Société

HOMMAGE AU POÈTE DE LA RUPTURE-7 août, est la journée d'hommage dédiée au poète Cheikh Moussa Ka (1890-1966 par Khadim NDIAYE

HOMMAGE AU POÈTE DE LA RUPTURE-7 août, est la journée d'hommage dédiée au poète Cheikh Moussa Ka (1890-1966 par Khadim NDIAYE

L'ami Khadim NDIAYE du Canada spécialiste de C Anta DIOP nous sauve la mémoire en nous parlant de ce fameux poète, merci à lui. Cultivons notre patrimoine culturel riche et varié. Le poète est un créateur ..  P B C

Aujourd'hui, mardi 7 août, est la journée d'hommage dédiée au poète Cheikh Moussa Ka (1890-1966).

Je faisais référence à lui il y a à peine une semaine sans savoir que l'on s'acheminait vers cette journée d'hommage.

Une journée qui va passer presque inaperçue dans son propre pays. Le Sénégal, à l'instar de beaucoup de pays en Afrique, n'honore pas assez ses grands poètes nationaux. Pourtant, ceux-ci, au-delà même du fait qu'ils demeurent des âmes qui se font l'écho des autres, prennent en charge son histoire.

Cheikh Moussa Ka est à l'origine d'une des plus grandes révolutions littéraires au Sénégal, en optant d'écrire sa poésie dans une langue nationale. Depuis, il est le maître à penser de beaucoup d'intellectuels parmi lesquels Cheikh Anta Diop, Cheik Aliou Ndao et tant d'autres.

Cheikh Anta Diop, parlant d'ailleurs des écrits de Moussa Ka et d'autres poètes nationaux, écrivait dans son ouvrage, Nations nègres et culture, que leur poésie "devrait être l'objet de nos plus grands soins si nous ne voulons pas la perdre un jour".

Dans un contexte marqué par l'importance données aux études en arabe - l'arabe était la langue de correspondance officielle au Sénégal pendant un certain temps durant la colonisation -, Cheikh Moussa Ka apparaissait comme un paria. Alors que certains poètes arabisants le traitaient d'arrogant et se moquaient de ses poèmes parce que rédigés délibérément en langue nationale wolof, il rétorquait tout simplement en affirmant que "toutes les langues se valent", qu'aucune ne souffre d'incapacité.

Lui-même grand érudit en arabe, avait compris que la quintessence du sacré ne se réduit pas à la langue seule, qu'on ne peut la restreindre à une langue ou à un peuple. Si les prophètes, disait-il, ont parlé à leur peuple dans une langue donnée, la substance du message, elle, peut être adaptée, contextualisée et dite dans toutes les langues.

Voilà la rupture épistémologique à laquelle il contribua grandement par son audace intellectuelle.

Au fond, Serigne Moussa Ka n'est pas qu'un poète. Il est un profond penseur de la traduction et un théoricien avisé de la réception. Il voulait réduire la dépendance à la langue qui enveloppe le message de sa gangue. Il faut en effet savoir qu'il y a toujours pour certains peuples, un intérêt à maintenir le joug de la dépendance. Les Hébreux le savaient tellement que selon le Megillath Ta'anith, un texte juif du 1er siècle après J.-C., le monde s'obscurcit pendant trois jours lorsque la Torah fut traduite de l'hébreu au grec.

Serigne Moussa Ka est un des premiers à faire valoir au Sénégal que la langue arabe ne peut être vraiment comprise que si son contenu est traduit dans les langues nationales. Il écrivait à ce propos :

"Araab balaa jariñ Wolof ñu firi ko
Ndax ku bëgg a peese war a xam luy barigo"
("La langue arabe ne peut être utile au Wolof que si on la traduit,
Car la pesée requiert la connaissance de l'unité de mesure")

En disant cela, Serigne Moussa Ka s'inscrivait dans le sillage des grands traducteurs du religieux de ce monde. On se souvient, pour ne donner que cet exemple, de la traduction de la Bible par Luther en 1534, qui a été le vecteur essentiel de la Réforme en Allemagne. On la considère comme le moment fondateur de la langue allemande moderne.

