe de puissance. Au niveau global, la philosophie africaine doit centrer sa réflexion sur les diverses manipulations actuelles de la vie, les risques alimentaires, médicaux, biotech¬nologiques, nucléaires et sur les crises économiques. Elle doit être une réflexion sur la biopolitique.


https://www.jeuneafrique.com/136413/societe/jean-godefroy-bidima-il-manque-aux-philosophes-la-violence-lib-ratrice/

 

Lâcher prise et être là-Entretien avec Arnaud Desjardins


Arnaud Desjardins publie, pour l'anniversaire de ses quatre-vingt ans, un ouvrage essentiel, Bienvenue sur la Voie, où il fait la synthèse des conseils que l'on peut donner à toute personne engagée dans une quête intérieure et spirituelle afin d'éviter pièges et malentendus. Il nous a paru important d'avoir son témoignage sur ce mot-valise : lâcher-prise.


Propos recueillis par Marc de Smedt.


Arnaud Desjardins.


Nouvelles Clés. : Il est de bon ton, dans certains milieux intéressés par le développement personnel, de cultiver lelâcher-prise. Cette expression, devenue à la mode, est en fait une formule zen qui signifie qu'il faut savoir cesser d'être le jouet de ce qui nous habite, pensées, émotions, stress, crispations et dénis en tous genres. Et on peut comprendre que nos contemporains, êtres perturbés vivant dans une époque qui leur semble difficile, lui trouvent du charme. Comment donc définiriez-vous ce fameuxlâcher-prise et y a-t-il différentes façons de l'appréhender ?


Arnaud Desjardins : Le lâcher-prise est un geste intérieur qui interfère avec notre manière habituelle de réagir. Certains lâcher-prisenécessitent une grande force de conviction, d'autres sont plus aisés à opérer. Puis vient un jour où nous constatons que le fait de lâcher est devenu permanent. On pourrait même dire que le lâcher-prise est devenu inutile car il n'y a plus de prise, plus d'appropriation de la réalité.


Une détente s'est établie, nous sommes en contact avec la réalité, instant après instant, sans projections sur le futur, ce qui nous permet d'accomplir les actions qui nous paraissent justes et appropriées, dans le relatif. L'action est toujours relative, d'une part parce qu'elle s'insère dans un ensemble de chaînes de causes et d'effets que nous ne maîtrisons pas, ou très partiellement, et d'autre part parce que nous-mêmes avons des capacités relatives. Toute action engendre des conséquences, certaines que nous pourrons prévoir, d'autres que nous ne pourrons pas prévoir. La pratique consiste donc aussi dans unlâcher-prise avant l'action. Un événement se produit, une situation se présente, qui peut être extérieure à nous ou intérieure (comme un vertige, un mal au ventre, une angoisse diffuse). L'essentiel, c'est la manière dont chacun se situe face à ce vécu intime que l'existence produit en lui. Nous avons la possibilité d'accueillir cette réaction, parce que c'est la vérité de l'instant, mais sans nous l'approprier. Celui dont j'ai été l'élève, Swâmi Prajnânpad, disait à ce sujet : « La plaque photographique prend, le miroir accueille mais ne prend pas. » Les événements, quels qu'ils soient, produisent en nous des émotions en tous genres, heureuses ou malheureuses, plus ou moins intenses. Si nous apprenons peu à peu cette attitude de lâcher-prise, celle-ci finit par imprégner tout l'existence et crée en nous une grande détente : l'événement se présente, mais la réaction mécanique ne se produit plus. Les émotions font place à l'équanimité !


N. C. : Vous voulez dire que même la réaction physique ne se fait plus ? Je m'explique : si l'on a une angoisse, on peut en effet déconnecter son mental de celle-ci, mais qu'en est-il de la boule au ventre qu'elle a, par exemple, occasionnée ?


