Une histoire de l’égalité-Aldo Schiavone (Auteur) 

De la Grèce classique à la Rome impériale, de la première modernité à la grande saison du capital et du travail, l’idée d’égalité s’est élaborée au cœur de l’identité de l’Occident, entre égalité formelle des droits et égalité substantielle des conditions de vie.

Mais la transformation technologique avec la fin de la grande industrie et la crise des anciennes structures de classe dans les pays les plus avancés ont mis à mal les fondements culturels, sociaux et économiques des paradigmes modernes de l’égalité et laissé un vide qui met en péril les sociétés occidentales contemporaines.

Comment s’en sortir  ? N

ous avons besoin d’opérer un changement radical dans notre façon de nous concevoir, loin des mythes du «  social  » et du «  collectif  », tout en laissant place à la révolution que nous sommes en train de vivre.
Quand l’histoire se fait clé de lecture d’une idée nouvelle, capable de donner sens à notre temps.

Historien de renommée internationale, Aldo Schiavone a dirigé l’Institut italien de sciences humaines. Il est l’un des plus grands spécialistes du droit romain et son ouvrage Ius  : l’invention du droit en Occident (trad. fr. Belin, 2009) est une référence. Il a plus récemment publié chez Fayard un remarqué Ponce Pilate (trad. fr. 2016, réimpr. 2020).

Interview

«  Aldo Schiavone: La pression des minorités détruit l’universalité de l’humain

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Si la notion d’égalité se trouve au cœur de l’identité occidentale, la révolution technologique a transformé ses fondements, estime Aldo Schiavone. Face aux périls qui guettent la civilisation occidentale, il est, selon lui, nécessaire de réinventer un modèle fondé sur une nouvelle définition de l’égalité.

Par Aziliz Le Corre

Publié le 4 septembre 2020 à 19:28, mis à jour le 4 septembre 2020 à 19:28

Le 14 juillet 1880, inauguration du monument à la République. La statue de la République représente Marianne, l’équerre à niveau est le symbole de l’Égalité. (Alfred-Philippe Roll, Paris, 1846 – Paris, 1919) CC Petit Palais

Aldo Schiavone est historien, il a dirigé l’Institut italien de sciences humaines. Il est l’un des plus grands spécialistes du droit romain. Il a récemment publié Ponce Pilate (trad. fr. 2016, Fayard) et Une histoire de l’égalité(2020, Fayard).

FIGAROVOX. – Dans votre livre, «Une histoire de l’égalité», vous retracez la construction de la notion d’«égalité». Dans les premiers temps de la modernité, comment la Révolution industrielle a-t-elle modifié notre rapport au travail et ainsi à l’égalité?

Aldo SCHIAVONE. – Maintenant qu’elle touche à sa fin, on peut bien le dire: la saison qu’a traversée l’Occident ces deux derniers siècles a été l’âge glorieux du travail comme fait humain total, dont le rayonnement a envahi chaque aspect de notre civilisation. Toutefois, l’âge désormais révolu n’est pas celui du travail en général, mais bien de l’une de ses formes historiques en particulier: le travail-marchandise, c’est-à-dire du travail fourni en échange d’une rémunération, du travail de masse producteur de biens matériels: peu importe qu’il s’agisse de tissus sortis des métiers à tisser à vapeur de l’Angleterre de la fin du XVIII siècle, ou de voitures assemblées sur les chaînes de montage des usines européennes et américaines de la seconde moitié du siècle dernier, le travail sculptait les classes sociales et conférait aux vies leur forme et leur consistance. Des agrégats d’hommes et de machines, qui en plus de produire des marchandises, ont constitué une forme particulière de lien paritaire et horizontal entre les travailleurs, jamais réalisé jusque-là, parce que la production capitaliste ne construit pas que des marchandises, mais aussi des rapports sociaux. Le capitalisme, au moment de l’essor de la Révolution industrielle, est à l’origine d’un réseau de relations fait de disciplines, de sueur, de compétences et d’interdépendances solidaires qui ont engagé et modifié en profondeur les vies de générations entières. Ce sont ces rapports sociaux qui ont modifié le rapport moderne à l’égalité entre les individus.

Le capitalisme, au moment de l’essor de la Révolution industrielle, est à l’origine d’un réseau de relations fait de disciplines, de sueur, de compétences et d’interdépendances solidaires qui ont engagé et modifié en profondeur les vies de générations entières.

