Opinions et Débats

Née blanche de parents noirs ; démystifier la différence  de Annie Cécile MOKTO : Note de lecture de l’ouvrage par Pape. B. CISSOKO

 

«Mes parents ont-ils fêté ma naissance comme il sied ? » Question difficile et sans réponse, nous sommes dans une Afrique qui pratique le discours non verbal, tout est énigmatique. Ce silence, cet accueil inconnu a certainement plongé Annie dans un perpétuel questionnement existentiel sans fin.

Un enfant de parents noirs et qui montre une frimousse blanche a de quoi inquiéter, mais ce n'est pas une invention c'est une réalité qu'il faut assumer et vivre avec. C'est ce que feront les parents d'Annie malgré leur incompréhension. Des parents aimant, présents qui ont donné tout ce qu'un enfant pouvait avoir. Oui la famille donne, accepte, soutient et protège mais elle n'est pas seule quand on sait qu'une personne vit un dualisme, chez soi et ailleurs. C'est cet ailleurs, cet extérieur qui n'a pas ménagé notre auteure. Un environnement qui lorgne et affable de noms peu reluisants une petite fille née avec une anomie ce qui ne l'empêche pas d'aimer la vie, de s'aimer. L'autre a voulu lui coller une étiquette, un sobriquet qu'elle ne comprenait pas d'ailleurs mais à force on se rend compte que cette expression doit être une insulte, un rejet : Mapang.
L'environnement, la société a voulu lui donner une identité qu'elle n'a pas demandé, elle est capable Annie de se donner sa propre identité et c'est ce parcours qu'elle nous dresse telle une liane qui est inclinée mais pas couchée.

La jeune fille est une battante, elle souffre de sa mauvaise vue causée par l'albinisme, sa peau fragile et ses yeux sont les témoins et l'expression de cette anomalie génétique.
En lisant son ouvrage on ne peut s'empêcher de penser à Chaam, mais passons et concentrons-nous sur cette belle jeune fille qui adore le miroir, jouer, insouciante et coquette comme son père cet intello tiré à quatre épingle qu'elle admirait tant.

Mais ce père, cette mère dans un pays engluée dans des représentations culturelles dignes du moyen âge n'avaient pas les réponses que leurs inconscients leurs posaient. Ils aimaient leur fille, c'était leur sang, une bénédiction diront-ils, mais vite la société dira une malédiction, les autres ont montré à Annie qu'elle n'était pas la bienvenue et certains détournaient le regard, ne répondaient pas aux marques de politesse d'Annie, tout ceci peinait la jeune fille insouciante qui commence à s'inquiéter, et se dire pourquoi, pourquoi autant de silence, pourquoi ce vide autour de moi ou ces mots en ma direction. Les sorties étaient un calvère alors que la maison était un paradis.

Annie MOKTO à travers son ouvrage-témoignage nous enseigne des paradoxes, des incompréhensions qui plongent un enfant, j'allais dire toute personne ; dans un désarroi manifeste, mais c'est sans compter sur Annie.
Sa vie à l'extérieur était synonyme de racisme, d'anéantissement, de dégoût, de mise à l'écart telle cette voisine qui disait à Josiane l'amie insouciante de Annie « « tu joues avec cette guinguirou, gare à toi si elle se blesse. Tu ne le sais pas elle appartient à une race maudite dont tu devras te méfier !

De tels propos sont cruels et dévastateurs et replongent l'auteure dans une tristesse qui ne sera jamais consolée parce que le sujet est tabou et ce tabou forme et enferme son existence Comme tout enfant l'école est un droit et Annie ne peut y déroger, elle était ravie d'aller à l'école pour apprendre à lire et écrire, elle va vite déchanter et c'est l'instituteur chargé d'initier, d'accompagner, d'instruire tous les enfants qui va lui faire le plus de mal. Passons vite parce que ce passage est indigne d'un enseignant et en France en Europe depuis 2005 et avant pour certaines zones les élèves atteints d'un quelconque handicap avait droit à des dispositifs adaptés pour avoir une chance de réussir. A aucun moment l'enseignant ne s'est demandé si cet enfant avait des problèmes aux yeux ou était-il l'envoyé inconscient et inconséquent de la société pour punir avec une sévérité bestiale celle qui vivait difficilement son existence malgré elle, alors qu'elle n'est pas responsable ?'les pages blanches rendues auraient pu alerter, mais non )-( Moi qui ai formé des enseignants ce passage m'a horrifié, un enseignant c'est un amour, il doit faire passer le savoir avec amour y compris dans la tête du plus démuni). Annie n'a rien dit, à cet âge et dans nos traditions l'enseignant était Roi; il avait tous les droits et faisait peur aux élèves et aux parents alors que c'est une personne qui a été à l'école et que l'Etat paie pour instruire tous les enfants sans discrimination.

Les mots de Annie dans cet ouvrage expriment la peine et la souffrance indicibles : j'étouffe, victime impuissante-livrée aux assauts répétés de leur férocité- et personne ne le remarque ; Je dirai personne ne se donne la peine de le remarquer pour le souligner.
Pour Annie si personne ne voit sa souffrance c'est que les autres ont raison et c'est elle qui est en faute, du coup il y a un sentiment d'imposture (je ne suis pas à ma place) ce qui est faux, le peuple ou la société peut avoir tort face à un enfant.
Annie nous apprend la transmission des valeurs culturelles, ses rapports avec sa famille et surtout cette grand-mère qu'elle accompagnait dans les champs sous un soleil ardent.
Elle fatiguait vite, oui c'est normal, sa peau si fragile n'a pas les moyens de traiter les uv, l'absence de mélanine ne facilite pas sa présence sous ce soleil et sans protection, ni chapeau, ni crème adaptée. Cette grand-mère qui était toujours présente pour accueillir et inscrire sa petite fille à l'école pour qu'elle profite de tout ce que les enfants de son âge avaient droit. Beaucoup d'actes qui étaient des appels au secours non pas été entendus par la société si muette face au calvaire d'une jeune fille qui avait la malchance d'être différente et pourtant qui respirait comme chacun et qui est si belle de surcroit et convoitée et repoussée à la fois.


Une adolescence complexe et magnifique, Annie a vécu de bout en bout dans des contradictions qui peuvent rendre fou un être humain mais, Annie n'était pas n'importe qui elle comme ce messie, cet être qui va imposer sa présence au Monde avec l'absence présence de sa famille.
Elle voulait qu'on l'écoute, qu'on lui explique et c'est ainsi qu'elle prend goût à visiter un inspecteur de police jusqu'au jour où ce quinquagénaire lui usurpe son hymen et son enfance sans pouvoir se débattre.
Annie en jeune fille curieuse cherche des mots pour expliquer sa condition.