Cheikh Moussa Ka ne se contentait pas seulement d'affirmer la capacité des langues nationales à exprimer tous les contenus. Il l'a démontré à travers ses nombreux poèmes. Il est l'auteur d'environ 15 000 vers connus de poésie en langue wolof couvrant plusieurs domaines (poèmes épiques, didactiques, historiques, mystiques, etc.)

Cette riche production l'autorisait à écrire les vers suivants : "Nous disons des choses que les Arabes n'ont pas su dire", "Par ma poésie, je ferai jaillir du lait que les Arabes sont incapables de produire", "Le Jour du Jugement dernier, si un Arabe se vante de sa langue, je dédierais à Cheikh Ahmadou Bamba des vers en Wolof qui émerveilleront tous les Arabes".

Par sa posture, Cheikh Moussa Ka montrait la nécessité de la bonne réception du sacré. Il redonnait leurs lettres de noblesse aux langues nationales injustement minorées. Pour cette raison, son œuvre mérite d'être vulgarisée.

Un peuple qui ignore ses poètes est un peuple égaré.

KN

Entre luttes politiques et lutte avec frappe : la démocratie sénégalaise à l'épreuve par DIAO Samba professeur de philosophie...

Entre luttes politiques et lutte avec frappe : la démocratie sénégalaise à l'épreuve par DIAO Samba professeur de philosophie...


« Diao un jeune homme lucide avec un œil et un esprit sagaces qui interrogent notre société qui se cache et se dévoile très peu à cause des traditions et des mutations complexes. Ce sont ces mutations qui sont ici éxaminées pour les rendre intelligibles. La lutte, la politique, deux univers éloignés mais qui ont été connectés par la force des choses. Lisons cet ouvrage et cette interview qui nous décille les yeux de l'esprit pour comprendre la figure de notre pays. ». P B CISSOKO


Vous venez encore de publier un ouvrage intitule « Entre luttes politiques et lutte avec frappe : la démocratie sénégalaise à l'épreuve ... ». Qu'est-ce qui a motivé l'écriture de ce texte ?


Tout observateur attentif du fonctionnement de la société sénégalaise, peut faire le constat du développement fulgurant de la lutte avec frappe, qui est entrée dans un processus de transformation et d'élargissement, au point de devenir un phénomène structurant, un opérateur social. Dans cette optique, la lutte a rencontré « LA » politique ; elle est même en train de devenir la grammaire des rapports politiques au Sénégal, depuis la première alternance politique de mars 2000.


Or, en dépit de cette « totalisation » du phénomène de la lutte, en dépit de sa politisation outrancière, très peu d'études de sciences sociales et humaines en ont fait l'objet de leur intérêt scientifique. Hormis l'ouvrage de Dominique Chevé, Corps en lutte au Sénégal, l'article de Ousseynou Faye « Sport, argent et politique : la lutte libre à Dakar », et les travaux de Jean-François Havard sur le mouvement « Bul Faalé » comme processus de subjectivation politique, rares sont les éléments bibliographiques qui existent sur le rapport entre Lutte et politique, et qui explorent le potentiel politique, voire politicien de la lutte avec frappe.
Ce livre explore donc cette articulation entre Lutte (avec frappe) et politique, non seulement en termes de politisation de la première mais aussi de « luttification » de la seconde. Cette rencontre constitue, pour ma part, le lieu de l'émergence d'une nouvelle figure de « la » politique, et d'une nouvelle manière d'être lutteur.


Mais l'écriture de ce livre tient aussi à une conviction mienne : pour « sortir de la grande nuit », nous - les Africains - devons être les producteurs des savoirs sur nos réalités et nos situations, décoloniser la pensée sur l'Afrique, en pensant en dehors de la bibliothèque occidentale. Lorsque j'étais étudiant, j'ai toujours eu des discussions très sérieuses avec certains de mes profs sur le fait que nos universitaires, en grande majorité, n'écrivent pas et je n'ai jamais compris cette attitude de désertion. Cela dit, cette appropriation des savoirs doit passer par une redéfinition des problématiques de recherche. Autrement dit, interroger – et s'interroger sur - les nouvelles dynamiques sociopolitiques qui « travaillent » nos sociétés, telles que la lutte avec frappe pour le cas sénégalais.


