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Morgan Howen

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Bien traiter l’enfant comme un être humain comme les autres dans sa culture comme dans ses droits

 

A propos du livre de Daniel DELANOË : Les châtiments corporels de l’enfant : une forme élémentaire de violence*

Christian LACHAL

Christian Lachal est Psychiatre, pédopsychiatre et psychanalyste à Clermont-Ferrand, Ex-consultant International pour MSF, Chargé de cours à l’Université de Paris XIII, attaché à l’Hôpital Avicenne, Bobigny, membre du comité de rédaction de la revue L’autre.

Lachal C. Bien traiter l’enfant, c’est le reconnaître en tant qu’humain comme les autres, dans sa culture et dans ses droits. A propos du livre de Daniel DELANOË : Les châtiments corporels de l’enfant : une forme élémentaire de violence. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2018, volume 19, n°2, pp. 236-243

Daniel Delanoë est un praticien engagé : dans sa clinique, dans les questions qui en émergent : il va jusqu’au bout de ses interrogations, pas pour en faire des théories, mais pour parvenir à un résultat pratique : par exemple inciter les pouvoirs à se saisir de cette proposition : changer le droit et son application. Les châtiments corporels sur les enfants continuent, dans de nombreux pays mais en France aussi, à faire partie des méthodes éducatives. Ce n’est pas un fait de psychopathologie, réservé aux spécialistes de l’enfance : c’est un fait social. Il faut donc que chaque société les interdise, et assortisse cette interdiction de campagnes d’information régulières.

2Pourquoi ? L’auteur le dit de plusieurs façons, que nous reprendrons dans le détail. Il s’appuie d’abord sur sa clinique personnelle, ouverte aux cultures et à l’approche transculturelle : son premier regard part de là, des rencontres avec des enfants châtiés, avec les mêmes devenus adultes, avec des parents qui pratiquent les châtiments corporels et le revendiquent, l’avouent, veulent changer « ça ».

3Mais comme il s’agit d’un fait social, il étaye ses raisonnements sur des enquêtes, des témoignages, l’histoire, l’ethnologie. C’est la démonstration scientifique, obtenue par de nombreuses études qui nous ont montré que les châtiments corporels induisent de la souffrance et de la violence sur les enfants, qu’ils intériorisent cette violence et que cela perturbe leur plein épanouissement, c’est cela qui constitue un argument irréfutable. Chacun, parent, éducateur, médecin, psychologue doit se ranger : ce n’est plus la conviction, la croyance, l’expérience personnelle qui comptent, ce sont les résultats de la recherche.

4Cela amène à considérer l’enfant comme un sujet, voire un citoyen, et pas comme un objet qui appartiendrait : à ses parents, à l’Etat, à une idéologie. C’est d’abord la notion-même de « nature » de l’enfant qui est interrogée, nature dont on fait usage de façon abusive puisque l’enfant est, d’abord, un être social, qui trouve sa définition, son ontologie dans le cadre de ses relations aux autres et du contexte culturel dans lequel il grandit.

5Fait important relevé par l’auteur, c’est quand les Etats et les grandes Institutions Internationales se saisissent de ces recherches que l’on voit des avancées. Trois dates importantes sont ainsi relevées par l’auteur : 1979, la Suède est le premier pays à interdire les châtiments corporels ; 1989, l’ONU adopte la Convention internationale des droits de l’enfant, sur une initiative de la Pologne ; 2004, l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe vote la recommandation 1666 qui précise que : « Il convient pour les Etats membres d’interdire tous les châtiments corporels et toutes les autres formes de châtiment et de traitement dégradant à l’encontre des enfants. »

