Le monde de l’art sénégalais vient de perdre l’une de ses figures les plus singulières. Seni Awa Camara s’est éteinte ce dimanche à Ziguinchor, laissant derrière elle une œuvre puissante, radicale et profondément habitée, qui a marqué durablement l’histoire de la sculpture contemporaine.
Née en Casamance, Seni Awa Camara a très tôt choisi la terre comme langage. Sur l’île d’Edjungu, Seni Awa Camara a appris à maîtriser la glaise, ce matériau ancestral et vivant qui, entre ses mains, est devenu un espace de résistance. Son empreinte, son style artistique en ont fait une créatrice de renom dont les œuvres s’exposent et s’échangent sur le marché international. Dans un communiqué de presse, le ministre de la Culture, du tourisme et de l’artisanat salue «la mémoire d’une artiste authentique et intègre». «Seni Awa Camara a su transcender la tradition pour ériger une œuvre sculpturale singulière et universelle. Ses créations, principalement en terre cuite, sont reconnaissables à leur caractère totémique et mystique. Loin d’une lecture réductrice, son œuvre puisait sa force dans la vie quotidienne de la Casamance, explorant des thèmes fondamentaux tels que la maternité, le mariage et une spiritualité profonde, à la croisée des héritages animistes et de sa foi musulmane», indique Amadou Bâ.
Dans sa maison de Bignona, Seni Awa Camara a fait émerger de la glaise ses sculptures, ses figures féminines, ses corps blesses, mais surtout ses silhouettes maternelles aux visages graves et qui semblent surgir d’un temps immémorial. Autodidacte, longtemps en marge des circuits institutionnels, l’artiste a construit une œuvre libre. Ses personnages, souvent marqués par des excroissances ou des disproportions assumées, interrogent la violence faite aux corps, les traumatismes sociaux et intimes, mais aussi la force matricielle des femmes. «Elle puisait son inspiration dans son histoire personnelle et dans ses songes, aimait-elle rappeler.
Là où la tradition casamançaise privilégie la fabrication d’objets utilitaires, Seni Awa Camara façonnait des personnages excentriques, à la fois moqueurs et inquiétants. Cette singularité lui valut, à ses débuts, l’exclusion et l’incompréhension de sa propre communauté», rappelle le Pr Babacar Mbaye Diop, critique d’art. «Dévastée» par la nouvelle de sa disparition, Nunu Design, qui a scénographié sa dernière exposition à Aduna Bay, au Cap Skiring en janvier dernier, rappelle qu’elle appelait ses sculptures «ses enfants». La designer témoigne aussi de la forte spiritualité qui a toujours accompagné la pratique artistique de Seni Awa Camara.
Biennale de Venise, Centre Pompidou…
Pour la «Potière de Bignona», la célébrité est arrivée par la rencontre de galeristes réputés. «Depuis sa participation à l’exposition Les Magiciens de la Terre au Centre Pompidou et à la Grande Halle de la Villette à Paris en 1989, puis au Centro Atlántico de Arte Moderno de Las Palmas en 1991, ses œuvres ont parcouru le monde. Et en 2001, c’est la consécration avec une exposition à la 49e édition de la Biennale de Venise en Italie, la plus grande biennale au monde», explique Pr Diop. Le film que lui a consacré la réalisatrice Fatou Kande Senghor, Giving birth, a été projeté à la Biennale de Venise en 2015. Collectionnée dans de grands musées, en Occident comme au Sénégal, l’œuvre de Seni Camara est prolifique. «C’est le marché qui a beaucoup fait de l’argent sur elle, mais elle s’en foutait je pense. C’est une dame très généreuses», souligne Wagane Guèye, commissaire d’exposition. Drapée dans sa dignité, reclue dans son monde, elle n’a pas été souvent célébrée par son pays.
«Le pays ne lui a jamais consacré quelque chose de très grand, à part l’année dernière quand le Musée des civilisations noires lui a consacré un panel», estime M. Guèye. Dans son communiqué de presse, le ministère de la Culture, du tourisme et de l’artisanat indique que des démarches étaient en cours. «Le ministère de la Culture a, ces derniers mois, engagé un travail actif de reconnaissance de Seni Awa Camara et a accompagné la préparation de plusieurs échéances internationales majeures auxquelles l’artiste devait prendre part», lit-on dans le document. Avec sa disparition, c’est une artiste «emblématique» et profondément attachée à ses traditions qui quitte la scène.