Elle fit la connaissance d'un être généreux qui l'invite en Belgique et c'est le début d'une nouvelle vie.
Le regard n'est plus pesant, la différence est intégrée à la masse des leucodermes. Annie cherche et elle tombe sur Genespoir une association française qui lutte pour la protection des personnes atteintes d'albinisme, puis une association qui accueillent des personnes malvoyantes. Il fallait apprendre le braille, des symboles à déchiffrer et que l'occident met à disposition de certaines personnes déficientes visuelles pour conquérir leur autonomie dans un monde ou l'écriture est la clé.
Lire, écrire, comprendre son monde pour mieux se conduire tel était le leitmotiv de Annie et elle se donnait du courage malgré qu'à certains moments elle voulait abandonner et se laisser mourir.
La victoire sur les épreuves avec la complicité d'enseignants compréhensifs, Annie marque des points et réussit tant bien que mal. Boris Cyrulnik dira que Annie est une résiliente quelqu'un qui veut transformer sa souffrance en joie positive et conquérante.
Quête identitaire, mère d'un enfant noir, étudiante courageuse, Annie renait. Elle qui a beaucoup compris beaucoup, beaucoup écouté, beaucoup lu, elle ne veut pas s'arrêter en si bon chemin et voici la voie de l'engagement ; la politique et le militantisme. Il faut dire que le film de Under the Same Sun tourné en 2010 sur les enfants atteints d'albinisme et les crimes rituels a fini de forger l'engagement de Annie MOKTO. En Belgique, elle comprend que naître avec une aptitude en moins est un problème et qu'il fallait y pallier, elle entre en politique, puis correspond avec des associations à travers le monde jusqu'au jour où l'ONU a décrété le 13 juin journée de sensibilisation sur l'albinisme.


«Annie tu as une mission, ne te laisse pas ranger sur le côté» c'est sans compter sur cette belle battante aux épaule faussement frêles, elle qui va avoir une reconnaissance nationale et internationale, elle va rencontrer des grands du monde, être dans de grands magazines en guise de reconnaissance je dirai signe de victoire sur la société et sur elle-même Elle crée l'association «écran total» peut-être un clin d'œil à ce qui lui avait manqué dans son existence enveloppée par l'ignorance dans son pays natal.

Annie termine son ouvrage en vouant un culte à son père ce héros, sans oublier sa grand-mère Thérèse, sa famille qui a su être là malgré tout et qui a subi aussi sans savoir comment réagir, et d'autres hommes et femmes qui avaient compris ce que voulaient dire humanisme.
Pour boucler son essai Annie nous enseigne sur l'albinisme ce mot qui était sa peine, son incompréhension, son ostracisme et sa souffrance.
C'est à Claude Lévi-Strauss qu'elle confie le terme de son premier essai en ces mots "La diversité des cultures humaines ne doit pas inviter à une observation morcelante ou morcelée. Elle est moins fonction de l'isolement des groupes que des relations qui les unissent " Et moi d'ajouter avec Albert Jacquard «Je souhaite que le lecteur retienne de la biologie cette leçon : notre richesse collective est faite de notre diversité. L'autre, individu ou société, nous est précieux dans la mesure où il nous est dissemblable » (Albert Jacquard – Éloge de la différence).


Au total on se demandera ce que j'ai retenu de cet ouvrage.


D'abord les personnes atteintes d'albinisme sont diversement accueillies ici où là en Afrique et dans le monde
Cet ouvrage simple et limpide comme les larmes de Annie m'a conforté dans l'idée que les hommes sont nés bons mais que c'est la société qui les a corrompu ( J. J. ROUSSEAU) et pour m'exprimer comme l'auteure qui a vécu dans un univers pleins de paradoxes j'ajouterai avec Hobbes que «l'Homme est un loup pour l'homme». Qu'est-ce à dire?

Il s'agit de comprendre que l'Homme est capable du meilleur et du pire et c'est l'éducation, la morale qui pourra façonner le cœur des êtres humains pour qu'ils apprennent à se sociabiliser pour vivre ensemble dans le respect des différences mais aussi des similitudes. Une société peut vivre dans la pénombre, dans l'ignorance qui est la mère de tous les vices et bêtises (Socrate) mais elle peut tendre l'oreille et les yeux pour se désaliéner des fausses représentations culturelles qui déshonorent l'humain. Il est inconcevable de traiter autrui au simple motif qu'il est différent et ce silence complice qui va avec.

Si pour éduquer un enfant il faut tout un village, je dirai aussi qu'un enfant qui qu'il soit peut conduire ; si on veut y prendre garde ; aux changements, aux mutations qu'exigent la Civilisation et les Droits de l'homme. Un enfant n'est pas responsable, les parents ;  s'ils sont responsables de leurs rejetons, ils ne peuvent être responsables de comment cet être qui vient au monde sera, ils devront assumer cette responsabilité et se battre comme Annie pour dire que cet être qui est là a une identité, il existe et devra vivre avec tout le monde, ce monde composé de la diversité qui est le charme de la vie. Il faut toujours se dire que la vérité triomphe toujours et il faut trouver les bonnes personnes à qui parler pour se défendre, il y a toujours dans ce monde des humains ouverts et enclin d'humanisme. Le silence est la pire des choses, osons parler et parlons-nous pour comprendre, ouvrons nos cœurs et nos oreilles, soyons curieux, motivés pour avancer vers les lumières.

Encore une fois cet ouvrage m'a fait penser à cette femme blanche aux yeux bleus qui subitement sans le vouloir devenait noire, à la plage et partout elle déclenchait les regards inquisiteurs et suspicieux, est-ce la nounou ou qui est-ce ? Elle avait une maladie inconnue et rare .....Ainsi va la vie mais elle a fini par accepter son sort et sa famille et ses amis (es) étaient là autour d'elle.
Voici un livre à posséder, à lire et faire lire pour comprendre ce que peut engendrer la différence et comment se sortir des «griffes» des gens «bornés», la fondationde Lilian Thuram qui lutte contre les discriminations devrait intégrer cet ouvrage parmi les ouvrages conseillés.


www.annie-mokto.be     www.ecran-total.org     Editions ASSYELLE

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Pape Bakary CISSOKO
Philosophe-Conférencier et Formateur Interculturel
Ancien Formateur à l'Institut Universitaires des Maitres (IUFM) de Franche-Comté/Besançon/France
Spécialistes des cultures africaines et des questions de parentalité
Animateur de Café-Philo
Collaborateur de www.ichrono.info
Formateur au Centre Minkowska
Membre de la Société des Africanistes Paris Membre de la Maison de la Négritude et des Droits de l'Homme de Champagney
Pour me suivre:

http://papcissoko.free.fr/

 

L'art de vivre dans l'antiquité par Annie Collognat

 

Quête de sérénité, maîtrise des passions, tempérance et sobriété forment quelques-uns des préceptes de la sagesse antique de l'Occident. Cette longue tradition philosophique a permis aux Anciens de forger un art de vivre dont il nous reste beaucoup à apprendre aujourd'hui.

