Société

Les autorités sénégalaises ferment toutes les écoles turques du groupe Yavuz-Selim

Au Sénégal, colère et amertume ont saisi, ce lundi matin, de nombreux parents d'élèves. L'Etat a en effet décidé la fermeture des sept écoles du groupe turc Yavuz-Selim, des établissements privés liés à Fethullah Gülen accusé par Ankara d'être à l'origine de la tentative de coup d'Etat durant l'été 2016. A Dakar, c'est l'armée qui a pris possession ce matin des établissements.

La scène est surréaliste : des soldats pour bloquer des écoles. Devant le collège Bosphore, les élèves sont perdus, comme Moussa, 15 ans : « On s’est levés pour aller à l’école et on a trouvé des policiers devant la porte qui disaient que c’était terminé pour l’école, qu’elle était fermée ».

Mamadou Kebe, président de l'association des parents d'élèves, a tenté de rentrer dans le collège, mais les forces de sécurité l’en ont empêché : « Le droit à l’éducation a été dénié aujourd’hui. Nous avons sept établissements dans le Sénégal avec environ 3 000 élèves et 500 employés sénégalais. Nous sommes en colère, nous sommes choqués, nous sommes inquiets ».

Un arrêté

C'estviaun arrêté que l'Etat sénégalais a décidé de fermer les écoles Yavuz-Selim pour les attribuer à la fondation de l'Etat turc Maarif. Maitre Sarr rappelle que ces écoles sont pourtant privées et qu’elles appartiennent aujourd'hui à des investisseurs français et sénégalais : « C’est notre bien et l’Etat du Sénégal ne peut pas confisquer, ne peut pas mettre la main sur notre bien. Nous allons mener le combat ».

Le président Macky Sall qui veut faire de l'enseignement une priorité a-t-il reçu dUne évidence pour Mansour Gueye qui a son fils en classe de 4e : « Je ne comprends pas ce que Macky Sall est en train de faire dans ce pays. Personne ne comprend ».

L'Etat sénégalais a indiqué qu'il engagera les concertations nécessaires pour assurer la continuité de l'enseignement. En attendant, les élèves du groupe Yavuz-Selim sont sans école.

En ce début de XXIe siècle, on se promène, 
on randonne, on trekke... Mais pourquoi un tel engouement pour la marche, dans le siècle 
de la vitesse ?

 

En ce début de XXIe siècle, on se promène, 
on randonne, on trekke... Mais pourquoi un tel engouement pour la marche, dans le siècle 
de la vitesse ?


Vitesse, rapidité, productivité, compétition... À l'heure des trains à grande vitesse, des communications instantanées sur le Net entre les points les plus éloignés de la planète, des scores et des hit-parades, il est une passion qui se développe, aux antipodes des valeurs de la modernité ambiante. Une passion qui, si elle a toujours existé, semble ne pas faiblir, et même se revigorer tandis que le monde s'accélère.


Que nous dit cet engouement pour la marche, les randonnées, les treks qui s'observe aujourd'hui dans les pays les plus avancés, et dans toutes les couches de la population ? Des rayons entiers, des librairies même, sont consacrés aux récits de marcheurs, qui racontent leur périple, suscitant à leur tour de nouvelles vocations.
Tel alpiniste entreprend de faire le tour de la France par les frontières (Lionel Daudet, Le Tour de France exactement, 2014) ; telle « aventurière » suisse raconte ses trois ans de marche extrême de la Sibérie au sud de l'Australie (Sarah Marquis, Sauvage par nature, 2014). En 2005, Alexandre et Sonia Poussin livraient deux volumes pour narrer leurs trois années d'un passionnant périple africain – 14 000 km le long du grand rift dans les pas des premiers hommes (Africa Trek) ; leur ami Sylvain Tesson, dont on ne compte plus les ouvrages sur le sujet, refait la marche des évadés du goulag, de la taïga iakoute à la colline ensoleillée de Darjeeling (L'Axe du loup, 2004)...