Ainsi, durant les dernières décennies du XVIII siècle, pour la première fois dans l’histoire, travail et égalité ont été connectés l’un à l’autre, socialement et culturellement, de manière toujours plus intime, jusqu’à atteindre, à la fin du XX siècle, un point de rupture aussi dramatique que soudain, avec des conséquences à ce jour imprévisibles. La structure du travail-marchandise – ses conditions d’existence matérielle et son régime juridique et culturel – a commencé à prendre forme précisément lorsqu’a commencé la transition vers le saut économique de la modernité, et en constitue l’un des points de démarcation, avec la naissance de l’État et le bond technologique, au terme d’une stagnation de plus d’un millénaire. Le trinôme – État, travail, technique – résume, avec un quatrième élément – la naissance de l’individu – tout l’horizon historico-conceptuel de la pleine maturité de l’Occident.

Dans quelle mesure le droit moderne a-t-il permis de faire émerger la notion d’identité individuelle? Quelles en sont les conséquences?

La construction de l’individu que l’économie, la philosophie et la théologie ont mis en place à l’ombre des grands États européens avec la force d’un authentique dispositif anthropologique avait besoin d’encore un trait pour être complet, un caractère qui le ramenait, lui aussi, à l’histoire de l’égalité: une armature politico-juridique. Concernant l’aspect proprement politique, l’on doit énormément à la pensée anglaise, puis aux Lumières françaises. Quant au plan juridique, sa solidité fut en grande partie garantie par le retour en jeu du droit romain, travesti sous la forme du droit naturel, et interprété comme «droit égal» par excellence ; c’est-à-dire, un ordre où tous le sujets apparaissent en tant que figures abstraites, placées sur un plan de parité complète vis-à-vis du droit – d’un droit entièrement formel, selon la grande invention da la pensée juridique romaine.

La notion d’identité individuelle fut obtenu au moyen de deux ajustements progressifs dans la continuité de l’un et de l’autre -même s’ils étaient poursuivis dans des contextes philosophiques et historiques différents: le jusnaturalisme dans le premier cas (Domat, Leibniz) et l’historicisme romantique dans l’autre (Savigny, Puchta).

La République française n’a-t-elle pas permis de palier les inégalités que vous jugez induites par le modèle économique qui émerge avec la Révolution industrielle?

En effet, c’est le cas en France, comme dans l’ensemble de l’Occident européen. Dans chacune des nations européennes, il y avait la volonté de rendre acceptable la qualité de vie des citoyens. Même si en réalité, il a fallu attendre la fin des années 1970 et une stabilisation du modèle capitaliste, à la suite du choc pétrolier, pour que cela se mette en place.

Après la Révolution industrielle, chacune des nations européennes avait la volonté de rendre acceptable la qualité de vie des citoyens. Même si en réalité, il a fallu attendre la fin des années 1970 et une stabilisation du modèle capitaliste, à la suite du choc pétrolier, pour que cela se mette en place.

Dans le moment révolutionnaire, la construction institutionnelle, sociale et culturelle avait pour objet de créer un lien étroit entre politique, démocratie et travail, fondée sur une idée du travail comme expérience anthropologique unifiante et intrinsèquement égalitaire, et comme trait distinctif de l’humain. Il ne s’agissait pas d’un renversement communiste de l’univers bourgeois ayant pour but de libérer le travailleur de ses chaînes capitalistes, mais d’intégrer le travail dans une politique démocratique qui soit capable de lui conférer un large éventail de reconnaissances et qui permette de favoriser un meilleur rapport disruptif entre revenus du travail et revenus du capital, entraînant par conséquent la superposition, voire l’identification, du travailleur et du citoyen.

C’est dans ce contexte qu’a mûri et explosé la révolution technologique qui allait changer la condition sociale de la planète. La fin de l’âge du travail est un évènement qui remplit notre temps: son importance et ses conséquences ne cessent de nous désorienter. Il n’a pas encore été saisi dans toute l’étendue de sa portée, ni du point de vue historique, ni conceptuel. Pour autant, le travail comme activité propre de l’espèce humaine n’a pas cessé d’exister. On peut simplement noter qu’une manière historique de travailler, qui a été constitutive de notre modernité et de notre mode de pensée, n’est plus.

«Le XXe siècle est le premier qui ait véritablement unifié le monde […] Un phénomène plein d’espoir, mais aussi de contradictions, parce que l’universalisation de l’individualisme le détruit d’une certaine manière, compromettant le caractère exclusiviste de son fondement.» Comment cette contradiction prend-t-elle forme, selon vous?

La contradiction prend la forme historique d’une explosion du rapport, toujours problématique, entre individualité et égalité: une relation qui traverse toute la modernité, et qui est arrivée à son but.

