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Felwine Sarr : « Les Africains ont une responsabilité historique »

Fév 07, 2018
Felwine Sarr : « Les Africains ont une responsabilité historique »

ENTRETIEN. Pour l'universitaire, écrivain, éditeur, musicien et cofondateur des Ateliers de la pensée à Dakar et Saint-Louis, le continent doit reprendre possession de ses ressources naturelles et spirituelles.

PROPOS RECUEILLIS PAR MALICK DIAWARA

Le Point : L'un des phénomènes les plus marquants de ce début de XXIe siècle pour l'Afrique est celui des migrations, notamment vers l'Europe. L'Afrique a-t-elle raison d'avoir peur de perdre d'importantes forces vives, et l'Europe de craindre cette ruée subsaharienne ?

Felwine Sarr :La migration est un phénomène important, mais il faut rappeler que 80 % des migrants africains restent en Afrique. Ce n'est donc pas la majorité des migrants qui va en Europe. Le phénomène des migrations est certes spectaculaire, mais, si on regarde la tendance lourde, il n'y a pas, en tout cas pas plus aujourd'hui qu'hier, ce phénomène d'envahissement brandi par les mouvements d'extrême droite et amplifié par un certain traitement de la presse. Et des personnes ayant acquis une nationalité européenne sont toujours qualifiées d'immigrés parce que nées à l'étranger... En France, sur les 5,8 millions d'immigrés, 2,3 millions sont dans ce cas. Sinon, oui, avec les migrations, l'Afrique perd une force vive dont elle a besoin pour se construire. C'est dire combien il est important que les gouvernements africains prennent sérieusement en charge cette question.

Sur quoi l'Afrique doit-elle s'appuyer pour changer le paradigme actuel ?

Le continent doit se réinventer fondamentalement. Les gouvernements africains doivent prendre leurs responsabilités pour éduquer la jeunesse et lui trouver du travail sur place. Pour ce faire, l'Afrique a la tâche de reprendre son destin en main et de décider de la direction qu'elle donne à son économie, à sa politique, à son rapport à l'environnement. Elle doit reprendre possession de ses ressources intellectuelles, philosophiques et spirituelles, de ses terroirs, de ses terres et ressources symboliques aussi, et faire ses choix de société. Cette démarche est essentielle si on veut changer le paradigme actuel.

L'Afrique se donne-t-elle vraiment les moyens de cette ambition ?

Il y a plusieurs Afriques et plusieurs dynamiques sociétales. Que constate-t-on aujourd'hui ? Que les sociétés civiles n'acceptent plus ces présidents vieillissants qui dirigent le continent depuis trente ou quarante ans. Que ce soit en Afrique de l'Ouest, au Burkina, par exemple, en Afrique centrale, en RDC et au Congo Brazza, elles s'organisent, au péril de leur vie, pour provoquer le changement. Cette dynamique est irréversible et semble s'inscrire dans l'Histoire. Avec elle, les gouvernements ne pourront plus longtemps diriger à l'insu de l'intérêt du plus grand nombre et à l'insu de la jeunesse africaine. Qu'ils le veuillent ou non, s'ils continuent à fonctionner sur la base des anciens paradigmes, ils seront emportés. Ce n'est qu'une question de temps.

Je ne crois pas que l'Afrique puisse réclamer un droit à la dévastation de l'environnement du simple fait que les autres l'ont fait.

Finalement, quelle perception avez-vous du potentiel de l'Afrique aujourd'hui ?

Le potentiel est énorme, et ce n'est pas une vue de l'esprit ou un désir de se rassurer. De mon point de vue, la démographie dit le sens des choses. Le rapport de force est en train de changer. En 2100, l'Europe représentera 4 % de la population du globe et le continent africain, 40 %. Cela dit, l'Afrique a d'autres atouts plus importants que cette dynamique démographique qui impressionne tant. Elle a le tiers des réserves minières et énergétiques de l'humanité encore disponibles, sans compter les terres arables, dont elle détient les six dixièmes, encore inexploitées. S'y ajoute l'avantage d'un espace immense largement plus grand que l'Inde, la Chine et l'Europe occidentale réunies. Et puis l'Afrique a sa jeunesse... Sur le plan économique, depuis l'an 2000, la croissance africaine est une réalité dans un environnement mondial qui croît plus lentement. Cette croissance ne veut pas dire grand-chose si elle n'est pas inclusive et n'améliore pas la vie des populations. Bien qu'elle ait encore d'importants défis à relever en termes de bien-être économique et social, l'Afrique est sur une bonne dynamique. La question est de savoir comment mettre ce potentiel au service de ses populations, loin de la prédation des multinationales, qui ont des stratégies pensées pour leur seul profit.

Comment l'Afrique doit-elle s'y prendre pour défendre ce potentiel au regard de ses faibles moyens militaires ? Elle a encore besoin d'intervenants extérieurs pour contenir les menaces qui se font jour sur différents théâtres d'opérations, notamment contre le terrorisme.

Il ne faut pas être dans un excès de militarisme et d'épistémologie de la puissance. Les Africains doivent prendre le temps de construire leurs capacités de sécurité. Même s'il est compréhensible de faire appel à des intervenants extérieurs face à des urgences humanitaires, il faut sortir de l'assistanat et de la tutelle, d'autant plus que ceux qui viennent au secours peuvent se maintenir sur place pour préserver leurs intérêts et entretenir leur ligne d'approvisionnement en matières premières. Sur ce point, l'Afrique doit donc être stratège et visionnaire dans la mise en place de ses capacités de défense. Cela dit, si la question militaire est importante, elle n'est pas fondamentale. Pour mieux se défendre, l'Afrique doit d'abord se réapproprier la gouvernance de ses propres espaces et mettre en place des processus démocratiques légitimes. Seront ainsi portés au pouvoir des individus soutenus par d'importantes forces sociales, pour lesquelles ils pourront instaurer des politiques profitables. Un exemple : l'armée rwandaise n'est pas plus puissante que l'armée sénégalaise et le Rwanda n'a pas un PIB par habitant supérieur à celui du Sénégal. Pourtant, Paul Kagame décide en toute indépendance, sans qu'aucune option ne lui soit imposée de l'extérieur par quelque pays que ce soit. Il n'a pas la capacité militaire d'une grande puissance, mais il gouverne sur un consensus avec un État tourné vers le bien-être de sa population, notamment en matière d'éducation et de santé. Il obtient des résultats et peut faire les choix qu'il estime les meilleurs pour les Rwandais. Aujourd'hui, beaucoup de pays ne sont pas en mesure de faire de même, car les gouvernements n'ont pas le soutien qu'ils devraient avoir lorsqu'ils prennent des décisions de rupture. Pourquoi ? Parce que, au lieu de s'occuper de leurs populations, ils s'occupent plutôt de leur clan et de leur clientèle.

Le Monde.fr

 

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