Ce sont aussi la philosophie et les sciences humaines qui se sont emparées de ce phénomène. Tout récemment, un généticien qui se fait sociologue (Axel Kahn) et un historien (Antoine de Baecque) ont rejoint cette vague très en vogue des écrivains voyageurs. Et comme on ne se refait pas, même lorsque l'on choisit de s'extraire du monde en s'immergeant de longues journées dans la nature avec ses pieds pour seul moyen de locomotion, on reste lorsque l'on marche, qui un historien, qui un observateur attentif des évolutions sociales. Chacun apporte une justification à son périple, avec son regard de spécialiste, et une pierre à l'édification de ce que l'on peut voir comme un monumental éloge de la marche...


La société vue des sentiers


Dans la prestigieuse « Bibliothèque des histoires » de Gallimard, A. de Baecque nous livre sa passion pédestre avec ce qu'il appelle un « essai d'histoire marchée ». C'est lors d'un arrêt dans sa carrière (l'université ne lui a pas accordé de poste), qu'il décide de partir faire la grande traversée des Alpes sur le célèbre GR5, emprunté par tous les amateurs de montagne : 650 km du lac Léman aux confins de Nice, à travers les différents massifs, du Mont-Blanc au Mercantour. Le prétexte pour lui de retracer l'histoire de la création des sentiers de grande randonnée, de leurs passionnés fondateurs, de ces associations comme le Touring club de France, les scouts ou les fondateurs des auberges de jeunesse qui initièrent, dès le début du XXe siècle, et plus encore avec l'apparition des congés payés, la randonnée comme un loisir populaire.

Le grand géographe Élysée Reclus voyait dans l'histoire de la montagne, tout comme dans celle de la planète, un mouvement de destruction et de recréation incessant. Les sentiers que foule A. de Baecque ne sont pas seulement ceux des « néotouristes » contemporains : ils empruntent les routes des pèlerins du Moyen Âge, des soldats des armées de l'Ancien Régime, de Napoléon et des éléphants d'Hannibal. Celles commerciales des colporteurs et des contrebandiers, ou les drailles agricoles tracées par les troupeaux des bergers durant les transhumances...

Chaque étape du parcours de ce marcheur-historien est ainsi l'occasion d'une plongée dans l'histoire. Une histoire environnementale aussi, puisque le trajet reflète les divers aménagements du territoire, les initiatives de protection de la nature dans les parcs nationaux tout aussi bien que les dégradations produites par des aménagements touristiques souvent agressifs. Un constat parfois « accablant » selon les mots de l'auteur que font aussi nombre de ¬marcheurs, lorsqu'ils doivent traverser les interminables espaces périurbains bitumés et bétonnés, surgis dans le 
paysage de ces dernières décennies.


Lui aussi grand marcheur, A. Kahn confie avoir toujours éprouvé le besoin de ces « parenthèses enchantées » que sont les randonnées pédestres, durant sa trépidante vie professionnelle et publique. Ce généticien, qui a présidé l'université Paris V, auteur prolifique à travers ses livres et ses conférences, décide, à l'aube de sa retraite, de traverser la France des Ardennes au Pays basque. Dans les années 1970, Chemin faisant, le livre d'un talentueux écrivain-marcheur avait marqué les esprits. Jacques Lacarrière, qui avait déjà parcouru l'Hexagone selon cette même diagonale nord-est/sud-ouest, y décrivait de sa plume joviale une société rurale repliée sur elle-même et quelque peu méfiante vis-à-vis des intrus de passage, tel le vagabond qu'il représentait. Les campagnes des années 1970 étaient restées encore très en retrait des évolutions économiques et sociales qui commençaient à se faire jour dans les milieux plus urbains de l'après-68.