Selon vous qu'est-ce qui occupe aujourd'hui l'espace politique au Sénégal : le marabout, le politique ou le lutteur ou la société civile ?


La figure du marabout n'est certainement pas absente de l'espace politique sénégalais mais elle n'est plus opératoire. À preuves, l'échec des marabouts à faire valoir leurs propositions sur le terrain de la régulation sociale et la faillite du ndiguel politique. La société civile, elle aussi, n'a plus la radicalité qu'elle avait, et qui avait conduit à la première puis à la seconde alternance politique. Fondamentalement, l'espace politique sénégalais est donc aujourd'hui occupé par les « ahlu lamb » (gens de la lutte) - communicateurs traditionnels, les animateurs d'émissions consacrées à la lutte et promoteurs – et les politiciens. C'est pourquoi, dans mon livre, je parle d'une (con) fusion entre lutte (avec frappe) et politique dont les conséquences sont à tout le moins dramatiques.


En quoi la lutte avec frappe est devenue un pilier de la politique et du politique au Sénégal ?


Il faut dé-construire le mythe (au sens de mensonge social) de l'autonomie de la politique par rapport à la lutte, et vice versa. Loin d'être un épiphénomène, l'inscription de la lutte avec frappe dans le champ politique est, aujourd'hui, un trait structurel de la société sénégalaise. La lutte est devenue, grâce à sa médiatisation outrancière et sa « sportivisation », une véritable machine, qui génère des revenus, produit des slogans mobilisateurs, draine des foules, etc. Tout ceci peut être converti en ressources politiques, utilisées ensuite de mille manières – lors d'élections, de prises de décisions politiques, ou pour promouvoir un projet ou une idéologie politique spécifique.


À preuves : l'irruption du lutteur Mohamed Ndao Tyson dans une tribune aux côtés du candidat sortant Abdou Diouf, lors d'un meeting électoral le 12 février 2000 à Pikine (Dakar) ; l'invitation des lutteurs Modou Lo et Balla Gaye au Palais de la République par Abdoulaye Wade pour, dit-on, les réconcilier ; le combat du 4 avril 2010 qui opposa Tyson et Yakhya Diop Yékini et dans l'organisation duquel le président Wade se serait impliqué pour saper les critiques contre « son » Monument de la Renaissance africaine ; le combat qui opposa Yékini et Lac 2 (2016) pour le « drapeau de l'Émergence », dont l'objectif politicien était de « vendre » le Plan Sénégal Émergent de Macky Sall, etc. Le combat Modou Lo contre Lac 2 (2018) a été tellement politisé que ce dernier, s'expliquant sur sa défaite, a pu dire :

« J'ai lutté contre la République !»
Il y a donc un processus dialectique de conversion de ressources/recettes, de transferts symboliques – de la politique vers la lutte, et vice versa : les lieux et instruments de la lutte avec frappe font souvent l'objet d'un re-codage symbolique, par le biais duquel ils deviennent des canaux d'expressions de positions partisanes, donc des armes destinées aux batailles politiques. Plus précisément, au Sénégal, les lieux – réels et virtuels - de la lutte avec frappe sont aussi des lieux de la politique, et réciproquement.


Avant la lutte était un loisir, un exercice physique, un jeu. Comment analysez-vous cette nouvelle violence dans la lutte avec frappe ?


Pratique ancestrale chez la plupart des ethnies du Sénégal, la lutte était à la fois une activité physique, ludique, festive. À l'origine, elle avait une forte valeur rituelle et venait célébrer la fin des récoltes, ou les soirs de pleine lune. Son ancrage culturel fort en faisait un instrument de pacification de l'espace social, de régulation sociale. En ce sens, la lutte constituait un moyen de domptage des pulsions agressives, en leur permettant d'obtenir une satisfaction socialement valorisée - une sublimation, dirait Freud.


