Aux États-Unis, l’épidémie de rougeole : 93% des jeunes enfants vaccinés

L’Université Johns Hopkins a publié mardi 21 juillet ses derniers chiffres sur la rougeole : 2 295 cas ont été recensés depuis le début de l’année aux États-Unis. Une flambée provoquée par une baisse durable de la vaccination. 

Du jamais-vu depuis 35 ans. En seulement six mois, les États-Unis ont déjà recensé davantage de cas de rougeole que sur l’ensemble de l’année 2025 : 2 295 contre 2 289. Quarante-quatre des 50 États du pays sont désormais touchés. « Ce chiffre est la conséquence des flambées épidémiques survenues en début d’année, notamment en Caroline du Sud et dans l’Utah », observe William Moss, professeur d’épidémiologie à la Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health, cité par le Washington Post.« C’est très frustrant. Cela montre que nous n’avons pas réussi à enrayer la transmission du virus. »

Le précédent record datait de 1991, lorsque plus de 9 600 cas avaient été enregistrés, avant que la généralisation de la vaccination n’entraîne une baisse drastique des contaminations. Neuf ans plus tard, la rougeole était déclarée comme officiellement éradiquée dans le pays : aucune transmission continue de la maladie n’avait été observée pendant au moins douze mois. Elle n’avait pas totalement disparu pour autant. Quelques dizaines de cas étaient encore recensés chaque année, et deux flambées en 2014 et 2019 avaient même fait craindre un retour pérenne de cette infection virale hautement contagieuse. Mais elle restait souvent circonscrite à des communautés réfractaires aux modes de vie contemporains et vivant à l’écart de la société. 

93% des jeunes enfants vaccinés

 

L’épidémie est repartie en flèche l’année dernière, se propageant cette fois à la quasi-totalité du territoire, obligeant les médecins à se former à la hâte face à une maladie qu’ils pensaient appartenir au passé. Elle avait fait trois morts, dont deux jeunes enfants. Aucun n’était vacciné. Cette année encore, 95% des cas recensés sont ceux de patients non vaccinés ou dont le statut vaccinal est inconnu,  pointe l’Université Johns Hopkins. « Ces résultats concordent avec les estimations selon lesquelles deux doses de vaccin contre la rougeole protègent 97% des personnes vaccinées », souligne-t-elle.

Moins de 93% des jeunes enfants sont actuellement vaccinés contre la rougeole. En 2020, ils étaient plus de 95%. La différence paraît dérisoire ; elle est pourtant capitale, car ce taux de 95% est précisément celui qui permet à l’ensemble d’une population d’être protégée contre la maladie. D’autant qu’elle ne concerne pas que les plus jeunes : les 0-4 ans représentent moins d’un cinquième des cas recensés. Près de la moitié sont des personnes âgées de 5 à 17 ans, et environ 30% sont des adultes. Ce qui semble indiquer que, loin d’être un phénomène récent, cette baisse de la vaccination remonte à de nombreuses années.

Le tournant 2020

Selon le docteur Anne Sénéquier, médecin et co-directrice de l’Observatoire de la santé mondiale de l’Iris, l’année 2000 a constitué un tournant. « C’est cette année-là qu’est sorti dans le Lancet un article établissant un lien entre le vaccin du ROR (rougeole, oreillons, rubéole) et l’autisme, une thèse dont la démocratisation d’internet a facilité la diffusion », relève la chercheuse. La publication a fini par être retirée de la prestigieuse revue médicale pour fraude scientifique et erreurs méthodologiques, mais le mal était fait : la croyance a continué à se propager, relayée notamment par l’actuel ministre de la Santé Robert Kennedy Jr., un antivax notoire. En 2011, il avait fondé le Children’s Health Defense, un puissant lobby à l’origine de 54% du contenu anti-vaccin sur Facebook en 2020.

Cette méfiance envers la vaccination s’est accentuée au fil des ans, exacerbée par l’épidémie de Covid-19. Elle est alors devenue un sujet éminemment politique, avec un président Trump minimisant les dangers du virus et l’importance des gestes barrières. « La foi en la science a été discréditée », déplore le docteur Anne Sénéquier. En particulier au sein de l’électorat républicain. Selon une étude réalisée par la Kaiser Family Foundation  en 2022, 44% de ces électeurs considéraient que les parents devaient pouvoir décider de ne pas faire vacciner leurs enfants. En 2019, avant l’épidémie de Covid, ils étaient 20%.

En parallèle, l’éradication officielle de la rougeole dans le pays a atténué la menace. Invisible, la maladie devenait inoffensive. Elle n’est pourtant pas sans risque. Transmissible par les voies aériennes, elle provoque de la fièvre, des symptômes respiratoires, des éruptions cutanées. Et dans certains cas, des complications plus graves, comme une pneumonie, une cécité ou une encéphalite, et parfois même la mort. Avant l’élaboration d’un vaccin dans les années 1960, elle tuait des centaines d’enfants chaque année aux États-Unis. Et elle continue à faire des dizaines de milliers de morts dans le monde. 

Un démantèlement méthodique

« Nous avons fait plus en matière de prévention que n’importe quel autre pays dans le monde », assurait Robert Kennedy Jr. devant des élus de la Chambre des représentants en avril dernier. Tout semble en réalité indiquer le contraire. Depuis que Donald Trump l’a appelé à rejoindre son gouvernement, l’ancien avocat spécialisé dans l’environnement a entrepris de démanteler l’agence de santé publique, avec des centaines de licenciements au sein des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC). Le neveu de JFK a aussi remanié en profondeur le comité consultatif sur les pratiques de vaccination, en y nommant des personnalités pour beaucoup critiquées pour leur manque d’expertise ou accusées de vaccinoscepticisme.

En janvier dernier, les États-Unis ont ainsi réduit de 17 à 11 le nombre de vaccins recommandés pour les enfants : ceux contre la grippe, l’hépatite A et B, les méningocoques, la bronchiolite et les rotavirus. Celui contre le Covid-19 avait déjà été retiré de la liste des recommandations quelques mois plus tôt. Robert Kennedy Jr. avait par ailleurs annoncé l’année dernière l’arrêt des investissements en faveur de plusieurs vaccins à ARN messager. Des dizaines d’anciens responsables des CDC avaient alors dénoncé dans une tribune la menace « sans précédent » que le ministre faisait peser sur la santé publique.

« La lutte contre la rougeole repose sur la solidité des institutions, la solidarité collective et la confiance en la science, et la médecine en particulier », conclut le docteur Anne Sénéquier. Trois critères aujourd’hui largement mis à mal aux États-Unis.