Ucad – Après la mort de l’étudiant Abdoulaye Ba : LE GOUVERNEMENT SE LAVE À GRANDE EAU

L’origine des affrontements ayant conduit à la mort de l’étudiant Abdoulaye Ba au campus social de l’Ucad est à chercher ailleurs que dans la violation des franchises universitaires ou le refus par l’Etat de payer les rappels de bourses. C’est en tout cas ce que les ministres qui ont tenu un point de presse hier ont affirmé. Ils ont toutefois déploré et condamné la violence ayant conduit à ce drame, tout en promettant de faire la lumière sur cette affaire.

24 heures après la mort tragique de l’étudiant Abdoulaye Ba à l’Ucad à la suite d’affrontements avec les policiers, le gouvernement s’est livré à une séance d’explications. Ils étaient 5 ministres au point de presse organisé hier pour tenter de «blanchir» les pouvoirs publics dans ce drame qui trouve son origine dans la question du paiement des rappels des bourses et de la fermeture des restaurants universitaires. Tous les ministres ont déploré la tournure de ces événements et présenté leurs condoléances, avant de se lancer dans une tentative de réponses aux nombreuses questions que l’opinion se pose sur la situation ayant conduit à ce drame.

Le Pr Daouda Ngom, Mi­nistre de l’enseignement supérieur, de la recherche et l’innovation (Mesri), concernant les bourses à l’origine des troubles, a réitéré les propos selon lesquels il y a «une incompréhension entre les étudiants et l’administration». D’après lui, «depuis le début de l’année académique, les bourses sont régulièrement payées le 5 de chaque mois». A en croire M. Ngom, «à ce jour, l’Etat ne doit aucun arriéré aux étudiants». Et d’ajouter : «Peut-être que le point d’achoppement c’est que, dans le cadre des réformes enclenchées par mon département, il a été décidé de faire coïncider la durée d’obtention de la bourse au temps de présence effective de l’étudiant dans les universités.» En d’autres termes, souligne-t-il, «l’étudiant commence à percevoir sa bourse à compter de sa date d’inscription dans un établissement d’enseignement supérieur». Et de préciser : «Mais en tout état de cause, il ne sera pas lésé parce qu’il va percevoir 12 mois de bourse par an, et cela permettra d’arrimer le calendrier académique au calendrier des bourses.» Pour lui, «il est difficile de comprendre que les étudiants décident de se restaurer sans payer». «L’étudiant paie 250 F par jour, et l’Etat 2250 F en moyenne au repreneur par jour. Je dois rappeler que le Sénégal est un pays qui dépense énormément dans le secteur de l’enseignement supérieur et de la recherche. Si on considère l’indicateur dépense publique par rapport au Pib par Hbt, le Sénégal est devant des pays du Nord comme les Etats-Unis. En 2025, l’Etat a dépensé 105 milliards pour les bourses. A titre de comparaison, nos voisins ivoiriens sont à 39 milliards, le Benin à 12 milliards. C’est vous dire que le Sénégal dépense énormément dans les œuvres sociales et allocations d’études», s’est-il félicité.

Le Mesri s’en est pris à certains leaders des organisations estudiantines. Daouda Ngom souligne que «le profil du leader du mouvement d’étudiants, il faut oser l’avouer, c’est un problème dans nos universités». Et d’attaquer : «Un des leaders les plus en vue du Collectif des amicales de l’Ucad, c’est un étudiant qui a 31 ans, il n’a pas encore terminé son Master et il a fait 10 ans à l’Ucad pour des études qui doivent durer 5 ans. On ne peut faire 10 ans et continuer à diriger un mouvement d’étudiants. Ce sont des questions sur lesquelles nous devons avoir le courage de discuter.»

Tout comme son Premier ministre, M. Ngom voit la main des opposants dans cette crise à l’université. «Il est également établi que certains dirigeants d’étudiants subissent des influences extérieures, plus particulièrement des influences politiques», a-t-il affirmé.

S’agissant de la présence des Forces de défense et de sécurité au campus social, le ministre de l’Enseignement supérieur soutient que «les franchises universitaires n’ont jamais été violées par l’Etat». Il donne ses références : «La loi 94-79 relative aux franchises et aux libertés universitaires, l’article premier dit que les universités du Sénégal bénéficient du régime des franchises et libertés universitaires qui garantissent aux enseignants et étudiants, dans le respect des lois et règlements, les principes d’objectivité et de tolérance de l’exercice, et de liberté indispensable au développement de l’enseignement supérieur. Et l’article 2 dit en application des franchises et libertés, que l’espace universitaire est placé sous le statut de l’autonomie d’une police administrative, mais le décret a défini ce qu’est un espace universitaire. Ce sont les facultés, les unités d’enseignement et de recherche, les instituts d’enseignement supérieur. Cela veut dire que le campus social n’est pas pris en compte dans les franchises universitaires, et beaucoup de nos compatriotes font cette erreur. Le campus social, c’est comme un quartier de Dakar (…).»

