A Noël, le pape plaide contre un consumérisme vide de sens:


Lundi soir, le pape François a appelé à "partager et à donner", un message apprécié par des fidèles français qu'Europe 1 a pu rencontrer au sortir de la messe de Noël.
Le pape François, chef des 1,3 milliard de catholiques dans le monde, a appelé lundi soir les fidèles à laisser de côté leur "voracité" consumériste pour réfléchir au sens spirituel de leur vie et au partage avec les plus humbles, dans son homélie de la nuit de Noël. Une mise en garde appréciée par des fidèles venus du monde entier, dont certains Français qu'a pu rencontrer Europe 1.
"L'homme est devenu avide". "L'homme est devenu avide et vorace. Avoir, amasser des choses semble pour beaucoup de personnes le sens de la vie", a constaté le pape, devant une dizaine de milliers de fidèles rassemblés comme chaque année dans la majestueuse basilique Saint-Pierre de Rome.


"Non pas dévorer mais partager". "Une insatiable voracité traverse l'histoire humaine, jusqu'aux paradoxes d'aujourd'hui; ainsi quelques-uns se livrent à des banquets tandis que beaucoup d'autres n'ont pas de pain pour vivre", a martelé le pape argentin, infatigable défenseur des pauvres. "Le petit corps de l'Enfant de Bethléem lance un nouveau modèle de vie : non pas dévorer ni accaparer, mais partager et donner", a plaidé le pape lors de la messe de la nuit de Noël, qui commémore dans la tradition chrétienne la naissance de Jésus de Nazareth à Bethléem.
"Est-ce que j'arrive à me passer de tant de garnitures superflues, pour mener une vie plus simple ? Demandons-nous : à Noël, est-ce je partage mon pain avec celui qui n'en a pas ?", a lancé François, s'exprimant sous le baldaquin dessiné par le Bernin, où seul le souverain pontife est autorisé à célébrer la messe.


"Assez émouvant". Paul-Emmanuel, au moment où il est sorti de cette messe de Noël, s'est confié à Europe 1. Pour lui, ce moment passé avec sa famille a été marquant : "c'est la première fois qu'on venait au Vatican, c'était assez émouvant de voir la messe et le pape". Pour ce jeune homme, c'était "un vrai moment de communion et de foi" avec des fidèles venus du monde entier.
"Le cadeau, c'est Rome". Benoit et sa femme, catholiques pratiquants, ont choisi, eux, de passer Noël au Vatican avec leurs trois enfants pour retrouver le sens de Noël. "Pour nous, c'est le cœur de notre foi, c'est quelque chose de fort". "On essaye de donner un sens à cette fête qui est un peu trop une course aux cadeaux", explique le père de famille. Et d'assumer : "moi, j'ai dit (à mes enfants, ndlr) 'le cadeau, c'est Rome, vous ne vous rendez pas compte, vous ferez peut-être ça qu'une fois dans votre vie'". Un message qui correspond bien au message du pape.
https://www.europe1.fr/international/a-noel-le-pape-plaide-contre-un-consumerisme-vide-de-sens-3827366
In lemonde.fr


• Société


« L'homme est devenu avide et vorace » : le pape plaide contre un consumérisme vide de sens


« Demandons-nous : est-ce que je partage mon pain avec celui qui n'en a pas ? », a dit François dans son homélie de Noël.


Dans le midi libre on lira ceci


« Le pape François, chef des 1,3 milliard de catholiques dans le monde, a appelé dans la soirée du lundi 24 décembre les fidèles à laisser de côté leur "voracité" consumériste pour réfléchir au sens spirituel de leur vie et au partage avec les plus humbles, dans son homélie de la nuit de Noël.
Le pape François, chef des 1,3 milliard de catholiques dans le monde, a appelé dans la soirée du lundi 24 décembre les fidèles à laisser de côté leur "voracité" consumériste pour réfléchir au sens spirituel de leur vie et au partage avec les plus humbles, dans son homélie de la nuit de Noël. "L'homme est devenu avide et vorace. Avoir, amasser des choses semble pour beaucoup de personnes le sens de la vie", a constaté le pape, devant une dizaine de milliers de fidèles rassemblés comme chaque année dans la majestueuse basilique Saint-Pierre de Rome.
Le pape François se met à genoux pour prier alors qu'il célèbre la messe le 24 décembre, jour de la célébration de la naissance de Jésus-Christ, dans la basilique Saint-Pierre au Vatican. - AFP
Ne pas glisser dans les ravins de la mondanité et du consumérisme


"Une insatiable voracité traverse l'histoire humaine, jusqu'aux paradoxes d'aujourd'hui; ainsi quelques-uns se livrent à des banquets tandis que beaucoup d'autres n'ont pas de pain pour vivre", a martelé le pape argentin, infatigable défenseur des pauvres, en appelant les fidèles à "ne pas glisser dans les ravins de la mondanité et du consumérisme".
Christ est né pour nous! Venez, vous tous qui cherchez le visage de Dieu: le voici, dans cet Enfant, déposé dans une crèche.


"Le petit corps de l'Enfant de Bethléem lance un nouveau modèle de vie : non pas dévorer ni accaparer, mais partager et donner", a plaidé le pape lors de la messe de la nuit de Noël, qui commémore dans la tradition chrétienne la naissance de Jésus de Nazareth à Bethléem. "Est-ce que j'arrive à me passer de tant de garnitures superflues, pour mener une vie plus simple ? Demandons-nous : à Noël, est-ce je partage mon pain avec celui qui n'en a pas ?", a lancé François, s'exprimant sous le baldaquin dessiné par le Bernin, où seul le souverain pontife est autorisé à célébrer la messe.
En contemplant l'enfant Dieu, qui épand la lumière dans l'humilité du berceau, nous pouvons nous aussi devenir témoins d'humilité, de tendresse et de bonté. #Noël
— Pape François (@Pontifex_fr) 24 décembre 2018


A Bethléem, une foule compacte a assisté à la messe de minuit célébrée dans l'église Sainte-Catherine, attenante à la Basilique de la Nativité, construite sur le lieu où selon la tradition chrétienne Jésus est né. Dans son homélie, l'archevêque Pierbattista Pizzaballa, administrateur apostolique du patriarche latin de Jérusalem, a rendu hommage à la ville palestinienne, précisant que la naissance du Christ à Bethléem était "un choix divin". "Bethléem, Nazareth, Cana, Capharnaüm, Jérusalem : ce sont des noms chers à nos coeurs puisque ces villes ont été aimées par Jésus", a-t-il dit. Evoquant une "responsabilité" vis-à-vis de "la ville et la terre que nous habitons", il a ajouté : "il ne s'agit pas de la posséder ou de l'occuper mais de la transformer" pour que puissent y fleurir "l'expérience de communion et de paix".