Imaginez un homme qui vous assure avoir été un guerrier sept siècles auparavant – un certain Euphorbe, tué par le roi grec Ménélas sous les remparts de Troie –, une espèce de fou qui se dit « ami de la sagesse » et qui prétend connaître tous les secrets de l'univers. Une sorte de maître Yoda, qui serait prêcheur végétarien, avec une jambe en or et le don d'ubiquité...

« Il y avait à Crotone un homme qui était né dans l'île de Samos : fuyant sa patrie et ses maîtres, il s'était volontairement exilé par haine de la tyrannie. Si éloignés que soient les dieux dans les espaces célestes, il s'élevait jusqu'à eux par la méditation, et ce que la nature refuse aux regards des humains, il le recueillait par les yeux de l'esprit. Après avoir pénétré par la puissance de sa pensée et par un travail infatigable tous les secrets de l'univers, il les communiquait aux autres. Entouré de disciples silencieux, que ses discours remplissaient d'admiration, il expliquait les origines du vaste monde, les principes des êtres et des choses, ce que c'est que la nature, la divinité, d'où vient la neige, comment se forme la foudre, si c'est Jupiter ou le choc des vents dans le ciel qui produit le tonnerre, ce qui fait trembler la terre, selon quelle loi les astres se déplacent, enfin tous les mystères cachés aux mortels » (Ovide, Métamorphoses, XV, vers 60-72).

Car s'il était sage et savant, ce gourou, chamane, astronome, qui vivait au vie siècle av. J.-C., prônait le végétarisme le plus strict et défendait la théorie de la métempsychose, ou plutôt de la métensomatose (l'âme immortelle connaît des existences successives dans des corps différents). La règle interdisait de prononcer son nom – il était « Lui », purement et simplement –, mais tous les penseurs, antiques et modernes, l'ont révéré comme le Maître par excellence : pour le philosophe allemand Georg Hegel, il est « le premier maître universel » (Leçons sur l'histoire de la philosophie, 1828). S'il a exercé une influence considérable sur la pensée en Occident, il n'est plus guère connu aujourd'hui du grand public qu'en tant qu'inventeur d'un célèbre théorème en mathématiques.

Le beau parleur pythien


Capable de parler au nom d'Apollon, comme la fameuse Pythie de Delphes, cet homme, c'est précisément le « parleur (agoreuein en grec) pythien » : Pythagore, l'inventeur de la philosophia, cet amour de la sagesse, qui s'occupe des choses de la nature et de l'esprit, qui explore la physique et la métaphysique, qui fonde une éthique dans la pratique du quotidien.
« Un jour, Léon, roi des Phliasiens, entendit Pythagore discourir sur certains points avec tant de savoir et d'éloquence, que, saisi d'admiration, il lui demanda quel était l'art dont il faisait profession. À quoi Pythagore répondit qu'il n'en savait aucun, mais qu'il était philosophe. Surpris de la nouveauté de ce nom, le roi le pria de lui dire qui étaient donc les philosophes, et en quoi ils différaient des autres hommes. Pythagore répondit : "Tandis que les uns cherchent la gloire, et les autres les richesses, il y a une troisième espèce d'hommes, mais peu nombreuse, qui, regardant tout le reste comme rien, s'applique principalement à la contemplation des choses naturelles. Ce sont ces derniers qui se disent philosophes, c'est-à-dire, amateurs de la sagesse." ». (Cicéron, Tusculanes, V).


Selon la majorité des auteurs, Pythagore (comme plus tard Socrate) n'aurait rien écrit. Si certains, comme Héraclite, lui attribuaient trois traités, De l'éducation, De la politique et De la nature, on considérait que ces œuvres avaient été rédigées par des disciples. De fait, entre mythe et réalité, le personnage historique de Pythagore reste très mal connu ; son enseignement s'assimile à « l'école » qu'il a fondée, dont Platon fut l'un des élèves et le poète latin Lucrèce le plus ardent porte-parole : une sorte de secte d'initiés, à la fois philosophique, religieuse et scientifique, à la recherche d'une harmonie morale pour l'homme, dans un monde où « tout change et rien ne meurt ». Manifestement influencée par l'orphisme, par la pensée égyptienne, et sans doute aussi par les mathématiques et l'astronomie babyloniennes, l'école pythagoricienne a fourni des travaux d'une telle richesse qu'ils ont très fortement marqué toutes les époques et toutes les cultures d'Occident et d'Orient, dans toutes les disciplines : mathématiques, musique, philosophie, astronomie, etc.


On prête à Pythagore une série de préceptes moraux, appelés « Vers dorés » (encadré p. 14) : pour certains, ils seraient l'œuvre de l'un de ses disciples, Lysis de Tarente ; pour d'autres, ce serait une composition d'un philosophe néoplatonicien du Ve siècle apr. J.-C., Hiéroclès d'Alexandrie. Quoi qu'il en soit, cet ensemble de maximes, qui tiennent à la fois de la prière et de la leçon de morale, joua un rôle déterminant dans l'élaboration et la diffusion de ce que nous nommons aujourd'hui « la sagesse antique ».
Il s'agit avant tout de conseils concrets, destinés à fonder un « art de vivre » au quotidien : ils sont issus d'une tradition sapientiale très ancienne, d'origine orientale, à la fois religieuse et juridique, comme en témoignent les proverbes bibliques ou le code d'Hammourabi. Chez les Sumériens et les Égyptiens (les deux plus anciennes civilisations connues par l'écriture), des préceptes de vie étaient ainsi rassemblés en collections, à usage sans doute pédagogique. Celles-ci ont circulé dans tout le Proche et le Moyen-Orient, fondant une sorte d'autorité immémoriale, une réglementation constituée de « vérités éternelles » qui assuraient la permanence d'un ordre moral ne varietur.