Découverte récente d’un fait ancien

6On ne s’étonnera pas que la critique des châtiments corporels fasse partie de la réflexion de philosophes parmi lesquels : Sénèque, Erasme, Montaigne, Rousseau bien sûr dans son Emile et Locke en Angleterre, par ailleurs ferme opposant de l’absolutisme. Ce sont, plus récemment, les éducateurs : Montessori, Korczak, Freinet, Neill, qui prennent le relais. L’auteur n’oublie pas de citer les nombreux travaux de la Suisse Alice Miller, qui a fait figure de précurseur dans ce domaine, longtemps critiquée par la Communauté scientifique. Mais il faut attendre le XXI° siècle pour que des recherches méthodiques et rigoureuses soient menées sur ce phénomène social et familial. 150 études, au moins, ont montré la fréquence et les effets nocifs des mauvais traitements, depuis 1990. Les chiffres ramenés par ces enquêtes sont édifiants et nous relèverons que l’auteur, s’étayant sur ces enquêtes, arrive à une position qu’il gardera au long de son ouvrage : il n’y a pas de bons et de mauvais châtiments corporels ! Si l’on introduit une différenciation entre ce qui serait acceptable et ce qui ne le serait pas, on tombe dans un piège rhétorique dont il est difficile de sortir : jusqu’à quel degré une gifle, une tape, une fessée sont-elles « bonnes » pour l’éducation ? Au contraire, pour l’auteur, il n’y a pas une dichotomie entre mauvais traitements et châtiments corporels mais un continuum, une différence de degré mais pas de nature, les uns et les autres produisant les mêmes effets.

7Une enquête de la SOFRES, en France (1999) montre que 84 % des parents interrogés frappent leurs enfants. En 2009, selon une enquête équivalente, ils ne sont plus que 67 % à taper les enfants, mais 81 % restent opposés à l’interdiction des châtiments corporels. L’auteur, qui a mené sa propre étude sur des enfants et leurs parents vus en consultations, sur des entretiens en population ouverte et sur des entretiens auprès de divers religieux et juristes croise ses résultats, en annexe, avec ceux d’une enquête européenne (Bussman et coll. 2012), portant sur cinq pays : Suède, Allemagne, Autriche, Espagne et France, qui est riche de nombreux enseignements, dont celui-ci : Il faut différencier les pays qui ont interdit les châtiments et qui ont fait des campagnes d’information (Suède et Allemagne), ceux qui ont voté l’interdiction mais sans campagne (Autriche), ceux qui ont fait des campagnes soutenues mais sans voter de loi (Espagne). C’est dans le premier groupe que les résultats sont les plus probants, comme le montre l’auteur qui étudie minutieusement le cas de la Suède.

8C’est, en effet, l’association de la loi et de l’information qui permet de sortir des châtiments et des mauvais traitements, et de faire changer les mentalités, comme le montre l’évolution des mœurs parentaux en Suède : près de 80 % des parents n’usent pas de violence envers leurs enfants ; ceux ayant plusieurs fois frappé leurs enfants de façon sévère ne sont que 3 %, contre 47 % en France ! En fait, la France a été auditionnée plusieurs fois devant le Comité des droits de l’enfant de l’ONU, la dernière fois en 2016, pour son manquement à l’obligation de faire voter une loi interdisant les châtiments corporels. En dernier lieu, un amendement de la loi « Egalité et citoyenneté » excluait, dans l’exercice de l’Autorité parentale, le recours à toute forme de châtiment corporel, mais le conseil constitutionnel a censuré cet amendement. Le lendemain de cette décision, comme le rappelle Marie-Rose Moro, dans son introduction, un adolescent était tué par son beau-père, à coups de ceinture, pour son refus d’aller à l’école.

9Revenons rapidement sur les effets néfastes des châtiments corporels : les enfants éduqués de cette façon se montrent plus agressifs, « apprennent » ainsi des comportements antisociaux, manquent d’empathie. Devenus parents, ils ont tendance à reproduire ce cycle de violence « éducative ». Certains peuvent développer des attitudes de sidération qui indiquent qu’ils ont vécu le châtiment comme un traumatisme. Ils répondent par de la peur, de la tristesse, mais à un degré de plus, par une anesthésie affective. Certaines pathologies sont plus fréquentes chez les adultes ayant été frappés de manière sévère et répétée dans leur enfance.

Comment expliquer le caractère universel et la permanence historique de la pratique des châtiments corporels ?

10Pour répondre à ces deux questions, l’auteur entreprend une étude des pratiques et des justifications culturelles des châtiments. Le fait qu’il y ait des justifications atteste bien du caractère conflictuel de ces méthodes éducatives.

11L’auteur prend des exemples dans les cultures en Afrique, en Amazonie, puis s’attache à décrire les conceptions de l’enfant dans les grandes religions. Dans un troisième temps, il historicise l’objet de sa recherche.