C'est une tout autre France que rencontre A. Khan quarante ans plus tard. Le long de son périple, il a multiplié les rencontres et les débats, prêtant une oreille attentive à une France qui se vit comme laissée pour compte. Les ravages de la désindustrialisation et des crises endémiques depuis plusieurs décennies lui donnent le sentiment d'un pays profondément blessé, « en sécession » : dans le quart nord-est, où ont disparu métallurgie, clouteries, fonderies tout comme les petites unités textiles, il note que « ces gens sont en majorité convaincus que le pire est certain, qu'un monde auquel ils sont attachés ou croient l'avoir été s'est effondré ou s'effondrera ».
L'euphorie après l'effort
Mais que l'on ne s'y trompe pas. Les Pensées en chemin d'A. Kahn (2014) comme La Traversée des Alpes d'A. de Baecque (2014) ne se réduisent pas à des considérations historiques ou sociologiques. Si le marcheur perçoit le monde qu'il traverse au prisme de ses centres d'intérêt, tous font état du bonheur que procure la fréquentation de la nature, cette euphorie qui survient après de longues journées d'efforts, ce sentiment de libération qui autorise des pensées plus profondes... « Lorsque le regard s'éloignait de l'obstacle, écrit A. Kahn arrivé dans les Pyrénées, tout contredisait le rude effort qu'il faudrait fournir bientôt, les reliefs émoussés de ce paysage glaciaire constellé de lacs, son herbe rase et dorée à la végétation rare, quelques isards craintifs, les marmottes dressées méfiantes à proximité de leur terrier, leur sifflement d'alerte déchirant brutalement l'épaisseur du silence. Je ne sais ce qu'est le paradis auquel je ne crois guère mais en accepterait une telle image. »
Est-ce parce que nous sommes des Homo viator depuis la nuit des temps que la marche résonne aussi fortement en tous ceux qui la pratiquent ? Jean-Jacques Rousseau, Friedrich Nietzsche, Arthur Rimbaud, Milan Kundera, ou Ludwig Wittgenstein... Poètes, romanciers, philosophes... Ils sont nombreux à avoir trouvé leur inspiration à l'air libre et au rythme de leurs pas (encadré ci-dessous).


De mystérieux effets


Euphorie ? Inspiration ? Pourquoi le simple fait de mettre un pied devant l'autre procure-t-il des sensations aussi puissantes ? De nombreux ouvrages tentent d'analyser ces mystérieux effets.


C'est d'abord le caractère désintéressé et marginal de la marche, « activité non rentable » selon le philosophe Frédéric Gros, et que tous soulignent comme s'opposant aux valeurs des sociétés contemporaines. « Trouver un mois de solitude hors du monde est devenu l'épreuve la plus compliquée des hommes actifs et trop pressés d'aujourd'hui », note

A. de Baecque. Pour le philosophe Christophe Lamoure, marcher, c'est s'extraire tout à la fois de l'agitation du monde et de l'immobilisme. « Tous nous connaissons des périodes d'agitation et de prostration et à chaque fois, le sentiment d'être tenus par une force qui nous écrase. »
« Grâce à la route, je me suis mis en marche, grâce à la marche je me maintiens en mouvement et, paradoxalement, c'est quand j'avance que tout s'arrête : le temps et l'obscure inquiétude de ne pas le maîtriser », relate Sylvain Tesson dans son Petit traité sur l'immensité du monde (2006). La lenteur imposée par le rythme de la marche n'est pas, pour F.

Gros, le contraire de la vitesse, mais celui de la précipitation. C'est dans ce nouveau rapport au temps que se font jour les effets de la marche.
D'abord une sorte d'osmose avec la nature qui agit sur le corps et sur la pensée : « Le paysage est un paquet de saveurs, de couleurs, d'odeurs où le corps infuse (...). Je sens en moi le végétal, le minéral, l'animal », nous dit encore F. Gros. Il ne faudrait pourtant pas oublier l'effort que s'inflige le marcheur, la brûlure des ampoules, les douleurs quand le chemin se prolonge, parfois parce que l'on s'est perdu... Mais qu'il s'agisse de gravir un sommet, ou d'atteindre un lieu que l'on s'est fixé pour l'hébergement du soir, la récompense est au rendez-vous dans un sentiment de « plénitude de se sentir exister ».