C'est à cette source qu'ont puisé aussi les fameux « Sept Sages » de la Grèce (650-550 av. J.-C.), avant Pythagore. Entre mythe et histoire, sept experts légendaires, comme les sept merveilles du monde antique, représentent en effet la sagesse venue de l'expérience, qu'elle soit scientifique avec Thalès (un autre inventeur de théorème) ou politique avec Solon, poète et législateur d'Athènes, vénéré comme le « père de la démocratie ». Attribués à l'un ou à l'autre d'entre eux, des apophtegmes, transmis de génération en génération et soigneusement répertoriés par Diogène Laërce au ive siècle apr. J.-C., constituent le socle de toute la morale antique. Ils prônent la modération et la justice, dans des énoncés « bien frappés », au style lapidaire et archaïsant, faits pour s'imprimer dans la mémoire, à la manière des commandements bibliques : « Sois modéré dans le bonheur et prudent dans les événements contraires », « Montre-toi toujours le même envers tes amis, qu'ils soient heureux ou malheureux », « Acquitte-toi de tes promesses, quelles qu'elles soient », « Ne divulgue pas les secrets qui te sont confiés », pour prendre exemple dans les maximes prêtées à Périandre, maître sévère de la cité de Corinthe de 627 à 585 av. J.-C.


Préceptes pour un art de vivre

Ces impératifs incantatoires tiennent encore d'une forme de « chamanisme » religieux, dont témoigne la référence constante au dieu Apollon, « maître de vérité » en son sanctuaire de Delphes. Mais ils annoncent aussi une mise en place progressivement laïque de la vie dans la cité. C'est la leçon du théâtre : l'Orestie d'Eschyle (458 av. J.-C.) s'achève par l'instauration de la justice des hommes sous la protection des dieux qui incarnent les lumières de la raison (Apollon et Athéna) face aux ténèbres de la vengeance primitive, de la terrible « loi du talion » représentée par les Érinyes (les Furies des Romains). La leçon est donc ancienne, bien avant celle de Socrate : « Je suis plus sage que cet homme. Il peut bien se faire que ni lui ni moi ne sachions rien de fort merveilleux ; mais il y a cette différence que lui, il croit savoir, quoiqu'il ne sache rien ; et que moi, si je ne sais rien, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc qu'en cela du moins je suis un peu plus sage, car je ne crois pas savoir ce que je ne sais pas » (Platon, Apologie de Socrate).
Avant tout, ordre et mesure : chaque chose à sa place, et chaque place soigneusement définie. C'est la quintessence de cette « sagesse grecque » qu'enseignait déjà la parole du mythe (muthos) avant la rationalisation du logos : mise en ordre de l'univers (élimination du chaos, instauration du cosmos), mise en ordre de la cité (dikè et nomos, instauration de la « justice » et de la « loi »).
Pour l'homme, un maître mot et un leitmotiv : le juste milieu. Ce qui implique de bien se connaître pour ne jamais outrepasser les limites, comme le résument les deux commandements incontournables, inscrits précisément au fronton du temple d'Apollon à Delphes. Ils sont la règle des règles : Mèdén agan (« rien de trop », devise de Solon) et Gnôthi seauton (« Connais-toi toi-même », devise de Thalès).


Ordre et mesure


Chacun d'entre nous, en effet, reçoit son « lot » – sa portion (moira en grec) de vie, de richesse, de bonheur, de joies et d'épreuves –, fixé par une puissance transcendante, le destin que les Grecs nomment anankè (nécessité) et les Romains fatum. Il revient à trois vieilles fileuses, les Moires ou Parques, de le concrétiser symboliquement en tissant et en coupant le fil de chaque vie. Il revient aux hommes de le faire fructifier en pratiquant le « bien-vivre » : c'est là leur espace de liberté dans un
Sans chercher à rivaliser avec les Immortels (la limite du dessus), sans se laisser aller aux instincts de la bête (la limite du dessous) – « ni ange ni bête », dira Blaise Pascal – est donc heureux (eudaimôn) celui qui, acceptant son lot, parvient à concilier son petit dieu intérieur (au sens du fameux daimon socratique) avec le monde extérieur, où il est engagé avec autrui. Même pour les stoïciens les plus exigeants, ceux qui recommandent de faire de son for intérieur un fort intérieur, tel Marc Aurèle, la vie de « l'homme de bien » se conçoit nécessairement dans une dimension altruiste : « Adopte à l'essai la vie de l'homme de bien qui apprécie son lot et se contente, quant à lui, d'agir justement et d'être bienveillant » (Pensées pour moi-même).
La sagesse antique est d'abord un humanisme, au sens le plus simple et le plus fort du terme. Montaigne en est nourri : « Il n'est rien si beau et légitime que de faire bien l'homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie » (Essais, livre III, chapitre XIII, 1588).
À la loterie universelle, l'homme a reçu sa part de temps. Comme Pythagore, il sait que « ce que nous avons été, ce que nous sommes, nous ne le serons plus demain » (Ovide, Métamorphoses, XV, vers 215-216), car le temps, comme un fleuve, ne s'arrête jamais et « dévore tout ce qui existe » (tempus edax rerum).
Carpe diem


Donc, pour bien vivre, il faut savoir accepter la mort : « Toute la sagesse et le raisonnement du monde se concentrent en ce point : nous apprendre à ne pas craindre de mourir » (Montaigne, Essais, livre I, chapitre XIX, « Que philosopher, c'est apprendre à mourir »). La leçon est déjà dans l'Odyssée (chant V), quand Ulysse refuse le don d'immortalité que lui offre la divine nymphe Calypso pour tenter de le garder auprès d'elle : vieillir et mourir sont inscrits dans la condition humaine. Si la vie ne vaut rien, rien ne vaut la vie quand on la passe chez soi auprès de ceux que l'on aime (en l'occurrence à Ithaque, auprès de la sage Pénélope, dont Ulysse est séparé depuis près de vingt ans).


C'est en effet un constat et une constante de la pensée antique, que résume ainsi Épicure : « S'il était possible que l'homme pût toujours vivre, le plaisir qu'il aurait ne serait pas plus grand que celui qu'il goûte dans l'espace limité de sa vie, s'il pouvait assez élever sa raison pour en bien considérer les bornes. Celui qui considère la fin du corps et les bornes de sa durée, et qui se délivre des craintes de l'avenir, rend par ce moyen la vie parfaitement heureuse ; de sorte que l'homme, satisfait de sa manière de vivre, n'a point besoin pour sa félicité de l'infinité des temps ; il n'est pas même privé de plaisir, quoiqu'il s'aperçoive que sa condition mortelle le conduit insensiblement au tombeau, puisqu'il y trouve ce qui termine heureusement sa course » (Maximes capitales, XX).
Voilà donc un autre principe fondamental du « bien-vivre » pour les Anciens, grecs et romains : « cueillir le jour » – c'est le sens du fameux carpe diem emprunté au poète latin Horace (Odes, I, vers 8) – sans gâcher son temps en vaines considérations.