12Le premier facteur qui se révèle à l’étude, c’est le rôle important de la religion, qu’elle soit animiste, monothéiste : la violence s’enclenche à partir d’une définition de la « nature » de l’enfant comme négative, et donc de la façon dont une culture se représente l’enfant comme un être rudimentaire, vulnérable, situé entre le bien et le mal, qu’il faut donc guider et corriger. L’auteur cite de nombreux exemples de ce paradoxe qui fait que c’est pour le protéger qu’il faut punir l’enfant, par exemple dans les pays d’obédience chrétienne, au nom du péché originel. Certaines cultures se représentent l’enfant comme dépourvu de raison, insensé, ignorant, méchant et paresseux et il subira des châtiments corporels et des menaces depuis son plus jeune âge, comme c’est le cas à Tonga. D’autres cultures conçoivent deux temps dans la vie de l’enfant : dans un premier temps, jusqu’à 6 ans ou 7 ans, l’enfant est choyé et n’est jamais puni. Ensuite, les adultes deviennent durs et inflexibles, le frappent souvent. De nombreux dictons étayent cette nécessité de frapper les enfants ; par exemple :

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« Si tu ne fais pas pleurer les enfants quand ils sont petits, c’est toi qui pleurera plus tard ».

14Le lecteur passe ainsi de l’Afrique à l’Amazonie ; de l’hindouisme au protestantisme. Pour certaines communautés, la violence éducative est extrême, pour d’autre, elle est adoucie. Souvent l’aire géographique est abordée à partir d’une petite observation clinique. Dans les Vedas, le Dwidja (homme pur) peut châtier son fils ou son élève pour leur instruction. La dignité du brahmane exige que « Une femme, un fils, un domestique, un élève, un frère du même lit, mais plus jeune, puissent être châtiés (…) avec une corde ou une tige de bambou » (p. 65-66). Il est important, dans cette phrase relevée par l’auteur, de trouver une équivalence sur laquelle il reviendra au long de son livre, assimilant à la même place sociale, du même côté du bâton l’enfant, la femme, le domestique, le cadet et bien sûr l’esclave puis le colonisé.

15On bat les enfants en Chine, dans l’orbe du confucianisme qui considère les châtiments corporels comme une preuve d’amour. On les battait à Rome, à Athènes et à Sparte. Platon, dans la République, plaide pour une éducation sans violence, comme le feront Plutarque ou Cicéron.

16Les trois grandes religions monothéistes et leurs variantes vont venir alourdir ce fardeau des châtiments corporels. La Bible, en particulier dans Les Proverbes, recommande les châtiments. Par exemple : « La folie est ancrée au cœur de l’enfant, le fouet bien appliqué l’en délivre » (22.15) (p. 70). Mais on retrouve de telles recommandations dans des textes de l’Egypte antique et chez les Assyriens.

17Si l’on suit l’évolution historique des religions, et des pays dans lesquels elles s’établissent, on note qu’Israël a interdit les châtiments corporels en 2010. C’est le chapitre concernant le christianisme dans ses différentes composantes, le catholicisme, le protestantisme, les églises évangéliques qui va fournir de nombreux exemples, cliniques, théoriques, historiques du sort réservé aux enfants. Les témoignages sont nombreux, sur les années 50, 60, 70, le livre « Les origines de la violence », d’Edouard Louis apporte une dimension sociologique forte, le commentaire sur le tableau de Marx Ernst (1926), La Vierge corrigeant l’enfant Jésus devant trois témoins nous montre, de façon provoquante, à quel point la violence éducative infiltre les Eglises. Au Portugal, pays très catholique, les parents pratiquent abondamment les châtiments corporels, encouragés par les curés qui utilisent la métaphore de l’enfer comme une forme de réalité qui terrorise les enfants et renforce toujours plus leur culpabilité et l’intériorisation de la violence.

