Contribution

Pratique de la lecture critique en sciences humaines et sociales

 

Pratique de la lecture critique en sciences humaines et sociales


Pratique de la lecture critique en sciences humaines et sociales, Nicolas Marquis, Emmanuelle Lenel et Luc Van Campenhoudt, Dunod, 2018, 240 p., 24 €.
Julia Bihl


Que ce soit pour participer à un débat public, évaluer un discours politique, prendre part à des échanges sur les réseaux sociaux ou encore lire le journal, le citoyen doit faire appel à son sens critique. Partant de là, trois enseignants-chercheurs en sociologie à l'université Saint-Louis de Bruxelles donnent leur version de ce que l'on doit entendre par là. En sciences humaines et sociales, la posture est bien différente de l'esprit critique que l'école tente de renforcer dès le plus jeune âge. Il ne s'agit pas seulement de prouver que l'on sait exprimer une opinion, mais de développer une attitude qui mêle humilité, honnêteté, prudence et méthode. Au fil de l'ouvrage, les auteurs convoquent des considérations théoriques et des exemples concrets.

Le travail d'une étudiante sur un texte d'Émile Durkheim leur permet de souligner les principaux malentendus des étudiants concernant la critique d'un texte. Une des erreurs répandues consiste à évaluer les idées défendues par l'auteur au regard de ce que l'on pense du problème abordé. À l'inverse, le professeur attend de l'étudiant qu'il mette temporairement ses préférences de côté.

La méthode correcte consiste pour le lecteur à suivre dans un premier temps le texte au plus près de sa logique, quitte à consigner dans un coin les interrogations et marques d'intérêt. Après seulement viennent les opérations critiques consistant à évaluer les apports du texte, puis ses limites, c'est-à-dire « jusqu'où le texte permet d'aller, et ce qu'au contraire, il ne permet pas de faire », ainsi que les pistes que sa lecture invite à poursuivre.

Au-delà des outils présentés, comme la grille de comparaison de textes donnant des clés aux étudiants, cet ouvrage fournit à l'enseignant des critères objectifs pour évaluer l'exercice.


https://www.scienceshumaines.com/pratique-de-la-lecture-critique-en-sciences-humaines-et-sociales_fr_39956.html

Qu'est-ce que l'amour ? -Le regard des philosophes-Martine Fournier

 

Qu'est-ce que l'amour ? -Le regard des philosophes-Martine Fournier
Août-septembre 2018

Mensuel N° 306 - août-septembre 2018
Qu'est-ce que l'amour ?

in sciences humaines 


Les anciens Grecs


Les philosophes grecs avaient pris soin de distinguer cinq sentiments différents pour décrire les différentes formes de l'amour : maternel, romantique, fraternel, amical... Éros, divinité de l'amour, possédait un versant physique et trivial (Aphrodite) et un versant céleste (l'amour « platonique »). Aux côtés d'Éros, il y avait aussi la philia (l'amitié), la storge (l'affection), l'agapè(l'amour de son prochain), la philantrôpia (l'amour de l'humanité en général).


À propos de la passion amoureuse, deux conceptions radicalement opposées coexistaient.


Platon
« Une folie divine »


Pour Platon (v. - 428/v. - 348), l'amour est incomplétude et on n'aime que ce que l'on désire. Ce désir est tension vers le beau, vers le monde des idées d'où la fécondité spirituelle de l'amour. L'« amour platonique », expression utilisée pour désigner un amour asexué entre deux êtres, est né de cette conception idéaliste platonicienne
 (Le Banquet).


Épicure
« Seule la vérité du corps... »


« Nul plaisir n'est par lui-même un mal, affirmait Épicure (v. - 342/- 270, seuls sont à proscrire ceux qui apportent plus de trouble que de jouir. » Deux siècles plus tard, le poète italien Lucrèce dresse un portrait guerrier de la passion amoureuse qui engendre l'hybris, la démesure. Lucrèce conseille d'éviter de tomber dans les pièges de la passion amoureuse en cultivant les amours plurielles et le libertinage tous azimuts pour oublier l'objet de sa convoitise (De natura rerum).


Augustin
L'amour divin


Amoureux repenti, foudroyé par la grâce à 33 ans, l'évêque d'Hippone devient l'un des Pères de l'Église les plus importants. « L'amour de Dieu est le moteur de l'homme », écrit Augustin (354/430) dans ses Confessions. Problème : l'homme ne le sait pas. Il s'attache aux premiers objets qui lui tombent sous la main : une femme, de l'argent, la musique, la souffrance. Seule la grâce de Dieu peut éteindre le feu du désir.


