Aïssa Dione évoque les voies et moyens de positionner le haut de gamme sénégalais

La styliste et designer Aïssa Dione, réputée à travers le monde pour la qualité de ses œuvres, estime nécessaire d’asseoir et de conforter les bases de la production nationale pour mieux positionner le haut de gamme ‘’made in Sénégal’’. Cette perspective pourrait des savoir-faire traditionnels sénégalais et africains qui ont une grande valeur et sont prisés à l’étranger, note-t-elle, se disant convaincue du potentiel sénégalais dans ce domaine.

Aïssa Dione avait réussi à intégrer, en 1996, la Maison Hermès, célèbre entreprise française du secteur du luxe, grâce à son travail inspiré des savoir-faire artisanaux africains. ‘’C’est ce design utilisé comme vecteur de développement qui nous a permis d’accéder à la maison Hermès. C’est pour montrer que les savoir-faire traditionnels ont une énorme valeur dont les gens ne se rendent pas compte. Ils pensent que c’est mal fini, en réalité c’est très prisé dans le monde et c’est un marché qu’on peut occuper’’, a fait valoir Aïssa Dione dans un entretien accordé à l’APS.

Le Sénégal, à ses yeux, peut entrer en compétition avec les destinations les plus en vogue dans ce domaine. ‘’On peut très bien entrer en compétition avec eux, on peut occuper des marchés avec notre savoir-faire’’, insiste cette designer qui a ouvert il y a 34 ans son premier atelier à la Sodida, zone industrielle implantée à Dakar. ‘’Aïssa Dione Tissus’’, l’établissement en question, s’est s’appuyée sur le savoir-faire traditionnellement manjack et sur le développement du pagne tissé sénégalais qu’elle a révolutionné pour en faire un tissu d’ameublement. Aïssa Dione s’est inspirée des tisserands manjack observés à l’œuvre dans le jardin de sa grand-mère à Dakar pour élargie les métiers à tisser traditionnels.

‘’J’ai eu à travailler avec les tisserands et je me suis aperçue qu’à l’époque, il n’y avait pas de tissu d’ameublement qui existait sur le marché sénégalais. C’était 100% importé. Et donc je me suis dit : ‘tiens, mais ce tissage, il est lourd, si on apporte une amélioration dans le travail, dans l’aspect, dans le style et dans la technique, il peut servir de tissu d’ameublement’’’, explique celle dont les produits hauts de gamme sont très prisés à travers le monde. Après des recherches, elle réussit à élargir le métier à tisser que maintenant beaucoup utilisent. ‘’Nous utilisions une largeur de 90 centimètres, ce qui nous permettait de tapisser un fauteuil, de faire un canapé, entre autres mobiliers. On fait intervenir des artisans qui font les lustres avec le métal et les perles’’, dit-elle.

Après son atelier de la Sodida ouvert dans les années 1990 grâce au ministère de l’Artisanat de l’époque, la compagnie ‘’Aïssa Dione Tissus’’ est devenue au fil des ans une entreprise employant une centaine de travailleurs dont au moins 90 sont formels. Installée jadis sous les arbres, dans la cour puis dans la rue, l’entreprise a formalisé sa relation avec les tisserands et un atelier à Pikine, dans la banlieue de Dakar, où ses employés tissent et tapissent sur place des salons et autres meubles. ‘’Aissa Dione Tissus’’ fait aussi travailler des sculpteurs sur bois, des menuisiers métalliques.

 Se réapproprier le coton local

Pour la matière première de ses produits, la compagnie fait venir du coton et du lin d’Egypte. Ce que la designer juge absurde, d’autant que le Sénégal produit des tonnes de coton exportées ‘’à bas prix’’, alors que les designers peuvent apporter ‘’une valeur ajoutée’’ à cette production. ‘’Alors, on espère que maintenant, avec notre politique de souveraineté, on va pouvoir se réapproprier notre coton, le transformer et utiliser sa valeur ajoutée’’, lance-t-elle. ‘’Pour nous, c’est important de dire qu’on est capable d’atteindre le haut niveau et de mettre en place une production nationale, C’est un produit made +In Africa+, il n’y a rien d’importer d’Europe’’, fait valoir l’experte. 