A. D. : À la place de la réaction habituelle de l'ego, du "ça j'aime ou ça je n'aime pas", il y a un sentiment qui devient stable d'ouverture du cœur. Les aspects mentaux, émotionnels et physiologiques sont interconnectés et, peu à peu, cet effort de lâcher-prise va contredire la force d'inertie des habitudes qui font que nous sommes tout le temps en réaction face aux événements. Et petit à petit, nous allons ainsi vers l'équanimité. Mais il est évident que, pendant longtemps, l'existence aura encore le pouvoir de produire en nous des réactions : oh oui ! et une émotion heureuse, oh non ! et une émotion malheureuse, douloureuse, réactions dont nous faisons une affaire personnelle. Il faut en fait sans cesse se poser la question de savoir comment nous nous situons par rapport à ces réactions physiques, émotionnelles et mentales ? Comment lâchons-nous prise face à ces moments heureux ou malheureux, quand nous sommes de bonne ou de mauvaise humeur ? La pratique de celâcher-prise met en fait immédiatement en cause l'égocentrisme. Elle amène un abandon de notre vouloir personnel et cet abandon produit une détente. C'est à partir de celle-ci que notre action va à présent s'accomplir, et non à partir d'une réaction épidermique et mécanique fondée sur nos anciens schémas de fonctionnement. C'est la soumission à ce qui est et non à ce qui devrait être, chère à tous les grands maîtres zen, soufis, hindous ou chrétiens, c'est le célèbre : « Que Ta volonté soit faite et non la mienne. » À ce moment-là il n'y a plus la séparation, de dualité, entre moi et la réalité du moment.


N. C. : Vous commencez votre livre en disant qu'il faut se méfier des mots. Et on se souvient des dégâts occasionnés dans les milieux branchés par le fameux "ici et maintenant" qui était devenu un prétexte à ne rien engager, ne pas faire de projets constructifs, etc. Ne croyez-vous pas qu'un autre mot-valise comme "lâcher-prise" risque d'être confondu par certains avec "laisser aller" ?


A. D. : Cette question en pose une autre plus générale : quel sens les lecteurs ou auditeurs d'un mot comme celui-ci lui donnent-ils ? Comment cette attitude est-elle comprise ? Dans ce genre de sujet, on ne sera jamais assez précis sur les questions de vocabulaire. Quand on décrit les pièces d'une machine dans le langage d'un mécanicien, on sait de quoi on parle. Il faut donc bien s'entendre sur ce que veut dire lâcher prise. Mon désespoir, ma suffocation face à un événement grave et brutal ne changera rien aux choses. Au contraire, plus il va y avoir émotion non contrôlée, moins il y aura d'efficacité dans l'action, moins ma réponse sera appropriée à la demande de la situation. Par contre, si je lâche prise face à ma panique, si je ne m'affole pas, si je n'en rajoute pas, je vais alors être plus lucide et plus compétent pour résoudre les choses.


En aucun cas le mot lâcher-prise n'exclut l'action. Swâmi Prajnânpad avait cette belle formule : "Intérieurement, activement passif. Extérieurement, passivement actif", donc, calmement attentif à l'intérieur de soi, et tranquillement actif à l'extérieur.
L'état de paix avec le contexte extérieur créé par la paix intérieure n'exclut en rien l'action ! En fait, dans la vie, nous nous trouvons dans la situation de quelqu'un qui descend un torrent en rafting ou en kayak : pour celui qui est crispé et angoissé, cette descente va être un véritable enfer. En revanche, celui qui va avec le courant de manière détendue accomplit la même descente avec bonheur et aborde les difficultés avec souplesse. Tous les maîtres le disent : notre erreur est de porter inutilement sur nos épaules le fardeau de notre existence. Nous ne pouvons pas être toujours les plus forts, nos actions produisent ou ne produisent pas les effets souhaités, les interactions de causes et d'effets sont indépendantes de nous et interfèrent avec ce que nous avons tenté pour renforcer le succès ou au contraire annihiler nos efforts. Cette séparation du moi – mon mode personnel de crainte et d'espoir – avec le courant de la réalité se révèle comme le plus gros obstacle à une vie épanouie, sereine, pacifiée. Cette séparation doit donc être dissoute. Il y a celui qui est emporté et ballotté par le courant, et celui qui ne fait qu'un avec lui. Formulé différemment, on peut dire que si je ne lâche pas prise, les événements se produisent et je suis emporté par eux ; si je lâche prise, j'adhère à ces événements, dans une unité de corps et d'esprit avec eux.