Aujourd'hui, la lutte (notamment la lutte avec frappe) a changé de visage et elle devient le lieu et l'instrument d'une violence à la fois physique et symbolique de plus en plus inquiétante. Cette violence dans les arènes est l'effet des mutations que la lutte avec frappe a subies ces dernières années : médiatisation, sportivisation et, surtout, politisation outrancière. À cela s'ajoute la marchandisation de la lutte et même des lutteurs, qui n'acceptent plus de nouer leur « ngimb » en dehors du marché de la lutte. Il faudrait enfin souligner que les arènes de lutte ne sont que le miroir de la société sénégalaise.

Or l'observation de cette société donne à voir que les rapports sociaux et politiques, au lieu d'être raffinés, civilisés et stylisés, sont devenus des rapports guerriers, violents, gladiatoriaux. Dans l'espace public, les actes et les paroles sont sous-tendus par une économie pulsionnelle caractéristique des sociétés médiévales, c'est-à-dire par le « droit » de se livrer au plaisir de l'attaque directe, du corps-à-corps, l'absence de retenu et donc de brusques décharges émotionnelles : insultes, coups de poings, coups de pistolets, etc.


Quoi qu'il en soit, on ne peut pas dédouaner la lutte avec frappe de la violence qui se déchaîne aujourd'hui dans le champ politique sénégalais. En tout cas, beaucoup de Sénégalais, déçus et alarmés par l'évolution mafieuse (depuis 1994 c'est la même personne qui dirige le Comité national de gestion de la lutte (CNG) dont l'opacité est de plus en plus décriée par des voix autorisées de l'arène) et guerrière de la lutte avec frappe, souhaitent entendre un autre discours, plus près des faits et moins apologétique que celui des « gourous » des arènes et des politiciens de tout poil.


Au Sénégal on savait que chaque homme politique avait son marabout, sa confrérie ; est-ce qu'on peut dire que chaque homme politique aurait son lutteur ?


De toute évidence, il y a un changement de mode opératoire, de paradigme, dans la façon bien sénégalaise de faire de la politique : l'allégeance des hommes politiques aux marabouts et aux confréries est réduite à sa dimension spectaculaire et théâtrale. Tout en continuant à bénéficier des largesses des gouvernants, les marabouts ne sont désormais que de « simples citoyens » (cette expression utilisée par le Président Macky Sall est symptomatique de la dé-mystification, elle dérange les faux dévots mais c'est la pure vérité) dans l'ordre temporel, dont les consignes de vote en faveur de tel ou tel candidat ne sont plus aveuglément et naïvement exécutées par les citoyens-électeurs qui ont « tout compris ».


Ce qui caractérise donc la séquence historique ouverte par la première alternance politique de mars 2000, c'est le passage à ce que j'appelle « une nouvelle figure de la politique » dont le signifiant majeur est l'encastrement de la politique dans la lutte avec frappe, avec comme toile de fond la guerre. Chaque homme politique d'envergure a non seulement « son » lutteur, mais aussi « son » promoteur, « son » communicateur traditionnel et je dirais même « son » émission télévisée de lutte. Il suffit d'analyser soigneusement le fonctionnement des émissions télévisées dédiées à la lutte – Bantamba, Lamb Ji, Lewtoo, Caxabal, Jonganté, Grand combat, etc. – pour se rendre compte que ces émissions, politiquement colorées, sont aussi le lieu d'expression de positions partisanes. Les « amitiés » et connivences entre politiciens sénégalais et acteurs du monde de la lutte avec frappe sont légion : le lutteur Yawou Dial était « le fils » d'Abdoulaye Wade ; le lutteur Bathie Seras a été emprisonné pour connivence ostentatoire avec certains responsables du PDS ; le lutteur Balla Gaye 2 était « le frère » du patron du Grand parti, Malick Gackou, du moins jusqu'à sa défaite contre Eumeu Sène (avril 2015) ; Sérigne Modou Niang était le « promoteur de l'Alternance » sous le magistère de Wade ; le lutteur Modou Lô a reçu la visite de Youssou Ndour et Amadou Bâ (deux pièces de la machine APR) dans le but de faire triompher le « OUI » lors du référendum constitutionnel du 20 mars 2016, etc. Il y eut aussi le Far West du 22 décembre 2011 (dans un contexte pré-électoral tendu) à la mairie de Sicap-Mermoz, au cours duquel le lutteur Ndiaga Diouf a été tué par balle.