Deux courants essentiels se partagent cet enseignement du bonheur à partir du IIIe siècle av. J.-C. : l'épicurisme, donc, souvent caricaturalement résumé à ce carpe diem, et le stoïcisme, qui connaît sa plus belle expression à l'époque impériale romaine avec Sénèque, le célèbre précepteur de Néron (il se suicida sur l'ordre de l'empereur en 65), l'esclave affranchi Épictète (mort vers 125) et l'empereur-philosophe Marc Aurèle (mort en 180). Pour les uns comme pour les autres, épicuriens et stoïciens, rappelons-le, il s'agit de (bien) vivre en donnant un sens au présent, sans se réfugier dans une illusoire fuite vers l'avant (le futur) ou vers l'arrière (le passé).


« Tiens pour ton dernier jour chaque jour qui a brillé pour toi : l'heure sur laquelle tu n'auras pas compté te viendra comme un heureux sursis » (Horace, Épîtres, Livre I, vers 13-14).
« Hâte-toi donc de vivre et conçois chaque jour comme une vie entière » (Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre CI).
« Demain sera trop tard : vis donc dès aujourd'hui » (Martial, Épigrammes, livre I, vers 12).
« La perfection du caractère consiste à passer chaque journée comme si c'était la dernière, à éviter l'agitation, la torpeur et l'hypocrisie » (Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, VIII, 69).
Pour être sage et heureux


Loin d'être une invitation au farniente dans un individualisme égoïste, comme un lecteur moderne pourrait le penser un peu trop hâtivement, cette morale du (bon) temps – celui dont on sait jouir – suppose un authentique « souci de soi », une pratique de chaque instant, proche des exercices que pratiquent les sportifs : c'est précisément le sens du mot « ascèse » en grec. Ce point fondamental réunit tant épicuriens que stoïciens et cyniques, dont les divergences ne sont souvent qu'apparentes : est sage et heureux celui qui sait profiter de lui-même, en se prémunissant des excès qui pourraient l'enchaîner à ce qu'il y a de plus animal en lui.
Si nous voulons donc être à notre tour sages et heureux, il nous faut apprendre à :


• refuser les fausses valeurs que sont les honneurs, les richesses ou encore le pouvoir ;
• renoncer à tout ce qui est inutile et vain, qui vient de l'envie et qui risque de provoquer le trouble, la déception et
la douleur ;
• ne pas nourrir d'angoisses inutiles et accepter les manifestations de la finitude, telles que la vieillesse et la mort, qui sont inévitables puisque nous sommes mortels ;
• ne pas nous agiter vainement ;
• connaître et suivre la nature/sa nature, afin d'être en harmonie avec le monde/avec soi-même ;
• pratiquer la mesure et la justice ;
• ménager du temps à soi et pour soi (ce que les Romains nomment otium).
Bref, chercher la plénitude dans ce que la vie nous apporte au jour le jour, sans nous occuper de ce qui nous détourne de nous-mêmes et ne nous regarde pas. Un tel programme exige lucidité et détermination : « Si tu fais attention, tu verras que la plus grande partie de la vie se passe à mal faire, une grande à ne rien faire, et le tout à faire autre chose que ce qu'on devrait faire. Montre-moi donc un homme capable de donner un prix au temps, qui sache ce que vaut un jour, qui comprenne qu'il meurt un peu chaque jour ! Sois complètement maître de toutes tes heures. Tu dépendras moins du temps de demain si tu sais prendre en main le temps d'aujourd'hui » (Sénèque, Lettres à Lucilius, I).


Comme on le voit, la sagesse, ça se mérite : c'est la grande leçon de la philosophie occidentale, mais aussi son grand paradoxe. Fondamentalement ascétique, différente de la philosophie orientale, essentiellement contemplative, elle demande d'aimer la sagesse sans vouloir être comblé par l'objet de son amour (car le désir, quand il est comblé, supprime le désir, comme on le sait).
Le philosophe a compris que s'il parvenait à être pleinement sage, il ne serait plus philosophe : il se trouverait dans la condition des dieux qui, comme le dit Platon, n'ont nul désir d'être sages puisqu'ils le sont, ou bien dans celle des sots ignorants, qui s'imaginent bêtement jouir de toute la sagesse possible sans aucun effort. Le sage occidental place donc son bonheur dans sa quête, qui ne peut se dissoudre dans le néant d'une béatitude parfaite : même s'il vise l'ataraxie (l'absence de tout trouble), qui exige une tension permanente de tout son être, il ne parviendra jamais complètement au « nirvana ».


Loin de chercher un refuge dans un ailleurs qui ne serait qu'une fuite (la promesse d'une vie heureuse après la mort, le rêve, les paradis artificiels que sont les drogues), il revendique sa part de responsabilité : « Change d'âme et non de ciel », conseillait encore Sénèque à son ami Lucilius, qui se plaignait de ne pas avoir trouvé la paix en voyageant (Lettres, XXVIII).
À chacun donc d'avoir le courage d'être cohérent avec soi-même pour « recoller » les morceaux de son moi éclaté par les épreuves, les passions et les envies. À chacun, ici et maintenant, d'« épuiser le champ du possible », pour reprendre la belle expression du poète grec Pindare (518-438 av. J.-C.) : Mè, phila psucha, bion athanaton speude, tan d'emprakton antlei machanan, soit « N'aspire pas, ô mon âme, à la vie immortelle mais épuise le champ du possible » (Pythiques, III, vers 109-110).


Annie Collognat
Fondatrice et présidente d'honneur de l'association Pallas (Paris, arts, littératures et langues anciennes), qui vise à promouvoir les héritages des cultures antiques, elle a publié de nombreux ouvrages sur des œuvres de littérature antique et classique. Dernier titre paru : Manuel de la sagesse antique, Omnibus, 2010.

«L'idée de progrès est en crise»  par Crépu Michel dans lexpress

 

"Nos candidats au bac et autres pourront s'enrichir avec cet article de 1999 qui est d'actualité. Même dans l'armée américaine se demande comment améliorer les performances physiques et mentales des militaires sur les théâtres d"opération". Pape cissoko


Comme il paraît loin, le temps de gloire des «sciences humaines» où l'on pouvait juger de l'individu sans attendre de répliques! Pour n'avoir jamais pensé que l'être humain était passible d'une rationalisation algébrique, Jean Starobinski est resté fidèle à ce vieux socle humaniste dont Genève, en Europe, demeure l'épicentre. Au croisement de l'histoire et de la littérature, de la politique et de la science médicale, il n'a eu de cesse de scruter et comprendre le coeur secret de cet «homme moderne», né de l'incertitude revendiquée et d'une passion pour la liberté. Pour lui tenir compagnie, Montaigne, Rousseau, mais aussi les poètes et les artistes rencontrés au long de quarante années de travaux toujours en cours. Il vient de publier au Seuil Action et réaction: vie et aventures d'un couple, où il interroge, à travers l'histoire de ces deux simples mots, plusieurs siècles d'une évolution qui a façonné notre imaginaire collectif.


