Il y a un proverbe wolof qui dit : «Bokuma ci mo gën, duman rek», qui veut dire : «Mieux vaut pouvoir dire «je n’en faisais pas partie» que «je n’étais pas la seule.»
Aujourd’hui, je peux le dire clairement : je ne faisais pas partie de celles et ceux qui ont harcelé Halima. Je ne faisais pas partie de ceux qui ont transformé sa vie en épreuve. Et au fond, je ne sais même pas ce que le fait de dire «bokuma ci», «je n’en faisais pas partie», change réellement ? Je sais seulement que je suis choquée, bouleversée par sa disparition. Car lorsque l’annonce du décès de quelqu’un t’empêche de dormir toute une nuit, ce n’est plus seulement de la tristesse. C’est un face-à-face avec tout ce qu’elle a subi : les injustices, la méchanceté gratuite, la violence des regards. On se situe. On se questionne. Surtout quand on comprend que ce n’est pas une personne isolée qui est en cause, mais tout un climat, tout un regard social, toute une société qui peut, d’une manière ou d’une autre, être mise en cause.
Dans nos sociétés, il est souvent plus facile de produire des hommages posthumes que de pratiquer, de son vivant, une véritable éthique de la bienveillance, surtout envers les femmes visibles. Comme souvent, plus personne ne se sent responsable du mal qu’elle a traversé. Chacun reconnaît son talent, sa douceur, sa profondeur. Mais ces vérités proclamées après la perte sont les mêmes que l’on refusait de voir lorsqu’elle avait encore besoin de soutien.
S’il faut appartenir à un groupe, alors aujourd’hui je dirais celui de celles et ceux qui étaient du côté où l’on était de son vivant : admirer l’artiste, mais surtout respecter la femme qu’elle était.
Halima donnait souvent l’image d’une femme invincible, presque intouchable. Pourtant, elle ne se cachait pas. Elle parlait de sa souffrance sans chercher la pitié. Elle cherchait simplement l’amour, simplement. Et nous savions, au fond, qu’elle pouvait ne pas aller bien. Mais ce qui restait, quand on la voyait, c’était ses éclats de rire, sa modestie, sa générosité. Elle offrait de l’amour, de la lumière, de bonnes ondes à chaque personne qu’elle croisait. J’ai un jour partagé un repas avec elle, entourées d’autres femmes, dans un cadre de lutte contre les violences faites aux femmes. Chacune racontait son combat, son histoire, ses blessures. Moi, je restais silencieuse, trop touchée par ce que j’entendais. Et elle, Halima, s’est tournée vers moi pour me dire : «Warkha, toi tu ne parles pas, mais je sais que la vie te fait voir de toutes les couleurs.» Cette attention portée à mon silence, dans ce moment si chargé, en dit long sur la personne qu’elle était : attentive, sensible, profondément humaine.
C’est peut-être là que se mesure l’écart entre tout l’amour qu’elle donnait et celui qu’elle recevait. Dans un texte publié sur sa page Facebook, elle écrivait, et en lisant ces mots, j’entends encore sa voix : «A tous ceux qui m’ont blessée, trahie ou abandonnée :
Vous m’avez vue tomber. Faible, perdue, parfois brisée. Et certains d’entre vous ont profité de ces instants pour me juger, me rejeter, me condamner. Vous avez parlé de moi sans savoir, vous avez tourné le dos quand j’avais le plus besoin de présence. Vous m’avez regardée avec honte, avec peur, avec mépris. Comme si ma douleur vous salissait.
Mais vous n’avez jamais su la vérité.
Vous ne savez pas ce que c’est que de se lever chaque matin avec une tempête dans le cœur et un sourire sur le visage, juste pour ne pas inquiéter son enfant. Vous ne savez pas ce que c’est que de se battre avec ses démons en silence, d’avoir mille raisons de sombrer et d’en chercher une seule pour tenir. Vous ne savez pas les nuits sans sommeil, les larmes cachées, les cicatrices qu’on garde pour soi.
J’ai fait des erreurs, oui. J’ai parfois choisi la fuite, l’excès, le silence. J’ai tenté de survivre avec les moyens que j’avais. Mais je n’ai jamais cessé d’aimer. J’ai donné quand je n’avais plus rien. J’ai aidé alors que j’étais en train de couler. J’ai été là, même pour ceux qui m’ont effacée.