Je montre donc dans mon livre que la lutte avec frappe s'affirme de plus en plus comme adjuvant de l'action politique, de même que la politique, elle-même, se voit de plus en plus « luttifiée ». Politisation de la lutte, mais aussi « luttification » de la politique, parce que la manipulation-instrumentalisation fonctionne dans les deux sens. Sous ce rapport, une journée de lutte avec frappe, loin de se réduire à une joyeuse fête culturelle et sportive – « Not just a game » -, est aussi une journée de luttes politiques, dans la mesure où les victoires et défaites qui procèdent des duels en coups de poing, en chorégraphies, en mysticisme et même en capacité de mobilisation, sont aussi, symboliquement, des victoires et des défaites politiques.


L'espace politique sénégalais est devenu une arène ou tous les coups seraient permis. Cela dit, ne doit-on pas moraliser, réglementer cet univers ?


La guerre, sous toutes ses formes, y est devenue l'essence même des luttes politiques. Un nouvel imaginaire de la politique s'est constitué, dont le signifiant majeur est la violence, autrement dit la capacité d'ôter sa dignité et/ou sa vie à l'ennemi (politique). Ce n'est pas un hasard si, pour bon nombre de Sénégalais aujourd'hui, (la) politique = mensonges, roueries, ruse, roublardise. Ils n'ont vu que des soi-disant hommes politiques qui aujourd'hui trouvent noir ce que, hier, ils présentaient comme blanc. Au Sénégal, « Poleutik » comme « Lamb », impliquent la duplicité et le subterfuge.


De ce point de vue, le défi majeur auquel le peuple sénégalais est confronté est de moraliser la politique. C'est seulement à cette condition qu'on pourrait sortir du gouffre de la politique politicienne dont les conséquences sont dramatiques. Il faut, comme je le soutiens dans mon livre, « éthiquiser » le dialogue politique et social pour construire la confiance – qui n'a jamais véritablement existé - entre l'État et la société mais également entre l'opposition et les partis au pouvoir. Or, comme l'a dit Julien Freund dans L'essence du politique (2004) : « Confier le commandement à quelqu'un c'est faire un pari : seule la confiance est capable d'exorciser la crainte qu'il inspire ». Il faut « libérer » les citoyens sénégalais des multiples formes de dépendance communautaire (la confrérie, l'ethnie, le terroir, la famille, etc.) et des logiques de soustractions, afin de créer les conditions d'une subjectivation politique à même de promouvoir une culture politique républicaine. L'énormité de ce défi, de ces défis, est à la mesure de la ténacité du mythe de la « démocratie sénégalais ».


Vous êtes sociologue et politologue de formation, donc apte à créer des concepts : vous nous abreuvez de mots nouveaux - et c'est agréable – tels que « luttification » de la politique, « sportivisation » de la lutte, « éthiquiser » le dialogue politique, etc. Pensez-vous que ces concepts sont maitrisés par la majorité des acteurs sociaux et politiques ?


Le concept, disait le philosophe Gilles Deleuze, est ce « qui empêche la pensée d'être bavarde », c'est-à-dire de s'arracher de la multiplicité sensible, de l'événementiel, pour garder une certaine neutralité axiologique. Le fait scientifique, comme l'a dit Bachelard, est construit et c'est en cela que mon discours sur l'objet « Lutte avec frappe et politique » est aux antipodes de la phraséologie journalistique et des panégyriques des communicateurs traditionnels et autres gourous des arènes. Il m'échoit de rappeler au lecteur que ce sont là des concepts et en tant que tels, ils entretiennent avec la réalité un certain rapport que le sociologue allemand, Max Weber, explique en ces termes dans son ouvrage Économie et société (1): «[Le chercheur] s'éloigne de la réalité et rend service à la connaissance en ce sens que, en indiquant le degré de l'approximation d'un événement historique relativement à un ou plusieurs concepts, [il] permet d'intégrer cet événement. [...] »