N. C. : Vous citez d'ailleurs dans votre livre une belle phrase de Swâmi Prajnânpad à cet égard : Let go and go with, "laissez aller et allez avec". Mais, est-ce que le lâcher-prise ne peut pas devenir une stratégie ? Vous dites d'ailleurs : « Si vous voulez quelque chose et que vous êtes unifié dans ce vouloir, vous l'attirez. » La quête de sagesse peut-elle se transformer en ruse ?


A. D. : Je vais utiliser pour répondre le terme "ego", qui est très à la mode mais dont le contenu crée souvent des malentendus. Ce serait déjà plus clair d'employer le terme égocentrisme. Pour vraiment comprendre le terme ego, il faudrait le traduire par "moi et... L'ego" est synonyme de dualité : il s'est mis en place peu à peu dans la petite enfance en nous rendant compte que le reste du monde n'est pas notre prolongement, et ce, dès la séparation avec la mère : nous sommes tous d'anciens bébés, comme disait Devos. L'expérience de l'ego, à partir de cette constatation, va se diviser en ce que je ressens comme rassurant et ce que je ressens comme pénible. Donc l'ego va essayer de faire triompher par tous les moyens ce que j'aime et d'amoindrir le plus possible ce que je n'aime pas dans le courant de ma propre existence. Tout le monde a bien sûr l'expérience des difficultés rencontrées lorsque la vie semble détruire ce que nous avons commencé à bâtir, et les refus et crispations que cela engendre. Et l'ego va édifier face à cela de formidables défenses, refusant tout ce qui n'entre pas dans son cadre. Donc, pour répondre à votre question, tout ce que l'ego va entendre et lire concernant la spiritualité et une autre façon d'exister, il va le faire entrer dans son cadre. Tout ce qui concerne la dissolution de la séparation, l'ego va l'utiliser à l'intérieur de la séparation, en le mettant à son propre service ! Il faut donc trouver une voie possible pour dépasser ce mécanisme dualiste qui nous empêchera toujours d'être unifiés et établis dans un lâcher-prise permanent.


N. C. : Il faut donc, et vous insistez là-dessus, une sincérité et un engagement intérieur fort, pour arriver à contourner les permanentes et perverses voies de l'ego.


A. D. : Oui, il faut réussir non seulement à prendre conscience de ce processus et créer d'abord une amélioration, mais aussi en arriver à une véritable métamorphose de notre être : comme le disent tous les mystiques chrétiens, hindous, soufis, bouddhistes, il faut mourir à soi-même à un niveau pour renaître à un autre niveau : on trouve ce genre d'expression dans toute la littérature des témoignages spirituels.


N. C. : Votre dernier chapitre insiste d'ailleurs assez radicalement sur ce point.


A. D. : Oui. Beaucoup de personnes qui sont attirées par ce que l'on met sous le vocable "spirituel", et par les différentes formes de psychothérapies à visée spirituelle, ne se contentent pas de soigner tel ou tel symptôme pathologique précis : elles veulent aussi atteindre en elles-mêmes un espace plus vaste. Mais elles ne se donnent pas les moyens de l'atteindre. Il y a là un grand malentendu, car elles continuent à ramener les expériences nouvelles à l'intérieur du système et du cadre ancien délimités par leur égocentrisme. Il faut donc trouver une pratique qui ne puisse pas être récupérée par l'ego, et celle-ci consiste à s'incliner intérieurement, à reconnaître que ce qui est est. Toujours agir à partir de ce qui est et non pas à partir de ce qui, selon moi, devrait être. Or nous fonctionnons sans cesse suivant le mode du "c'est pas juste, il ou elle aurait dû faire ou dire ceci ou cela, tel fait aurait dû se passer autrement, etc." Mais le lâcher-prise face à ce mode erroné de fonctionnement n'exclut en aucun cas l'action : celle-ci émane simplement d'une tout autre source. Ce n'est plus le moi qui veut, c'est la situation qui demande une réponse opportune.


