Horizon – Sokhna Diaw, artiste : «Standardiser notre Teranga pour en faire un label de qualité»

L’exposition Terangaesprit met en scène des objets symboliques -sable, canari, encens, pagne tissé- qui incarnent l’hospitalité et l’âme culturelle du Sénégal. L’ambition de Sokhna Diaw est de transmettre cet héritage aux jeunes générations, tout en le professionnalisant pour en faire un levier de croissance pour la destination Sénégal. Initialement prévue jusqu’en janvier, l’exposition est prolongée au Musée Théodore Monod jusqu’au 28 février pour permettre au plus grand nombre de découvrir ce projet audacieux.

Que signifie concrètement Terangaesprit ?

C’est un concept qui vise à standardiser notre Teranga afin qu’elle puisse rayonner partout : de l’acteur de l’informel aux grandes institutions. L’idée est de transformer cet accueil spontané en un standard d’excellence reconnu.

Comment vous est venue l’idée de développer ce concept ?

Cela part de notre expertise au sein de notre cabinet de conseil et de formation en normes Iso et en expérience client. Nous avons fait un constat simple : au Sénégal, on accueille merveilleusement bien à la maison ou lors des fêtes, mais ce service est souvent moins évident dans le milieu professionnel ou dans l’espace public. L’idée était donc de transposer les codes de la Teranga domestique dans le monde du travail.

Cela a donné lieu à une exposition d’objets an­ciens. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Cette exposition est née d’une collaboration avec trois artistes : la céramiste Fatyly dont la vaisselle rappelle les tresses de nos mamans ; D+D ArchiDesign pour les structures évoquant les maisons traditionnelles ; et Serey Concept pour la malle et les objets anciens.
En termes de symboles, vous trouvez dès l’entrée du sable tamisé, signe de propreté et de bienvenue. Il y a aussi le canari, qui maintient l’eau fraîche pour le visiteur. Nous rappelons également l’usage du «Curaay» (encens), ce que les entreprises appellent aujourd’hui la «signature olfactive». Enfin, le pagne tissé est central : il nous accompagne de la naissance au mariage, jusqu’à l’Au-delà. Pour nous, c’est le symbole du suivi du client ou du citoyen tout au long de sa vie.

Ces objets ont tendance à disparaître. Est-ce la faute à la modernité ?

Peut-être, mais il est surtout primordial de les faire revivre. C’est ce que nous tentons de faire ici. Beaucoup de visiteurs vivent une expérience mémorable en se replongeant dans leurs souvenirs d’enfance. L’objectif est de transmettre cette hospitalité et ses symboles aux enfants et petits-enfants.

Cela suscite-t-il des émotions fortes chez les visiteurs ?

Complètement. Des gens nous disent que la baraque ou le fauteuil pliant (mis à disposition par la Galerie Arte) leur rappellent leur père ou leur grand-père. La malle, la machine à coudre Singer ou la théière remuent beaucoup de souvenirs. Il y a aussi cette photo du «Tànn ceeb» (le tri du riz), que nous avons associé au concept de «Teeru» : l’accueil bienveillant. A l’époque, on nettoyait le riz la veille pour les invités du lendemain.

Comment se structure la méthodologie Terangaesprit ?

Elle repose sur trois piliers : Teeru, l’accueil chaleureux, Teral, le service raffiné (illustré par la cérémonie de l’Ataya), Taaru, l’élégance relationnelle (illustrée par le henné). Le tout est piloté par Toppato, notre outil de mesure pour évaluer la qualité de cette Teranga.

La Teranga est un mot très utilisé, mais est-elle toujours une réalité pratique ?

Les touristes vous diront qu’ils la ressentent partout dans les foyers. En revanche, dès qu’ils sont en contact avec l’Administration ou certains secteurs privés, ce sentiment s’estompe. Il y a un «gap» à combler. C’est pour cela que nous voulons créer un label, pour que cette culture du service infuse le monde professionnel.

Avec le numérique, les contacts physiques se raréfient. Comment préserver cet esprit ?

Justement, il faut remettre l’humain au cœur de tout. Dans cette exposition, nous aurions pu mettre des Qr codes et laisser les gens seuls, mais nous tenons à être présents pour guider et expliquer. Cette chaleur humaine est irremplaçable ; c’est ce qui touche nos visiteurs par rapport à des musées plus impersonnels.

Certains objets ont été difficiles à retrouver ?

Oui, des objets comme le Potou Nda (support de canari) ou certains encensoirs disparaissent. Pourtant, on pourrait les réinventer. Pourquoi ne pas transformer nos fontaines à eau modernes en canaris stylisés ? Notre souhait est de faire rayonner cette culture en la mesurant et en la standardisant.

La Teranga standardisée peut-elle aider à mieux «vendre» la destination Sénégal ?

Absolument ! Des visiteurs venus de New York, d’Espagne ou d’Italie nous l’ont confirmé. C’est un atout majeur pour le tourisme. A l’image du yoga pour l’Inde, la Teranga peut devenir une marque mondiale exportable. C’est pour permettre aux écoles et au public de s’en imprégner que le conservateur Malick Ndiaye nous a permis de prolonger l’exposition jusqu’à la fin du mois de février.

Recueillis par Amadou MBODJI