Lorsqu'on investit un phénomène qui vient à peine d'être reconnu comme objet scientifique, le premier défi épistémologique que l'on rencontre, en tant que chercheur, est celui de la construction d'un appareillage conceptuel approprié pour rendre intelligible ledit phénomène. Que ces concepts soient en décalage avec le discours populaire sur la lutte/ou sur la politique, cela ne me semble pas poser de problème, scientifiquement parlant. Seule l'évolution du phénomène décidera du degré d'appropriation de ces concepts par les acteurs sociaux. Lorsque le chercheur en sciences sociales veut être coûte que coûte compris par tout le monde, il risque de ne pas faire œuvre de science parce qu'il tombe à coup sûr dans le populisme.


La figure de la politique a-t-elle changé la figure du politique, de la démocratie et celle du lutteur au Sénégal ?


À cause des configurations culturelles du politique au Sénégal, la politique s'inscrit dans la religion, l'ethnicité, la sorcellerie et, récemment, la lutte avec frappe. Cette historicité du politique génère de nouvelles façons de faire de la politique et donc de nouvelles figures du politicien. Le politicien sénégalais est désormais un « politicien-lutteur » qui emprunte les instruments de la lutte avec frappe – vulgarité, insultes, coups de poing, mystique – dans ses luttes politiques. Mais le politicien sénégalais est aussi un « politicien-sorcier » tant il est vrai que les rapports entre politique et sorcellerie s'y renouvellent sans cesse : l'occultisme n'en constitue pas moins un instrument politique et le « capital sorcier » compte dans les batailles politiques, même si les praticiens des sciences laissent cet objet aux journalistes et à Radio Trottoir. À l'instar du lutteur qui prépare un combat, le politicien sénégalais doit nécessairement « se blinder », mystiquement, surtout à l'occasion des batailles électorales. C'est tout ça, la politique au Sénégal. Ces mutations ont entraîné une perversion de la « démocratie sénégalaise », qui s'est carrément vidée de sa substance et dont le mode dominant d'être est la théâtralité, la mise en scène et la carnavalisation des rapports politiques.


La lutte, elle aussi, a subi des mutations profondes : professionnalisation, « sportivisation », quête du record et du rendement et, donc, inscription dans le paradigme de l'économie libérale. La mutation dans la lutte, c'est aussi et surtout son encastrement dans la politique et, conséquemment, sa médiatisation outrancière. Il me semble que le tournant a été opéré à partir de la fin des années 90 avec l'irruption du lutteur Mohamed Ndao Tyson, principale figure individualisée de la réussite du mouvement générationnel Bul Faalé (initié pourtant par les rappeurs du groupe Positive Black Soul, DJ Awadi et Doug E-Tee avec la sortie de la chanson « Bul Faalé »). Si Tyson a révolutionné la lutte sénégalaise (avec frappe) c'est parce qu'il a su inventer une nouvelle manière d'être lutteur. Avec lui, la lutte devient un « sport business » et, progressivement, sous le magistère de Wade, la lutte offre des services politiciens ; et le lutteur devient un « lutteur-politicien » qui sait faire des événements politiques des occasions pour monter en puissance.

La gestion de l’IPRES et 50% des entreprises du Sénégal, hors la loi, en question ?