Un « lâcher-prise », ainsi qualifié par l'anthropologue David Le Breton, qui libère. Si marcher vide la tête, débarrasse des pensées parasites occasionnées par les soucis du quotidien, l'esprit se remplit d'une autre consistance. Au-delà d'un loisir simple et harmonieux, la marche devient alors une sorte de méditation, une forme de sagesse : « Seules les pensées que l'on a en marchant valent quelque chose », affirmait Nietzsche. A. de Baecque lui emboîte le pas : outre l'extase esthétique et physique que lui procure sa grande randonnée à travers les Alpes, la marche est pour lui « le moteur de la pensée ». Une affirmation que les neurosciences tentent aujourd'hui d'élucider (encadré ci-dessous).


Des sociétés assises


C'est l'un de ces retournements de l'histoire dont nos sociétés ont le secret. Réservée pendant longtemps aux vagabonds, aux miséreux ou aux bandits de grands chemins, la marche, qu'elle soit devenue randonnée citadine ou de pleine nature, promenade dominicale ou long voyage de découverte de montagnes ou de déserts, en famille, entre amis ou en solitaire, s'est acheté dans le monde contemporain ses lettres de noblesse.
Plus de sept millions de Français disent la pratiquer régulièrement et les adhérents à la Fédération française de randonnée pédestre ont doublé depuis 2001. Journaliste et grand marcheur, Bernard Ollivier y voit une réaction face « à nos sociétés assises » : 85 % de la population mondiale, selon l'OMS, sont encore considérés comme sédentaires. B. Ollivier a d'ailleurs fondé l'association Seuil qui se propose de réinsérer des adolescents en grande difficulté par la marche à pied.


Un acte de résistance ?


Préconisée par les médecins et les plans de santé publique, la marche possède en outre des vertus qui répondent aux injonctions des sociétés modernes : écologique (pas d'émissions de CO2), économique (peu de matériel), elle s'inscrit dans un tourisme vert qui a le vent en poupe. L'engouement généralisé qu'elle suscite ne manque pas cependant d'être repéré par les enseignes d'articles de sport et autres industries du tourisme. De nouvelles disciplines apparaissent comme la marche nordique, nécessitant bâtons et autres équipements spécialisés. Mais peu importe, la marche reste un acte de résistance face aux valeurs contemporaines liées à la vitesse. Ce que l'on en retient, ce n'est pas la performance mais la présence. « Pas de résultats, pas de chiffres quand on se rencontre, ajoute F. Gros. Le marcheur dira quel chemin il a pris, sur quel sentier s'offre le plus beau paysage, la vue que l'on a depuis tel promontoire. » Certains y voient un exercice libérateur et subversif, une forme de contre-culture valorisant l'errance, une sorte d'antidote aux sociétés hyperplanifiées d'aujourd'hui... Vagabonds de tous les pays, unissez-vous !
À lire
• La Traversée des Alpes.
Essai d'histoire marchée
Antoine de Baecque, Gallimard, 2014.
• Pensées en chemin.
Ma France, des Ardennes au Pays basque
Axel Kahn, Stock, 2014.
• Chemin faisant
Jacques Lacarrière, 1974, rééd. Fayard, 1997.
• Longue marche
Bernard Ollivier, Phébus, 2013.
• Petit traité sur l'immensité du monde
Sylvain Tesson, La Loupe, 2006.

« Les modes d'organisation pour favoriser un bon climat scolaire, de l'école, du collège ou du lycée au ministère de l'éducation » en France.

 

« Les modes d'organisation pour favoriser un bon climat scolaire, de l'école, du collège ou du lycée au ministère de l'éducation » en France.