Montaigne
L'amitié plutôt que l'amour


Montaigne (1533/1592), disciple d'Épicure et de Lucrèce, pense qu'« il faut jouir et jouir tant et plus de la vie » mais se méfie de l'amour : « Toute jouissance est bonne qui n'entame pas la liberté, l'indépendance, l'autonomie. » Son lien avec Étienne de la Boétie, en revanche, lui inspire dans ses Essais ses plus belles pages sur l'amitié.


René Descartes


Raison et passion


Pour Descartes (1596/1650), grande figure du rationalisme, « la nature de l'amour nous est difficile à connaître ». Appartient-il au domaine de la raison ou à celui des passions ? Il distingue deux sortes d'amour : « l'amour de bienveillance » dans lequel le désir est contrôlé par la raison et l'« amour de concupiscence » où la passion domine (Traité des passions de l'âme).


Jean-Jacques Rousseau
Père de l'amour romantique ?


Dans La Nouvelle Héloïse, les amours de Saint-Preux et de Julie, couple contrarié et vertueux, font pleurer toute l'Europe des Lumières.Cette exaltation de l'amour romantique, portée par une belle écriture donnera à Rousseau (1712/1778) sa célébrité, n'est cependant guère présente dans la vie du philosophe. Dans Les Confessions, il admet que son roman est une fiction pour décrire « un irrépressible désir d'aimer »qu'il n'a pas pu satisfaire dans sa vie.


Arthur Schopenhauer
Un instinct de reproduction


Schopenhauer (1788/1860), atrabilaire, est sans doute celui qui a le plus brillé, dans sa haine des femmes et de l'amour : « Une série de gesticulations ridicules, accomplies par deux idiots... »Pour lui, aimer, « c'est travailler sans le savoir » à la reproduction de notre espèce (Métaphysique de l'amour sexuel).


Friedrich Nietzsche
L'amour, générateur absolu de toute créativité


Pour Nietzsche (1844/1900), le désir passionnel est indissociable de la sexualité. Ce concepteur de la volonté de puissance s'érige contre la chasteté douteuse préconisée par le christianisme et voit en l'amour un surgissement de forces créatrices. Mais cet éternel amoureux éconduit, notamment de la belle Lou Andreas-Salomé, ne réussit jamais à se marier tant ses tentatives de séduction étaient brutales et maladroites.


Jean-Paul Sartre
Amour et liberté


« Le véritable amour est désintéressé. Il est à lui-même sa propre fin » : ce penseur existentialiste (1905-1980) refuse toute notion d'amour fusionnel. Même si le désir est l'expérience d'un manque qui demande à être comblé, « mon désir d'appropriation de l'autre ne peut être que voué à l'échec » (L'Être et le Néant).


Ruwen Ogien
Contre le puritanisme ambiant


Dans Philosopher ou faire l'amour, Ruwen Ogien (1949/2017)renoue avec la posture sceptique des stoïciens. Pour lui, la conception dominante de l'amour masque une idéologie hostile à la liberté individuelle et à l'épanouissement personnel. L'éloge de l'amour, enrobé d'une couche épaisse de sentimentalisme kitsch, sert à justifier publiquement le refus de toute innovation normative en matière de mariage, de sexualité ou de procréation.


Alain Badiou
Une construction de vérité


Dans Éloge de l'amour, Alain Badiou (né en 1937) se rattache à la tradition platonicienne : pour lui, l'amour est « l'expérience personnelle de l'universalité », qui nous transcende et nous hisse vers le monde des idées et du beau.
Il voit l'amour comme une « construction de vérité » qui se conçoit sur la durée et triomphe des obstacles de la vie à deux. La confrontation avec la pensée de l'autre permet un élargissement de sa propre vision du monde, pensé à partir de la différence et non de l'identité.

Les amants célèbres de la philosophie
▪ Héloïse et Abélard - L'amour tragique


À 36 ans, Abélard, brillant maître de théologie, est chargé de l'éducation de la belle Héloïse, âgée de 17 ans. La brûlante passion charnelle qui s'ensuit vaudra à Abélard d'être émasculé par décision du chanoine Fulbert (oncle d'Héloïse), et contraint d'abandonner sa carrière d'ecclésiastique et d'enseignant. Héloïse prend le voile, devient abbesse en même temps qu'elle est une grande philosophe reconnue. Désormais, leur fougueuse passion s'exprimera dans de magnifiques et lyriques lettres en latin.