A Noël, le plaidoyer du pape contre un consumérisme vide de sens


— Catherine Marciano (@clmarciano) 24 décembre 2018


Des centaines de pélerins


Le président palestinien Mahmoud Abbas, son Premier ministre et un représentant du roi de Jordanie ont assisté à la messe. Plus tôt dans la journée, des scouts palestiniens habillés de bleu, jaune ou beige ont défilé au son des cornemuses et des tambours sur la place de la Mangeoire, située près de la basilique et où se dresse un imposant sapin de Noël.
Nigérians, Français ou Palestiniens, des centaines de fidèles ayant fait le déplacement jusqu'à Bethléem pourront cette année admirer les chatoyantes mosaïques de la basilique de la Nativité qui datent de l'époque des Croisades et qui ont été récemment restaurées. "C'est une belle opportunité d'être dans un endroit aussi symbolique pour Noël", a estimé Léa Gudel, une étudiante française de 21 ans en échange universitaire à Jérusalem.


Le pape François bénit du balcon de la basilique Saint-Pierre pendant le traditionnel message de Noël "Urbi et Orbi". - AFP


Le pape espère un retour sur leurs terres des réfugiés syriens


Le pape François a consacré mardi son message de Noël à "la fraternité" entre les peuples, en espérant tout particulièrement que la paix permette aux réfugiés syriens de rentrer chez eux. Dans son traditionnel tour d'horizon des zones de conflit de la planète, le souverain pontife a appelé mardi la communauté internationale à tout faire afin que les Syriens "qui ont dû quitter leur terre pour chercher refuge ailleurs, puissent retourner vivre en paix dans leur pays".


"Que la communauté internationale oeuvre résolument pour une solution politique qui mette de côté les divisions et les intérêts partisans", a-t-il plaidé devant 50 000 fidèles, depuis le balcon de la basilique Saint-Pierre, avant la bénédiction "Urbi et orbi" ("à la ville et au monde"). Le président américain Donald Trump a ordonné le retrait des quelque 2 000 militaires américains déployés en Syrie, combattant les jihadistes du groupe Etat islamique (EI) aux côtés d'une coalition arabo-kurde. Un tournant qui devrait avoir des répercussions sur un conflit complexe.


Le pape, très sensible au sort des migrants de toutes confessions fuyant des zones de guerres de la planète, avait spécifiquement exprimé ses craintes de voir "effacée" la présence des chrétiens au Moyen-Orient, lors d'une rencontre en juillet dans le sud de l'Italie avec tous les patriarches des Eglises du Moyen-Orient. Des patriarches chrétiens de Syrie et du Liban avaient alors appelé à une aide internationale au retour des réfugiés syriens dans leur pays. François a d'ailleurs lancé un appel mardi à "la liberté religieuse", évoquant les chrétiens minoritaires célébrant Noël "dans des contextes difficiles, pour ne pas dire hostiles".


"Je pense au Yémen, avec l'espoir que la trêve obtenue grâce à la médiation de la communauté internationale puisse finalement soulager les nombreux enfants et les populations épuisés par la guerre et la famine", a en outre souligné le pape. La guerre au Yémen a fait au moins 10.000 morts depuis 2015 et jusqu'à 20 millions d'habitants sont "en situation d'insécurité alimentaire", d'après l'ONU.
Un accord très fragile sur un cessez-le-feu "immédiat" négocié par l'Onu a été conclu le 13 décembre entre le pouvoir soutenu militairement par l'Arabie saoudite et les rebelles Houthis appuyés politiquement par l'Iran. Le pape n'a pas oublié la Terre sainte dans son traditionnel message de Noël, renouvelant un appel au "dialogue", au moment même où des législatives anticipées viennent d'être annoncées en Israël pour avril, un scrutin pour lequel le Premier ministre Benjamin Netanyahu est donné favori en dépit de récentes critiques sur sa politique à Gaza. Que la fête de Noël "permette aux Israéliens et aux Palestiniens de reprendre le dialogue et d'entreprendre un chemin de paix qui mette fin à un conflit" de soixante-dix ans, a lancé le pape argentin.


Jorge Bergoglio n'a pas oublié son continent latino-américain, en appelant à une réconciliation des populations au Venezuela et au Nicaragua, deux pays en proie à des manifestations réprimées dans le sang. Il a aussi espéré un renforcement des nouveaux "liens fraternels" entre les deux Corées. Enfin, le pape François, qui multiplie les efforts diplomatiques pour se rapprocher de Moscou, a emprunté un terrain glissant en exprimant sa proximité avec les communautés chrétiennes de la "bien-aimée" Ukraine.


"Seule grâce à la paix, respectueuse des droits de chaque nation, le pays peut se remettre des souffrances subies et rétablir des conditions de vie dignes pour ses citoyens. Je suis proche des communautés chrétiennes de cette région, et je prie pour qu'elles puissent tisser des liens de fraternité et d'amitié", a souligné le pape.


Le président russe Vladimir Poutine avait condamné la semaine dernière la création en Ukraine d'une Eglise orthodoxe indépendante de la tutelle russe, dénonçant une violation "flagrante" des libertés religieuses. Ces tensions religieuses sont un nouvel épisode du divorce entre Kiev et Moscou depuis l'annexion de la péninsule ukrainienne de Crimée en 2014 et l'éclatement d'un conflit armé entre l'armée ukrainienne et des séparatistes prorusses.

AFP

 

Martha Nussbaum : La fragilité du Bien / L'art d'être juste (Partie I)  par Raoul Moati

Martha Nussbaum est l'une des voix les plus importantes de la philosophie américaine contemporaine. Elle enseigne la philosophie morale à l'Université de Chicago, où nous sommes collègues. Elle a reçu récemment le prestigieux prix Kyoto pour l'ensemble de son œuvre [1] Connue, pour ses travaux avec Amartya Sen sur le développement en philosophie morale et politique de la notion de « capacités » ou « capabilités » (capabilities), les traductions de The Fragility of Goodness (1986) [2] et de Poetic Justice (1995) [3] donnent au public français accès à un autre aspect important de l'œuvre de Martha Nussbaum portant sur la vulnérabilité humaine.

1. Introduction : de la philosophie à la littérature et retour

Martha Nussbaum dès sa Préface à The Fragility of Goodness fustige notre manière moderne de cloisonner en des domaines étanches la philosophie et la littérature. De tels partages sans nuances, soutient-elle, ont longtemps occulté l'influence que la poésie tragique grecque exerçait sur la pensée des premiers philosophes. C'est en grande partie pour réparer ce tort que Martha Nussbaum a écrit The Fragility of Goodness paru pour la première fois en 1986, et que le public français peut désormais lire, depuis 2016, dans sa version française intitulée La Fragilité du Bien, Fortune et Éthique dans la Tragédie et la Philosophie Grecques ( [4]).

Loin de simplement s'attacher à des questions et à des problèmes distincts de ceux développés par la tragédie, la philosophie de Platon et d'Aristote, hérite, en vérité, affirme Nussbaum, des préoccupations éthiques essentielles qui sont déjà celles de la poésie tragique antique. A cette époque, en Grèce, Nussbaum nous rappelle que les poètes tragiques sont eux aussi les dépositaires d'un discours éthique portant sur la vie bonne :

« On doit aussi se souvenir qu'au Ve siècle et au début du IVe siècle on tenait les poètes pour les maîtres les plus éminents en ce qui concerne l'éthique » ( [5]).