N. C. : Vous dites : "Le monde ne correspondra jamais avec votre monde" et concluez sur une double formule très forte que je résume : la psychothérapie guérit l'ego et le mental, la voie guérit de l'ego et du mental.


A. D. : Imaginez le nombre d'amis que je me fais parmi les psy en disant cela ! (rires – Arnaud Desjardins va alors à sa bibliothèque et y prend un livre). Dans Les Dialogues de St Grégoire le Grand, sur la vie et les miracles du Bienheureux St Benoît, qui fut le fondateur des bénédictins et des cisterciens, il est dit ceci : "Chaque fois qu'une préoccupation trop vive nous entraîne hors de nous, nous restons bien nous-mêmes, et pourtant nous ne sommes plus avec nous mêmes : nous nous perdons de vue et nous nous répandons dans les choses extérieures". Un texte que ne renierait pas un maître soufi, zen ou hindou ! Faut-il vivre toujours les choses de façon égotique sur fond de vouloir, de refus et de crispation, et faire empirer les choses, ou vivre et agir sur fond de confiance et d'abandon ? Toute la question est là.


N. C. : Vous-même êtes passé par là puisque vous racontez qu'après seize ans de pratiques spirituelles, de succès médiatiques et professionnels, lorsque vous rencontrez Swâmi Prajnânpad, il vous fait parler de vos expériences diverses et vous dit ensuite : "It is a status of a slave", c'est un statut d'esclave.


A. D. : Oui, il m'a montré qu'après toutes ces années de travail avec les groupes Gurdjieff, de lectures, de rencontres avec une sainte comme Ma Ananda Mayi, ou avec des maîtres soufis en Afghanistan, des maîtres tibétains ou zen, de grands yogis... j'étais toujours ce petit personnage prêt à s'enflammer, à réagir, à refuser, à râler, à vouloir que les choses se passent comme je le voulais et non comme elles étaient. Je restais en effet esclave de l'ego et de ses limites. Je correspondais toujours à cette autre définition de Swâmiji : "L'homme est une marionnette dont les aléas de l'existence tirent les fils..."


N. C. : Un dernière définition sur le lâcher-prise ?


A. D. : Ne ramez plus, ne nagez plus, faites la planche ! (Rire homérique). Je blague : disons qu'il faut à la fois être dans l'action et dans la non-action. C'est un concept mal compris. La formule des bouddhistes est très connue : "Ni refus ni appropriation" de ce qui se présente. Ni rejet ni saisie.
Ici un extrait d'une interview de Arnaud Desjardins sur le lâcher prise:
Tiré de : http://www.cles.com

"Sexe, race et colonies" : "Un viol qui a duré six siècles" ouvrage collectif de 97 chercheurs - Pascal Blanchard

Lisez pour comprendre ce monde : la domination était multiforme, le sexe comme arme . Merci à mon ami MOHADI de createo Paris 15 qui m'a parlé de cet ouvrage instructif. P B C

"Sexe, race et colonies" : "Un viol qui a duré six siècles" ouvrage collectif de 97 chercheurs - Pascal Blanchard
"Un marin et deux femmes", photographie, tirage argentique [Indonésie], c.1939. (Collection Olivier Auger)
L'ouvrage collectif "Sexe, race et colonies" est un événement. Pascal Blanchard, copilote du projet, et Todd Shepard, l'un des contributeurs américains, expliquent à "l'Obs" le plus grand tabou de la colonisation.


Par Marie Lemonnier


Montrer les «objets du délit». Tel est le fort parti pris adopté par un collectif de 97 chercheurs, historiens, anthropologues, sociologues, pour raconter ce qu'il faut bien appeler un système de prédation sexuelle à échelle mondiale dans les territoires colonisés ou esclavagisés.
Par l'accumulation des images sidérantes de corps exotisés, érotisés, chosifiés, «Sexe, race et colonies», qui sort ce jeudi 27 septembre aux éditions La Découverte, vient jeter une lumière crue sur un pan occulté de l'histoire des empires coloniaux, véritables «empires du vice» où la domination des corps va de pair avec la conquête des terres.