▪ Hannah Arendt et Martin Heidegger - L'amour contrarié


Jeune étudiante apatride juive, Hannah Arendt se laisse séduire par Martin Heidegger, recteur de l'université de Fribourg qui s'accommodera du nazisme. Elle part aux États-Unis, mais ils continueront de correspondre toute leur vie. Heidegger confiera que Arendt a contribué à sa réflexion et à l'élaboration de son œuvre, et celle qui deviendra une grande philosophe du 20e siècle avouera avoir toujours été sous l'emprise de l'auteur d'Être et Temps, le livre qui bouleversa la philosophie du 20e siècle.


▪ Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir - Les amours contingentes


Ces ténors de la philosophie existentialiste française défrayent la chronique en affichant leurs « amours contingentes » dans le Saint-Germain du 20e siècle. Mais les romans de Simone de Beauvoir en disent long sur la cruauté de ce pacte d'amour, qui allie une immense tendresse et complicité intellectuelle à la jalousie et aux souffrances occasionnées par ces amours plurielles.

in sciences humaines 

https://www.scienceshumaines.com/albert-bandura-croire-en-soi-pour-agir_fr_39805.html

Président-politicien, messieurs les juges, Khalifa Ababacar Sall a bon dos !

Le Maire de Dakar, Khalifa Ababacar Sall  (KAS), croupit en prison depuis le 7 mars 2017. Traduit devant le juge, il a été condamné en première instance à cinq ans de prison ferme et à une amende de cinq millions de francs CFA, pour les délits de « faux et usage de faux » et « escroquerie portant sur des deniers publics », exactement sur un milliard 800 millions de francs CFA. La défense de KAS a naturellement interjeté appel et n’attendra pas longtemps : le Président de la Cour d’Appel fixe le début du procès au 9 juillet 2018, soit seulement un peu plus de trois mois après. Cette diligence n’a pas échappé aux Sénégalais, même pas au moins avertis d’entre eux. Elle en rappelle d’autres, qui ont caractérisé des décisions antérieures, notamment la transmission du Rapport qui incriminait KAS au Parquet, le traitement du dossier par le Procureur de la République et, immédiatement après lui, par le juge chargé de l’affaire. Le verdict de l’Appel n’attendra pas non plus : il sera rendu le 30 août prochain[1].

A moins d’un miracle, le jugement de première instance sera confirmé. A la rigueur, la première condamnation pourrait être allégée, en tout cas pas au point de permettre à KAS d’être candidat à l’élection présidentielle du 24 février 2019. C’est mon humble point de vue, celui d’un modeste citoyen qui, n’étant pas juriste et n’ayant pas lu le rapport qui incrimine  KAS, ne s’est jamais prononcé sur le fond de l’affaire. Ce qui me navre, par contre, et que j’ai plusieurs fois crié haut et fort, c’est l’acharnement sur la seule personne de KAS, le traitement de Kumba amul ndeyqui lui est réservé. A supposer qu’il soit coupable des différents délits qui lui sont reprochés, notamment de « l’escroquerie portant sur des deniers publics » à hauteur d’un milliard 800 millions ! Combien sont-ils, dont les dossiers beaucoup plus lourds que celui de KAS, dorment sous le coude du président-politicien et sur la table du Procureur de la République de Dakar ? J’ai passé en revue, dans plusieurs contributions, certains de ses dossiers en me fondant sur des documents officiels, rendus publics pour nombre d’entre eux. Je ne m’attarderai surtout pas sur ceux des deux amis du président-politicien et responsables politiques à Thiès et à Ndioum. Il s’agit naturellement de Cheikh Oumar Hanne et de Ciré Dia. Le président-politicien, les juges et même le commun des mortels savent parfaitement qu’ils ont fait pire que KAS et continuent tranquillement leurs massacres des deniers publics, qui alimentent leurs activités politiciennes et électoralistes, pratiquement au su et au vu de tout le monde.

Je m’appesantirai, par contre, pour rappel, sur l’un des lourds dossiers d’un déjà candidat déclaré à l’élection présidentielle du 24 février 2019. Il a même commencé tranquillement sa campagne électorale alors que, si nous avions à la tête de notre pays un Président de la République digne de ce nom, respectueux de sa fonction comme de l’opinion publique, ce candidat déclaré, Samuel Sarr en l’occurrence, aurait bien d’autres préoccupations aujourd’hui. Entre l’homme et moi, il n’y a aucun contentieux et il ne saurait y avoir d’ailleurs. Nous ne nous connaissons pas, sinon que de nom. Nous avons emprunté, dans la vie, des chemins différents. L’homme me laisse, peut-être même, l’impression d’être courtois et sympathique. Nous avons eu à échanger deux ou trois mails relativement à mes contributions, lui prenant toujours l’initiative. « Même si je ne suis pas d’accord avec toi, même si nous n’avons pas la même vision(…) », commençait-t-il toujours ses mails, avant de me porter la contradiction sur tel ou tel point, avec une courtoisie que je lui rendais bien. Il comprendra que notre pays traverse un point de non retour et que la langue de bois ne devrait plus y être de mise.