C'est pourquoi, loin d'évoluer à côté de la littérature comme une discipline distincte, la philosophie naît d'un rapport polémique aux types de visions éthiques que contient la tragédie classique. Aussi, à rebours de notre vision moderne cloisonnant les disciplines dans des champs universitaires étroits, Nussbaum que du point de vue des Grecs, nos genres de partages disciplinaires actuels n'ont pas beaucoup de sens :

« Mais on n'avait pas mesuré ni suffisamment reconnu à quel point Platon et Aristote partageaient la préoccupation des poètes tragiques quant au rôle de la fortune dans la formation des vies que les humains réussissent à accomplir, ni que de nombreux liens reliaient les poètes et les philosophes. Retrouver ces liens et les axes autour desquels ils tournent a constitué une motivation importante pour ce livre. Il me semblait que les cloisons entre les spécialités qui caractérisent la vie moderne avaient obscurci pour nous cette évidence : dans l'Athènes des Ve et des IVe siècle avant J.C. beaucoup voyaient dans les poètes tragiques la source essentielle des idées éthiques. Les philosophes eux-mêmes se considéraient comme des concurrents, et non pas simplement comme des collègues d'un domaine voisin. Et ils se faisaient concurrence aussi bien dans la forme que dans le contenu en choisissant des stratégies qui leur paraissaient être vraisemblablement les mieux adaptées pour révéler à leurs élèves quel genre de réalité sur le monde ils tenaient pour vrai » ( [6]).

Et comme y insiste la préface à l'édition française de la Fragilité du Bien :

« La « vieille querelle » entre poètes et philosophes que Socrate mentionne dans le Livre X de La République, fut véritablement une querelle, et n'avait rien à voir avec la balkanisation de la recherche en départements universitaires distincts les uns des autres qui caractérise notre époque »

Il s'agit ainsi pour Martha Nussbaum dans The Fragility of Goodness, de déstabiliser le partage disciplinaire conduisant à penser que la philosophie de Platon et d'Aristote ne devait rien aux genres de questions et d'idées éthiques qui étaient développées au même moment par les poètes tragiques. Revenir sur de tels partages permettait de mettre au jour la dispute morale qui opposa les philosophes aux visions éthiques des poètes tragiques.

La Fragilité du Bien en nous permettant de saisir ainsi l'importance de la poésie tragique pour le développement de la philosophie de Platon et d'Aristote, insiste plus largement comme le reste de l'œuvre de Martha Nussbaum, sur le rôle essentiel de la littérature pour le développement de la philosophie morale. Si celle-ci ne saurait être assimilable à celle-là, pour autant, une philosophie morale qui refuserait d'en passer par le détour de la réflexion littéraire, courrait le danger de devenir formelle et creuse, et de se transformer en une scolastique éloignée des situations humaines concrètes que la littérature met en scène et nous permet de voir et de ressentir. Poetic Justice, traduit en français par Solange Chavel sous le beau titre L'art d'être juste [7], me paraît illustrer cette fécondité de la littérature sur la réflexion philosophique. Nombre des conclusions philosophiques que Martha Nussbaum y développe s'appuient en effet, sur une lecture attentive et continue du roman de Charles Dickens Hard Times.

Pour autant, malgré l'importance du discours littéraire pour le développement du discours philosophique en tant que tel, il ne s'agit en aucun cas, pour Martha Nussbaum, de nier la différence qui démarque l'une de l'autre, la philosophie et la littérature, ni d'accorder une confiance aveugle et non critique aux œuvres littéraires. Comme l'affirme Nussbaum dans une mise en garde assez ferme : « ma conception ne suppose pas une confiance naïve et acritique dans les œuvres littéraires » ( [8]).

Certes, nous devons essayer de nous affranchir des partages disciplinaires trop étroits dans lesquels nous avons été habitués à penser que la littérature avait son propre domaine de questions, distinct du domaine de questions de la philosophie, mais cela ne signifie pas, ni n'implique, qu'il faille le moins du monde confondre la philosophie avec la littérature ou lire de la littérature sans faire preuve de distance et de discernement critiques. Aussi, dans la querelle de forme qui voit le jour entre les tragiques et les philosophes, il ne s'agit en aucun cas pour Martha Nussbaum de donner unilatéralement raison à la forme littéraire au détriment de la forme philosophique. En remarquant à juste titre que l'exigence stylistique est tout bonnement absente de la majeure partie de la production philosophique contemporaine, Martha Nussbaum souligne explicitement qu'elle préfère les vertus de rigueur conceptuelle de la production philosophique actuelle à ce qu'elle appelle « un beau style avec peu d'analyse ou une analyse déficiente » ( [9]).

C'est dans ce sens qu'il faut comprendre la déclaration importante qu'elle formule en début d'ouvrage, selon laquelle « La philosophie, pour être philosophie, doit, je crois, continuer son travail d'explication, d'explicitation, maintenir sa disponibilité et son ouverture démocratique, autant d'éléments que la poésie souvent ne possède pas ; se contenter de prendre exemple sur Pindare ou Eschyle ne constituerait pas une bonne solution. » ( [10]). Nous voyons donc qu'il ne s'agit donc en aucun cas pour Nussbaum de renoncer à la théorie ni même à la forme philosophique qui accompagne l'exercice de la raison.

Comme le montre la Fragilité du bien : entre la philosophie et la tragédie se joue une querelle portant sur la forme même de la pratique discursive destinée à révéler le genre de réalités que chacun, poètes et philosophes, tenait pour vrai. Comme Martha Nussbaum le souligne, dans la préface de 2001 à la Fragilité du Bien, le choix de la forme par rapport au thème traité n'est jamais insignifiant. Les philosophes ont voulu se faire les concurrents des poètes tragiques « aussi bien, dans la forme que dans le contenu en choisissant des stratégies qui leur paraissaient être vraisemblablement les mieux adaptées pour révéler à leurs élèves quel genre de réalité sur le monde ils tenaient pour vrai » ( [11]). Phrase qui fait écho à la formule frappante du début de La connaissance de l'amour : « Le style formule lui-même ses propres exigences et exprime ce qui compte » ( [12]). C'est pourquoi, Nussbaum souligne dans La Fragilité du Bien que la rupture de Platon avec les tragiques sur le plan du contenu entraîne inéluctablement une rupture formelle avec la pratique discursive qui était celle des poètes : « le style de Platon n'est pas neutre par rapport au contenu (...) il est étroitement lié à une conception bien précise de la rationalité humaine » ( [13]).

Or une difficulté ne saurait manquer de voir le jour dans la mesure où, comme Martha Nussbaum l'écrit, cette fois dans la préface à l'édition française de la Fragilité du Bien : « si l'on écrit avec un style philosophique conventionnel, ce style lui-même est une indication de ce que l'on considère comme important (...) cela vaut donc la peine, de se demander comment écrire si l'on prend les idées de vulnérabilité et fragilité humaine au sérieux et si l'on croit que les poètes tragiques avaient quelque chose à dire par la forme qu'ils ont choisie en plus du contenu de leur œuvre » (je souligne).

