Cinq mois après le retrait de Kosmos Energy du bloc gazier de Cayar Offshore Profond, le dossier Yakaar-Teranga rebondit à l’Assemblée nationale. Le Premier ministre Ahmadou Alhaminou Lô met en cause la gestion de l’accord conclu sous son prédécesseur et évoque une créance de 55 millions de dollars. A cette somme s’ajouterait, selon des sources, la valeur de données qui n’auraient pas été intégralement transférées, portant l’enjeu total avancé à 255 millions de dollars, soit plus de 145 milliards de francs Cfa.
Dans un communiqué consacré au protocole conclu entre le Sénégal et Eni, les services de Abdourahmane Diouf ont indiqué qu’aucun bloc correspondant au périmètre des découvertes de Yakaar-Teranga n’avait été attribué sous la référence SN08M. Ils ont précisé que «le document signé avec Eni n’est pas un contrat pétrolier et ne constitue l’attribution d’aucun bloc à cette société», et qu’il autorise seulement Eni à réaliser, à ses frais, des études géologiques et géophysiques préliminaires sur cinq zones.
Et si finalement la polémique entre le ministère de l’Energie et Alioune Guèye, ex-Dg de Petrosen, à propos du protocole conclu entre le Sénégal et Eni n’était qu’un écran de fumée pour désaxer l’opinion sur le vrai scandale relatif au départ de Kosmos du bloc pétrolier de Yaakar-Teranga ? Une manière de détourner les regards sur le vrai problème, c’est-à-dire la perte de 255 millions de dollars (plus de 145 milliards de francs Cfa) ?
Au départ, une forte déclaration de Ousmane Sonko
Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut revenir à la date du 23 avril 2026. Ce jour-là, Ousmane Sonko, alors Premier ministre, choisit les réseaux sociaux pour annoncer ce qu’il présente comme un tournant : «Hier, 22 avril 2026, restera une date historique pour notre pays. Nous avons obtenu et signé, sans aucune contrepartie financière pour le Sénégal, l’accord de retrait conjoint de Kosmos et de Petrosen, de la licence portant sur le bloc gazier de Cayar, dénommé Yakaar-Teranga», écrit-il, qualifiant l’opération de «victoire majeure». Il précise que le retrait sera entériné par arrêté ministériel et qu’une nouvelle licence sera octroyée exclusivement à Petrosen pour l’exploitation du gisement. Le message s’inscrit dans une séquence plus large : Sonko avait déjà annoncé, mi-mars 2026, la résiliation de six concessions pétrolières et gazières jugées non conformes aux intérêts nationaux, et il évoque d’autres renégociations à venir.
Le récit est simple et flatteur pour l’Exécutif d’alors : l’Etat sénégalais recouvre, sans rien débourser, l’un des plus grands gisements de gaz non exploités du continent détenu par Kosmos Energy à 90% et Petrosen à 10%, après le retrait de BP et l’échec à trouver un nouveau partenaire stratégique. L’échéance du permis, en juillet 2026, rendait de toute façon le retour du bloc à l’Etat évident ; mais la présentation politique retient surtout l’idée d’un gain à coût nul.
Un mois plus tard, le paysage politique bascule. Trois jours après le limogeage de Ousmane Sonko, le Président Bassirou Diomaye Faye nomme, le 25 mai 2026, Ahmadou Alhaminou Lô au poste de Premier ministre. Sonko devient, dans la foulée, président de l’Assemblée nationale. Les divergences entre les deux hommes, notamment sur la gestion de la dette et l’approche à adopter vis-à-vis du Fmi, avaient fini de se cristalliser.
C’est dans ce contexte que le dossier Yakaar-Teranga revient sur le devant de la scène. Le 8 septembre 2026, devant l’Assemblée nationale, Ahmadou Alhaminou Lô prononce sa Déclaration de politique générale (Dpg). Le chef du gouvernement y consacre un développement spécifique au dossier gazier : «il y a lieu de souligner que la gestion de ce dossier souffre de manquements à corriger, notamment le recouvrement des indemnités qui doivent revenir à l’Etat du Sénégal à l’expiration normale du contrat en juillet 2026, évaluées à 55 millions Usd», déclare-t-il, avant d’ajouter, non sans ironie à l’égard de son prédécesseur : «A quoi bon donc se précipiter pour reprendre un actif qui vous serait revenu naturellement 3 mois après ?»