Le Directeur Général, de l’Institution de Prévoyance Retraite du Sénégal, en portant à la connaissance des retraités dans son entretien[1] cette malheureuse information : « IPRES, 40 milliards FCFA d’arriérés » voulait leur révéler quoi, au juste ? On peut bien remarquer que le DG de l’Ipres n’est pas allé au fond de la question, parce que l’information non seulement elle est incomplète mais aussi tronquée par son manque de précision, car, ce dernier a, délibérément omis de donner la liste complète des employeurs détourneurs qui sont mis en cause, parce qu’il s’agit effectivement de détournement de fonds et rien d’autre. Mais, pourquoi le DG couvre-t-il ces délinquants, en col blanc, en ne dévoilant pas l’identité complète des incriminés à la face du monde ? Ne serait-il pas, parce que des membres de Conseil d’administration ont des sociétés dans le lot ? Ou bien, est-ce alors, une fuite en avant comme réponse, à la promesse d’amélioration des pensions de retraite, dont l’effectivité intervenir depuis janvier 2018 que le DG veut camoufler ou dissimiler dans son long entretien qui, franchement, est sans intérêt pour les pensionnaires de l’Ipres. Mais, en tout état de cause, nous notons pour notre part, que le DG a révélé dans son entretien, toute son impuissance face à prédateurs, puisqu’il s’agit bien de cela et c’est bien le terme approprié, qui ont détourné une si importante somme destinée aux retraités de l’Ipres. Il a, aussi, étalé à travers l’entretien, sans s’en rendre compte évidemment, toute son incompétence et incapacité à recouvrer, cette somme qui a été, véritablement, détournée par des employeurs indélicats, par contrainte, comme la loi lui en donne entièrement droit. Mais pourquoi ne l’a-t-il pas fait, alors qu’il dispose pleinement de la force de loi avec lui pour agir dans ce sens ? On le voit bien qu’il est complaisant avec les voleurs, mais irrespectueux avec les retraités.

Pourtant, dans les statuts de l’Ipres il est bien dit ceci en son « article 33 : Attributions du Directeur ; paragraphe b) En matière de recouvrement des cotisations ; alinéa 1 voici ce qui est dit : « En matières de recouvrement des sommes dues, tant par les employeurs que par les travailleurs, à l’Institution de Prévoyance de Retraite, le Directeur de l’institution dispose de la compétence et des pouvoirs qui lui sont directement reconnus par l’article 17 de la loi N° 75-50 du 03 avril 1975. Il s’agit, dans ce domaine, au nom et pour le compte de l’institution dans les mêmes conditions que le Directeur de la Caisse de Sécurité sociale aux termes des articles 149 et 156 du Code de Sécurité Sociale. » Et les alinéas qui suivent donnent clairement la procédure à suivre au Directeur pour contraindre ces véreux employeurs à rembourser les sommes détournées. Mais hélas, malgré de tout cela le Directeur n’a rien entrepris. De ce point de vue, il n’est pas simplement fautif sur toute la ligne, mais l’est lourdement. Si le DG avait commis une aussi grave faute dans une société privée ou dans un Etat de droit, c’est sûr et certain qu’il ne resterait pas un jour de plus à son bureau après constat, car il aurait été licencié d’office et n’aurait pas eu le loisir de donner son entretien bidon. Mais dans le cas d’espèce, nous avons en présence ici, une chaine de responsabilités qui implique collectivement, en plus du DG, le Conseil d’administration globalement et l’Etat du Sénégal au plus haut niveau, pour complicité dans une entreprise de malversation.

Voilà pourquoi, nous sommes en droit, au vu de cette complicité monstrueuse, de douter encore de ces administrateurs de l’Ipres. En effet, tout cela sent encore l’odeur nauséabonde de l’impunité dont une certaine minorité, intouchable et privilégiée, bénéficie, dans notre pays et quelle que puisse être, du reste, la gravité de leurs fautes. Mais, en tant que retraités, nous sommes les premiers voire les seuls concernés, à avoir, absolument, le droit à une information complète, juste et vraie, du DG et du CA, relative à la gestion intégrale des ressources de l’Ipres. Et à cette fin et à l’attention de ceux qui dirigent l’Ipres, nous voudrions préciser que les retraités ne sont point des pauvres que l’on assiste par charité, mais ce sont bien des ayant-droits qui ont trimé pendant des années d’activités de dur labeur. Ils tirent ainsi, pleinement et dignement, leurs revenus d’une caisse commune de solidarité de l’ensemble des travailleurs du secteur privé. Rappelons au passage que, c’est avec l’argent des retraités que tout le personnel de l’Ipres est rémunéré.