Et plus loin dans le livre Martha Nussbaum écrit :

« la vulnérabilité des vues humaines face à la fortune, le caractère changeant de nos circonstances et de nos passions, l'existence de conflits entre nos engagements. Pour tout cela, une œuvre philosophique, du genre le plus familier qui soit dans notre tradition, une œuvre qui délibérément ne concentre pas son attention sur les histoires de personnages concrets, peut perdre de vue tous ces faits, dans sa quête d'une plus grande systématicité et d'une plus grande pureté » ( [14]).

« La poésie tragique peut donc donner à une enquête sur la fortune et la bonté humaine un contenu caractéristique qui pourrait être perdu si nous nous bornions à des textes philosophiques conventionnellement admis. Elle rendra cette contribution meilleure si elle est étudiée en détail dans toute sa complexité poétique. Ce contenu n'est pas séparable de son style poétique » ( [15])

Tout cela indique clairement que pour Martha Nussbaum la question du style n'est jamais neutre par rapport au thème traité. Si nous nous devons de continuer à valoriser les exigences de la philosophie contre la tentation de sa dissolution et sa disparition dans la littérature, pour autant, la forme littéraire paraît le plus souvent la plus adaptée au traitement des thèmes de la vulnérabilité et de la fragilité, que la philosophie à partir de Platon, a eu, pour sa part, trop tendance à négliger et à dévaloriser. Martha Nussbaum préconise ainsi, afin de résoudre cette apparente aporie, la possibilité d'ériger en modèle la tentative menée par Platon dans le Phèdre à travers la création d'un style mixte, « avec à la fois des éléments explicatifs et des éléments poétiques » ou, autre possibilité, « de prendre exemple sur Aristote et de tendre vers un style plus dépouillé, afin d'attirer l'attention sur le savoir produit par les œuvres poétiques existantes » ( [16]) :

« Mon écriture, donc, restera toujours liée aux faculté critique, à la clarté et à l'argumentation serrée. Elle rendra explicite de nombreuses connexions qui demeurent implicites dans les poèmes. Mais j'essaie aussi de traiter les images tragiques (et platoniciennes), et les situations dramatiques d'une manière telle que le lecteur non seulement pensera, mais sentira leur force. Si donc j'écris quelquefois « poétiquement », c'est parce que j'ai décidé qu'aucune autre manière d'écrire ne rendrait autant justice aux affirmations du texte et à la conception que je suis en train d'examiner » ( [17]).

Si donc Martha Nussbaum ne saurait préférer le style littéraire à la sécheresse de la production philosophique actuelle, la redécouverte en philosophie morale de l'importance de nos réponses émotionnelles pour la compréhension d'une question morale déterminée, engage chez Nussbaum une réflexion sur l'élaboration d'un style capable de concilier la rigueur de l'argumentation philosophique à la puissance émotionnelle de la poésie, sans laquelle la philosophie morale manquerait l'essentiel des thèmes de la vulnérabilité et de la fragilité humaines que Martha Nussbaum cherche à réhabiliter dans sa lecture de la tragédie grecque.

Aussi, à cause de cette solidarité en philosophie du fond avec la forme, Martha Nussbaum dit ne pas désespérer que la philosophie puisse et doive renouer un jour avec l'exigence stylistique qui était encore celle de nos prédécesseurs philosophes, dont la plupart, comme elle le souligne, appartiennent au panthéon des « plus grands écrivains de la littérature mondiale » ( [18]). Dans l'attente, Martha Nussbaum propose une solution intermédiaire : que nous encouragions nos étudiants-chercheurs « à lire davantage de romans et de poèmes » ( [19]). Encouragement, dont nous comprendrons en toute fin du parcours que nous proposons le sens et l'utilité profonde pour la formation de la rationalité sociale.

2. La condition de vulnérabilité

A la question de savoir si la philosophie est en mesure de prendre en charge les thèmes hérités des tragédies antiques, dont celui de la vulnérabilité humaine, ou s'il faut laisser ce thème aux seuls poètes et littérateurs et en imposer de tout autres à la philosophie, Martha Nussbaum apporte une réponse apparemment sans appel et assez tranchée dès le début de la Fragilité du Bien. Il semble, affirme-t-elle, que les pièces d'Eschyle, malgré leur archaïsme apparent, « articulent mieux, en fait, nos intuitions pratiques que les solutions théoriques modernes par rapport auxquelles on les juge « primitives » » ( [20]). Cette citation nous indique assurément qu'une voie a été suivie en philosophie qui a consisté à délaisser la leçon des tragiques sur la vulnérabilité humaine.

Or cette voie, semble-t-il, n'est pas l'apanage de la modernité. Elle apparaît en fait, nous dit Martha Nussbaum, avec Platon. Avec Platon, la philosophie entre en conflit avec la vision éthique des poètes tragiques. Et leur point de discorde essentiel porte sur la question de la vulnérabilité humaine. Platon va opposer aux poètes une conception de la rationalité et de l'autonomie relevant de ce que Martha Nussbaum appelle plus loin dans La fragilité du Bien, « une vie de bonté sans vulnérabilité ».

A cette conception platonicienne de la raison humaine qui l'érige en une faculté soustraite à la vulnérabilité, s'oppose, chez Martha Nussbaum, une position de facture plus aristotélicienne, qui, réceptive à l'enseignement des poètes tragiques, va chercher à inscrire l'autonomie humaine dans le cadre de la vulnérabilité et de notre exposition inéluctable, en tant qu'êtres vulnérables, à la bonne ou à la mauvaise fortune.

Dans le premier cas de figure, il s'agit pour le philosophe de s'opposer aux tragiques et de défendre ainsi la thèse d'une autonomie de la raison déliée de la vulnérabilité humaine. Dans l'autre, de défendre une théorie de l'autonomie fondée sur la leçon des tragiques portant sur notre exposition à la fortune et ainsi sur la vulnérabilité essentielle de notre condition. Le développement de la seconde option, prouvera, à rebours de la voie platonicienne, la possibilité pour la philosophie, à rebours de Platon, d'assumer l'enseignement des poètes et de faire sienne les enseignements de la littérature sur la condition humaine de vulnérabilité révélée par les poètes.

2.1. L'idéal d'autosuffisance ou l'autonomie sans la vulnérabilité

Je commencerai par l'examen de la première position : celle consistant dans l'idée selon laquelle l'autonomie humaine se fonde sur l'autosuffisance de la raison. Martha Nussbaum le rappelle dans sa Préface à l'édition de 2001, la querelle qui oppose Platon aux poètes tient dans le fait que les « poètes tragiques maintenaient et affichaient dans leur choix des formes littéraires, la croyance selon laquelle les émotions puissantes, y compris celles qui incluent la pitié et la peur, étaient source de connaissance pour la vie humaine bonne. Platon refusa cette thèse en mettant au point une conception de la connaissance éthique qui sépare l'intellect autant que possible des influences perturbatrices des sens et des émotions » ( [21]).