Donc, c’est une injustice et un parti-pris flagrants que M. Sarr hume l’air de la liberté et fasse déjà tranquillement campagne pour une élection présidentielle dont tout est mis en œuvre pour en écarter KAS. Je rappelle que, dès que le Rapport de l’Inspection générale d’Etat (IGE) mettant en cause la gestion (de la caisse d’avance) du Maire de Dakar a été transmis au Parquet, j’ai fait publier, notamment au quotidien ‘’Walfadjri’’du 22 février 2017, une contribution ayant pour titre : « Transmission au Parquet  d’un rapport de l’IGE mettant en cause la gestion du Maire de Dakar : une diligence inhabituelle et suspecte. » 

Dans la contribution, j’ai donné des exemples concrets tirés du « Rapport public sur l’Etat de la Gouvernance et de la Reddition des Comptes » de l’Inspection générale d‘Etat (IGE), juillet 2013 et juillet 2014. Le lecteur intéressé pourrait se reporter à ces deux rapports, surtout à celui de juillet 2013, qui met en évidence des ‘’cas flagrants de mauvaise gestion’’. C’est notamment le cas de la gestion catastrophique du Festival mondial des Arts nègres (FESMAN) dont le Rapport est sous le coude du président-politicien qui l’a lui-même reconnu publiquement, justifiant ce choix inédit par le fait qu’il ne peut pas envoyer en même temps en prison le frère (Karim) et la sœur (Sindièly)[2]. Le rapport de l’IGE de juillet 2013 met en évidence d’autres actes caractérisés de mal gouvernance financière. Le lecteur qui s’y reporte aura l’embarras du choix. Il pourrait cependant s’arrêter sur le cas flagrant de la Société africaine de Raffinage (SAR), avec les ‘’hauts faits d’armes’’ de Samuel Sarr, ancien Directeur général de la SENELEC et ancien Ministre de l’Energie. Les contrôleurs de l’IGE rappellent que la SAR importe du pétrole brut en vue de le raffiner pour assurer l’approvisionnement régulier du marché sénégalais en divers produits finis. Leur Rapport précise que la Société a importé en 2008 une cargaison de  122 222 tonnes de pétrole brut auprès du fournisseur Arcadia Petroleum Limited (APL), qui l’a expédié à partir du Nigeria, à bord du « M/T OLINDA ». On se rappelle que cette cargaison contenait une énorme quantité d’eau mélangée au pétrole et a été, de surcroît, importée par la SAR « dans des conditions marquées par bien des irrégularités, manquements et autres dysfonctionnements », précisent les contrôleurs de l’IGE. Ces irrégularités et autres manquements gravissimes ont été décrits en détail dans le Rapport de 2013, notamment aux pages 116-120.

En particulier, l’importation de la cargaison ‘’Olinda’’ n’avait fait l’objet d’aucun appel d’offres, ni de l’application des dispositions du Code des Marchés publics alors en vigueur, ni de l’application de la procédure interne d’appel à la concurrence de la SAR. Au total, selon l’IGE, quatorze (14) cargaisons (9 en 2008 et 5 en 2009) seront importées exactement dans les mêmes conditions et auprès du même fournisseur, pour une valeur globale de quatre cent quatre-vingt-quinze milliards trois cent soixante-cinq millions (495 365 000 000) de francs CFA. C’est énorme !

