Lettre ouverte au Ministre de l’Education nationale Par le professeur Khalifa SARR

Monsieur le ministre, suite à votre message de fin d’année adressé aux acteurs de l’éducation, voici ma modeste contribution dans le but d’améliorer les performances du système d’éducation et de formation.

Quelle langue nationale pour quels programmes scolaires au Sénégal ?
«Elle [l’année 2026] s’ouvre sur le vaste chantier de la refondation curriculaire et les assises des daaras, pour bâtir la société éducative qui nous ressemble et rassemble, fidèle à nos valeurs et résolument tourné vers l’avenir du Sénégal.» Ce message de fin d’année que vous avez adressé aux acteurs du système éducatif montre, à bien des égards, votre inquiétude grandissante quand il s’agit des performances du système éducatif. Toutefois, force est de constater que depuis l’indépendance à nos jours, malgré les différentes initiatives, le système éducatif sénégalais demeure peu performant comme l’illustrent les résultats des examens et concours. Où est-ce que le bât blesse ?

L’évolution des programmes scolaires au Sénégal

Le texte fondateur du système éducatif sénégalais en vigueur est la loi numéro 91-22 du 16 février 1991 dont l’objectif est de former des citoyens capables de contribuer au développement national et d’assurer une éducation laïque, démocratique et enracinée dans les valeurs nationales, notamment les langues africaines. Cette loi a été modifiée et complétée par la loi 2004-37 du 15 décembre 2004 par l’introduction de l’obligation scolaire de 10 ans, la gratuité de l’école et l’orientation des élèves non maintenus dans l’enseignement général dans les centres de formation professionnelle. Il va sans dire que ces lois ont leurs racines dans la première loi d’orientation numéro 62-099 du 14 mars 1962 qui visait l’introduction des valeurs nationales à travers l’enseignement de l’histoire du Sénégal et de l’Afrique. La loi numéro 71-36 du 03 juin 1971, mettait l’accent sur la préparation des conditions d’un développement intégral assumé par la Nation et la promotion des langues locales.
Les Etats généraux de l’éducation et de la formation, intervenus dans un contexte d’euphorie du pouvoir, ont été un tournant décisif dans l’évolution du système éducatif sénégalais. Avec la naissance de l’Ecole nouvelle qui a introduit une nouvelle pédagogie centrée sur l’élève et son environnement. L’irruption des technologies de l’information et de la communication dans le quotidien impulsa une nouvelle direction au système éducatif sénégalais dont les précédents objectifs étaient toujours en état de chantier. En effet, cet engrenage d’adaptation et de réadaptation montre à suffisance le manque de vision des autorités depuis l’indépendance. D’autant plus qu’elles marchent selon le rythme que leur impose l’Occident qui lui-même est en réalité en butte aux mêmes problèmes comme le souligne l’interdiction des tablettes dans certains pays européens à un moment où le Sénégal en fait la promotion.

Pourtant, lors de votre passage à l’Assemblée nationale, vous avez été on ne peut clair dans vos propos repris par la Rts : «L’urgence dépasse la question des infrastructures scolaires. Il s’agit d’interroger en profondeur les causes des contre-performances, d’anticiper l’impact des mutations technologiques, notamment de l’Intelligence artificielle, et de repenser l’ensemble des fondamentaux du système éducatif.»

La problématique de la langue nationale

La fondation d’une nation n’a qu’un seul et unique but, la construction et la consolidation de l’unité nationale. Et cette unité, si elle se veut viable, ne saurait logiquement se baser que sur un seul outil de communication : la langue nationale appelée aussi lingua franca. Selon le sociologue suisse, Jean Ziegler, dans son ouvrage Main basse sur l’Afrique, la recolonisation est : «La langue nationale naît de la violence symbolique du surmoi collectif national, de ses mythes, de ses lois, de sa pédagogie, de son besoin d’efficacité dans la communication économique, scientifique et culturelle. Elle est normée. Elle a ses académies, ses censeurs, ses surveillants. Elle est déclarée nationale en vertu de son statut spécial.»