Platon ne considère pas les émotions comme une « source de connaissance pour la vie humaine bonne » à cause de l'essentielle dépendance des émotions vis-à-vis de la fortune (ce que les Grecs appellent la Tuchè) : « les liens avec des enfants, des parents, des êtres chers, des concitoyens, son pays, son propre corps et sa santé : voilà le matériau des émotions ; et ces liens, qui prêtent le flanc au hasard, font de la vie humaine une affaire vulnérable, où le contrôle total est impossible ». L'homme de bien, pour Socrate et Platon, aspire à l'autosuffisance en niant toute valeur aux biens extérieurs gouvernés par la fortune.

Pour eux, en effet, « la vertu et la pensée seules ont une valeur véritable, et elles ne sauraient être malmenées par la fortune. Une autre manière d'exprimer cette idée est de dire que l'homme de bien est complètement autosuffisant » ( [22]). La philosophie de Platon propose ainsi un idéal de vie fondée sur l'autosuffisance rationnelle se confondant avec l'activité de contemplation des formes immuables détachée de ces tensions qu'introduisent dans l'âme les émotions soumises, comme telles, aux aléas du hasard et de la fortune. Pour cette conception qui fait de l'autosuffisance la condition de l'autonomie, « les émotions décrivent la vie humaine comme une chose incomplète et fragile, un jouet de la fortune » ( [23]). Autant dire que pour Platon, la vie humaine devient complète et ainsi invulnérable à la fortune, lorsqu'elle se détourne des émotions et des « choses extérieures instables » ( [24]) qui leur sont associées. Telle est la thèse philosophique fondamentale qui, après les tragiques, et contre eux, pose que la condition de possibilité de l'autonomie réside dans l'autosuffisance.

A rebours des poètes, elle dessine un idéal de vie qualifié par Nussbaum « d'idéal antitragique » ( [25]. Cet idéal court dans l'histoire de la philosophie de Platon jusqu'à Kant et au-delà, puisque dans une aspiration à l'autosuffisance qui trouve sa source chez Platon, Kant ne reconnaît d'autonomie à l'homme que dans le cadre de la loi morale c'est-à-dire dans l'indépendance de l'être humain rationnel vis-à-vis de sa vie sensible assimilée par Kant à un agrégat de penchants pathologiques.

Suivant la perspective qui fonde l'autonomie dans l'autosuffisance, l'être humain ne peut espérer mener une vie bonne et autonome que s'il renonce aux attachements émotionnels de sa propre existence. Dans la mesure où nos émotions assignent une très haute valeur aux personnes et aux événements qui sont hors de notre contrôle, elles nous livrent au malheur en faisant de nous les « jouets de la fortune ». A cela s'oppose l'idée socratique selon laquelle « On ne peut pas faire de mal à l'homme de bien », puisque détaché des biens qui sont soumis aux aléas de la fortune, l'homme vertueux est étranger à la souffrance que pourrait occasionner la perte des biens extérieurs à son contrôle.

Ainsi, à l'instabilité de l'être humain en proie aux émotions, la philosophie platonicienne a voulu opposer « la stabilité et la solidité du sage » pleinement investi dans l'exercice de la raison - qu'il s'agisse du sage platonicien, stoïcien ou spinoziste.

De ce point de vue, en nous montrant un héros comme Achille pleurant la mort de Patrocle, le poète incite son lecteur à compatir avec Achille, c'est-à-dire à accorder de la valeur à ces choses qui, en réalité, parce qu'elles font de nous les jouets de la fortune, « n'ont aucune importance véritable » selon Platon ( [26]). A l'idéal de vie « antitragique » du sage, s'opposent les enseignements de la tragédie grecque, laquelle « provoque ainsi de mauvais désirs par la lecture ou le spectacle même, et elle donne au public de mauvais exemples. Il faut là encore souligner qu'il ne s'agit pas simplement d'un argument sur le contenu littéraire, mais également sur la forme : car le genre tragique, comme nous l'avons dit, a partie liée avec le chagrin, la pitié et la peur » (p. 131).

Or, pour Platon, souligne Nussbaum, « le langage qui fait appel à l'émotion et aux sens, peut distraire la raison dans sa poursuite de la vérité » ( [27]). En s'opposant donc à la tragédie tant sur le plan de la forme – autrement dit en rejetant les émotions que sont le chagrin, la pitié et la peur qui accompagnent le déroulement de la tragédie – que sur le plan

du contenu, lequel donne au lecteur un mauvais exemple de conduite en l'encourageant à accorder de l'importance à ce qui en est dépourvu -, la philosophie platonicienne promeut un idéal d'autosuffisance nécessaire à l'autonomie et ainsi à la réalisation de la vie bonne. Elle nous invite ainsi à « bannir l'essentiel de la littérature existante de la cité idéale » ( [28]).

Alors que les poètes tragiques nous disent qu'il est vrai que les humains dépendent profondément du monde extérieur, donc que les humains sont foncièrement vulnérables, Socrate, pour sa part, pense que l'homme de bien ne dépend plus d'aucun bien qui puisse échapper à son contrôle. Socrate, à ce titre, « ne considère pas que les événements qui l'entourent soient dignes de beaucoup d'attention. La seule « intrigue » qui l'intéresse est le déroulement de l'argument, mais cela, d'après les stoïciens, est toujours sous son contrôle » ( [29]). Aussi pour Socrate et les Stoïciens, nous pouvons vivre de façon autonome grâce à la raison, car, contrairement à ce que racontent les poètes, en vérité, « les seules ressources véritablement nécessaires viennent de l'intérieur, de sa propre vertu » ( [30]). Or dans la querelle qui oppose Platon aux poètes tragiques, les poètes tragiques ont apporté une réponse essentielle à l'idéal antitragique d'autosuffisance brandi par Platon puis par les stoïciens et Kant. Car telle est la leçon essentielle offerte par les poètes tragiques, si bien mise en valeur par Martha Nussbaum dans The Fragility of Goodness, nous apprenant que c'est au moment où nous nous prétendons autosuffisants et exonérés de toute forme de vulnérabilité que nous devenons le plus vulnérables aux aléas de la fortune.

C'est ainsi au moment où nous nous pensons le plus autonome que notre hétéronomie devient criante. Que l'on songe à Créon et à Antigone, qui tous deux pensent qu'il est possible de restreindre la pluralité des valeurs et de réduire le conflit moral qui l'accompagne, à la seule défense du bien public pour Créon, à la défense du respect de l'honneur familial pour Antigone. Martha Nussbaum assimile ce geste commun aux deux protagonistes à une simplification et à un rétrécissement de l'attention portée à la situation dans l'irréductibilité du conflit de valeurs qu'elle présente : « un intellect qui revendique sa suprématie s'engage à tort dans une vision à sens unique et dans la dénégation » ( [31]).

