Emprunt de 426 milliards à Abu Dhabi : LA VÉRITABLE DETTE ODIEUSE

Alors que le journal britannique Financial Times a jeté un pavé dans la mare en révélant un emprunt complexe de 650 millions d’euros contracté par le Sénégal en 2025, la riposte communicationnelle du gouvernement interroge. Entre un communiqué au compte-gouttes, partagé avec une poignée de rédactions choisies, et des explications techniques sur les «Total return swaps» (Trs), les autorités tentent de lever le soupçon d’opacité. Mais en privilégiant une diffusion sélective de l’information, le Ministère des finances et du budget (Mfb) alimente, malgré lui, la controverse qu’il souhaitait éteindre.

Une communication à géométrie variable dans un contexte de crise ? L’ouragan médiatique déclenché ce lundi par le Financial Times a laissé place hier à une réaction officielle pour le moins déroutante. Rompant avec la tradition des envois groupés à l’ensemble de la presse nationale, le ministère des Finances a opté pour une stratégie de «partage restreint». Seules quelques rédactions dont Le Soleil, la Rts et Seneweb, ont reçu les éléments de langage officiels en début de journée d’hier. Ce tri initial, qui a forcé les autres journalistes à une véritable «gymnastique» pour obtenir le document, soulève une question de fond : pourquoi une telle rétention de l’information sur un sujet d’intérêt national ? Dans un contexte de tension sur la dette, cette méthode de communication ne fait que renforcer le sentiment d’opacité dénoncé par les observateurs internationaux.

Sur le fond, le document de clarification du ministère des Finances et du budget défend la pertinence de l’usage des Total return swaps (Trs). Le ministère invoque trois arguments principaux pour justifier cette levée de fonds de 426 milliards de F Cfa (650 millions d’euros) : l’avantage financier, rappelant que le taux net de l’opération se situerait autour de 7, 1%, soit bien moins que les rendements de 11 à 12% exigés sur le marché des eurobonds en 2025 après la dégradation de la note du Sénégal par Moody’s et S&P Global. Il y a aussi la diversification : il s’agirait d’attirer des investisseurs étrangers de premier rang sur le marché financier régional en leur offrant des garanties de change. Enfin, dit le Mfb, la légalité : le gouvernement assure que ces opérations ont été menées dans le cadre des lois de finances 2025 et partagées avec le Fonds monétaire international

Zone d’ombre : la priorité de remboursement

Si le ministère insiste sur la transparence -citant notamment un passage à l’Assemblée nationale en novembre 2025 et le rapport économique de la Lfi 2026-, il reste moins disert sur le point le plus critique soulevé par le Financial Times : la priorité de remboursement accordée aux banques prêteuses (comme la First Abu Dhabi Bank).

En accordant un rang de priorité supérieur à ces créanciers via les montages Trs, l’Etat pourrait se retrouver dans une position délicate vis-à-vis de ses autres partenaires multilatéraux en cas de restructuration de la dette, même si l’éventualité est écartée pour le moment. Le communiqué assure que ces fonds ont servi exclusivement à l’exécution du Budget 2025, balayant l’idée qu’ils aient été utilisés pour honorer l’échéance de l’eurobond de mars 2026. «Les montants mobilisés ont été affectés à l’exécution du budget de l’Etat au titre de l’exercice 2025. Ces montants, mobilisés dans le cadre de l’exécution du plan de financement 2025, ont exclusivement servi à couvrir les besoins dudit plan, et ne sauraient en aucune manière adresser ceux de l’exercice 2026, qui sont en cours d’accompagnement dans le cadre de l’exécution du Plan de financement 2026. En effet, il est connu de tous que l’échéance de l’eurobond à laquelle l’article fait référence a été honorée en mars 2026», note le gouvernement, qui «tient à réaffirmer que le Plan de financement 2025 a été rigoureusement exécuté dans le respect de l’autorisation parlementaire et de la couverture des besoins de financement 2025, comme cela ressort dans nos différents documents d’exécution budgétaire 2025 accessibles au public». Selon les services de Cheikh Diba, «le Sénégal reste pleinement engagé à poursuivre la gestion prudente, transparente et responsable de sa dette publique».

Une enquête du journal britannique Financial Times, largement relayée par la presse nationale et internationale ces 23 et 24 mars 2026, fait état de manœuvres financières discrètes de l’Etat sénégalais pour mobiliser des fonds urgents. Selon les documents confidentiels cités par le média, le Sénégal aurait levé 650 millions d’euros (environ 426 milliards de F Cfa) via des montages financiers complexes appelés Total return swaps (Trs). Le mécanisme ? Ces accords auraient été conclus avec des institutions bancaires (notamment la First Abu Dhabi Bank) pour obtenir des liquidités rapides. Le point le plus critique souligné par l’enquête est que ces montages donneraient aux prêteurs une priorité de remboursement sur les autres créanciers, ce qui pourrait compliquer d’éventuelles restructurations de la dette à l’avenir.

En voulant éteindre l’incendie par une technicité froide tout en verrouillant l’accès à l’information, le gouvernement sénégalais joue un jeu dangereux. La gestion de la dette publique ne repose pas seulement sur des taux d’intérêt, mais sur la confiance. En 2026, à l’heure où les marchés scrutent la moindre faille dans la gouvernance financière du pays, cette stratégie de communication risque de transformer un outil financier, certes complexe mais potentiellement utile, en un véritable boulet politique. La transparence ne se décrète pas dans des communiqués confidentiels ; elle se pratique par une ouverture équitable à l’ensemble du quatrième pouvoir.

lequotidien.sn