– Mission de prévention et de lutte contre les violences en milieu scolaire
, JRES, Ressources JRES
par André Canvel et Pierre Pilard


Depuis plusieurs années, la question du climat scolaire s'est clairement installée dans le système éducatif français : des projets académiques aux projets d'établissement et d'école ; des préoccupations des professionnels, à celles des élèves, des familles, des partenaires ; dans l'offre académique ou départementale de formation, mais aussi dans les demandes locales de formation ; dans les études menées par des laboratoires universitaires ou par la direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l'Éducation nationale.


Deux enjeux importants persistent néanmoins. D'abord, cet intérêt manifeste n'est pas encore unanimement partagé. Ensuite, il reste assez souvent à développer les compétences et les modes d'action individuels et collectifs qui permettent d'améliorer effectivement le climat scolaire. C'est l'objet que se donne aujourd'hui, au ministère de l'Éducation nationale, la mission de prévention et de lutte contre les violences en milieu scolaire (MMPLVMS) : passer des constats et de l'identification des besoins à la mise en œuvre de stratégies et d'organisations, à tous les échelons du système.


Si l'on s'interroge sur la manière dont l'amélioration du climat scolaire s'organise au sein du système éducatif, on peut distinguer trois plans. Celui des textes législatifs et réglementaires et des structures, pour commencer : le climat scolaire est présent dans la loi de refondation de l'École, dans le référentiel de compétences des métiers du professorat et de l'éducation, dans les contenus d'enseignement (par exemple : enseignement moral et civique, parcours citoyen, parcours éducatif de santé). Du côté des structures, à côté de la MMPLVMS, on peut citer les groupes académiques « climat scolaire » (généralisés en 2016-2017), les équipes mobiles de sécurité, qui interviennent pour gérer les crises mais aussi pour les prévenir, ou encore les référents académiques et départementaux sur le harcèlement.


Ensuite, l'action peut s'organiser autour de notions et de constats relativement stabilisés : état et typologie des violences, état du bien-être ou du mal-être des élèves, composantes du climat scolaire, leviers de son amélioration... À partir de là, l'enjeu est celui de l'engagement collectif, au sein des écoles, des collèges et des lycées : l'application nationale « enquête locale de climat scolaire » permet aux écoles et aux établissements qui en font la demande de bénéficier d'un diagnostic à partir duquel il est possible d'amorcer une démarche d'amélioration du climat scolaire de manière cohérente et informée.


Enfin, trois principes peuvent aider organiser la conduite de l'action :


1. Articuler le climat scolaire avec la réussite des élèves. On parle du « climat scolaire pour et par les apprentissages », dans une relation à double sens : la qualité du climat scolaire favorise les apprentissages et l'enseignement, mais c'est aussi la qualité des apprentissages et des démarches pédagogiques et éducatives qui conditionnent le climat scolaire.


2. Assumer le caractère transversal du climat scolaire : ne pas traiter cette question de manière complémentaire, mais veiller à ce qu'elle traverse effectivement l'ordinaire des pratiques professionnelles et les différents temps scolaires. Il s'agit de faire en sorte que tous les acteurs, quels que soient leurs métiers au sein et autour de l'école, fassent du climat scolaire l'un des paramètres de leur exercice professionnel.


3. Faire de l'école ou de l'établissement ce vers quoi convergent les actions mises en place : aussi bien celle des services départementaux et académiques (accompagnement, formation) et des partenaires extérieurs, que celle des personnels même de l'école ou de l'établissement (inscription de l'action individuelle, propre à chaque métier, dans une finalité commune et partagée).


Contribution de la Mission de prévention et de lutte contre les violences en milieu scolaire, pour la 10ème Journée du refus de l'échec scolaire (JRES)


http://www.lab-afev.org/les-modes-dorganisation-pour-favoriser-un-bon-climat-scolaire-de-lecole-du-college-ou-du-lycee-

PHILOSOPHIE / Un philosophe est un flambeur par Jean-Toussaint Desanti

PHILOSOPHIE / Un philosophe est un flambeur par Jean-Toussaint Desanti


Dans notre série Qu'est-ce qu'un philosophe ?