Le plus surprenant encore, c’est que le même fournisseur APL avait été choisi « sur simple instruction de l’ancien Ministre de l’Energie adressée à l’ex-Président du Conseil d’Administration de la SAR par lettre confidentielle n° 00159/ME/CAB du 05 mai 2008 ». Ce qui est plus grave encore c’est que, dans sa fameuse lettre, notre ministre demandait que « la SAR ne fasse pas d’appel d’offres pour son approvisionnement en pétrole brut, invoquant un contrat de gouvernement à gouvernement ‘’G to G’’ supposé lier le Nigeria au Sénégal, dans le domaine de la fourniture de pétrole brut ». Or, ce contrat ‘’G to G’’ n’a  laissé aucune trace à la SAR, où il était inconnu de tous les responsables de la Société comme du successeur de Samuel Sarr. Il n’existe donc nulle part ailleurs, et a été sûrement le fruit de sa seule imagination, pour s’enrichir rapidement et largement. Le pétrole était donc importé en l’absence de tout document de commande, sur la base d’un ‘’contrat’’ conclu entre deux parties (le ministre et APL), le 05 juin 2008, et qui fixe un prix comportant un différentiel de 6,15 dollars US par baril. Un  « différentiel excessif, comparé aux différentiels négociés avec les ‘’traders’’ à la suite des appels d’offres pour des cargaisons similaires », de l’avis  des dirigeants de la SAR. Pour mieux confondre notre ministre bourreau de deniers publics, le Rapport, révèle ceci : « la Société TOTAL, par la voie d’un de ses anciens administrateurs à la SAR avait même offert de livrer à la raffinerie une cargaison de pétrole brut, moyennant un différentiel d’environ 3 dollars US par baril, ce qui n’avait pas été accepté. Le mémorandum qu’il a établi à ce sujet confirme bien que le différentiel se situait à cette période à 3,30 dollars US par baril ».

Le brigandage organisé par l’ancien Ministre de l’Energie aura donc fait perdre à la SAR, pour chaque baril de brut, la différence entre les 6,15 dollars payés à APL et les 3,3 dollars US de l’offre de vente faite par TOTAL. Cette perte « calculée en appliquant les mêmes paramètres que pour déterminer la valeur-facture de l’ensemble de la cargaison », équivaut à deux milliards cent soixante quatorze millions huit cent soixante quinze mille cent quatre-vingts trois (2 174 875 183) francs CFA. . Combien de milliards ce fameux contrat ‘’G to G’’ lui a-t-il rapportés ? On peut se poser légitimement la question.

Les contrôleurs de l’IGE ne se sont pas arrêtés en si bon chemin : ils ont aussi mis en évidence de nombreuses autres pertes importantes pour la SAR (Rapport du 13 juillet, pp. 119-120). En particulier, en achetant délibérément de l’eau au prix du pétrole brut, la SAR aura perdu un montant d’un milliard cent soixante-quatre millions trois cent six mille neuf cent quarante-huit (1 164 306 948) francs CFA, auquel plus de cinq milliards sont venus s’ajouter, « du fait des retards dans la fabrication de ces produits raffinés et à l’évolution moins favorable de leurs prix de vente ».

En agrégeant les différents manques à gagner, pertes et autres surcoûts, le Rapport de l’IGE estime le préjudice globalement subi par la SAR, pour la seule importation OLINDA, « au moins à neuf milliards sept cent quatre-vintg- seize millions sept cent soixante-neuf mille soixante-dix-sept (9 796 769 077) francs CFA ». Le Rapport relève aussi « la forte présomption de collusion d’intérêts avec le fournisseur APL au préjudice de la SAR, avec la complicité de l’ancien Ministre de l’Energie et de l’ancien Directeur général de la (Société) ». Et, pour ces forfaits cumulés, « l’IGE (proposait) l’ouverture d’une information judiciaire à l’encontre de l’ancien Ministre de l’Energie et de l’ancien Directeur général de la SAR ». Proposition restée jusqu’ici sans suite, malgré la flagrance des crimes mis en évidence.

Voilà, pour résumer les actes de brigandage financier – il y en bien d’autres  dans le Rapport de l’IGE – de l’ancien ministre Samuel Sarr ! Combien de milliards a-t-il soustraits à la SAR, donc à toute la collectivité nationale ? Le candidat déclaré à la Présidence de la République est fortement impliqué dans d’autres dossiers aussi sulfureux que celui de la SAR. J’en passerai en revue un dans ma prochaine contribution. On n’oubliera pas, non plus, qu’il figure en bonne place sur la liste des vingt-cinq compatriotes accusés d’enrichissement illicite. Pourtant, il n’est pas inquiété le moins du monde et se la coule douce entre Dakar et Touba, son refuge préféré. Pas seulement d’ailleurs : malgré les nombreux forfaits à son passif, il se porte candidat à l’importante fonction présidentielle et s’est lancé déjà en campagne électorale. Pendant, ce temps, KAS est en prison et tout est mis en œuvre pour l’y maintenir et l’empêcher de jouir des mêmes droits que ce Samuel Sarr, dont nous venons de passer en revue seulement quelques forfaitures. Amnesty International a-t-elle tort de nous pointer du doigt dans son dernier rapport ? Le président-politicien et les juges qui ont en charge l’affaire du Maire de Dakar ont-ils vraiment la conscience tranquille ? Ne vont-ils pas conforter nombre de Sénégalaises et de Sénégalais dans leur sentiment, peut-être leur conviction, que notre justice devient de plus en plus une justice sélective, manifestement à deux vitesses ? Ces questions, nous ne pouvons pas ne pas nous les poser. Et nous nous les posons avec toute la force dont nous sommes capables.

