Avant-première de «Liti Liti» de Mamadou Khouma Guèye : Quand le progrès engendre le drame social

Faut-il éviter coûte que coûte le drame social au point d’oublier le progrès ? La question va certainement tarauder l’esprit du téléspectateur après avoir regardé «Liti Liti». Ce documentaire retrace le déguerpissement des emprises sur le tracé du Train express regional (Ter). 

Peut-on faire des omelettes sans casser d’œufs ? Mamadou Khma Guèye «a essayé». Le réalisateur n’a pas réalisé le plat, loin de là. Il a juste posé le débat sur notre relation avec le progrès. Essayer d’améliorer considérablement la vie de 300 mille personnes qui em­prun­tent le Train express régional (Ter) chaque jour, tout en permettant à l’Etat d’empocher de l’argent pour financer la santé, l’éducation, etc., de 18 millions de Sénégalais, vaut-il le coup de chambouler pro­fondément la vie sociale de 250 mille personnes ? A la sortie de l’avant-première du film Liti Liti samedi dernier au Musée des civilisations noires (Mcn), ils étaient nombreux à se poser cette question. Dans ce documentaire d’une heure quatre minutes, Mamadou Khouma Guèye se contente de filmer sa mère durant la période de la construction du chemin de fer devant relier Dakar à Diamniadio. Si certains y ont vu une formi­dable déclaration d’amour, d’autres y découvrent la face hideuse de la relation entre gouvernants et gouvernés. En effet, à Guinaw Rail, le tracé du Ter a contraint des milliers de famille à déguerpir des lieux pour utilité publique.

Un déguerpissement qui s’est fait dans la douleur pour certains. La mère de Mamadou Khouma Guèye y a passé 40 longues années de sa vie. 40 ans à bâtir une vie. 4 décennies à voir ses fils devenir des hommes et affronter la vie. Un bon matin, elle reçoit l’ordre de quitter les lieux. Un désarroi qui a raison de sa santé. Même si la caméra ne le dit pas, tout semble fait pour lier le déguerpissement à l’accident vasculaire cérébral de la dame. Que vont devenir ces familles qui avaient bâti leur existence dans ce quartier ? C’est une question qui ne quitte pas l’esprit du télés­pectateur. Profondément politi­que, la caméra de Mamadou Khouma Guèye fait le choix du silence sur cette question. Ce qui va être lourd de sens pour le téléspectateur. Pour autant, le réalisateur n’a pas manqué de souligner que le déguerpissement a précédé le versement des indemnités d’expropriation. Ce qui ne va pas aider le téléspectateur, qui va se morfondre dans des questions existentielles tout au long du film. Ces séquences renforcent ceux qui estiment que les gouvernants ne sont, en réalité, obnubilés que par le bilan et non par l’amélioration des conditions de vie des citoyens.

Cette projection a été une aubaine pour le député nationaliste Guy Marius Sagna, qui s’est livré à son sport favori : tirer sur l’ancien régime. En effet, lors du panel qui a suivi, il n’a pas manqué de critiquer Macky Sall. «Mamadou a parlé pour tous les impactés, du Ter, du péage, de l’Aibd. Je comprends l’attachement que le film a montré. Le film raconte une histoire qui n’est pas encore terminée. Les indemnisations ne sont pas bouclées 10 ans après. Le bilan social est lourd. Des gens sont morts, des familles disloquées, l’impact social est inchiffrable. Est-ce qu’une campagne électorale ou des projets bling bling valent ça ?», s’est-il interrogé, tout en occultant le fait que le député qu’il est peut faire avancer les choses. Le député a fustigé la vétusté des textes réglementaires sur l’indemnisation. Pour lui, leur révision est une urgence. Doit-on lui expliquer que c’est son travail ?

Le film va sortir en salle au mois d’avril prochain 

En attendant, faut-il rappeler le contexte des projets comme le Ter ? Le Sénégal est un pays dont la population double chaque demi-siècle. La région de Dakar concentre à elle seule 25% des 18 millions d’habitants du pays et fait moins de 1% de la superficie du pays. L’ancien régime avait fait le choix d’investir dans le transport de masse. C’est dans cette logique que les autoponts ont été construits. Ils devaient faire le lien avec le Bus rapid transit (Brt) dont une expansion est prévue, et le Ter qui doit aussi relier les départements de Thiès et de Mbour. L’objectif global est de contraindre les populations à habiter dans d’autres zones tout en ayant l’assurance de relier la capitale en un temps record. C’est l’autre nom du développement. Est-ce qu’il est possible d’atteindre ce niveau sans conséquences néfastes sur le plan social ? La réponse est négative. Seulement, dans l’histoire, aucun progrès n’a pu se faire sans conséquences sociales. Il faut peser le pour et le contre, et assumer son choix !