Interpellé plus directement par un député lors des échanges, le Premier ministre confirme, en wolof, l’existence de la créance. «Yaakaar-Teranga, 55 millions de dollars Us yii ma wax, am na» (ce que j’ai dit, ça existe), martèle-t-il, avant d’évoquer une pièce précise et centrale pour comprendre cette affaire : une lettre datée du 1er juin, adressée par le ministre sortant de l’Energie au Directeur général de Petrosen, qui pointerait un manquement à l’article 19 du Code pétrolier. C’est très exactement la correspondance que révèlent les documents internes consultés : celle du 1er juin 2026, dans laquelle le ministre Birame Soulèye Diop somme Petrosen de transmettre le calcul du solde dû par Kosmos au titre de l’engagement minimal de travaux de 55 millions de dollars, en s’appuyant sur les articles 18, 19 et 22 du Code pétrolier, ainsi que sur les articles 6.5, 7.8 et 7.9 du Crpp.
L’ex-Dg de Petrosen en avocat de Kosmos
Quand on rembobine le film, il faut savoir que deux jours après cette annonce triomphaliste de Ousmane Sonko (le 24 avril 2026), Kosmos a notifié au ministre Birame Soulèye Diop, la renonciation totale à ses droits sur le bloc Cayar Offshore Profond (permis Crpp arrivant à échéance en juillet 2026, le projet Yakaar-Teranga jugé non finançable dans les délais). La société américaine demandait au ministre de prendre un arrêté pour acter l’accord qui prévoit un retrait «without compensation or remuneration» (sans compensation aucune) et un transfert des données à l’Etat sous 60 jours. L’ex-ministre, dans une correspondance en date du 15 mai 2026, a exigé de Kosmos, en plus de l’acte administratif, un état détaillé des dépenses engagées au titre de l’engagement minimal de travaux de 55 millions Usd. Il a fondé une telle exigence sur l’article 4 du décret n°2024-713, les articles 18 et 19 du Code pétrolier et 7.8 et 7.9 du Contrat de recherche et de partage de production (Crpp). Toutes ces dispositions évoquent une indemnité due en cas de non-exécution des investissements promis.
C’est à ce moment précis que Alioune Guèye, ancien Dg de Petrosen, entre dans la danse et recommande explicitement au ministre de l’Energie de ne pas réclamer ce solde, au nom de la «libération mutuelle» actée par l’accord Kosmos-Petrosen du 22 avril et de la déclaration forte faite par Ousmane Sonko d’un retrait «sans aucune contrepartie financière». «Le Premier ministre a confirmé devant la Nation que cette reprise a été obtenue «sans aucune contrepartie financière pour le Sénégal». (Donc) toute réclamation financière formulée postérieurement à cet accord et à cette annonce serait perçue par Kosmos comme une remise en cause des termes convenus, et pourrait fragiliser la sérénité du processus de transition, au moment précis où nous avons besoin que Kosmos reste coopératif sur le plan technique», défend l’ex-Dg dans la lettre qu’il a adressée à sa tutelle le 19 mai. Guèye ajoute que le transfert des données est complet et documenté selon un registre signé de 169 pages, et qui recense au plus 7110 fichiers pour 110, 5 Go.