Vous êtes connu surtout pour votre oeuvre d'historien de la littérature, vous avez écrit sur Montaigne et Rousseau en particulier. Mais vous avez également été médecin, et votre travail réunit la psychiatrie, la médecine et la littérature... Y a-t-il des raisons familiales à cela?


J'appartiens à une famille de médecins. Arrivés très jeunes à Genève, en 1913, pour leurs études universitaires, mes parents y sont demeurés du fait de la guerre, sans jamais revoir la Pologne. Mon père, après une année de philosophie, est passé à la médecine. J'ai répété ce parcours à ma façon. J'ai obtenu une licence de lettres classiques en 1942, puis entrepris des études de médecine, tout en publiant des notes sur la poésie et en exerçant des fonctions d'assistant de littérature française, auprès de Marcel Raymond. Son exemple (De Baudelaire au surréalisme, 1933; Génies de la France, 1942) a beaucoup compté. On a parlé d'une «école de Genève» à son propos. S'il a été un maître, ce fut certes en pratiquant une méthode - lire les textes de très près - mais surtout en gardant vive une interrogation intérieure en face des oeuvres.
Mais la médecine?
J'en ai tiré bien des leçons. Le souci éveillé par mes études littéraires avait une dimension anthropologique. La médecine pouvait y répondre. Diverses influences ont pu intervenir: le versant psychiatrique du surréalisme, la présence de la psychanalyse dans l'atmosphère genevoise, le livre de Bachelard La Formation de l'esprit scientifique; un peu plus tard, la thèse de Canguilhem sur le normal et le pathologique... La médecine est le domaine où la pensée rencontre l'exigence du résultat. En médecine, on réclame des preuves. Les décisions sont mises à l'épreuve. Et la validité de la preuve est perpétuellement révisée. Je n'ai pas renoncé pour autant à mon intérêt littéraire pour les problèmes de la connaissance de soi, des «conduites masquées», de la dénonciation des hypocrisies. Je me suis intéressé d'abord à Stendhal, puis à d'autres écrivains.
Dont Montaigne...
Oui. Tandis que La Rochefoucauld et les jansénistes accusent le péché, dénoncent le défaut d'être, Montaigne accepte cette inconstance et cette imperfection. Oui, admet-il, nous échappons sans cesse à nous-mêmes, nous convoitons vainement ce qui nous manque. Mais, malgré la maladie et la souffrance, notre condition humaine est un don merveilleux. Elle appelle à la fois la critique sans merci et notre plein consentement. Ce qui me passionne, c'est l'empoignade que certains écrivains ont avec eux-mêmes pour accéder à leur vérité propre. J'ai étudié la séduction du caché et du geste qui démasque, et examiné la manière dont les écrivains traitaient le grand lieu commun de l'opposition entre être et paraître. Dans cette interrogation, l'intérêt littéraire n'était pas seul en cause. La puissance des totalitarismes donnait aussi à réfléchir sur la séduction exercée par les masques. La dénonciation de l'idéologie était une forme de démasquage, mais appelait à s'interroger sur la légitimité des démasqueurs eux-mêmes. Je me souviens de mes débats avec Lucien Goldmann, qui était alors réfugié en Suisse.
Quelle était l'atmosphère pendant la guerre?
Nous étions vibrants et inquiets, mais nous vivions une normalité dont il nous était difficile d'évaluer le caractère exceptionnel. Je me souviens du jour de 1942 où mon père avait été appelé d'urgence pour constater le décès de Robert Musil. Je revois aussi la soirée commémorative de la naissance de Mallarmé, en 1942, que j'avais organisée en ma qualité de président de la société d'étudiants des belles-lettres. Une goutte de poésie, alors que tant de malheur pesait alentour. Je me souviens surtout du groupe d'amis qui se réunissait autour de Pierre Jean Jouve et de Blanche Jouve, rue du Cloître, sous les murs de la cathédrale. Il venait d'achever Le Don Juan de Mozart et Porche à la nuit des saints. Je fus souvent l'étudiant qui tournait la manivelle du Gramophone, pour les lectures publiques que Jouve donnait de son Don Juan. Une revue naquit, Lettres, sous sa houlette. Elle a recueilli de très beaux textes, sur un papier qui n'a pas vieilli. De beaux fascicules furent consacrés à la littérature de pays que nous souhaitions voir renaître. L'Autriche, avec Hofmannsthal et Musil; l'Italie, avec Contini, Montale, Luzi... Chez Albert Skira, qui reprenait avec le journal Labyrinthe l'aventure de Minotaure, il n'était pas rare de rencontrer Alberto Giacometti, Charles-Albert Cingria, Balthus. Sous un nom d'emprunt (Firmi), un réfugié militaire italien, Giorgio Strehler, mettait en scène Meurtre dans la cathédrale, de T. S. Eliot, et, en première mondiale, Caligula, de Camus.


Quel souvenir gardez-vous de Balthus?


Pendant quelques mois, Balthus et sa famille ont habité la villa Diodati, à Cologny, où avaient séjourné Byron, Shelley et Mary Shelley. Nous parlions de ces poètes, mais surtout des Hauts de Hurlevent, qui avaient été pour lui le livre inducteur d'images par excellence. Je l'entends encore, de sa voix tendue, déclarer son admiration pour les grands peintres alémaniques: Konrad Witz et Nicolas Manuel Deutsch. L'amitié entre lui et Alberto Giacometti était très vive. Je les revois à une terrasse de café, en face des bureaux de Skira. Tous deux avaient peint la montagne, tous deux prêtaient attention aux mouvements des passants dans la rue. Ils partageaient beaucoup d'amitiés, à commencer par celle d'Artaud. On comprend que le musée Mercian, au Japon, ait récemment consacré une exposition commune à Balthus et à Giacometti.
Comment était Balthus dans la conversation?


Il ne cédait pas sur la conviction. Lors d'un passage de Malraux à Genève, il y eut une discussion - fort amicale - où ils restèrent l'un et l'autre sur leurs positions. Le principal objet de la dispute? L'image idéale du chat. Pour Balthus, crayon à la main, tout aboutit au pli des babines qui se relèvent. Malraux se fixe sur les oreilles pointées, les pupilles, les moustaches. Autre sujet de contestation: Poussin célébré par Balthus, Fautrier cher à Malraux.
Et Giacometti?
Je l'ai très souvent rencontré et j'ai assisté aux débuts de sa vie commune avec Annette. Alberto était arrivé à Genève dans des circonstances douloureuses, peu après la mort de sa soeur Ottilia, qui venait de donner le jour à un fils. Alberto a vu grandir cet enfant. La tête de Silvio, statue de très petit format, est l'un des rares travaux subsistant de la période genevoise de Giacometti. «Copier des têtes», c'était la tâche qu'il s'assignait. A ce moment, Alberto vivait dans une sorte de panique devant les dimensions de l'espace. Il voyait les objets tour à tour immenses ou minuscules. Et l'on sait que, à son retour à Paris, il déclarait que toute sa production des années précédentes tenait dans une boîte d'allumettes.
Cet intérêt pour l'art ne vous a jamais quitté, même quand vous avez travaillé, par la suite, sur l'histoire des idées et sur Rousseau.
De même que tout vrai poète contient un critique, j'ai le sentiment que tout critique complet doit contenir un poète. L'érudition elle-même peut être traversée d'un souffle de poésie. En tout cas, je suis allé voir du côté des artistes. Sans vouloir empiéter sur le terrain des gens du métier - les historiens de l'art - mes cours ont étendu au domaine des arts les observations que je faisais dans le domaine littéraire, avec une certaine prédilection pour le siècle des lumières.