Aïssa Dione s’est tournée vers le coton égyptien depuis la fermeture des unités locales dans lesquelles elle s’approvisionnait en coton et filature. ‘’C’est inconcevable qu’au Sénégal et en Afrique de l’Ouest, ceux qui produisent du coton n’aient aucun drap produit dans nos pays. Rien que le marché du drap lui tout seul permet de relancer les filatures et de consommer le coton, d’avoir aussi un minimum de valeur ajoutée’’, fait valoir Aissa Dione. La société ADT, désormais engagée dans un partenariat structurant et stratégique avec Domitexka-Saloum, s’inscrit dans la dynamique nationale de souveraineté économique et de transformation de matières telles que le coton. La designer-styliste rappelle avoir obtenu son premier marché après sa rencontre avec le défunt fondateur des Industries chimiques du Sénégal (ICS), Pierre Babacar Kama (1942-2003), capitaine d’industrie décédé à l’âge de 61 ans.

‘’J’ai rencontré Pierre Babacar Kama, qui m’a donné le premier chantier, c’est à dire aménager le bureau des ICS. Et là, on a eu l’idée de travailler avec une compagnie de fabrication de meubles qui a pu mettre au point les fauteuils de bureau, les canapés, les lampes, les revêtements muraux avec les tissus tissés par les tisserands sénégalais. Et c’est comme cela que toute l’affaire a démarré en fait’’, se souvient-elle, recommandant ce mode de développement, c’est-à-dire partir de la base, des savoirs faire nationaux et les faire évoluer petit à petit, jusqu’à arriver à l’étape de l’industrie. Des œuvres de la société ADT font désormais partie du décor de la présidence de la République, de la Primature ou de l’Assemblée nationale.

Il faut une école dédiée au mobilier haut de gamme

La réputation de l’entreprise ‘’Aissa Dione Tissus’’ dépasse les frontières sénégalaises et a traversé même l’Atlantique pour atteindre les aux Etats-Unis et précisément New York où la styliste a participé à la dernière foire du design. Elle est également très connue à Londres, Tokyo, en Afrique du Sud, à Paris, entre autres places fortes de la mode. Nul n’étant prophète dans son pays, Aïssa Dione n’a pas pu développer son activité comme le voudrait au Sénégal. Surtout que très peu de personnes consomment local et préfèrent donc importer. ‘’on n’a pas pu [développer notre activité], cela nous a créé beaucoup de problèmes, parce que quand vous n’avez pas de marché, vous ne pouvez pas développer votre activité en fait’’, fait-elle observer.

Du point de vue de Mme Dione, il faut concilier le design, la recherche et la bonne gestion pour développer ce secteur. Les entreprises textiles ont failli parce qu’elles n’avaient pas de laboratoire de recherche, ni de design, soutient-elle. ‘’C’est pour cela qu’elles ont fermé. Ce n’est pas parce que le textile n’est pas rentable, le textile est extrêmement rentable. Mais si c’est mal géré sans design, sans laboratoire de recherche, ça ne sera pas’’, affirme-t-elle. Elle considère par ailleurs que les défis pour une industrialisation du secteur restent énormes, plaidant en premier lieu pour une fiscalité adaptée.

‘’La TVA est inadaptée à une production nationale. Dans la plupart des pays, si on veut protéger ou développer une activité ou un secteur, on doit faire une TVA adaptée. Mais le fait qu’on soit sous le joug d’une uniformisation de la TVA fait que c’est bloquant pour développer la production nationale en fait’’, estime la designer. Il s’y ajoute d’autres goulots d’étranglements liés à une loi du système bancaire qui n’autorise pas à payer son fournisseur à 100%. Aïssa Dione, considérant que la formation professionnelle reste essentielle pour une bonne tenue du secteur, milite pour plus de structures spécialisées dans l’enseignement technique et professionnel. ‘’Il ne faut pas faire 90% d’universités, 10% d’écoles techniques et professionnelles, il faut faire le contraire aujourd’hui, 90% d’écoles techniques et 10% d’universités’’, dit-elle.

Elle plaide en outre pour la mise en place d’une école de formation du mobilier haut de gamme. ‘’Normalement, on ne devrait pas importer un canapé, on devrait le fabriquer ici. Vous imaginez le nombre d’emplois créés si on devait fabriquer tous les canapés au Sénégal ?’’, fait-elle constater. Il y a donc besoin, selon lui, de mettre en place une école de tapisserie, de meubles, une école d’ébénisterie, car les centres de formation professionnelle, dans leur grande majorité, sont surtout orientés vers l’immobilier, relève-t-elle. ‘’Ils ne font pas de meubles, ils ne sont pas formés pour la finition des bois, la finition des métaux, les soudures, la construction d’une chaise’’, conclut-elle.

APS