Quarante ans après la parution de «l'Orientalisme» d'Edward Said qui avait levé la part des fantasmes contenus dans les représentations de l'Occident sur l'Autre colonisé, cette somme en tout point spectaculaire riche de textes musclés vient aussi continuer le travail de déconstruction des imaginaires forgés par six siècles de violence inouïe mêlée de fascination trouble. Dans la postface du livre, l'écrivaine Leïla Slimani affirme: «On ne devrait pas pouvoir parler du voile, de Trump, du tourisme sexuel dans les pays du Sud, du "grand remplacement", des violences policières à l'égard des Noirs, des migrants ou du Nouvel An 2015 à Cologne sans avoir lu le texte qui précède.»

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« Les imaginaires sexuels coloniaux ont façonné les mentalités des sociétés occidentales »


Comment les pays esclavagistes et colonisateurs ont-ils (ré) inventé l'« Autre » pour mieux le dominer, posséder son corps comme son territoire. Extraits de l'introduction de l'ouvrage collectif « Sexe, race et colonies ».


Par Pascal Blanchard, Christelle Taraud, Dominic Thomas, Gilles Boëtsch et Nicolas Bancel

Traversant six siècles d'histoire (de 1420 à nos jours) au creuset de tous les empires coloniaux, depuis les conquistadors, en passant par les systèmes esclavagistes et jusqu'à la période postcoloniale, notre ouvrage Sexe, race et colonies. La domination des corps du XVᵉ à nos jours explore le rôle central du sexe dans les rapports de pouvoir.


Il interroge aussi la manière dont les pays esclavagistes et colonisateurs ont (ré) inventé l'« Autre » pour mieux le dominer, prendre possession de son corps comme de son territoire, tout en décryptant l'incroyable production visuelle qui a fabriqué le regard exotique et les fantasmes de l'Occident : autant d'images qui reflètent la domination raciale et sexuelle.


La compréhension de leur contexte de production, l'appréciation de leur diffusion, de leur réception, de leur importance dans l'histoire visuelle, visent à décentrer les regards et à déconstruire ce qui a été si minutieusement et massivement fabriqué. Projet inédit tant par son ambition éditoriale que par sa volonté de rassembler une pluralité de regards et d'approches critiques, ce livre a l'objectif de dresser un panorama de ce passé oublié et ignoré, jusqu'à ses héritages contemporains, en suivant pas à pas le long récit de la domination des corps.

Sexualité, domination et colonisation. Trois termes qui se croisent et s'enchevêtrent en effet tout au long des six siècles de pratiques et de représentations qui composent ce livre. Or, si l'histoire des sexualités aux colonies est un sujet de recherche depuis plus de trente ans, il reste méconnu dans son ampleur. Pourtant, la domination sexuelle, dans les espaces colonisés comme dans les Etats-Unis de la ségrégation, fut un long processus d'asservissement produisant des imaginaires complexes qui, entre exotisme et érotisme, se nourrissent d'une véritable fascination/répulsion pour les corps racisés.


Ceci explique pourquoi les multiples héritages contemporains de cette histoire conditionnent encore largement les relations entre populations occidentales du Nord et celles ex-colonisées du Sud. Car, si les imaginaires sexuels coloniaux ont façonné les mentalités des sociétés occidentales, ils ont aussi bien sûr déterminé celles des dominés. Un travail de déconstruction devient donc aujourd'hui plus que jamais nécessaire, en s'attachant notamment aux images produites tout au long de cette histoire.


