Filtrer les éléments par date : samedi, 15 septembre 2018

Voici quelques jours son excellence Bassirou Sene, ambassadeur du Sénégal en France nous recevait dans ses bureaux de l’avenue Robert Schuman à Paris et nous accordait une interview exclusive. Cet homme, affable, avec qui notre directeur d’ Ichrono a pour point commun d’avoir été auditeur à l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN), n’a refusé aucune de nos questions, acceptant même de répondre à certaines malgré leur caractère légèrement provocateur. Ce dont la rédaction d’ Ichrono le remercie.

C’est le résultat de cet entretien, qui couvre aussi bien l’état des relations diplomatiques entre le Sénégal et la France, l’immigration, les accords économiques entre le Sénégal et la Chine que les prochaines élections présidentielles de février 2019, que nous publions à partir d’aujourd’hui.

Q. – Quel est, monsieur l’ambassadeur, l’état actuel des relations diplomatiques entre le Sénégal et la France ?

B.S – Comme vous le savez nos deux pays entretiennent des relations particulières compte-tenu de l’histoire qui lie le Sénégal et la France mais aussi du dynamisme des deux chefs d’Etat qui gouvernent actuellement. Il y a une communauté de vues et une orientation partagée pour le développement, les questions de paix et de démocratie, celles relatives à la façon d’endiguer les problèmes du terrorisme. Sur tous ces aspects nos chefs d’Etat sont sur la même longueur d’ondes. Comme vous le savez en 2016 et en 2018 il y a eu deux visites de chefs d’Etat, le président Macky Sall est venu ici en décembre 2016 et en février 2018 le président Macron s’est rendu au Sénégal. C’est dire l’importance de nos rapports sans parler des séminaires inter-gouvernementaux qui existent entre nos deux gouvernements et qui sont présidés de part et d’autre par les Premiers ministres. Nous en avons déjà tenu deux, un à Paris et un à Dakar avec Manuel Valls et chaque séminaire à son propre thème, son ordre du jour. Généralement il s’agit de questions d’actualité où l’enseignement est en pôle position, les questions d’éducation, de formation, de paix et de sécurité.

Q. – On se souvient par le passé des rapports, parfois agréables, parfois tumultueux, sur le mode « je t’aime moi non plus, » entre Chirac - Abdou Diouf, Sarkozy - Wade, quelle est aujourd’hui la nature des relations entre les présidents Macky Sall et Emmanuel Macron ?

B.S – Ce sont des relations solides, très suivies, amicales et fraternelles. Je les ai vus ensemble, je les ai entendus discuter de questions importantes, mais je les ai vus aussi en privé et à chaque fois c’était dans un climat fraternel et amical. 

Q. – En dépit de ce climat chaleureux entre les deux chefs d’Etat existe-t-il néanmoins des dossiers épineux, des sources de conflits entre les deux pays ?

B.S – Si je peux me permettre un trait d’humour je dirai qu’entre le Sénégal et la France la difficulté c’est qu’il n’y a pas de difficultés. Je pense en particulier à l’éducation où nous avons une vision commune par rapport à la nécessité d’apporter un maximum de savoir et de capacité professionnelle à nos populations. Cela passe par des outils nécessaires pour faire face au défi du développement du monde. En ce sens l’Agence française de développement joue un rôle essentiel dans le cadre du programme d’appui au développement de la diaspora. Et ce programme aujourd’hui joue un rôle important dans la construction de collèges à travers le Sénégal, afin de remédier à ce que nous appelons des « abris provisoires », autrement dit des classes dans une situation précaire. Nos enseignants viennent aussi en France pour renforcer leur formation, des bourses sont également accordés à nos étudiants pour augmenter leur capacité, au niveau du doctorat par exemple, avant de retourner au pays. Cette collaboration, très suivie, permet au système universitaire sénégalais d’être le plus performant possible en s’appuyant sur l’expertise française qui est avérée.

Q. – Malgré cela, 24% des diplômés sénégalais de l’enseignement supérieur quittent le Sénégal pour l’étranger. Comment pensez-vous enrayer cet exode des élites intellectuelles ?

B.S – La liberté de mouvement est un élément du développement. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’il faudrait le restreindre, les déplacements des uns et des autres sont un facteur d’enrichissement, de consolidation des acquits en bénéficiant de l’apport des autres. A propos des diplômés auxquels vous faites allusion je ne suis pas certain que ce soit une mauvaise chose pour le Sénégal. Par ailleurs le Président prend toutes les dispositions pour permettre aux étudiants diplômés sénégalais de pouvoir s’épanouir au pays grâces à des mécanismes qui sont mis en place. Si vous n’êtes pas salarié, vous pouvez créer votre propre entreprise avec un soutien de l’Etat avec différents d’aide. Nous avons des secteurs porteurs, l’agriculture, trois mille heures de soleil pour l’énergie, nous avons besoin de quinze mille logements par an et nous avons donc besoin d’expertise dans ces différents domaines.

Q. - Aujourd’hui la France est-elle pour le Sénégal le partenaire européen privilégié au sein de l’Union européenne, ou un partenaire comme les autres ? 

B.S – La France est notre premier partenaire, notre premier bailleur financier, sa place est indiscutable, du fait de l’histoire mais aussi de la réalité économique de nos pays.

Q. - Quelle idée vous faites-vous du rôle d’ambassadeur aujourd’hui, à un moment ou les bureaux économiques, commerciaux jouent un rôle de plus en plus important dans les relations internationales. Est-ce que cela ne bouleverse pas un peu le rôle traditionnel du diplomate que vous êtes ?

B.S – La diplomatie du développement n’est pas nouvelle. Elle a été professée du temps de Boutros Boutros Ghali *. Nous pensons que la vocation des diplomates n’est pas d’être en nœud papillon pour fréquenter les salons. Nous sommes des acteurs du développement et devons apporter notre contribution pour un maximum d’investissements dans notre pays, le rendre le plus intéressant pour les industriels et attractif pour les touristes. C’est la vocation première d’une mission diplomatique. Le Quai d’Orsay lui-même s’occupe désormais du commerce et du tourisme. Ici, à l’ambassade j’ai un bureau économique avec un staff important qui a vocation à négocier et à assumer cette dimension et quant il le faut je suis là pour porter la parole, ouvrir le débat, et montrer fortement notre présence dans les grandes manifestations, les salons, etc.

Q. - Ce n’est donc pas une mutation de la fonction d’ambassadeur à laquelle nous assisterions aujourd’hui ?

B.S – En tant que diplomate de carrière je ne le pense pas. Je vous rappelle qu’au cours de la formation à l’ENA nous avons des cours d’économie politique, de stratégie, de négociation, etc. ce qui fait de nous des fonctionnaires pluridisciplinaires, si j’ose dire multi sectoriels. Nous sommes formés au droit, à la politique et à l’économie.

Deuxième partie

Troisème partie

Entretien réalisé par Jean-Yves Duval, directeur de publication

 

*   Universitaire, juriste, politologue, né en Egypte, il fut diplomate, le sixième secrétaire général de l’ONU et le premier secrétaire général de la Francophonie. Il est décédé le 16 février 2016 à l’âge de 93 ans.

 

 

Publié dans Politique

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