18Une fois de plus, c’est la conception que l’on se fait de l’enfant, à travers des justifications théologiques, qui guide la main qui frappe. Pourtant, le Jésus des Evangiles aime les enfants, ses propos sur l’accueil des enfants sont bienveillants. On doit à l’Apôtre Paul (qui n’a pas connu Jésus), de revenir sur ce point de vue et de préconiser les châtiments. Comment les choses se gâtent-elles par la suite ? Pour l’historien des religions, Philip Greven, cité par l’auteur (p. 82), c’est l’ineffaçable du péché originel – auquel Jésus ne fait jamais allusion – qui imprègne la pensée occidentale, charge tous les humains, les enfants en particulier, et oblige à les corriger, les taper. Saint-Augustin, évêque d’-Hippone, à la fois théologien, philosophe et considéré comme l’inventeur de la psychologie, voit l’homme comme un être bestial qu’il convient en quelque sorte d’humaniser. Punir les enfants est donc une nécessité ontologique. Cette thèse sera reprise ensuite par les protestants, Luther, Calvin, le prédicateur protestant évangélique Billy Graham… tous ont été battus sévèrement dans leur enfance, et répètent ces châtiments dans les préconisations de leurs écrits et de leurs prêches, selon la formule consacrée : « Spare de rod, spoil the child » (« épargner la verge à l’enfant, c’est le gâter. »). Le protestantisme aux Etats-Unis, dans le nord de l’Europe, s’est développé autour d’une lecture stricte de la Bible et d’une application de ses préceptes aussi bien au champ politique (l’obéissance) qu’à l’aire familiale et éducative (l’école). Cependant, une majorité de protestants ne battent pas leurs enfants et, si les doctrines internes aux communautés préconisent la violence sur les enfants, c’est en proposant des rationalisations, des explications et donnent une permission de principe à des comportements qui excèdent le champ religieux. L’auteur établit la correspondance avec la façon dont les esclaves étaient traités, soulignant que la relation de propriété autorise et nécessite la violence physique. Ce statut de propriété des parents touche encore les enfants aujourd’hui en France, au moins dans les mentalités, puisque un certain nombre de parents tapent leurs enfants mais seraient horrifiés si leurs enfants étaient frappés de la même façon en dehors du cercle familial : la maison est donc un lieu où ne s’applique pas le droit commun qui interdit les agressions physiques, les menaces, les agressions psychologiques. Pire, les Noirs américains frappent leurs enfants pour exorciser leur propre peur que leurs enfants soient soumis à de plus grandes violences : être passés à tabac, humiliés, tués… Il s’agissait donc d’une forme d’apprentissage d’une violence considérée comme inéluctable (Une colère noire, lettre à mon fils, de Ta-Nehisi Coates. 2015, p. 106).

19Dans aucune sourate du Coran il n’est préconisé de frapper les enfants. C’est dans les Hadiths que va apparaître cette notion. Pour l’Islam, au contraire de la religion chrétienne dans ses versions « bibliques », l’enfant naît musulman, pur comme un ange. C’est quand il grandit qu’il sera corrompu par les comportements non-musulmans de son entourage, ce qui l’éloigne de la fitra, sa nature originelle. Les écoles coraniques utilisaient la falaka, des coups de bâton sur la plante des pieds, qui est une torture très courante au Moyen-Orient. Mais cette manie des châtiments corporels se retrouve dans toutes les écoles du monde, qu’elles soient coraniques, chrétiennes ou d’état.

20Ce sont les philosophes qui vont protester contre la généralisation et l’esprit de ces comportements : Erasme au XVIe siècle, Locke qui conçoit l’enfant comme tabula rasa, et, bien sûr, les philosophes des Lumières : dans son Emile, Rousseau rejette une quelconque assignation faite à l’enfant de par sa nature et souligne la nécessité d’une éducation qui le porte à être un homme libre : « Laissez mûrir l’enfance dans les enfants » (p. 110).

21En dernier lieu, l’auteur porte sa critique sur les conceptions de l’enfant dans les théories psychanalytiques. Pour souligner d’abord le renoncement de Freud à la théorie traumatique, avec comme conséquence une reconnaissance tardive du traumatisme, aujourd’hui bien décrit chez les bébés, les enfants, les adolescents. On pourrait ajouter que l’identification récente d’une forme de traumatisme dit développemental reprend la question des mauvais traitements et des châtiments corporels sous l’angle des répercussions psychologiques, neuro-cérébrales et relationnelles de traumatismes répétés, chroniques, venant souvent des figures d’attachement.