Dans ces deux cas de figure, aussi bien pour Créon que pour Antigone, c'est au moment où la raison cesse d'avoir à délibérer devant la pluralité possible des biens, c'est-à-dire à chaque fois que l'agent prétend pouvoir isoler son activité de délibération de ses émotions dans l'évaluation d'une situation particulière donnée, que la délibération qui en ressort, livre plus que jamais l'agent au tragique qu'il cherchait par tous les moyens à éviter en niant sa condition de vulnérabilité. C'est donc dire qu'il y a dans l'effort platonicien une aspiration louable à l'autonomie. Martha Nussbaum ne défend certainement l'hétéronomie contre l'autonomie pratique, elle cherche bien plutôt à montrer, grâce aux poètes tragiques, que le déni de notre vulnérabilité au nom de l'autosuffisance, débouche presque inéluctablement sur une aggravation de notre propre vulnérabilité devant la fortune : « Les tragédies de façon caractéristique, montrent une lutte entre l'ambition de transcender ce qui est simplement humain et la reconnaissance des pertes qu'une telle ambition provoque » ( [32]).

C'est pourquoi l'un des messages fondamentaux que l'analyse des tragédies proposé par Martha Nussbaum nous enseigne, est que l'autonomie véritable ne peut pas être conquise indépendamment de la condition de vulnérabilité. A ce titre, comme Martha Nussbaum l'affirme, à propos de la tragédie : « Ce sont donc sa forme même, ses choix caractéristiques de personnages et d'intrigues qui sont subversifs pour la philosophie qui s'efforce d'enseigner l'autosuffisance de la raison » ( [33]). Si donc, Nussbaum critique avec les tragiques une conception de l'autonomie qui ferait fi de la vulnérabilité, il faut tout autant, nous rappelle-t-elle, rejeter une conception de la vulnérabilité qui ferait à l'inverse fi de l'autonomie. Cette dernière position pose la vulnérabilité comme une « fin en soi ». C'est elle que je me propose maintenant d'examiner.

2.2. La fragilité comme « fin en soi » : la vulnérabilité sans l'autonomie

Martha Nussbaum souligne que ce n'est pas parce que l'idéal de stabilité du sage platonicien et stoïcien repose sur la démesure d'une existence soustraite à la vulnérabilité, que nous devrions pour autant renoncer, à un « type de vulnérabilité qui est compatible avec la constance exigée par la vie morale » ( [34]. La vie morale récuse et dénonce toute attitude consistant à se jeter à corps perdu dans le désordre affectif et l'inconstance émotionnelle ou encore dans des attitudes visant la maximisation de notre vulnérabilité par des prises de risque inconsidérées : « en aucun cas je n'approuve l'attitude romantique selon laquelle la vulnérabilité et la fragilité doivent être prisées pour elles-mêmes. En fait, j'approuve l'affirmation raisonnable d'Aristote selon laquelle les meilleures formes de biens vulnérables (l'action politique, l'amour et l'amitié) sont elles-mêmes des formes relativement stables plutôt que relativement éphémères » ( [35]).


De plus, la thèse qui pose la vulnérabilité comme une « fin en soi » peut servir de prétexte à l'invocation d'une irrémédiable hétéronomie qui nous dédouanerait de toute responsabilité devant les désordres du monde que nous constatons ou produisons nous-mêmes, prétextant qu'ils auraient pour cause une implacable fatalité que nous serions condamnés à subir – à constater ou à commettre des méfaits - à cause de notre vulnérabilité. Telle serait cette position éthique qui, à l'inverse de la précédente, ne prônerait pas tant l'autonomie au détriment de notre vulnérabilité, mais notre vulnérabilité au détriment de notre autonomie. Or, et Martha Nussbaum le montre admirablement dans ses analyses des tragédies, contrairement à ce qu'une idée reçue nous fait croire, la marge de manœuvre des agents dans l'espace tragique est beaucoup plus large qu'on ne le pense et que les héros tragiques n'acceptent eux-mêmes de le penser. En feignant d'être condamnés au statut de « jouets de la fortune » ou de victimes de la fatalité, nous trouvons refuge avec eux dans une éthique mensongère de la résignation à la vulnérabilité, partant du principe que les désordres du monde nous sont imposés contre notre gré et que nous ne pouvons rien faire contre eux à cause de notre vulnérabilité.

Or, rappelle Martha Nussbaum, il est une différence fondamentale à établir entre le fait de mourir d'une part, fait qui relève indéniablement de notre vulnérabilité, et le fait avéré que nombre d'entre nous meurent souvent trop jeunes à cause de « dispositions politiques déficientes » que notre vulnérabilité n'implique en aucun cas : « Nous devons tous mourir un jour, mais le fait que beaucoup parmi nous meurent très jeunes (à la guerre ou d'une maladie évitable, ou encore de faim) n'est pas du tout nécessaire, pas plus que la mort de l'enfant Astyanax dans Les Troyennes : elle résulte de dispositions politiques déficientes. Là, une fois encore, le fait même d'avoir un corps nous rend responsables du risque de porter préjudice. Mais le fait que les femmes en temps de guerre soient violées, c'est, comme Sophocle et Euripide l'ont vu, le résultat de la méchanceté humaine et non celui de la nécessité naturelle (...) Les tragédies nous montrent clairement que même les êtres humains les plus sages et les meilleurs peuvent se heurter au désastre. Mais elles nous montrent aussi, et tout aussi clairement, que nombre de désastres sont le résultat d'un mauvais comportement, que ce soit celui des humains ou celui des dieux anthropomorphes (...) Aussi la fragilité des êtres humains qui résulte du fait que la plupart des hommes sont paresseux ou préoccupés d'eux-mêmes (ou, pourrions-nous ajouter, racistes, nationalistes ou, d'une façon ou d'une autre, remplis de haine et aveugles à l'égard de la pleine humanité des autres) ne devrait pas compter comme une souffrance nécessaire, elle devrait compter au contraire comme un méfait coupable » ( [36]).

La reconnaissance et l'acceptation de sa vulnérabilité ne peuvent donc pas servir d'excuse pour invoquer une fragilité qui nous dédouanerait de toute responsabilité devant nos devoirs moraux. A ce titre, c'est la reconnaissance de notre autonomie malgré notre vulnérabilité qui permettra, au lieu de les imputer à notre vulnérabilité, de mettre en question les injustices et de revendiquer, pour les supprimer, un ordre politique qui soit juste : « Eschyle soutient clairement que les ravages causés par le cycle de la vengeance ne sont pas inévitables : beaucoup de souffrances inutiles peuvent être surmontées grâce à un ordre politique juste » ( [37]).

« si nous pensons que la méchanceté, l'ignorance et la brutalité peuvent se trouver derrière la souffrance dont nous sommes les témoins, alors c'est en un sens une bonne nouvelle : car cela signifie qu'il existe un espoir de changement » ( [38]).