Dakar le 22 août 2019

Mody Niang


 

Emmanuel Kant:Penser la pensée Par Louisa Yousfi-sciences humaines

 

Emmanuel Kant:Penser la pensée Par Louisa Yousfi-sciences humaines
Article issu du numéro

Grands Dossiers N° 34 - mars-avril-mai 2014
L'art de penser - 15 philosophes au banc d'essai - 


Avant de vouloir connaître le monde, il faut d'abord connaître 
la pensée, sa puissance et ses limites. Que puis-je connaître ? 
Avec cette question inaugurale, la philosophie se donne un rôle critique.
« La raison humaine a cette destinée particulière (...) d'être accablée de ques¬tions qu'elle ne peut écarter ; car elles lui sont pro¬posées par la na¬¬ture de la raison elle-même, mais elle ne peut non plus y répondre, car elles dépassent tout pouvoir de la raison humaine. » Ainsi Emmanuel Kant résume-t-il en quelques mots, en introduction de la Critique de la raison pure, toute l'ambition et les limites de la raison humaine. De par sa nature même, notre esprit ne peut s'empêcher de se poser certaines questions sur l'origine du monde et sa nature profonde ; mais de par sa même nature, notre esprit est incapable d'y répondre. Comment Kant est-il parvenu à cette conclusion pessimiste et qui semble ébranler dans ses fondements l'espoir d'une métaphysique ?

Une vie au service 
de la pensée
De celui qui naquit dans la ville de Königsberg (1), en Prusse, et qui devait y mourir sans jamais l'avoir quittée, on a coutume de garder l'image d'un homme à l'existence monotone.

Célèbre est la légende de ses promenades quotidiennes, réglées comme une horloge : ses voisins, dit-on, étaient capables d'indiquer, à la minute près, l'heure à laquelle Kant passait devant leur fenêtre. On dit aussi qu'il ne dérogea à ses rituels qu'à deux occasions dans sa vie : lors de la parution du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, en 1762, pour se précipiter chez son libraire, puis à l'annonce de la Révolution française, en 1789, pour se procurer le journal. La vie de Kant est tout entière vouée à l'enseignement et à la recherche et ne connaît d'autres événements marquants que la parution d'œuvres dont certaines ouvriront des voies nouvelles à la philosophie.
Mais autant est sans grand relief la vie quotidienne de Kant, autant est révolutionnaire sa pensée. Car, de la même façon que l'astronome Nicolas Copernic avait transformé notre rapport à l'univers, au début du XVIe siècle, en montrant que la Terre tourne autour du Soleil, Kant a révolutionné durablement la philosophie en lui donnant un tour « critique ». Sa « révolution copernicienne » à lui consiste à détourner le regard des choses et de leur « essence », pour s'intéresser à notre faculté de connaître, son pouvoir et ses limites. Ce changement de perspective est fondamentalement réflexif : la pensée doit se prendre elle-même pour objet. Avant de vouloir connaître le monde, il faut s'interroger sur notre capacité à le connaître. La première question de la philosophie est donc, selon Kant : « Que puis-je connaître ? »
La pensée de Kant s'inscrit, comme celle de tous les philosophes, dans une époque et un milieu intellectuel qui lui donnent sens et permettent de mieux la comprendre.


Né en 1724 en Prusse orientale, Kant est le quatrième d'une famille modeste de onze enfants. Son père est un honnête artisan sellier. Sa mère, une femme très intelligente aux dires mêmes de Kant, est adepte du piétisme, un courant protestant apparu en Prusse, qui prône une discipline morale très rigoureuse associée à une grande rigueur intellectuelle (les piétistes accordent beaucoup d'importance à l'argumentation rationnelle).


On ne pourra comprendre l'importance de la loi morale chez Kant, et son fameux impératif catégorique, son aversion pour le mensonge et la mauvaise foi, sans prendre en compte cette forte influence du piétisme.
Au cours de ses études, le jeune Kant va découvrir une autre forme de ri¬gueur intellectuelle : celle de la science. L'éducation religieuse lui était apparue comme un « esclavage de la jeunesse ». Sur les bancs de l'université, il s'enthousiasme pour les cours du professeur Martin Knutzen, qui tente de réconcilier le piétisme et le rationalisme philosophique. À cette époque, Kant découvre la physique d'Isaac Newton. Son premier mémoire, Pensées sur la véritable évaluation des forces vives (1746), relève de la physique.


