La forte médiatisation des personnes présumées homosexuelles, arrêtées depuis le week-end dernier au motif d’intention de propager le Vih/Sida, pourrait avoir des effets négatifs et faire reculer la lutte contre la propagation de cette maladie. Le Conseil national de lutte contre le Sida, qui a sonné l’alarme, donne des pistes aux autorités dans la manière de gérer ce délicat dossier.
Le Conseil national de lutte contre le Sida (Cnls) s’inquiète de la forte médiatisation de l’arrestation de douze (12) personnes pour des faits présumés d’homosexualité et dont certaines d’entre elles sont déclarées séropositives. Dans une note, l’organisation souligne que cette information «a suscité une vive réaction de l’opinion publique, et ravivé les tensions autour de la sexualité, du Vih et des droits humains, soulevant des enjeux sanitaires, juridiques et sociaux majeurs». D’après le Cnls, «sur le plan sanitaire, la situation actuelle comporte des risques importants pour les acquis de la riposte nationale au Vih». La structure dirigée par Dr Safiatou Thiam fait remarquer que «la crainte de poursuites judiciaires ou de divulgation du statut sérologique peut dissuader certaines personnes, notamment issues des groupes les plus vulnérables, de recourir volontairement au dépistage». Pour les auteurs du document, «cette réticence limite le dépistage précoce des personnes vivant avec le Vih et leur accès rapide au traitement, pourtant essentiel pour interrompre la transmission».
Le Cnls assure que grâce à la lutte menée contre cette maladie, «près de 90% des personnes atteintes de Vih sont dépistées à ce jour et sous traitement, et 92% d’entre elles ne transmettent plus la maladie». Avec la médiatisation de cette affaire, le Cnls craint que la continuité des soins soit également menacée. Et d’expliquer : «Par peur de stigmatisation ou d’exposition publique, certaines personnes vivant avec le Vih peuvent interrompre leur traitement antirétroviral. Les enfants et adolescents vivant avec le Vih, exposés à la médiatisation de ces affaires, peuvent également être tentés d’abandonner des traitements vitaux. Ces ruptures augmentent les risques de complications médicales, de résistance aux traitements et de transmission du virus, avec un impact direct sur les indicateurs nationaux de santé.»
Le document note que «lorsque la possession de préservatifs, le recours au dépistage ou l’adhésion au traitement sont perçus comme des éléments à charge dans des procédures judiciaires, cela constitue un risque majeur pour la santé publique». Selon le Cnls, «cette situation peut décourager les comportements de prévention et favoriser une circulation silencieuse du virus, augmentant le nombre de personnes ignorant leur statut sérologique et les risques de transmission au sein de la population générale».
Gare aux erreurs judiciaires !
Se prononçant sur le volet juridique, le Cnls informe que «la transmission volontaire du Vih constitue un délit au regard de la loi». Toutefois, précise-t-il, «sa qualification juridique, telle que prévue par la loi Vih de 2010, suppose la réunion de plusieurs éléments constitutifs : un préjudice avéré, un lien de causalité direct et une intention délibérée de nuire». Alertant sur d’éventuelles erreurs judiciaires, l’institution souligne que «dans la pratique, l’établissement de ces éléments demeure complexe». Et d’argumenter : «La démonstration de l’intentionnalité est particulièrement difficile et ne saurait reposer sur le seul statut sérologique. Elle nécessite la preuve que la personne connaissait son statut, qu’elle a volontairement exposé autrui au risque, sans information préalable, et qu’elle avait la volonté manifeste de transmettre le virus. La preuve du lien de causalité et de l’antériorité de l’infection requiert des expertises médicales et biologiques spécialisées, rarement disponibles dans le cadre des procédures judiciaires ordinaires, exposant ainsi à un risque d’erreurs judiciaires.»
Par ailleurs, renseigne le Cnls, «les données scientifiques établissent qu’une personne vivant avec le Vih sous traitement antirétroviral efficace, avec une charge virale indétectable, ne transmet pas le virus». Pour l’organe au cœur de la lutte contre le Sida, «la méconnaissance de ces évidences peut conduire à des interprétations erronées des faits». Dans son plaidoyer, le Cnls déclare qu’une «criminalisation excessive ou imprécise de la transmission du Vih peut être contre-productive en décourageant le dépistage volontaire, l’ignorance du statut étant parfois perçue comme une protection juridique». En outre, le Cnls rappelle que «le respect de la présomption d’innocence, de la vie privée et de la confidentialité des données médicales demeure une exigence fondamentale». Et de prévenir les autorités : «La divulgation non autorisée du statut sérologique est pénalisée par la loi Vih de 2010 et peut engager la responsabilité de l’Etat, au regard des engagements internationaux du Sénégal.»
Risque de stigmatisation et de discrimination
Safiatou Thiam et ses collaborateurs attirent l’attention également sur le fait que «les arrestations et la communication qui les accompagne, risquent d’accentuer la stigmatisation et la discrimination à l’encontre des personnes vivant avec le Vih». «L’amalgame entre orientations sexuelles et statut sérologique renforce les préjugés et marginalise davantage des groupes déjà vulnérables. Les personnes concernées peuvent faire face à des exclusions sociales et familiales, à des atteintes à leur dignité, ainsi qu’à des violences verbales, psychologiques, voire physiques, fragilisant la cohésion sociale. Par ailleurs, les organisations communautaires et les acteurs de la Société civile, essentiels à la prévention et à la sensibilisation, peuvent réduire leurs activités par crainte de stigmatisation ou de représailles, entraînant une baisse de la mobilisation sociale et un affaiblissement des mécanismes de prévention», ont-ils encore alerté.
Face à cette situation, le Cnls estime qu’une «approche équilibrée, fondée sur la santé publique, le respect des droits humains et l’Etat de Droit, est indispensable». Il recommande ainsi de «déployer un plan de communication conjoint avec le ministère de la Santé et de l’hygiène publique pour rassurer les populations sur la disponibilité des services de dépistage, de prévention et de prise en charge, ainsi que sur le respect strict de la confidentialité», de «garantir l’absence de rupture de traitement pour les dix (10) personnes vivant avec le Vih concernées, avec l’appui des services techniques compétents et du médecin responsable des établissements pénitentiaires». Le Cnls préconise également le renforcement de la «sensibilisation des jeunes et la communication pour le changement de comportement, notamment sur le dépistage, la prévention et la lutte contre la stigmatisation», de «communiquer sur les évidences scientifiques relatives au concept I=I (Indétectable = Intransmissible) et sur la PrEP comme outil de prévention efficace».