Malheureusement, parmi les 22 langues dites nationales que compte le Sénégal, aucune ne remplit ces différentes conditions pour être érigée sans conteste comme langue nationale. Le wolof, proposé par Cheikh Anta Diop comme langue territoriale de l’Etat fédéré dans le cadre d’un Etat fédéral d’Afrique noire, pouvait, si les autorités avaient dès l’indépendance doté cette langue des préalables, l’avait élevée au grade de langue de la Nation sénégalaise en vertu de son statut spécial. C’est-à-dire une langue parlée à l’échelle nationale, composée de beaucoup de mots issus des autres langues d’où sa facilité à être assimilée, comme d’ailleurs tout pidgin. Par-dessus le marché, la langue wolof est d’autant plus un apanage exclusif de la Sénégambie qu’elle ne se retrouve que chez nous.

Si on se base sur la définition du sociologue suisse Jean Ziegler, la seule langue qui remplit ces conditions se trouve être la langue française qui est la langue du vainqueur. Les propos du linguiste Joshua Fisherman, cité par Samuel Huntington dans son ouvrage classique Le choc des civilisations, ne font que conforter le choix du français comme langue nationale au Sénégal : «Une langue est plus ou moins acceptée comme lingua franca ou la langue véhiculaire si elle ne s’apparente pas particulièrement à un groupe ethnique, une religion ou une idéologie.» (La traduction est mienne, voici la version anglaise). «As the linguist and scholar Joshua Fisherman has observed, a language is more likely to be accepted as a lingua franca or LWC [language of wide communication] if it is not identified with a particular ethnic group, religion or ideology.»
Il va sans dire que l’unité actuelle au Sénégal n’est pas le fruit d’un système éducatif national, mais plutôt d’une occupation coloniale rythmée par des brimades, des représailles et des répressions sanglantes. En fait, l’échec d’une construction nationale endogène est intervenu à la bataille de Danki en 1549 avec la dislocation de l’empire du Djolof. Cet événement malheureux a eu comme conséquence la naissance d’un nationalisme étroit et la multiplication des antécédents entre, par exemple, les populations du Cayor et du Fouta Toro, entre celles du Rip et du Sine.

Dans un contexte pareil fait de ressentiments et de haine inavouée, il serait très difficile d’installer une égalité sociale et un consensus sur les valeurs fondamentales. Dans un contexte pareil où les populations ruminent les douleurs et déceptions du passé, le tout trempé dans une fierté culturelle et linguistique, il serait difficile voire impossible d’imposer, 60 ans après les indépendances, une langue commune à l’échelle nationale. Dans son ouvrage Aspects de la civilisation africaine, l’ethnologue Amadou Hampâté Ba soutient : «En effet, aucune langue africaine n’aurait pu être imposée à l’ensemble des peuples africains en tant que langue unique, les rivalités tribales étaient encore trop prononcées. Un bambara, par exemple, ne saurait pour rien au monde adopter la langue peule comme langue de culture, et inversement, car pour chacun de ces peuples, ce serait abdiquer sa personnalité au profit de l’autre, or la langue française étant la langue du plus fort, celui-ci ne s’est pas embarrassé de ces considérations et l’a imposée d’autorité. Il en est de même pour l’anglais dans les pays anglophones.»

Quels programmes scolaires pour le Sénégal ?

«L’éducation est la capacité de relever les défis présentés par la vie», a écrit le dramaturge norvégien Henrik Hibson. En tout cas, depuis la loi d’orientation numéro 71-36 du 03 juin 1971, qui visait à préparer un développement national assumé par la Nation, les problèmes de développement et de l’employabilité sont restés entiers. Pourtant chaque année une partie importante du budget national est allouée au secteur de l’éducation et de la formation pour les résultats que l’on sait et déplore.