22La même question de la part à faire entre la réalité événementielle et la réalité psychique (fantasmes) se pose à propos du fantasme Un enfant est battu. Il semble difficile de déduire ce fantasme de châtiments corporels dans l’enfance mais, comme le note l’auteur, nous ne disposons pas d’études permettant de qualifier ce fantasme d’universel, encore moins d’études comparatives sur sa fréquence selon le mode éducatif dans différentes sociétés. Freud s’est inscrit dans la tradition occidentale d’une nature humaine mauvaise (l’homme est un loup pour l’homme).

23Un chapitre est consacré à la prise en compte de la parole de l’enfant, depuis le XIXe jusqu’au XXIe siècle, d’abord de façon générale, ensuite dans les procédures judiciaires. Cette question a encore toute son importance pour juger les adultes, les prêtres en particulier, suspectés d’abus sur les enfants. Après avoir été tenu, par essence, pour menteur, simulateur, l’enfant voit sa parole « sacralisée ». Le procès Outreau (2004-2005) a renversé cette opinion fondée sur l’émotionnel et c’est, là encore, le passage par des recherches méthodiques (p. 124) qui permet de recentrer un débat devenu passionnel.

Les logiques sociales de la violence : l’abord du problème par l’ethnologie comparative

24L’auteur va comparer des sociétés, parfois très éloignées les unes des autres, sur la base de l’importance des mauvais traitements dans ces sociétés au regard des hiérarchies sociales et des processus de domination qui les caractérisent. Il s’agit pour lui de dégager et de déduire, à partir des rapports sociaux qui produisent la « culture », les châtiments corporels. Il reprend les études de Margareth Mead (1930), celles de Georges Devereux, de Ashley Montagu, plus récentes… Certains groupes sociaux ont développé une éducation non-violente, ceci semble encore corrélé à la « nature » de l’enfant, les représentations qui la déterminent en partie, qui font de lui un être social à part entière et appelle donc à des relations de réciprocité ; ce peut être aussi de prendre en compte que sa « nature » est en devenir, mais déjà complexe et non rudimentaire.

25On retrouve une telle approche chez les Arapesh de Nouvelle-Guinée, chez les Indiens Mohave, les Nambikwara d’Amazonie chez lesquels Lévi-Strauss a séjourné. L’auteur cite encore les Inuits du Canada, les Fore des Papouasie-Nouvelle-Guinée, les !Kung du Kalahari, les Semai de Malaisie, les Pygmées Mbuti du Congo etc.

26Qu’est-ce qui distingue ces sociétés à l’éducation douce et compréhensives des sociétés, largement plus nombreuses, pour lesquelles la violence est une technique éducative systématique ? Un certain nombre d’enquêtes ont été conduites à partir d’une base de données créée en 1935 par GP Murdock, sur plusieurs centaines d’ethnies : les Human Relation Area Files. Par exemple, David Levinson (p. 161) compare 90 sociétés traditionnelles au regard de trois principes d’éducation : l’encouragement, la récompense et les punitions corporelles. Il trouve une correspondance entre ces mauvais traitements des enfants et les violences envers les femmes. Parmi les sociétés non-violentes, réparties sur différents endroits du globe, ce sont souvent des chasseurs-cueilleurs, mais il ne s’agit pas d’un lien systématique puisque les Gaijo de Colombie, également chasseurs-cueilleurs, pratiquent une éducation très violente de leurs enfants.

27Carol et Melvin Ember ont utilisé les données connues sur 186 sociétés préindustrielles. Ils mettent en avant trois facteurs associés aux châtiments corporels : la complexité sociale, économique et politique de la société ; la présence d’une culture de guerre (fréquence des guerres, des homicides) ; le fait que d’autres adultes que les parents participent à l’éducation des enfants.