Aujourd’hui, je ne cherche plus à plaire. Je ne cherche plus à prouver. Je ne cherche plus à me faire aimer de ceux qui ne voient en moi que mes failles. J’avance. Je me reconstruis. Lentement, sûrement, profondément. Si je dérange, c’est que je suis vivante. Si je déçois, c’est que je ne joue plus de rôle. Si je change, c’est que je me choisis. A ceux qui m’ont blessée : je ne vous en veux plus. Mais je ne vous laisse plus me toucher. Je ne suis plus celle qui se tait pour préserver les apparences. Je suis celle qui vit, qui ressent, qui transforme ses douleurs en force. Et que ça plaise ou non : je me relèverai.»
Ces mots disent tout : la fatigue d’une femme qui a dû être forte trop longtemps, la dignité de celles qui tombent mais se relèvent, la solitude des femmes exposées au regard public. Moi, je refuse de garder de toi l’image des moments où ça n’allait pas. Ce n’était pas une honte que tu devais porter. C’est la société qui t’a imposé des poids qui n’auraient jamais dû être les tiens : le jugement, la surveillance, l’exigence d’être parfaite tout en restant silencieuse. Et heureusement que toi, tu l’avais compris : tu n’as jamais cessé de le dénoncer, de sensibiliser autour de la santé mentale, de dire que derrière les sourires des femmes fortes se cachent parfois des tempêtes que personne ne voit.
Que dire de toi, sinon ta force, tes luttes, tes choix assumés avec courage ? Je garderai de toi l’image d’une femme exceptionnellement forte. Tu débarques dans la série Maîtresse d’un homme marié. Ton jeu est maîtrisé, ta présence puissante. Beaucoup t’ont découverte à travers ce rôle que tu as porté avec vérité. Pour beaucoup, la série, c’était toi. Tu as donné chair à un personnage complexe dans une société qui préfère les femmes sages, discrètes, conformes. Et c’est là que la fiction a rencontré la violence du réel : on t’a jugée, insultée, condamnée pour un rôle. Comme si incarner une femme libre et dérangeante était une faute.
Mais ton parcours n’a jamais été simple, parce qu’il s’est construit dans des sociétés patriarcales qui supportent mal les femmes indépendantes. Belle, talentueuse, libre, affirmée : cela dérange. A la jalousie et à la méchanceté, se sont ajoutées tes batailles intimes. Ce que tu as vécu n’était pas normal. Et pourtant, tu restais simple, sincère et généreuse.
Halima, c’était aussi le parcours d’une femme hors du commun. Née à Dakar, entre plusieurs cultures, elle portait un regard large sur le monde. Rien ne lui a été donné. Elle quitte l’école très tôt avec une seule certitude : devenir actrice. Même son bégaiement, que d’autres voyaient comme une limite, elle en a fait une force. Là où beaucoup auraient renoncé, elle s’est accrochée.
Avant la lumière, il y a eu les refus, les castings ratés, les humiliations silencieuses. Mais sa passion dépassait tout. Elle voulait jouer, créer, vivre son art. Elle avait le métier dans le sang et la passion dans l’âme.
Son jeu venait de la vie. Elle avait appris à observer, à encaisser, à se relever. Cela se voyait dans son regard, dans ses silences, dans son intensité. Elle était une grande actrice. Elle a ouvert une voie dans les séries africaines en montrant que les femmes pouvaient être imparfaites, ambitieuses, contradictoires, humaines.
Derrière l’artiste, il y avait la femme. Une femme qui a osé parler de dépression, de mal-être, de pression sociale. Elle a brisé des tabous sur la santé mentale, sur le regard porté sur le corps, sur les blessures invisibles que tant de femmes portent en silence. Elle a dit tout haut ce que beaucoup vivent tout bas. Et ce courage a libéré d’autres voix.
Elle n’a jamais cherché à plaire à tout prix. Elle a choisi d’être vraie. Libre. Debout. Même dans la fragilité. Même dans la douleur. Et c’est peut-être cela sa plus grande œuvre : avoir montré qu’une femme peut être forte et vulnérable à la fois, brillante et blessée, lumière et cicatrice.
Je ne me dis pas que tu as été vaincue. Même si je devinais, un peu, ce que tu traversais, je me dis simplement que ton heure est arrivée, comme pour celles et ceux qui t’ont précédée, comme pour nous toutes qui te rejoindrons un jour. Tu es la reine que tu pensais être. J’aurais peut-être dû te le dire plus fort de ton vivant. Mais au moins, je peux dire que je n’ai jamais participé aux harcèlements, ni contre toi ni contre une autre. Et peut-être que c’est cela, au fond, la leçon que ton départ nous laisse : apprendre à vivre dans la bienveillance, refuser de faire du mal, refuser de se taire face aux harcèlements, et choisir, chaque jour, d’être du côté de l’humanité.
Repose en Paix la Reine.
Par Fatou Warkha SAMBE

