Gamou 2026 : Thiès, siège régionale de la Tijaniyya

A l’occasion de la célébration de la naissance du Prophète Mouhammad (Psl), la région de Thiès réaffirme son statut exceptionnel de carrefour spirituel. Fief de grands foyers de l’islam soufi au Sénégal, ce territoire offre un modèle de coexistence harmonieuse, de tolérance intrareligieuse et d’enracinement éducatif face au paganisme d’antan.

Les villes saintes de Ti­vaouane, Ndiassane, Thiénaba, Keur Mame El Hadji Ndiéguène et Keur Cheikh Ibra Fall s’apprêtent à accueillir des millions de fidèles pour l’édition 2026 du Mawlid Al Naby (Gamou). La région de Thiès s’impose comme une véritable «capitale confrérique», incarnant un modèle de stabilité et de coexistence pacifique. Au-delà des obédiences spirituelles, la communauté musulmane y vit son islam en harmonie avec les enseignements du Coran et l’essence du message muhammadien.

Cette richesse découle de l’œuvre d’érudits d’exception à une époque où l’islam demeurait minoritaire face au modèle «thiédo». Ces hommes de Dieu ont assis un dialogue pacifique et durable avec les milieux animistes et les pouvoirs traditionnels. Pour répondre au devoir de «Dawa» (l’appel à la foi), ces guides religieux se sont installés en terre cayorienne pour convertir par la persuasion. Comme l’exprime le Pr Ismaïla Diop, les cheikhs ont littéralement quadrillé le Cayor : la famille Al Kountiyyou de Ndiassane, la famille Ndiéguène, Cheikh Ibrahima Fall mandaté par Serigne Touba, la famille Seck à Thiénaba ou encore El Hadji Malick Sy avec l’implantation de cités comme Diacksao.

Tivaouane, capitale de la Tidianiyya

Capitale de la Tidianiyya au Sénégal, Tivaouane demeure un foyer spirituel et intellectuel majeur. La cité sainte a su développer une école de pensée et un modèle éducatif fondés sur les valeurs islamiques et l’héritage culturel africain. Figure centrale de la Ti­dianiyya, El Hadji Malick Sy (1855-1922), né à Gaya, a axé sa stratégie sur l’enseignement pour extirper les populations de l’ignorance. A travers les séminaires de Ndiarndé, il a formé et disséminé des «Mou­khadam» à travers tout le pays pour lutter contre le paganisme. En période d’expansion coloniale, Maodo Malick Sy a rejeté la violence pour privilégier l’implantation de mosquées et la quête des cœurs. Son ouvrage Kifaaya a notamment posé les bases d’une cohabitation raisonnée avec l’administration coloniale.

Ndiassane, foyer spirituel de la Qadiriyya

Sanctuaire de la Qadiriyya fondé entre 1883 et 1884 par Cheikh Bouh Kounta, le village de Ndiassane est un pèlerinage de référence pour la communauté Ahloul Kountiyou. Des fidèles de toute la sous-région (Mali, Niger, Tchad, Mauri­tanie, Burkina Faso) et de la diaspora s’y rassemblent cha­que année pour commémorer le huitième jour (le baptême) de la naissance du Prophète (Psl).

L’histoire des Kountiyous au Sénégal débute vers 1800 avec l’arrivée de Cheikh Bouna Kounta en provenance de Tombouctou. Son petit-fils, Cheikh Bouh Kounta, s’installera définitivement à Ndiassane. Le choix de célébrer le Gamou le 8è jour résulte d’un accord historique entre Cheikh El Hadji Malick Sy et Cheikh Bouh Kounta afin d’éviter la simultanéité des événements entre deux cités séparées de seulement cinq kilomètres. La tradition, initiée en 1901 sous Cheikh Abdou Mouhammad Kounta, conserve une forte empreinte malienne du fait des origines de la famille.

Pire Gourèye, pionnière de l’enseignement islamique

Fort de plus de 400 ans d4histoire, le foyer de Pire Gourèye occupe une place pionnière. Il a abrité la première université islamique de Sénégambie, fondée vers 1603 par Khaly Amar Fall (1555-1638), descendant du premier Damel du Cayor, ainsi que l’une des plus anciennes grandes mosquées d’Afrique de l’Ouest, édifiée en 1611.

Laboratoire intellectuel et spirituel, Pire a formé de grands érudits et figures de la résistance nationale, parmi lesquels Thierno Malick Sy du Boundou, Tafsir Makhtar Ndoumbé Diop, Mame Ma­rame Mbacké, Maba Diakhou Ba, Thierno Souleymane Baal et Cheikhou Omar Foutiyou Tall. En raison de ce rôle central dans la formation des élites religieuses et des résistants, la bibliothèque universitaire fut incendiée par les forces coloniales sous l’ordre du Général Pinet-Laprade. L’héritage s’est perpétué au XXe siècle grâce à l’action de Serigne Tafsir Abdou Cissé et de ses successeurs.

Thiénaba Seck : la rigueur de la tradition

Fondée en 1882 par Ahmadou Amary Ndack Seck (1830-1899), compagnon de guerre sainte de Cheikhou Ahmadou Ba lors de la bataille de Samba Sadio (1875), Thiénaba se dresse en gardienne stricte de la charia. La cité se divise en deux zones distinctes : «Thiénaba Gare», réservée aux services administratifs et étatiques, et «Thiénaba Seck», centre spirituel régi par les autorités religieuses. Dans ce périmètre, l’alcool, la cigarette et la fornication sont formellement proscrits. Sous la supervision de l’imam et du khalife, les règles d’éthique et de mœurs sont rigoureusement appliquées, garantissant la préservation du patrimoine moral légué par le fondateur.

Mame El Hadji Ahmadou Barro Ndiéguène

Erudit de grande dimension, Tafsir Ahmadou Barro Ndié­guène (1825-1936) a marqué l’isla­misation de Thiès. Ori­gi­naire de Kassass (Kaffrine), il a appris et récité le Coran à sept reprises avant d’être initié à la Tidjaniya par son père, disciple de Cheikh Oumar Foutiyou Tall. Installé à Thiès en 1865, il fonde la première mosquée de la ville à Nginth-Escale, puis s’établit plus à l’est pour bâtir le quartier Keur Mame El Hadji. Contemporain et ami intime de figures majeures telles que Cheikh Ahmadou Bamba, El Hadji Malick Sy, El Hadji Abdoulaye Niass et Amary Ndack Seck, il a dédié sa vie à l’enseignement coranique et à l’édification spirituelle face à l’obscurantisme.