Selon l’enseignant et essayiste américain, John Taylor Gatto, promoteur de la non-scolarisation ou la scolarisation à domicile (home schooling), le système éducatif américain, que l’on retrouve presque partout en Europe et en Afrique, est inspiré du système éducatif prussien, né durant les guerres napoléoniennes, dont l’objectif était de former et de dresser des citoyens pour pouvoir faire face aux invasions de Napoléon Bonaparte. D’où, selon Idriss J. Aberkane, dans sa conférence intitulée Le futur de l’éducation, la ressemblance entre l’école et la garnison militaire : l’uniforme et la discipline. Or plus de deux siècles après la défaite de Waterloo, les priorités ont changé au point que le monde est confronté désormais à de nouveaux défis nés de l’évolution de l’expérience humaine. Particulièrement au Sénégal, en dehors du problème de l’employabilité, avec plus 100 000 jeunes qui entrent chaque année dans le marché du travail et une population qui va atteindre les 22 millions en 2030, d’autres contre-performances ont été constatées, l’absence de repère et la baisse du niveau des élèves.

Le système éducatif est l’ensemble des ressources humaines, matérielles et financières mises en œuvre pour former les citoyens à relever les défis de la vie au quotidien. Cependant, malgré les différents programmes et projets initiés à coup de milliards, les élèves et étudiants qui sortent de nos écoles, établissements et universités sont peu performants. Paradoxalement, comparés aux élèves issus des écoles coloniales (école des otages ou école des fils de chefs, écoles professionnelles et Ecole William Ponty), avec seulement 5 ans ou 7 ans d’études, ces derniers devenaient employables et occupaient des postes importants dans l’administration coloniale comme instituteurs, agents subalternes de l’administration ou médecins auxiliaires qui n’avaient rien à envier à nos actuels diplômés bac plus 6 ou 8.

Ainsi, pour rendre performant le système éducatif sénégalais aux cycles fondamental, secondaire et professionnel, on doit redonner à l’école primaire sa vocation primaire : lire, écrire, calculer et parler uniquement français. L’enfant entre à l’école à l’âge de 6 ans pour faire d’abord 3 ans d’apprentissage de sa religion et des valeurs culturelles par le truchement de l’oralité (le conte) d’où tout le sens du projet, Nouvelle initiative pour la transformation humaniste de l’éducation (Nithe), c’est la période préscolaire. A 9 ans, il commence à apprendre le français à l’école primaire (Amadou Hampâté Ba est entré à l’école à l’âge de 12 ans). Après l’obtention de son certificat, il est orienté, à l’issue d’une sélection bien sûr, dans un collège professionnel pour apprendre un métier (menuiserie, maçonnerie, électricité, plomberie, élevage, agriculture…), ou dans un Collège d’enseignement général (Ceg) où il n’apprend que ce qui concerne le Sénégal : histoire et géographie du Sénégal, géologie et biologie (Svt) liées aux problématiques du Sénégal, mathématiques et Pc et le numérique lui permettant de résoudre au quotidien les problèmes du monde réel. «Comment les enfants apprendraient-il à vivre qu’en faisant les choses qu’ils font dans la vie de tous les jours ?», se demandait l’auteur de livre Life at the Pond. L’ensei­gnement secondaire général sera divisé en trois séries : S (mathématiques, Svt et Pc), L’ (littérature, anglais et LV2) et L2 (histoire, géographie et philosophie).

Monsieur le ministre, je ne doute point de votre bonne foi pour avoir discuté avec vous plusieurs fois au Bioparc de Kédougou. Mais ce chantier que vous avez entamé exige courage et persévérance. En tout cas, je vous souhaite un excellent succès.
Vive l’école sénégalaise,
Bonne et heureuse année
à tous

Elimane BARRY
Prof d’anglais au lycée Maciré Ba de Kédougou,
Coordonnateur du Collectif des enseignants pour la promotion de l’éducation et la formation à Kédougou (CepeF-K)