Jean-Toussaint Desanti : Un philosophe est un flambeur
Propos recueillis par François Ewald
In magazine littéraire n° 339 Janvier 1996

Jean-Toussaint Desanti est né en 1914. Il fait un peu figure de patriarche de la philosophie française. Spécialiste de philosophie des mathématiques, il a publié en 1992 un livre d'entretiens (Réflexions sur le temps, variations philosophiques I, avec Dominique-Antoine Grisoni, éd.Grasset) sur la notion de temps, et est en train d'élaborer, à son tour, une réponse à la question : qu'est-ce que la philosophie ? Après avoir donné sa vision de la situation de la philosophie, il illustre la figure du professeur à travers un émouvant portrait de François Châtelet.

Q - Il y a dix ans disparaissait une grande figure de la philosophie française, François Châtelet.

J.T. Desanti - François Châtelet était un professeur : quelqu'un qui donne ce qu'il croit savoir en partage, quelqu'un qui a sinon la certitude, du moins la conscience assurée de posséder ce qu'il croit savoir que dans le moment où il le fait partager, dans le moment où il y a non seulement échange mais mise en œuvre commune. En ce sens, c'était un homme de communication, dans le sens profond du mot ; c'était un homme d'accueil, un homme de partage du sens ; ce n'était pas un gardien jaloux de ce qu'il croyait savoir. Cela transparaissait dans son aspect, dans sa façon d'être. La stature de François Châtelet, sa façon de se poser comme corps, était celle d'un homme rassurant. Il se présentait dans le monde comme témoin d'une région de tranquillité. En tout cas j'avais tendance, moi qui suis très petit et lui très grand, à me sentir à l'abri lorsque j'étais près de lui.

Q - J'ai le souvenir d'une très grande générosité.

J.T. Desanti - C'était à la fois de la générosité, et plus que de la générosité. Sa générosité se fondait sur le fait qu'il ne pouvait pas se définir ni s'accepter comme un penseur solitaire. La communication lui était pour ainsi dire substantiellement immanente.

Q - Dans l'histoire de la philosophie, y a-t-il d'autes exemples de cette figure philosophique ?

J.T. Desanti - Socrate était sans doute comme ça. Mais je suppose que la plupart des philosophes ont à un moment de leur vie éprouvé cette exigence du partage, cette recherche du partage. Tous ne l'ont pas satisfaite, mais tous l'ont éprouvée, tous ont cherché à réassurer leur parole dans la parole de l'autre.

Q - La différence de François Châtelet n'était-elle pas que la générosité chez lui était attentive à la demande de l'autre ?

J.T. Desanti - Elle consistait à se réassurer, en répondant à la demande de l'autre, de ce qu'il projetait lui-même comme travail pour la vérité. François Châtelet était un travailleur du vrai. Si on n'a pas de projet pour l'assurance concernant le sens de ce qui est dit, il n'y a pas de travail de la pensée possible. Même si on ne sait pas ce que veut dire être vrai, il reste qu'on garde l'exigence de parvenir à la prise de possession d'un sens communicable, répétable, susceptible d'être prolongé devant l'autre. Car ce que l'on dit, on le dit toujours devant l'autre même si on parle tout seul, même lorsqu'on lit un texte. Le déjà pensé, il faut se le recommuniquer à soi-même comme à un autre. On est toujours dans cette situation. François Châtelet avait compris cela, pour ainsi dire par abondance de nature. C'est ce qui fait son poids dans l'histoire de la philosophie.

Q - Peut-on dire que la philosophie soit aujourd'hui " éclatée " ?

