La semaine dernière à l’Assemblée nationale, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a accusé la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens d’avoir tenu des propos antisémites. Mais la vidéo sur laquelle il s’appuyait était en réalité un montage, puisque Francesca Albanese n’a pas tenu les propos qui lui sont reprochés. Le chef de la diplomatie française se retrouve à présent pointé du doigt par une coalition de plus de 150 anciens ministres, hauts fonctionnaires internationaux et diplomates qui l’accusent de « désinformation ».
La polémique n’a cessé d’enfler en France après que des députés du camp présidentiel ont accusé Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unis sur les territoires palestiniens occupés, d’avoir désigné « Israël comme un ennemi commun de l’humanité », ce qu’elle a vigoureusement démenti en dénonçant des « accusations mensongères » et une « manipulation » de ses propos. Ces élus avaient demandé à Jean-Noël Barrot, le 10 février, que la France « œuvre » pour qu’elle soit « déchue de tout mandat onusien ».
Le 11 février, ce dernier – sans reprendre les accusations telles que formulées par les députés – avait appelé à la démission de Mme Albanese après ses « propos outranciers et coupables », qui « s’ajoutent à une longue liste de prises de position scandaleuses, justifiant le 7-Octobre, pire massacre antisémite de notre histoire depuis la Shoah, évoquant le lobby juif, ou encore comparant Israël au Troisième Reich ».
Dans une lettre ouverte ce mercredi, 150 personnalités, dont une majorité d’anciens diplomates néerlandais, mais aussi d’anciens ministres grecs, argentins ou encore danois, « condamnent le recours à des éléments inexacts et manipulés pour discréditer une titulaire d’un mandat indépendant des Nations unies ».
« Mme Albanese a réaffirmé un principe fondamental du droit international : l’imputabilité des violations graves du droit international constitue une obligation juridique, non un choix politique, et les responsables doivent être poursuivis », ajoutent-ils. La rapporteuse n’a « pas qualifié Israël d' »ennemi commun de l’humanité » », affirment-ils en appelant le Quai d’Orsay à « revenir sur les déclarations inexactes attribuées à Mme Albanese et les rectifier publiquement ».
« L’intégrité même du système multilatéral » en jeu
Dans un contexte où la désinformation se renforce, « il est particulièrement alarmant que le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères se soit appuyé sur des contenus manipulés », écrivent les signataires. Vérifier les informations est une obligation morale, indique Angélique Eijpe, ancienne diplomate néerlandaise et porte-parole de cette coalition d’ex- diplomates et fonctionnaires pour la responsabilité internationale.
« Ce n’est pas une formalité bureaucratique. Il est essentiel de protéger la légitimité des institutions pour lesquelles nous travaillons et d’assurer le bon fonctionnement du droit international. Pour nous, ces représentants officiels ont une responsabilité particulièrement grande car leurs mots peuvent renforcer ou affaiblir l’institution qu’ils représentent. »
Pour les signataires, ce n’est pas seulement le cas de Francesca Albanese dont il est question. « C’est l’intégrité même du système multilatéral qui est en jeu », poursuivent-ils. Et les États ont une responsabilité, particulièrement les pays européens, pointe Angélique Eijpe. « En tant qu’Européens, nous nous sommes toujours considérés comme le berceau du système international. C’est préoccupant de voir que nous ne jouons plus le rôle que nous devrions jouer dans ce contexte. »
Des accusations partagées par d’autres pays
Les propos au cœur de la polémique ont été tenus dans une intervention en visioconférence samedi lors d’un forum organisé par la chaîne Al Jazeera, durant laquelle Francesca Albanese a évoqué un « ennemi commun » qui a permis, selon elle, un « génocide » à Gaza. « Le fait qu’au lieu d’arrêter Israël, la plupart des pays du monde l’aient armé, lui aient fourni des excuses politiques, un parapluie politique ainsi qu’un soutien économique et financier, est un défi », avait-t-elle affirmé. « Nous qui ne contrôlons pas de vastes capitaux financiers, ni les algorithmes ni les armes, constatons désormais qu’en tant qu’humanité, nous avons un ennemi commun », avait-t-elle poursuivi.
« Je n’ai jamais, jamais, jamais dit : « Israël est l’ennemi commun de l’humanité » », s’est-elle ensuite défendue sur la chaîne France 24 : « J’ai parlé des crimes d’Israël, de l’apartheid, du génocide et j’ai condamné comme l’ennemi commun le système qui ne permet pas de traduire en justice et d’amener à une cessation des crimes d’Israël ».
D’autres pays ont depuis emboîté le pas à la France, comme l’Allemagne, l’Autriche ou encore la République tchèque. Les signataires l’ont bien relevé mais adressent leur lettre au ministre français car c’est lui, le premier, à avoir réclamé la démission de Francesca Albanese.
RFI