Vous éprouvez toujours le même désir de travail?
Oui, mais c'est moins d'entreprendre que d'achever que j'ai maintenant souci. Je pense précisément à ce parcours de l'histoire de la mélancolie, presque entièrement écrit, mais demeuré épars. Quand je me relis, j'ai l'impression de n'avoir écrit qu'une ébauche. Cela vient d'être le cas pour une étude que j'avais publiée, voilà longtemps, à propos du vers de Virgile placé par Freud en épigraphe de La Science des rêves. Considérablement augmenté, traduit en allemand, ce travail vient de paraître chez Fischer, à Francfort, comme l'un des textes d'accompagnement d'une réédition fac-similé du livre fondateur de la psychanalyse.


Quel est votre sentiment sur la situation actuelle de la psychanalyse?
Entre schismes et contrefaçons, la psychanalyse a du mal à préserver son visage. Son vocabulaire imprègne une partie de notre culture. Elle modèle nos perceptions mêmes. Son geste fondamental, il y a cent ans, consista à dépasser le simple réflexe de la neurologie d'autrefois. Elle affirme que le sujet humain se développe au travers d'une histoire, dans laquelle il construit lui-même une partie de ses comportements. Freud a proposé le code de lecture des constructions heureuses ou malheureuses, et il a mis en place des procédures grâce auxquelles le sujet se reconstruirait. Ce n'est pas une opération strictement médicale, une simple affaire de technique. Car la narration du vécu supplante l'enchaînement causal des actions et réactions naturelles. Paul Ricoeur l'a très bien montré.

Dans cette perspective, on est un peu étonné que vous ne vous soyez pas approché des journaux intimes. L'introspection littéraire ne vous a pas vraiment intéressé?
J'ai traduit, en 1944, une partie du journal intime de Kafka, sous le titre La Colonie pénitentiaire et autres textes, et je voyais la question sur soi-même se transformer en ébauches de fictions, de paraboles, de récits. Au début d'Amérique, le navire arrive au port, et Karl Rossmann, sur le pont, s'aperçoit qu'il a oublié son parapluie dans sa cabine. Il descend le chercher, s'égare, aboutit à l'étroite cabine du chauffeur, tout en oubliant sa valise sur le pont. Je trouve ces images de descente aux Enfers plus intimes que bien des journaux intimes. Si les Confessions de Rousseau m'ont tellement retenu, c'est que celui-ci s'y fait son propre mythographe. Il dit sa vérité sous forme de mythe. On ne peut aller plus profond que le mythe. Il faut le déchiffrer mot à mot, tout en prêtant attention à l'histoire des mots.
C'est précisément ce que vous venez de faire avec ces deux mots très simples que sont «action» et «réaction»: une sorte de voyage à travers le sens que ces deux mots ont fini par prendre au fil des siècles?
Ma curiosité s'était éveillée à propos d'un terme médical: la «maladie réactionnelle». A quelle fin la médecine a-t-elle commencé à utiliser le mot «réaction»? D'où nous vient ce mot désormais à tout faire? Cela m'a amené à remonter jusqu'aux théories du mouvement et de la génération des animaux chez Aristote, à la physique du Moyen Age, avant d'aborder la mécanique newtonienne et la grande expansion du mot «réaction» dans la pensée européenne du XVIIIe siècle. Dans cette enquête linguistique, j'ai pris à ma façon le «tournant linguistique» qui marque actuellement les sciences humaines, en guettant les innovations sémantiques.


Aussi bien en politique que dans le discours scientifique...
Oui. La croisière passe par différents domaines de la culture: la chimie, les sciences de la vie, la psychologie, la politique. Quelques grands écrivains ont élaboré une doctrine de l'action et de la réaction: Diderot, Balzac, Poe. J'ai fait halte dans leurs ouvrages... L'entrée en scène du sens politique péjoratif peut être datée avec précision: cela se passe aussitôt après Thermidor, au moment où se déclenche un mouvement en sens inverse, souvent une contre-terreur, contre les anciens terroristes. On a très vite parlé de «réaction monarchique», puis de «réaction» tout court. Au bout de peu de temps, «réaction» est devenu synonyme de «contre-révolution», et le mot s'est opposé non seulement à «révolution» mais à «progrès». Pour donner une valeur péjorative à «réaction», il faut avoir admis, comme Benjamin Constant et Mme de Staël, que la nature humaine est perfectible et que l'Histoire doit aller «en avant».
Voyez-vous un lien entre le sentiment de la mélancolie et le regret d'un passé perdu propre au réactionnaire?
Benjamin Constant, dans son petit livre Des réactions politiques, de 1797, interprète la réaction comme une attitude liée à la nostalgie d'une période heureuse de la vie. Il la définit en évoquant une sorte de régression psychologique. C'est qu'il désire conserver et consolider les grandes innovations révolutionnaires. Ce grand libéral siégera à gauche dans les assemblées parlementaires de la Restauration.
Le réactionnaire est donc celui qui n'accepte pas que quelque chose se perde, qui se crispe sur cet objet perdu?
Oui, c'est cela. Est-ce un hasard si la médecine de l'époque fait de la nostalgie une entité morbide, figurant dans tous les dictionnaires spécialisés? La nostalgie est la maladie des garçons que la conscription arrache à leur village et à leur langue provinciale pour en faire des soldats. La nostalgie, dira Jaspers dans sa Psychopathologie générale, est une maladie réactionnelle, qui incite parfois à des actes violents. Encore faut-il, pour juger de l'attitude réactionnaire, disposer d'une vraie conception du progrès. Or de quelle conception parlons-nous aujourd'hui? En confondant progrès technique, progrès social, changements dans les moeurs, on ne sait plus très bien où est l'accroissement de la dignité humaine. L'idée de progrès est en crise, mais du coup l'idée de réaction aussi.