L’idée d’égalité avait suivi au XIXe siècle, deux voies pour s’affirmer ; d’un côté s’ouvrait la voie tracée par les mouvements marxistes, par la révolution socialiste en Russie et par la mise en place des premiers régimes qu’elle avait engendrés ; de l’autre se dessinait celle qui conduirait à la pleine transformation démocratique des systèmes libéraux, jusqu’à la constitutionnalisation de l’égalité en temps que notion non seulement formelle, qui pour être atteinte impliquait directement le pouvoir de l’État, sans toutefois jamais remettre en question le dispositif capitaliste de l’économie et de la société.

Le XXe siècle a été l’âge où ce que nous avons défini comme la forme individuelle de l’humain s’est muée en un individualisme de masse illimité, qui s’est développé d’un bout à l’autre du globe : de Shanghai à Berlin, de Moscou à Tokyo et Los Angeles

Le XXe siècle, quant à lui, est le premier moment qui ait véritablement unifié le monde: avec les guerres, les marchandises, les migrations, les modes de vie. Il a été l’âge où ce que nous avons défini comme la forme individuelle de l’humain – soutenue par la croissance musclée des consommations, des communications et de l’uniformité des styles de vie – s’est muée en un individualisme de masse illimité, qui s’est développé d’un bout à l’autre du globe: de Shanghai à Berlin, de Moscou à Tokyo et Los Angeles. Finalement, on constate que plus les espaces de l’égalité s’agrandissaient, plus sa reconnaissance et sa valeur émancipatrice se brisaient dans l’émergence contemporaine d’un réseau de diversités socialement cachées jusqu’alors. Ces diversités individuelles agissaient nécessairement sur la configuration de l’égal, en le confirmant et le niant simultanément.

Depuis quelques décennies, les aspirations minoritaires progressent dans nos sociétés occidentales. Au nom de l’égalité n’exacerbe-t-on pas, au contraire, les différences?

L’émergence des minorités est l’indice le plus remarquable de la crise de la relation entre individualité et égalité. C’est la raison pour laquelle il faut penser à l’élaboration d’un nouveau paradigme d’égalité -c’est le cœur de mon livre- sans quoi nous ne parviendrons pas à avancer d’un millimètre par rapport aux difficultés auxquelles nous devons faire face. Et le sillon qui se dessine conduit à séparer l’idée d’égalité de la forme historique et anthropologique de l’individuel, et à ne plus considérer l’individualité comme la seule figure concevable de l’humain. Si nous définissons l’humain uniquement par l’individuel, son universalité en pâtit forcément, et risque de se réduire à tout instant à une construction seulement abstraite. Il faut parvenir à construire et à articuler, tout en restant bien dans l’horizon de l’histoire, une forme alternative de l’humain: une figure qui ne se confonde ni avec le «je» de l’individuel, ni avec le «nous» de la tradition rousseauienne et socialiste, mais identifiée par l’impersonnalité du «il», de la «non-personne», qui, à l’extérieur de tout homme, permet à chacun d’exister et de penser, et de ne pas se noyer dans la prison d’une autorépresentation sans fin.

L’émergence des minorités est l’indice le plus remarquable de la crise de la relation entre individualité et égalité. Il faut penser à l’élaboration d’un nouveau paradigme d’égalité, sans quoi nous ne parviendrons pas à avancer d’un millimètre par rapport aux difficultés auxquelles nous devons faire face.

Si dans un premier temps, l’on parvient à cela, il sera alors concevable de reconduire l’égalité à une autre référence, à une manière différente de construire l’universalité de l’humain: son impersonnalité. Il ne faut ainsi laisser à l’individuel que la tâche de représenter le profil de la particularité et de la singularité, du fini, de la négation, de la différence, cette dernière jusqu’à la diversité de genre, qui pèse tant dans l’expérience de notre époque. Et l’on confie à la construction de l’impersonnel la mise en scène -politique, éthique, juridique- de l’universalité infinie de l’humain, de la négation provisoire de la différence: avec sa raison et son éthique affirmative, conservatrice et identitaire. Et surtout, avec son égalité intrinsèque.

L’égalité doit devenir la forme par excellence de l’impersonnel humain. La scission entre individualité et égalité a été jusqu’ici impossible par des raisons qui relèvent de l’horizon matériel et culturel dans lequel s’est développé la modernité. Maintenant il n’en va plus ainsi. Le saut technologique rend possible de séparer ce qui était auparavant indissociable: la distinction des deux formes de l’humain: l’individuel et l’impersonnel, réservant à chacune d’entre elles des fonctions sociales distinctes.

https://www.lefigaro.fr/vox/histoire/aldo-schiavone-la-pression-des-minorites-detruit-l-universalite-de-l-humain-20200904