La colonie, territoire de la domination sexuelle


La sexualité aux colonies n'est bridée par aucun tabou, y compris celui de l'enfance : les images proposées exhibant souvent des jeunes filles non pubères (ainsi, bien que plus rarement, que des jeunes garçons) dans des mises en scène fortement sexualisées. La violence des fantasmes projetés sur les populations colonisées est donc sans limites, puisque le corps de l'« Autre » est lui-même placé en dehors du champ licite des normes, plus proche de l'animal et du monstre que de l'humain, plus en affinité avec la nature qu'avec la culture.


Ceci explique pourquoi le corps de l'« Autre » est pensé simultanément comme symbole d'innocence et de dépravations multiples : un corps qui excite autant qu'il effraie. Dans ce contexte, les femmes « indigènes » sont revêtues d'une innocence sexuelle qui les conduit avec constance au « péché » ou à une « dépravation sexuelle atavique » liée à leur « race », confortant la position conquérante et dominante et du maître et du colonisateur.


L'existence de ces femmes « Autres » toujours vues comme faciles, lascives, lubriques, perverses et donc forcément insatiables permet aussi de construire, en miroir, l'image de l'épouse blanche idéale, pudique et chaste, réduite à une sexualité purement reproductive.

La liberté sexuelle des hommes blancs aux colonies ne saurait, en effet, être transférée aux femmes issues des métropoles coloniales. Celles-ci y sont, a contrario, plus surveillées encore, du fait qu'elles doivent nécessairement incarner l'exemplarité sexuelle et morale de la colonie, à laquelle les hommes blancs dérogent en général. Ainsi le « gigantesque lupanar », figuré par la domination esclavagiste et coloniale, permet-il aux colonisateurs de se penser et de se vivre en maîtres dans des espaces où leurs possibilités sexuelles sont maximisées au regard des normes et des interdits de leurs propres sociétés, tout en excluant leurs femmes de ce même droit. Ceci explique pourquoi les pratiques sexuelles, amoureuses et conjugales dérogent, presque partout, aux règles, aux décrets et aux lois édictées par ceux-là même qui les transgressent allégrement et continûment.


Cette liberté sexuelle du maître et/ou du colonisateur se heurte pourtant, paradoxalement, aux préceptes moraux, aux interdits raciaux, au refus des femmes blanches d'accepter la cohabitation, jugée humiliante et déshonorante par la plupart d'entre elles, avec d'autres femmes et d'autres familles.

Et, in fine, à la peur croissante, dès la seconde moitié du XIXe siècle, d'un métissage qui fait écho à l'idée de dégénérescence et de disparition de la « race » blanche.
Cette nouvelle configuration moralisatrice, hygiéniste et prophylactique complexe va conduire néanmoins à un appel croissant, quoique tardif, aux femmes blanches pour peupler les empires, assurer des descendances sans métissage et moraliser les mœurs coloniales. Ces véritables campagnes de recrutement d'épouses – ou de prostituées pour les maisons de tolérance – vont souvent s'effectuer, dans un premier temps, dans les marges des sociétés européennes – orphelinats, hospices, asiles, prisons, bordels... – parmi des catégories de femmes stigmatisées, telles les délinquantes, les filles-mères ou les prostituées, les métropoles coloniales se débarrassant ainsi d'éléments supposément « asociaux » et/ou « immoraux ».


Une immense production d'images


De surcroît, partout dans les espaces colonisés, la question raciale est au cœur de la construction des sexualités puisqu'elle y est le pivot central de l'organisation politique, économique et sociale, particulièrement dans les configurations esclavagistes des Caraïbes, du Brésil ou des Etats-Unis. Sur cet ensemble de questions concernant toutes les aires géographiques et tous les empires coloniaux, et ce quelle que soit l'époque, les écrivains et les artistes ont laissé leurs empreintes tout en participant à la construction du regard des métropolitains sur les « Autres ».