Me Bamba Cissé, ministre de l’Intérieur, a aussi déploré cette «tragédie». Il a tenu à condamner cette violence. «Ma position de principe est que l’université doit rester un lieu d’apprentissage, de dialogue et de construction, pas un espace de violence, pas un espace de peur. Je comprends donc le choc, l’indignation et les interrogations qui s’expriment çà et là. Certaines sont même légitimes et peuvent se justifier. Je tiens cependant à rassurer tous les citoyens qu’une enquête est en cours pour établir les faits et circonstances qui ont conduit à ces incidents et tragédies», a-t-il entamé. Le ministre de l’Intérieur, qui a répété plusieurs fois qu’il ne cherche pas à justifier ce qui s’est passé, ne s’est pas empêché de relever les renseignements reçus et qui leur ont fait déployer les Forces de l’ordre à l’Ucad. «Loin de moi l’idée de justifier des impairs parce qu’il y a eu des faits que j’ai suivis et qui m’ont heurté. Il y a lieu de remarquer depuis quelque temps, un changement de stratégie, de méthode, de tactique dans le cadre du combat de certaines personnes établies à l’université. Pour moi, un étudiant, ce sont aussi des valeurs. Je ne condamne personne, je respecte le principe de la présomption d’innocence, mais j’estime que les choses sont devenues assez graves, et la situation de l’université est alarmante», a-t-il déploré. Et de poursuivre : «Ce changement de paradigme et de méthode a conduit à la nécessité de protéger les infrastructures à l’intérieur du campus, jusqu’à ce que les affrontements surviennent hier. Il faut dire que nous sommes aussi dépositaires du renseignement, et malgré ce qui se dit à l’extérieur, on accepte de subir parce que quand on dirige, on accepte les critiques, les remontées, mêmes négatives, pour essayer de voir comment gérer un certain nombre de choses. On ne peut pas être au même niveau d’information que celui qui est en dehors du système de renseignement, et qui par-dessus bord, peut être amené à jeter des pierres à l’autorité sans pour autant avoir des éléments précis pouvant le déterminer à penser dans tel ou tel sens sans se tromper. Malheureusement, on se trompe souvent. On a reçu des renseignements précis montrant que certaines personnes allaient s’en prendre aux infrastructures du campus social, et un début de destruction du restaurant Self a été opéré hier, et du restaurant Central vers 7h du matin.»

D’après Me Bamba Cissé, «ils ont commencé à s’en prendre aux restaurants parce que l’université avait communiqué, disant que les étudiants pouvaient venir se restaurer, mais à la condition de présenter un ticket, conformément à l’usage. La nuit, ils se sont réunis pour dire qu’ils refusaient ce format et qu’ils allaient de force pénétrer dans les restaurants et s’emparer de la nourriture. A défaut de quoi, les restaurants seraient détruits et les infrastructures universitaires pillées.» Et d’ajouter : «En tant que responsable de la sécurité publique, nous avions un devoir impérieux d’anticiper sur ces évènements, parce que ce sont des biens publics. Donc la présence des Fds à l’aube s’inscrivait exclusivement dans un souci de protéger ces biens publics. Sur le terrain, on a vu des actes de violence qu’on a constatés de part et d’autre, et des actes émanant des Fds.» Le ministre de l’Intérieur assure toutefois qu’en «tant qu’autorité supérieure, ce sont des actes» qu’il ne peut pas cautionner. «Ce n’est ni conforme à mon parcours ni à mes principes. Je suis contre les violences injustifiées, l’Etat étant certes dépositaire de la violence légitime, mais il faut que cette violence soit calculée, soit équilibrée et soit nécessaire pour faire cesser un fait, mais on ne peut pas aller au-delà et faire des choses qui relèvent à la limite d’infraction pénale», a-t-il plaidé. Il a en outre assuré que «tout comportement constaté hier a fait l’objet d’une enquête qui pourra aboutir à des résultats et des sanctions». Et de marteler : «Nous ne tremblerons pas lorsqu’il s’agira de distribuer des sanctions quand nous estimerons qu’il y a des faits de dépassement de la simple gestion de l’ordre public et du simple rétablissement de l’ordre public. Le fait que des personnes qui se disent étudiants n’aient pas été dans les formats normaux de la discipline, n’explique pas un certain nombre de comportements de la part des Forces de défense et de sécurité.»

Lors de ce point de presse, le ministre de l’Intérieur a évoqué la découverte de grenades lacrymogènes à l’université, d’armes tranchantes. Ainsi que la réception d’images assez choquantes d’une personne qui n’était pas de nationalité étrangère, au lendemain de la victoire du Sénégal, agressée par des étudiants. Des faits graves, selon lui, qui se sont déroulés à l’université. «Ce sont des faits qui sont là, vérifiables et documentés. Loin de moi l’idée de justifier les violences policières, que je condamne. En tant qu’avocat, je ne peux pas cautionner des choses qui me semblent relever de l’illégalité, parce que la violence doit être proportionnelle et mesurée. Je précise que sous mon autorité, les Fds ne violeront jamais les franchises universitaires, parce qu’on a une connaissance des textes», a-t-il assuré.

Après les explications, les mesures. Pour le ministre de l’Intérieur, «des mesures structurelles et préventives seront prises sous huitaine, avec une révision des protocoles d’intervention en milieu universitaire, en collaboration avec les acteurs», pour que la doctrine de maintien de l’ordre sans bavure soit respectée. «C’est une doctrine à laquelle nous croyons profondément, parce que le maintien et le rétablissement de l’ordre peuvent se faire sans bavure», a-t-il affirmé. Autre mesure annoncée par Me Bamba Cissé, c’est «la mise en place d’une cellule de dialogue permanent entre étudiants et Fds». L’objectif, d’après le ministre, c’est de garantir, avec les autorités universitaires, «la sécurité des étudiants et du personnel, et faire de l’université un environnement paisible et propice à l’éducation». «L’Etat continuera à veiller à ce que l’université puisse rester ce lieu d’apprentissage, et non une zone de tension ou d’expression de la violence, de quelque bord que cela puisse provenir», a-t-il promis.

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