Sauf que Birame Soulèye Diop, dans la lettre du 1er juin 2026 (évoquée par le Pm Lô lors de sa Dgp), a rejeté tous les arguments de Petrosen. D’après le document consulté par Le Quotidien, le ministre a fait savoir que l’accord bilatéral entre Kosmos et Petrosen ne pouvait éteindre une créance de nature légale de l’Etat. Cette même ligne de fracture s’est rejouée publiquement après la Dpg. Visé par les déclarations du Premier ministre, l’ancien Directeur général de Petrosen, Alioune Guèye, a publié un droit de réponse sur Facebook, affirmant avoir répondu «point par point» aux accusations du chef du gouvernement. Il y retrace les échanges entre Petrosen, Kosmos et le ministère, rappelle que les opérations prévues (les puits Teranga-1, Yakaar-1 et Yakaar-2, ainsi qu’une campagne de sismique 3D) ont bien été réalisées, et chiffre à plus de 300 millions de dollars les investissements désormais propriété du Sénégal. Il conteste l’idée qu’une dépense non exécutée à l’échéance doive automatiquement être versée à l’Etat.
Au fond, le désaccord porte sur la nature juridique du montant. S’agit-il, comme le soutient désormais le gouvernement Lô, d’une véritable indemnité due par un opérateur n’ayant pas respecté son programme minimal de travaux ? Ce que suggèrent la lettre du ministre datée du 1er juin et sa référence aux articles 18, 19 et 22 du Code pétrolier, qui précisent qu’aucune renonciation volontaire ne réduit les obligations de travaux souscrites. Ou bien s’agit-il, comme le défend Alioune Guèye, d’un simple plafond d’engagement de dépenses fixé pour la période de prorogation, sans automaticité de paiement en cas de non-atteinte, et déjà couvert (sur le plan des relations Kosmos-Etat) par la clause «without compensation or remuneration» actée en avril ?
Seulement 0, 07% de données transmis sur 155 Téraoctets détenus
L’affaire dépasse la seule question comptable. Elle interroge la manière dont a été négocié, en un temps record et sous la pression d’une communication publique déjà engagée, le retrait d’un opérateur historique d’un gisement présenté comme stratégique pour la souveraineté énergétique du pays. Elle met aussi en lumière un autre point de friction, documenté par la correspondance ministérielle du 1er juin : l’écart considérable entre le volume de données que Kosmos devait transmettre à l’Etat (de l’ordre de 155 téraoctets selon le document de cadrage établi par la compagnie elle-même en janvier 2026) et les 110, 5 gigaoctets effectivement livrés à cette date, soit à peine 0, 07% du total attendu.
C’est dire que dans l’opération de cession, la compagnie Kosmos garde avec elle 99, 93% des données propriétés de l’Etat du Sénégal. Et d’après certaines sources très au fait de l’exploration pétrolière et gazière, ces données sont estimées à au moins 200 millions de dollars. Au total, le Sénégal semble devoir perdre 255 millions de dollars (plus de 145 milliards de francs Cfa).
A l’Ige de trancher le débat
L’écart documentaire (155 To annoncés Vs 110, 5 Go livrés) est l’élément factuel le plus frappant et vérifiable dans cette affaire. Il touche au cœur du patrimoine scientifique du gisement (sismique, données de puits), donc patrimoine du Sénégal, et pourrait constituer, selon l’angle choisi, soit une négligence de transfert, soit une manœuvre de rétention par Kosmos avant son départ validée par Alioune Guèye. Birame Soulèye Diop a même rappelé au Dg de Petrosen que «le document de cadrage du transfert établi par Kosmos en janvier 2026 (…) identifiait un volume d’environ 155 To (Téraoctets) comprenant les données du sous-sol, les données sismiques brutes et interprétées, les données de puits ainsi que celles relatives au fond marin». Il ajoute que «ces données constituent l’essence même et la principale valeur du bloc, et ne figurent manifestement pas dans le registre» que le Dg lui a communiqué. D’ailleurs, les documents consultés corroborent la thèse du ministre sur l’ampleur du déficit de transmission.
Ainsi, entre la «victoire majeure» proclamée sur les réseaux sociaux et le «manquement à corriger» dénoncé cinq mois plus tard à la tribune de l’Assemblée, c’est bien la question de la solidité de l’accord d’avril et de ce qu’il a réellement coûté ou rapporté à l’Etat qui reste posée. La suite dépendra des conclusions de l’Ige, et de la capacité du gouvernement Lô à transformer une passe d’armes entre deux hauts responsables de l’ancien attelage exécutif en un dossier juridiquement tranché.