J.T. Desanti - Elle est en effet éclatée, parce qu'il n'y a pas de point fixe, ni de région repérable où le travail de la pensée puisse s'installer de façon à mettre en œuvre une démarche unitaire. Il n'y a de point fixe ni du côté du sujet ni du côté de ce qu'on pourrait nommer un concept fondamental, un maître concept. Le champ d'expériences signifiant se trouve privé de connections fondamentales. C'est ainsi, par exemple, que l'on ne peut pas actuellement constituer un concept du temps qui permettrait de saisir l'ensemble de ses expériences - le temps de l'histoire, le temps de la physique, le temps de l'expérience interne, le temps du remords, le temps de l'angoisse, le temps de la mort et le temps de la naissance, le temps de l'écart et le temps de l'oubli, le temps dans lequel les choses changent et demeurent -, dans une démarche unitaire, alors même que nous soupçonnons que toutes ces formes d'expériences du temps renvoient à un temps unique. Ramener l'une de ces expériences à l'autre vous place devant une région de failles, devant un problème, celui-là même que Kant avait repéré lorsqu'il explique que le temps de l'appréhension du phénomène n'est pas le temps dans le phénomène.

Q - Cette situation de la philosophie est-elle neuve ?

J.T. Desanti - On a toujours eu affaire à des formes d'expériences, à des formes de cultures différenciées. Le travail de la pensée consiste à la ressaisir avec l'exigence de s'installer dans un point vide, un point zéro, un point d'où il semble qu'on doive tout reprendre. Malheureusement ou heureusement, ce point zéro, ce point de recommencement, ce point de rebroussement ne se laisse pas déterminer avec évidence.

Q - Vous avez pourtant connu la domination sinon de grands systèmes, du moins de grandes synthèses comme le marxisme ou la phénoménologie.

J.T. Desanti - On n'a jamais à faire qu'à une apparence du système. Prenons Hegel : voilà un bloc d'énoncés qui se présente comme " le " système. Mais pour y entrer, on doit s'installer en un point déterminé et le remettre en mouvement. Sinon le système reste incompris, jusque dans sa nature même. Ou bien vous le répétez et c'est inutile, ou bien vous le mettez en œuvre, et vous le remettez à zéro. La difficulté aujourd'hui est de trouver le point zéro.
Cela dit, ce n'est pas arbitrairement que l'on décide de penser dans telle direction ou dans telle autre. Toute configuration conceptuelle ou sensible donnée montre ses failles, ses régions d'effondrement. C'est dans la reconnaissance de ces régions de faille et d'effondrement que la grande structure qui paraît aller de soi exige d'être mise en mouvement. C'est ce qu'on appelle le travail de la pensée.

Q - L'activité philosophique fait éclater les systèmes.

J.T. Desanti - Nécessairement. Prenez la phénoménologie. Elle n'a pas été pour rien dans cet éclatement. Sa démarche se présente comme un projet de recommencement, orienté à l'origine vers l'idée d'une philosophie première, d'une science fondamentale : il fallait découvrir un point où s'installer pour déployer le champ du travail. Du même coup, au départ, l'idée même de système paraît ineffectuable ou tout au moins ajournée, parce qu'en projet. Or un système en projet n'est plus un système fermé. Husserl, par exemple, recherche une philosophie fondamentale autofondée, susceptible de constituer l'autoconscience de l'humanité pensante. Merleau-Ponty s'est toujours efforcé de saisir la connexion des divers champs d'expériences ; il a toujours cherché à savoir comment s'agence la région de ce qui peut avoir sens ou non-sens. S'il y a donc dans la phénoménologie une sorte de systématicité en projet, une sorte de systématicité en devenir, cette systématicité en devenir, cette systématicité est sans cesse à l'épreuve et toujours à recommencer.

Q - Y a-t-il aujourd'hui des figures qui ressembleraient à celle de François Châtelet ?

J.T. Desanti - Je n'en vois pas mais j'en souhaite. Parce que, à mon sens, le philosophe ne doit pas simplement écrire, se retrancher, solitaire, dans ses écritures. Il doit parler avec les gens, partager. Cela peut se faire dans bien des endroits : les classes de philo, l'université, les cafés.

Q - Peut-on définir ce que c'est que la philosophie ?