Mais, face à cette situation très sérieuse au plan financier pour l’Ipres qu’il dirige, le DG ne nous a pas dit quelles sont les mesures et dispositions concrètes qu’il a prises, en direction des incriminés d’abord, comme sanction et ensuite, pour faire entrer dans les caisses de l’Ipres, dans les meilleurs délais, ces fonds détournés, grâce à ce qu’en dispose la loi ? Alors, que le DG et le PCA sachent bien cela, si tel n’était pas le cas jusque-là, à savoir que le fait de ne pas reverser les cotisations sociales est une délinquance sociale de fait que la loi punit sévèrement. Et, le fait en outre, de les détourner, est encore plus grave, parce qu’il est alors synonyme de crime économique qui prive à des personnes âgées de percevoir convenablement leurs si maigres pensions pour vivre.

Le DG de l’Ipres, nous apprend en outre et en parfaite connaissance de cause, sans autre forme de procès, que 50% des entreprises du Sénégal n’ont pas déclaré leurs employés à l’Ipres. Ce qui, bien évidemment, signifie donc, qu’elles n’ont pas aussi cotisé à l’Ipres. Mais, vous, M. le DG de l’Ipres, en tant que responsable de ce secteur quelles mesures idoines concrètes avez-vous prises face à cette ignominie ? Comment, dans un Etat où l’on décèle que 50% des entreprises du pays n’ont pas déclaré leurs employés à l’Ipres, peut-on, logiquement, y parler de rigueur, d’équité, etc. ? Un tel pays peut-il prétendre gouverner avec la vertu et le respect à son peuple ? Absolument non ! C’est inacceptable une telle révélation dans ce Sénégal! Car, cela dépasse l’endentement d’une simple pensée logique. Franchement, l’on n’ose même pas supposer qu’il puisse exister un gouvernement de la République qui est bien au courant d’un tel état de fait extrêmement grave. C’est hallucinant voire effroyable! Et dire que ces entreprises en question continuent non seulement d’exister mais de fonctionner d’ailleurs, comme si de rien n’était, sans recevoir la moindre sanction, de quelque nature que ce soit ? Mais où est la République alors ?, l’Etat, la Justice et le droit sont où, également ?

Nous pouvons noter à travers la gestion de l’Ipres, comme le miroir qui reflète l’exemple type de comment est géré aujourd’hui, notre pays, globalement. Et, si c’est par cette méthode empirique de gestion, que notre pays doit émerger, nous nous trompons lourdement et mettons vraiment le doigt à l’œil, car un pays ne se gère pas à l’aveuglette, à l’informel ou par la fraude, la malversation et j’en passe. Lorsqu’un pays traite de cette façon aussi scandaleuse et indécente ses travailleurs et ses retraités et en outre compte 50% de ses entreprises qui sont des hors-la-loi, vivent de fraude sur tous les plans, bénéficient d’impunité des pouvoirs, ignorent même ce que veut dire patrie ou patriotisme, un tel pays ne se développera jamais.

Désolé, mais là, je suis en désaccord total avec certains de mes amis pour dire que, je préfère de loin, avoir à faire avec des étrangers, tout-à-fait en règle et qui jouent le jeu plutôt, que de m’encombrer avec des nationaux apatrides, fraudeurs, corrupteurs, cupides et pour qui, seuls leurs intérêts personnels comptent et rien d’autre. Par conséquent, d’accord pour un patriotisme économique conséquent et humaniste, mais non à tout chauvinisme étroit et borné en faveur de nationaux qui cherchent plus à devenir des maitres dominateurs aristocrates, comme cela semble se dessiner malheureusement, plutôt que de développer économiquement, rationnellement et dans la rigueur intrinsèque de la gestion de notre pays, dans les règles de l’art.

Enfin, je termine pour dire que tous les capitalistes obéissent aux mêmes principes, mêmes logiques et mêmes règles du capitalisme, à savoir que ces derniers n’ont ni patrie ni race. Ils ne sont, tous, attirés et mus que par le profit, gain égoïste et foncièrement personnel de l’intérêt.

Mandiaye Gaye

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