Quand Denise réfute Popper. Les problèmes sans solutions -« Toute vie est résolution de problèmes. »Popper

Quand Denise réfute Popper. Les problèmes sans solutions -« Toute vie est résolution de problèmes. »Popper

La théorie de la falsification nous enseigne que toute vérité est provisoire. Ce sont les outils et moyens qui font que nous ignorons ou nous trouvons des réponses provisoires….PBC

Dans son livre Toute vie est résolution de problèmes (1994), Karl Popper établit un parallèle entre les êtres vivants et l’activité scientifique. Tous les êtres vivants, écrit le philosophe, sont confrontés à des problèmes de survie. Lorsque leur environnement change, les organismes doivent trouver une solution. Seuls certains mutants, adaptés au nouvel environnement, seront viables. Les autres sont condamnés à disparaître. Ainsi va la vie.

Il en va de même pour la science. Face à un problème, certaines théories ne résistent pas aux faits : elles sont réfutées. D’autres survivent à l’épreuve… jusqu’à ce que de nouvelles expériences décisives les éliminent à leur tour. Ainsi va la science.

Conclusion : « Toute vie est résolution de problèmes. »

Personnellement, cette formule me laisse perplexe. Ne faudrait-il pas plutôt dire : « Toute vie est problème ». Leur résolutions, elles, sont optionnelles. En effet, des êtres vivants comme des idées survivent très bien alors même que leurs problèmes ne sont pas résolus.

J’ai connu une dame, elle s’appelait Denise, dont la vie avait été semée d’embûches (elle parlait plus directement « de vie de merde »). Enfant de la DDASS, elle avait été élevée dans une famille d’accueil maltraitante. Plus tard, son mari s’était révélé être un sale type, violent et alcoolique. Elle avait eu deux enfants : l’un, handicapé, vivait en institution ; l’autre ne venait jamais la voir. Vivant de l’aide sociale, elle souffrait de douleurs chroniques aux jambes (elle marchait avec une canne). La dernière fois que je l’ai vue, sa machine à laver était en panne.

Denise était une réfutation vivante de Popper. Toute vie est résolution de problèmes ? Pas pour Denise : la sienne avait été une source continue de problèmes non résolus.

Les psychologues ont développé tout un champ de recherche consacré à la manière dont l’intelligence humaine s’y prend pour résoudre des problèmes. Plusieurs théories ont été proposées. Certains modèles font appel à l’essai-erreur, d’autres à la Gestalt (et à la reconfiguration mentale), d’autres encore à l’analyse moyenne fine, aux heuristiques, etc. (voir encadré)

Les théories cognitives de la résolution de problème 

• Approche gestaltiste. Le problème est résolu par « restructuration » : l’individu perçoit soudainement la solution (insight) après avoir réorganisé mentalement les éléments du problème (Wolfgang Köhler, Max Wertheimer).

• Théorie de l’essai-erreur. La résolution est vue comme un tâtonnement expérimental (essai-erreur) ou une expérience de pensée.

• Approche heuristique. Les individus recourent à des règles simples (heuristiques) pour réduire la complexité. Par exemple, pour retrouver ses clés, on cherche à se remémorer la dernière fois où on les a utilisées.

• Approche métacognitive. L’accent est mis sur la planification, le contrôle et l’évaluation de sa propre démarche de résolution. 

• Approches situées et distribuées. La résolution dépend du contexte, des outils et des interactions entre individus, pas seulement des processus psychologiques internes.

Mais en se focalisant sur les méthodes de résolution de problèmes, on oublie ceci : il arrive très souvent – peut-être même le plus souvent – que les problèmes ne soient pas résolus. Par incompétence, par fatigue, par déni… ou tout simplement parce qu’il existe beaucoup de problèmes sans solution.

Je me permets donc d’élargir ici le spectre des stratégies de « résolution » des problèmes au-delà des théories cognitives habituelles.

Lorsqu’une personne est confrontée à un problème trop difficile à affronter, il lui reste quelques recours qui ne figurent pas dans les traités de psychologie cognitive. En voici quelques-uns.

• La triche. L’élève qui cale face à un exercice de mathématiques peut être tenté de regarder sur l’épaule de son voisin. Personnellement, lorsque je bute trop longtemps sur un sudoku, j’ai tendance à jeter un petit coup d’œil à la solution figurant en dernière page. La triche est une façon moralement douteuse, mais très efficace, de résoudre un problème.

• L’appel à l’aide. Le même élève peut faire appel à plus fort que lui : l’aide d’un parent ou, aujourd’hui, de l’IA. La délégation du problème à un expert fait partie des méthodes les plus courantes pour résoudre les problèmes à notre place. C’est la raison d’être des médecins, des garagistes et des avocats.

• La magie. Une autre façon d’affronter des problèmes insolubles consiste à faire appel à des forces occultes. Face à une maladie incurable, la prière ou la magie peuvent devenir des recours ultimes. Lorsque cela « marche », on peut l’expliquer soit par l’intervention supposée d’une force invisible, soit par l’effet placebo.

• L’abandon. « Il n’est pas de problème qu’une absence de solution ne suffise à résoudre », disait Henri Queuille, président du Conseil sous la Quatrième République. Le cheval qui refuse de sauter l’obstacle, le candidat qui ne se présente pas à l’examen, ou le sportif qui renonce à s’aligner dans une épreuve par peur de perdre ou parce qu’il n’est pas en forme sont autant de façons de résoudre un problème en fuyant. Cette stratégie n’est pas la plus courageuse, mais elle peut se montrer très efficace : elle ne consiste pas à résoudre le problème, mais à l’éliminer.

Il existe sans doute d’autres voies. Une des pires consiste à persister dans l’erreur, une démarche dont l’esprit humain est coutumier : comme lorsque les médecins pratiquaient des saignées sans résultat probant, faute d’alternative.

Madame Denise, elle, avait trouvé encore un autre moyen de « résoudre » tous ses problèmes. Ni l’essai-erreur, ni la Gestalt, ni les heuristiques, ni la triche, ni la magie… Vers six heures du soir, elle commençait à boire un verre de vin blanc, puis un deuxième, puis un autre. Ses malheurs et ses douleurs s’évaporaient alors dans une douce euphorie. La télévision – allumée toute la journée – faisait le reste.

Toute vie est résolution de problèmes ? La vie de Denise suggérait autre chose : toute vie est faite de problèmes, et certains durent sans jamais être résolus. Pour elle, le vin blanc, la télévision n’étaient pas des solutions, mais des suspensions temporaires du réel de ses emmerdements sans fin.

Ainsi va la vie, parfois : elle ne progresse pas toujours par résolution. Plus souvent par ajournement.