28L’auteur interprète les châtiments corporels comme une sorte d’éducation à ce qui attend le futur adulte : l’inégalité, l’oppression par le pouvoir, les castes, l’autorité de l’Etat. Un autre chercheur, A Testart distingue trois mondes : le premier celui des sociétés sans richesses, les chasseurs-cueilleurs, ne produisant ni surplus, ni inégalité, ne connaissant pas l’esclavage, chez qui le principe de la dot n’a pas lieu. Le second est celui où apparaissent des richesses et donc la dette. La dette insolvable peut conduire à l’esclavage ou du moins à la domination ; des fonctions sociales, politiques, amènent à l’utilisation de la violence, à la différenciation de groupes dominants et dominés. Le passage du monde I au monde II serait lié à l’apparition de l’agriculture, de l’élevage, dix à douze mille ans avant J.-C. Dès qu’il y a des clans, des chefferies héréditaires, des castes, des classes, l’enfant (comme les femmes) est un enjeu, c’est par lui que s’effectue la transmission des pouvoirs. Le troisième monde naît lorsqu’apparaît la propriété des moyens de production, entre 4000 et 2000 ans avant J.-C.

29La domination masculine, que Françoise Héritier a repérée comme universelle, arrime l’échange des femmes aux structures économiques et politiques, la corrélation entre les deux objets de violence, la femme, l’enfant, s’inscrit dans ce déterminisme social de la hiérarchie. Ce qui reste le cœur de la démonstration, c’est le fait que la violence éducative est avant tout un fait social, et ne provient ni d’une « nature » gauchie de l’enfant, ni d’une violence intrinsèque à l’être humain, mais de l’apparition et de la reproduction de cette violence fondamentale des hiérarchies entre groupes sociaux. Hiérarchies progressivement remises en question par le processus démocratique commencé en 1789. Il y a donc de l’espoir !

30Un deuxième point relevé avec constance au long de l’ouvrage, et qui découle de cette reconnaissance du caractère social du phénomène, c’est que la violence éducative, comme les violences faites aux femmes, sont à l’origine de tensions sociales depuis longtemps, sur le plan des croyances et des faits, des idées et des pratiques, de ce que le droit dit et de son application. Des esprits ouverts ont, depuis des siècles, protesté contre les formes de maltraitance des enfants sous prétexte d’éducation, de religion, de domination. Cette lutte interne aux sociétés reste d’actualité. L’auteur revient, en fin d’ouvrage, sur la lenteur de la reconnaissance des sévices et mauvais traitements, d’abord dans les têtes, ensuite dans le droit (loi de 1889), mais aussi dans la clinique : les pédiatres sont les premiers à se saisir de ces situations pour les médicaliser et décrivent les marqueurs radiologiques des coups reçus (Silverman, en 1953, donne son nom à un syndrome traumatique à partir des lésions et des images radio caractéristiques des enfants battus, Kempe « redécouvre » la violence envers l’enfant dans son article historique, le syndrome de l’enfant battu paru en 1962 dans le Journal of the American Medical Association.)

31Dans sa postface, Maurice Godelier revient sur le processus, inscrit dans l’histoire du monde, fait de changements, de retours en arrière, d’avancées successives, sans qu’un projet téléonomique soit invoqué. Ce processus tend à libérer les êtres humains des multiples formes de domination qui organisent leurs environnements sociaux dans lesquels ils vivent, en particulier la domination des hommes sur les femmes et les enfants. L’anthropologue distingue ce qui détermine la « nature » de l’enfant, les facteurs biologiques, culturels et sociaux qui, par leur conjugaison, vont définir la singularité de chaque individu, d’une capacité propre à l’être humain de produire de nouvelles formes de sociétés, de modifier leur société, chaque fois dans un déchirement productif entre générations nouvelles et traditions, entre minorités et majorités. Au fond, ce processus progrédient est plus pertinent que la recherche de sociétés « idéales », il s’agit de le faire jouer entre les sociétés en interface permanente : les formes nouvelles de familles et de parentalités le montrent bien, qui s’imposent pays après pays et dans une sorte d’émulation entre les pays.

32Souhaitons qu’il se produise le même effet concernant les châtiments corporels des enfants et remercions Daniel Delanoë d’avoir apporté une pierre précieuse pour construire ce pont vers la fin des dominations et l’ère des enfances heureuses, protégées des guerres et des violences à la maison.

33Il reste à obtenir que la France, dans ses textes de loi et par des campagnes d’information massive, respecte ses engagements pour la Convention Internationale des Droits de l’Enfant qu’elle a signé et soit un pays où les enfants s’épanouissent sans crainte de châtiments corporels… et de violences psychologiques.

https://www.cairn.info/revue-l-autre-2018-2-page-235.htm