De même, c'est une fois, contre Platon et les partisans de l'autosuffisance, que nous aurons reconnu notre vulnérabilité, que nous pourrons, non pas dénigrer les biens matériels extérieurs en les jugeant inessentiels à notre existence, mais bien plutôt grâce à la reconnaissance de la vulnérabilité de la personne humaine, exiger que tout un chacun puisse en bénéficier par le biais notamment de la redistribution étatique :

« tous nos pouvoirs, y compris le pouvoir moral, sont terrestres et ont besoin de biens terrestres pour s'épanouir (...) En reconnaissant ces vulnérabilités et leurs relations avec des actions de valeur, nous sommes encouragés, ce que les Stoïciens ne font jamais, à développer une distribution et une redistribution convenables des biens matériels de telle sorte que chaque citoyen les possède en quantité suffisante » ( [39]).

 


Ancienne journaliste de "Charlie Hebdo", Zineb El Rhazoui a reçu de nombreuses menaces de mort depuis ses propos sur l'islam, il y a une semaine. Des propos qu'elle a choisi de maintenir, au micro de Matthieu Belliard.


INTERVIEW


"Il faut que l'islam se soumette à la critique, qu'il se soumette à l'humour, qu'il se soumette aux lois de la République, qu'il se soumette au droit français". Ces propos, tenus vendredi dernier sur CNews, valent aujourd'hui à Zineb El Rhazoui des menaces quotidiennes. La journaliste, qui a notamment officié à Charlie Hebdo, refuse pourtant de se taire. "Je n'ai pas changé d'avis depuis", assure-t-elle avec fermeté au micro de Matthieu Belliard, jeudi sur Europe 1.


L'islam en France, "un sujet tabou". "Injures, insultes racistes, menaces de mort ou de viol"... Depuis une semaine, la journaliste est la cible d'une campagne très violente, notamment sur les réseaux sociaux. À tel point qu'elle a décidé de déposer plainte en début de semaine. Depuis le 7 janvier 2015, et l'attentat islamiste qui avait fait huit morts au sein de la rédaction du journal satirique (douze au total), Zineb El Rhazoui est placée sous protection policière. "Quatre ans après Charlie Hebdo, nous en sommes toujours là", déplore-t-elle sur Europe 1, constatant que la question de l'islam en France est "un sujet tabou".


Des propos "complètement anodins". "En réalité, ces propos ne sont pas différents de ce qu'ont dit Avicenne ou Averroès (deux philosophes musulmans des 10ème et 11ème siècles, ndlr), ou de ce qu'ont dit les penseurs des Lumières sur le christianisme. Ces propos me semblent complètement anodins", poursuit la Franco-Marocaine. Selon elle, cette situation "est symptomatique d'un mal profond qui est en train de ronger la société française".

Malheureusement, beaucoup de voix ont cédé à la terreur intellectuelle qui tente de nous imposer cette chape de plomb.


"Le devoir" de tenir ces propos. Car celle qui est aussi connue sous le nom de plume de Zineb n'a "pas changé d'avis" sur le fond. "Je pense que je n'ai pas uniquement le droit de tenir ces propos-là. Je pense que dans le contexte actuel, j'en ai également le devoir, parce que malheureusement, beaucoup de voix ont cédé à la terreur intellectuelle qui tente de nous imposer cette chape de plomb."
Déjà visée en septembre dernier. En septembre dernier, elle avait déjà fait l'objet de messages haineux après avoir déclaré sur C8 que les femmes portant le voile suivaient "une idéologie qui est celle de l'islam radical, qui est une idéologie dont l'aboutissement est le terrorisme". Une plainte avait alors été déposée à son encontre par le Collectif contre le racisme et l'islamophobie.
ENTENDU SUR EUROPE1 :

Par Thibauld Mathieu

 

Césaire entendu par Dominique CHAILLET : J'habite une blessure sacrée-AC- Un monde où noirs et blancs se seraient mêlés-D Chaillet


Bonsoir Pape,


Mon texte répond à la poésie d'Aimé Césaire: ''J'habite une blessure sacrée.........''etc.

Poème qui exprime toute la tristesse, tout le désespoir de son peuple, toute cette histoire abimée, toute la détresse de ces gens considérés pendant tant d'années comme du ''mobilier''... et dire que cette monstruosité continue encore du côté de la péninsule arabique...., et ailleurs.....


Bien sûr, vous pouvez publier, si cela peut apporter quelque chose à la liberté des hommes ou au fait de maintenir le devoir de mémoire, comme nous le faisons pour tous nos camarades morts au cours de nos guerres, auxquels on inclut bien sûr, ceux venus d'Afrique ou d'ailleurs.....(quel humanisme, quelle belle âme ! L'humain n'a pas de couleur)


Très amicalement D. Chaillet -Sous-Officier de la gendarmerie française à la retraite mais citoyen du monde.


La famille Chaillet est une «famille singulière», cette singularité est dans la simple générosité à soi et aux autres.


Lors d'un évènement malheureux je rencontre Mr Chaillet Dominique frère de feu mon père de cœur Benoit Chaillet rappelé à dieu le samedi 07/12/2018 et inhumé le samedi 15/12/2018. Nous étions dans la peine mais son frère nous aurait conseillé de continuer à vivre à débattre à échanger pour nous améliorer et essayer de diminuer les souffrances dans ce monde tout en appelant à l'amour et au respect de chacun dans sa différence.


J'avoue que chaque membre de cette famille a une parcelle de lumière qui vous surprend agréablement et vous étonne comme doit l'être le philosophe qui entend l'autre. Voici qu'il me parle de Césaire. Cet ex-gendarme qui a sillonné le monde s'arrête sur un poème de Césaire et ce texte l'a tellement marqué qu'il décide de lui répondre.


Dominique CHAILLET sous -officier dans la gendarmerie a sillonné le monde pour des raisons professionnelles mais aussi de loisirs Il a le goût des voyages et de la découverte et des échanges humains. Son village vient d'accueillir un couple de syrien chrétien et comme il parle un peu l'arabe ça aide. Il ajoutera une chose ç'eut été un musulman, c'est pareil puisque nous célébrons le même Dieu.

Pour Mr CHAILLET et en toute humilité : je ne fais que ce que l'Evangile nous apprend :

« C'est pourquoi, prenez toutes les armes de Dieu, afin de pouvoir résister dans le mauvais jour, et tenir ferme après avoir tout surmonté. » Ephésiens 6:13« Le sort d'un homme sur la terre est celui d'un soldat« Job7:1


Cet homme de cœur D CHAILLET, ce citoyen du monde, ce soldat de dieu nous instruit par l'exemple et agit comme il croit bien faire.
Je ferai tout pour que le texte de D. CHAILLET soit reçu dans toutes les maisons Césaire, à Champigny sur Marne-94, à la Maison de la Négritude et des droits de l'homme de Champagney en haute Saône, etc.