L'une de ses premières publications est une Théorie du ciel dans lequel il envisage l'existence des galaxies (qu'il nomme des « univers-îles »). En 1746, son père décède et Kant doit subvenir à ses propres besoins. Il devient précepteur dans diverses familles de la ville, notamment chez la comtesse de Keyserling (il y découvrira le goût pour les conversations mondaines et les réceptions). En 1755, Kant entame sa carrière universitaire, qui va durer quarante ans.


Au cours de cette longue carrière, les disciplines qu'il va enseigner sont d'une étonnante diversité : logique, mathématiques, morale, anthropologie, théologie mais aussi géographie. Il s'intéresse même à la pyrotechnie ou à la théorie des fortifications ! À l'époque, la philosophie ne ressemble en rien à une discipline spécialisée, séparée des autres savoirs.


Kant publie beaucoup d'ouvrages de géographie, de morale, de métaphysique... mais cette partie de son œuvre est la moins connue. Elle apparaît après coup comme une période de maturation avant la publication des grandes œuvres qui vont faire sa renommée, et qui figurent aujourd'hui parmi les monuments de la philosophie : les trois « critiques ». Critique de la raison pure paraît pour la première fois en 1781 (Kant a alors 57 ans), suivi de Critique de la raison pratique, puis de Critique de la faculté de juger, en 1788 et en 1790.

Le projet de Critique 
de la raison pure


Le projet de la Critique de la raison pure est exposé en préface. Tout part d'une question simple : pourquoi la science progresse-t-elle et pas la philosophie ? Comment se fait-il que l'on parvienne en science à des conclusions unanimes et indiscutables (comme le sont à l'époque les lois newtoniennes) alors que la philosophie est un « champ de bataille », où derrière l'apparence de démonstrations rigoureuses se cachent des opinions diverses ?


Ces questions poussent à s'interroger sur les modes de connaissance respectifs de la science et de la philosophie, que Kant nomme « métaphysique ». Une première distinction entre science et métaphysique pourrait être que l'une étudie des objets concrets (les astres, le corps humain) alors que l'autre porte sur des notions qui échappent à l'expérience : Dieu, l'âme.


C'est effectivement un premier point de différence. Mais si Kant prend en compte l'empirisme – la lecture de David Hume l'a sorti de son « sommeil dogmatique » –, il ne se rallie pas pour autant à cette doctrine qui fait de l'expérience le fondement de la connaissance. Car Kant sait qu'il existe dans la science et dans toute connaissance une part qui échappe à l'expérience, ce que Kant l'appelle les jugements « a priori ». Quand je tiens une pierre dans la main, je l'observe sous toutes les coutures : son poids, sa forme, ses couleurs sont des connaissances empiriques, dérivées des sens.
Mais si la connaissance ne venait que des sens, en manipulant la pierre sous différents angles, je ne percevrais pas une pierre mais des images successives sans ordre. C'est mon esprit qui unifie ces images en un objet. La fusion du multiple en un objet « un » relève pour Kant du jugement a priori, qui dépend de mon esprit et non de l'expérience.


Le but essentiel de Critique de la raison pure consiste à dégager ce qui, dans l'esprit humain, relève de l'a priori. Kant va s'employer à dévoiler ce que sont les idées « transcendantales » c'est-à-dire qui échappent à l'expérience. Il en va ainsi de l'espace et du temps (encadré ci-dessous), de même que pour d'autres catégories : l'unité, la multiplicité, le tout...
Si la connaissance est en partie expérimentale, mais réassemblée dans des cadres a priori, cela signifie que notre accès à la réalité n'est pas direct. Nos connaissances ne dévoilent pas le monde tel qu'il est, mais tel que les cadres mentaux permettent de le voir. Dans le langage de Kant, nous ne pouvons avoir accès qu'aux « phénomènes » et non aux « choses en soi » (« noumènes »).


Si la science se distingue de la métaphysique, c'est en raison du fait qu'elle étudie des phénomènes extérieurs mais peut universaliser ces observations et expériences au moyen de l'outil mathématique (qui relève de jugements a priori). Kant a en tête la physique de Galilée et de Newton, qui a découvert le mouvement des astres en appliquant les mathématiques aux lois de la nature.

Les limites de la raison


En revanche, la métaphysique, elle, emploie les mêmes outils de la raison (démonstration) mais sur des objets qui ne sont pas accessibles par l'expérience : Dieu, l'âme, le cosmos.
Les démonstrations de l'existence de Dieu sont toutes défaillantes, car elles ne font qu'appliquer la raison à des chimères. Kant ne dit pas que Dieu n'existe pas, mais qu'il n'est pas connaissable. Il en va de même pour l'âme ou d'autres notions qui sortent du cadre de l'expérience.