Très tôt, comme le montrent les œuvres rassemblées dans cet ouvrage (plus de 1 200 documents reproduits et majoritairement inédits), les artistes dépeignent les sociétés coloniales et, malgré les interdits, évoquent les métissages tout en éclairant les hiérarchies sociales indexées sur le taux de mélanine des différentes populations. Fondées sur des préjugés, notamment religieux, ces hiérarchies ont alors légitimé la domination raciale de l'époque moderne formant ainsi le premier substrat d'un racisme qui s'incarnait à la fois dans la couleur de peau et dans le statut socio-économique. Les premières images produites, du début du XVe siècle jusqu'à la fin du XVIIe siècle, invitent aussi au rêve et témoignent, très majoritairement, d'une admiration et d'une fascination pour les peuples « exotiques » et leur corporalité.


Cependant, la généralisation de l'esclavage entre l'Afrique et les Amériques, les relations conflictuelles dans l'espace méditerranéen, la montée en puissance des empires coloniaux et l'émergence du racisme scientifique vont progressivement effacer ce « temps de la sidération » au bénéfice de représentations de plus en plus souvent dévalorisantes. Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, s'opère en effet une mutation décisive de sens qui va transformer le « préjugé de couleur » en raciologie.

Sexualité, prostitution, homosexualité et « race » s'entremêlent donc inexorablement durant cette période, qui commence en 1830-1840, traverse tout le XIXe siècle et s'achève autour de 1920.


Des artistes de tous les pays vont dans ce cadre bâtir, dans tous les domaines artistiques possibles (dessin, gravure, peinture...), une vision du monde qui bouleverse les représentations de ces ailleurs, jusqu'à la rupture majeure consécutive à l'émergence de nouveaux supports visuels tels la photographie, les affiches illustrées et les objets du quotidien bon marché, diffusant très largement désormais le goût orientalisant, africaniste ou japonisant, tout en exotisant, érotisant et/ou pornographiant

l'« Autre » à outrance.


La démocratisation du porno colonial, à la charnière des XIXe et XXe siècles, figure en effet les colonies comme des « empires du vice », thème présent également dans la fiction romanesque ou pseudo-scientifique, comme en témoigne le célèbre livre du docteur Jacobus, L'Art d'aimer aux colonies (1893). Très vite, l'industrie cinématographique, qui s'impose comme le grand média de masse de la période tant en Europe qu'aux Etats-Unis, va utiliser le potentiel érotique des colonies mettant en images de manière récurrente des hommes blancs présentés comme les maîtres incontestés des espaces colonisés, les « protecteurs » des femmes blanches, et les « séducteurs » et les « libérateurs » des femmes « indigènes », mais aussi de mythiques « femmes fatales » orientales ou asiatiques.


Le siècle de la « beauté métisse »


Enfin, le XXe siècle accouche d'un nouveau paradigme en forme d'utopie qui trouve son expression en de nombreuses images reflétées sur des supports multiples : celui d'une « beauté métisse ». Mais partout, de l'Asie du Sud-Est aux Indes, de l'Afrique subsaharienne au Maghreb, des Antilles à la Polynésie, ces mutations s'accompagnent de vifs questionnements, tel celui concernant la place à donner aux enfants métis : ceux-ci devenant les « enfants perdus » de sociétés encore très majoritairement fracturées par les color lines, légales ou non. Ces nouveaux enjeux, enclenchés par la Grande Guerre, sont ensuite démultipliés par la seconde guerre mondiale sur fond de crise migratoire en Europe et aux Etats-Unis et de contestations anticoloniales de plus en plus vives dans les empires coloniaux.


Cette dernière phase de l'histoire coloniale, enclenchée après 1945, est une période marquée par le déploiement frénétique des violences sexuelles, notamment contre les femmes colonisées, au sein des populations civiles. Comme s'il fallait marquer et violenter les corps des colonisés et, ainsi, les punir de leur désir de se débarrasser de leurs oppresseurs. Comme s'il fallait, aussi, détruire ces femmes indigènes devenues les icônes graphiques des mouvements de libération (et de leurs alliés du moment en Chine, en URSS, en Corée ou en Inde) et des combattantes actives militairement et politiquement dans toutes les luttes

 https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/09/24/les-imaginaires-sexuels-coloniaux-ont-faconne-les-mentalites-des-societes-occidentales_5359511_3212.html nticoloniales.

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