Quand l'humanité en nous gronde il faut savoir tendre l'oreille mais aussi le cœur.
Merci à Mr CHAILLET et vous pouvez croire en ma sincérité en toute circonstance. P B CISSOKO

Bonjour Pape, comme prévu, je vous envoie mon poème, réponse à celui d'Aimé Césaire Dominique CHAILLET gendarme à la retraite Devecey/France

J'habite une blessure sacrée,

J'habite des ancêtres imaginaires,

J'habite un vouloir obscure,

j'habite un long silence............
j'habite une soif irrémédiable
j'habite un voyage de mille ans
j'habite une guerre de trois cent ans
j'habite un culte désaffecté
entre bulbe et caïeu j'habite l'espace inexploité
j'habite du basalte non une coulée
mais de la lave le mascaret
.Aimé. Césaire

Ce poème de Césaire interpelle notre ami  CHAILLET D et il dit ceci :  et on remarquera la symphonie, la symbiose des pensées. P B C

Enveloppé dans ma nuit tropicale,

Sous les bras étalés d'un manguier

Que les rayons de la lune ne peuvent traverser,

Je rêve..., je rêve d'un monde idéal,

Où, ni esclave, ni maître n'auraient jamais existé,

Un monde où noirs et blancs se seraient mêlés,

Au fil des temps, au fil des ans, au fil des jours,

Guidés seulement par la main, par le cœur, par
l'Amour...
Dominique. CHAILLET

 

Préface de Jacques Deboheur Koukam
Harmattan Cameroun


ANTHROPOLOGIE, ETHNOLOGIE, CIVILISATION AFRIQUE SUBSAHARIENNE Cameroun


Cet ouvrage construit une réflexion sur le sens profond de la tradition beti au Cameroun.

Pour restaurer cette tradition qui a perdu son rayonnement au contact d'autres civilisations, Vincent de Paul Ndougsa part de la généalogie beti, retrace le parcours de ce peuple et décrit les pratiques sociales et religieuses de la tradition beti : la dot, le mariage, les funérailles, la succession et les cérémonies rituelles. L'auteur témoigne de son souci de sortir cette culture de l'ornière et de restaurer l'autorité de l'homme beti.


Vincent de Paul Ndougsa est né à Yaoundé, au Cameroun, en 1957. Après une brève carrière d'enseignant, il se forme en droit du travail au Centre régional africain d'administration du travail (CRADAT). Il exerce pendant plus de 31 ans les fonctions d'inspecteur du travail et enseigne le droit du travail au Centre public de formation professionnelle de Yaoundé.

vendredi, 21 décembre 2018 12:32

COMMUNICATION ET DOCUMENTATION-Cahiers de l'IREA n°23

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BIBLIOLOGIE, QUESTION DU LIVRE COMMUNICATION, MÉDIAS AFRIQUE SUBSAHARIENNE


Au sommaire de ce numéro de l'IREA :

L'information dessinée en Afrique : cas de Gbich ! Magazine en Côte d'Ivoire de Gilbert TOPPE ; Processus de libéralisation de l'espace audiovisuel en Côte d'Ivoire :

un pari risqué pour les gouvernants de Kahou Albert DJE Bi et Pénédjotêh Jean-Paul COULIBALY ; Culture et communication dans les entreprises camerounaises de Joseph EPEE EKWALLA ; La théorie du mouvement dans la communication interpersonnelle de William DE GASTON ; Représentations sociales et discours sur l'adhésion syndicale étudiante dans le champ universitaire ivoirien de Jean Michel, Ahizi ANADO ; Ethique des médias, publics et le défi de la démocratie en Côte d'Ivoire de Koffi Nestor N'DRI.


Études Eurafricaines GESTION, MANAGEMENT, ENTREPRISES AFRIQUE SUBSAHARIENNE


Pour les pays d'Afrique, l'accession à l'indépendance a sans nul doute constitué le point de départ de l'essor des entreprises pour répondre aux besoins des populations en biens et services. Ce fut la grande période marquée par la culture de l'interventionnisme de l'Etat et l'essor des « sociétés nationales ». La crise des années 80 généra une nouvelle donne qui fut l'occasion non seulement de réduire le fardeau financier et administratif qu'impose la gestion par l'Etat des entreprises publiques, mais aussi de stimuler le développement du secteur privé et des partenariats public-privé.


Jean Christophe ILBOUDO, titulaire d'un Doctorat en sciences de gestion est enseignant-chercheur à l'Université de Ouaga II, chercheur associé du laboratoire de recherche en management (LAREQUOI) de l'université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines.

 

Groupe Initiative Afrique
Harmattan Côte-d'Ivoire
DÉVELOPPEMENT ECONOMIE AFRIQUE SUBSAHARIENNE


Pour traiter les grands problèmes qui se posent aux pays africains, l'échelon national est de moins en moins pertinent. Le niveau régional apparait même comme le seul réaliste pour parvenir à une véritable émergence. Pour transformer la région en véritable « force » économique l'architecture générale de l'intégration doit être simplifiée et les structures régionales renforcées. Pour jouer leur rôle de pôle d'organisation, 5 mesures sont essentielles, au plan interne comme au plan international. Face à ces défis, des opportunités considérables se présentent à l'Afrique. Les saisir impliquerait cependant un changement d'attitude dans la manière de négocier l'insertion de l'Afrique dans la mondialisation.

jeudi, 20 décembre 2018 14:40

LES PROMESSES D'UNE DEVISE par Aziz Fall

Poster par


Harmattan Sénégal

SCIENCES POLITIQUES ESSAIS POLITIQUES, SOCIO, ÉTHIQUES AFRIQUE SUBSAHARIENNE Sénégal


Le Sénégal est un pays dont le peuple s'est illustré par la décence à travers l'histoire. Cette décence s'est manifestée dans les interactions et le discours social indépendamment des religions, des ethnies, des catégories socioprofessionnelles ou des affiliations politiques. Après presque deux décennies dans ce nouveau siècle, un constat est clair ; pour la sauvegarde de cette cohésion nationale, un examen des comportements individuels et collectifs s'impose. Sommes-nous à la hauteur de ce projet social formulé dans notre devise nationale ?


Diplômé en communication politique au Danemark et en littérature comparée à Paris, Aziz Fall est Directeur dans une institution gouvernementale du Sénégal. Ce natif de Saint-Louis et fils du Sénégal nourrit une grande passion pour son pays et les questions citoyennes.

 

SPIRITUALITÉ AFRIQUE SUBSAHARIENNE Cameroun


Dans le contexte socioculturel camerounais, la jeunesse évolue généralement en marge des responsabilités et des charges contribuant au développement de la nation. Parfois jugée inexpérimentée et incompétente à plus d'un titre, elle se perd souvent dans les méandres des problématiques sociales dont elle ne maîtrise ni les tenants ni les aboutissants. Dans sa démarche analytique, l'auteur de cet essai socioreligieux se propose de décrire les rapports des jeunes à la foi et aux épineuses questions sociales telles que l'idôlatrie, la politique, le concubinage et la fidélité.


christal Thomas Fotue Simo, chercheur rattaché au Laboratoire camerounais d'études et de recherches sur les sociétés contemporaines (CERESC), est inscrit au Centre de recherche et de formation doctorale en sciences humaines, sociales et éducatives (CRFD-SHSE) à l'université de Yaoundé I au Cameroun. Il est par ailleurs le secrétaire exécutif adjoint du Réseau d'expertises en urbanisme, aménagement et développement au Cameroun (REUADEC).

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Les enfants ne sont pas
Epouses africaines
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La chronique de Pape
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