J.T. Desanti - On m'a proposé de rédiger un ouvrage qui répondrait à cette question. J'ai dit que je ne répondrais pas, que je ne voulais pas répondre, que je ne savais pas. Pourtant ça fait plus de soixante ans que j'enseigne la philosophie. Je suis comme le mathématicien Lagrange avec l'espace : je crois savoir de quoi je parle, mais si on me demande ce que c'est, je ne peux pas répondre. La seule chose que je puisse faire lorsqu'on me pose la question : qu'est-ce que la philosophie ? c'est dire, venez voir, nous allons nous mettre en chemin et voir ce qui se passe. Exactement comme lorsqu'on joue au poker, on met sa mise sur le tapis et puis on voit si on gagne ou on perd. La philosophie exige que nous mettions en jeu tout ce que nous savons, tout le savoir, qu'on voie comment il se gagne ou se perd, comment il se détruit ou subsiste. Finalement, c'est une sorte de jeu, le jeu de la mise en mouvement, de la mise en désordre, de la mise en éclatement. Si on s'installe dans un savoir donné, peu importe lequel, on est perdu parce qu'on y est installé, on y est assujetti à ses normes. La première démarche est de se désassujettir pour arriver au point où il paraît n'avoir aucun sens. Répondre à la question : qu'est-ce que c'est que le poker ? en ne donnant que les règles du jeu ne peut satisfaire personne. Celui qui pose la question veut savoir pourquoi on a envie de jouer au poker. Il y a des gens qui misent tout ce qu'ils ont pour continuer à jouer, pour continuer à gagner de l'argent et le jouer, pour le risquer. La philosophie, c'est comme le poker. Un philosophe, c'est un flambeur.

Il a donné sa voix :
JEAN-TOUSSAINT DESANTI
L'ANTHOLOGIE SONORE - ENREGISTREMENTS (1969-2000)

Direction artistique : CHRISTINE GOEME
Label : FREMEAUX & ASSOCIES / INA
Nombre de CD : 3

Ce coffret présente pour la première fois des entretiens de Jean-Toussaint Desanti (1914-2002), réunis par Christine Goémé à partir des archives de l'INA et de l'Institut Jean-Toussaint Desanti. Il donne à entendre, pendant près de trois heures, la voix d'un philosophe majeur de son temps, qui fit réellement partie de son siècle : en tant qu'homme d'engagement, en tant que passeur et en tant que penseur.


Engagement dans la Résistance puis, un temps, dans le communisme ; Passeur déterminant auprès de génération d'élèves – en lycée, à l'École Normale Supérieure, puis à l'Université (il eut pour élèves, entre autres, Michel Foucault, Louis Althusser, dirigea la thèse de Jacques Derrida) ; Penseur justement célèbre pour son apport à la philosophie des mathématiques, avec sa thèse éditée en 1968 : "Les Idéalités mathématiques", Desanti laisse cette science exacte traverser son oeuvre. Accompagné d'un livret contenant un entretien inédit avec Maurice Caveing – spécialiste de l'histoire des mathématiques et ami de Desanti – cette sélectiond'archives sonores permet de suivre l'itinéraire de ce penseur hors-pair et rend justice à l'aura qui reste attachée au philosophe et au pédagogue.
Patrick Frémeaux

Ces trois CD proposent de rencontrer Jean- Toussaint Desanti.
Le premier, avec son travail de philosophe et de philosophe des mathématiques, avec son objet et avec ses maîtres et les pensées qui l'ont, en partie, formé.
Le second avec sa subjectivité : ses rencontres personnelles, ses amitiés et une confidence mais aussi ses craintes face à un monde en crise.
Le troisième avec Sartre, qui fut son ami, dans une conférence donnée le 15 novembre 1990. Celle-ci donne une parfaite idée de la manière dont enseignait Desanti : il prenait son auditeur "par la main", en commençant par le plus simple et le mieux connu, puis "l'entraînait" avec lui pour faire partager sa démarche intellectuelle et ses découvertes.
Christine Goémé

AUDIO

Epouses africaines
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Rentrée Scolaire :
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