L'argumentation de Critique de la raison pure revient donc à condamner toute métaphysique dite « dogmatique ». Cela conduit à définir les bornes de la raison. Notre connaissance du monde est toujours filtrée par la connaissance de ce qu'il est pour nous, c'est-à-dire à travers les cadres mentaux (les catégories ou les schèmes) que nous déployons pour saisir le monde. Les choses telles qu'elles sont « en soi » nous sont à jamais inaccessibles. Est-ce à dire que la raison doit se contenter de s'exercer dans le domaine de la seule science ?


Une fois que Kant pense avoir mis au jour les mirages de la métaphysique, il reste alors à connaître l'usage légitime de la raison. Pour Kant, sa destination véritable est dans l'action pratique. Tel est le point de départ de Critique de la raison pratique, ouvrage dans lequel il pose les bases d'une philosophie morale fondée sur des critères rationnels et une démonstration. Selon lui, la morale ne peut pas seulement être une série de préceptes sur lesquels régler son action. Elle doit être intérieure et rationnelle : la morale authentique est celle d'un sujet autonome qui fait des choix personnels et universalisables. Tel est le principe de l'impératif catégorique.


La première question de la philosophie kantienne était : « Que puis-je connaître ? » Elle correspondait au champ de la connaissance et au thème de Critique de la raison pure. Elle visait à établir les conditions de la connaissance et les limites de la raison.


La deuxième grande question de la philosophie – « Que dois-je faire ? » – ramène justement à la question de l'action et de la morale. C'est l'objet de Critique de la raison pratique mais également de Métaphysique des mœurs (1785).
La troisième grande question – « Que m'est-il permis d'espérer ? » – pose le problème du salut et donc de la foi. Sur ce thème délicat, Kant publia, en 1793, La Religion dans les limites de la simple raison, mais l'ouvrage fut censuré par le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II. Kant lui ayant fait la promesse de plus traiter de religion dans ses écrits, il considéra ce serment rompu le jour de la mort du souverain.


Par la suite, Kant rajoutera une quatrième question – « Qu'est-ce que l'homme ? » – en précisant qu'elle intègre les trois précédentes, et ouvre un nouveau champ de connaissances : « l'anthropologie ». C'était appeler à la naissance des sciences humaines qui commençaient alors tout juste à germer.


Les failles de la raison pure


Toute personne ayant réfléchi un jour sur la structure de l'univers n'a pas manqué de se poser la question de 
ses limites. Or, lorsque l'on tente de concevoir l'univers 
dans son ensemble, on se heurte immanquablement à 
ce problème : si l'univers a des limites, la raison 
nous pousse à nous demander ce qu'il y a au-delà, car notre esprit est incapable de penser un univers limité avec « rien » à l'extérieur. Mais inversement, envisager l'univers comme infini est tout aussi impensable. Que l'on tourne la question dans tous les sens, l'idée d'infini, tout comme celle de limite de l'univers, échappe à notre entendement...
Pour Emmanuel Kant, cette impasse logique (qu'il nomme « aporie ») surgit lorsque nous cherchons à appliquer hors du champ de notre expérience courante une notion comme 
la notion d'espace, qui n'appartient pas à l'univers 
mais à la structure de notre esprit.
« L'espace n'est pas un concept empirique, qui ait été tiré d'expérience externe, (...) c'est une représentation nécessaire, a priori » (c'est-à-dire antérieure à l'expérience), notait Kant. Il en va de même pour le temps. 
Nous pensons le temps de façon linéaire, comme une ligne allant du passé au futur, que l'on découpe en séquences.


Mais dès que l'on cherche à transposer cette vision 
du temps à l'univers, on se heurte aussi à la question 
des limites. L'univers a-t-il un début (mais alors 
qu'y avait-il avant) ? Ou bien est-il éternel 
(mais un univers sans début est tout aussi impensable) ? Cette impasse du raisonnement vient de la transposition au cosmos de ce qui n'est en fait qu'un cadre mental, 
celui du temps linéaire.
Ce que nous croyons être des propriétés de la nature, comme l'espace en trois dimensions, le temps linéaire, sont en fait des « formes » ou « catégories » de 
notre pensée. Vouloir les transposer dans l'absolu pour penser la structure de l'univers conduit à des impasses. Ces impasses révèlent les failles de la « raison pure ».
Louisa Yousfi
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