Je regarde, j’observe, et je m’inquiète. Non par réflexe partisan, mais par attachement sincère à la République et à ce qu’elle représente. Car ce qui se donne à voir ces derniers jours n’est pas anodin : ce sont des signaux faibles d’un glissement dangereux entre l’État, le parti et l’homme.
Voir le Président de l’Assemblée nationale en mission officielle, flanqué du drapeau de Pasteef, interroge. S’agit-il d’une innovation protocolaire ? D’un détail insignifiant, dira-t-on. Pourtant, les symboles ne sont jamais neutres. En République, ils disent ce que l’on est, et surtout ce que l’on respecte. Confondre mission institutionnelle et étendard partisan, c’est déjà affaiblir la frontière entre l’État et le parti. Une frontière pourtant essentielle à toute démocratie digne de ce nom.
Je ne peux m’empêcher de penser que, sous couvert de rupture, on installe une banalisation de l’appropriation de l’État. Comme si la victoire électorale autorisait tout, y compris à redéfinir les règles du jeu sans débat, sans décence, sans retenue.
L’épisode suivant est encore plus préoccupant. En visite officielle au Maroc, le Premier ministre qualifie certains magistrats de « clergé ». Une formule choc, sans doute destinée à flatter une galerie bien connue. Mais à quel prix ? Comment peut-on, hors de nos frontières, attaquer publiquement la justice de son propre pays ? Quelle image donne-t-on du Sénégal lorsqu’un chef de gouvernement présente ses juges comme des empêcheurs de gouverner, voire comme une caste à abattre ?
À bien écouter, le reproche fondamental adressé à ces magistrats serait d’oser rappeler le droit, de freiner l’ardeur d’un pouvoir pressé, peut-être trop pressé, d’agir sans limites. Or la justice n’est pas un clergé, elle est un contre-pouvoir. Et dans une démocratie, les contre-pouvoirs ne sont pas des ennemis : ils sont des garde-fous.
Ce qui se dessine, hélas, est une même logique : des institutions sommées de s’aligner, des symboles capturés, une justice caricaturée, et toute résistance qualifiée d’archaïsme ou d’hostilité. L’État de droit devient alors un obstacle, et non plus un socle.
Je le dis avec gravité mais aussi avec ironie, tant la situation frôle l’absurde : la République n’est ni un butin de guerre, ni un prolongement de meeting, ni une scène où l’on règle ses frustrations personnelles à l’étranger. Elle exige de la hauteur, de la retenue et un profond sens de l’intérêt général.
Gouverner, ce n’est pas tourner en rond autour de ses propres certitudes. C’est accepter la loi, le protocole, les institutions — même lorsqu’ils dérangent.
Surtout lorsqu’ils dérangent.
Ibrahima Thiam,
Président du parti ACT