L'historien humaniste
A 79 ans, Jean Starobinski, qui réside toujours à Genève, apparaît bel et bien comme le dernier de nos grands humanistes. Erudit, épris de simplicité, éloigné de toute cuistrerie intellectuelle, Jean Starobinski a la patience de qui sait combien la réflexion se paie avant tout de modestie et de rigueur. En cela, il se montre le véritable héritier de ce Montaigne en mouvement publié il y a près de vingt ans. Motif? Rien de moins que la condition humaine, ce «don merveilleux» qu'il évoque ici avec la gourmandise d'un homme qui n'a pas dit son dernier mot.
http://www.lexpress.fr/informations/

Délinquance, échec scolaire...La culture compte-t-elle ?par Nicolas Journet /Sciences Humaines

 

En pointant du doigt l'origine culturelle des enfants des cités, le sociologue Hugues Lagrange déplace les causes de la déviance et met en doute l'uniformité des maux de la modernité. Une approche contestée dans sa pertinence comme dans ses conséquences.

Paru en septembre 2010, l'ouvrage du sociologue Hugues Lagrange, Le Déni des cultures (Seuil), a soulevé une controverse amplement traitée dans les médias. S'appuyant sur une analyse des inconduites des jeunes issus de l'immigration selon leurs origines, H. Lagrange plaide pour l'introduction de données ethnoculturelles dans le traitement des problèmes des cités sensibles (émeutes, délinquance et échec scolaire). Un sujet de controverse qui, depuis quelques années, fait surface périodiquement en France et soulève chaque fois la même discussion de principe : faut-il désigner les coupables pour mieux les connaître, au risque de les désigner à l'opinion xénophobe ?

Le point qui fâche en l'occurrence est le suivant. Au terme de plusieurs enquêtes sur des quartiers sensibles de la vallée de la Seine, de Paris et de Saint-Herblain (Loire-Atlantique), H. Lagrange établit un bilan statistique des difficultés scolaires précoces chez les jeunes selon l'origine de leurs parents : Français depuis plusieurs générations, Europe, Maghreb, Turquie, Afrique subsaharienne. Il fait de même pour la fréquence des jeunes signalés à la justice pour des délits quels qu'ils soient. À condition sociale égale, des disparités apparaissent : délinquance et échec scolaire sont trois fois plus fréquents chez les enfants d'immigrés provenant du Mali, du Sénégal et de Mauritanie que chez les « autochtones », une fois et demie plus que chez les Turcs, les Maghrébins et les Africains du golfe de Guinée. Au terme d'autres calculs, il montre que la distribution se conserve quels que soient les niveaux sociaux : il y a donc là, selon lui, une singularité à expliquer.

Il pense trouver une réponse dans l'étude comparée des structures et comportements familiaux : chez les « Sahéliens » – pour la plupart musulmans –, la famille est patriarcale, souvent polygame, les femmes sont dépendantes et la progéniture nombreuse. C'est moins le cas chez les Africains de Guinée et du Centre, qui sont plus souvent chrétiens et monogames. Selon lui, c'est à ce modèle familial sahélien qu'il faut imputer l'inconduite des fils.

Mais plus peut-être qu'une enquête dont la valeur démonstrative est limitée, le livre de H. Lagrange est un essai ambitieux qui, par des considérations plus larges, s'emploie à bousculer bon nombre de thèses couramment soutenues sur les maux de la modernité.

La première – la plus âprement discutée – est celle des cadres de l'analyse des comportements sociaux. Pour l'essentiel, l'expertise publique en matière de politiques sociales et des inconduites est basée sur des données socio-économiques : le rang social, le milieu, les revenus, les services disponibles, l'environnement. L'origine ethnique, la langue, la religion ne font pas partie des données recueillies systématiquement dans les recensements et les enquêtes. En revanche, les inégalités, le taux de chômage, l'habitat, la relégation des pauvres dans les quartiers périphériques, l'accès aux ressources culturelles, les difficultés d'insertion, les discriminations à l'embauche et le racisme sont les arguments clés de l'analyse socio-économique.

Vers des statistiques ethniques ?

C'est précisément contre cet état de fait qu'H. Lagrange s'élève. Il dénonce le refus de la prise en compte des identités culturelles dans l'analyse et le traitement des problèmes des cités. Il s'appuie pour cela sur un constat : celui de l'échec des politiques de la ville et du traitement territorial des problèmes, qui n'ont pu contenir ni la ségrégation ethnique croissante des quartiers, ni la montée des violences urbaines. « Il faut revenir, écrit-il, sur l'occultation de l'ethnicité et des différences culturelles. » Il rejoint en cela les analyses d'autres partisans – comme la démographe Michèle Tribalat – de la mise en place de « statistiques ethniques », sujet polémique en France, mais qui sont couramment pratiquées dans d'autres pays développés (Angleterre, États-Unis, Pays-Bas), et ouvrent la porte à des politiques de discrimination positive... ou négative.

À cela, H. Lagrange ajoute un autre argument : celui de la montée actuelle d'un traditionalisme qui touche, en particulier, les pays musulmans. Il trouve un écho dans les générations issues de l'immigration africaine : au-delà même des affaires de « voile », l'Insee a diagnostiqué un retour de l'observance religieuse et des normes morales traditionnelles chez les jeunes des cités (séparation et traitement différencié des sexes, mariages « au pays », polygamie).

Au passage, H. Lagrange observe que ce seul fait invalide la thèse d'un effet uniformisant de la mondialisation, qui s'accommode de toutes sortes d'affirmations identitaires et religieuses. Ce mouvement se traduit en Europe par la montée des tensions entre « autochtones » et étrangers : durcissement des politiques d'immigration et réactions xénophobes d'un côté, repli communautaire de l'autre. Ces polarisations constituent, selon lui, une nouvelle question sociale qui exige d'autres analyses que celles qui ont déjà été pratiquées.

De l'importance, ou non, de l'absence du père

Par exemple, une thèse courante (développée par le philosophe Marcel Gauchet et le sociologue Robert Castel) soutient que les inconduites des jeunes sont les conséquences d'un excès d'individualisme menant à une « désaffiliation » des individus les plus fragiles. C'est le contraire de ce qu'observe H. Lagrange dans les quartiers ségrégués : les liens de parenté y sont nombreux, le regard des autres constant, et l'esprit de clocher revendiqué. Ce sont plus des villages que des déserts relationnels. Exit donc la thèse d'un effet désocialisant de la modernité, ou du moins de son uniformité.

Autre thèse psychosociologique répandue : les conséquences de la désagrégation familiale et de la démission paternelle. Ce thème, auquel H. Lagrange fait constamment référence, a été à l'origine d'une panique morale aux États-Unis et a induit la réorientation des modalités de l'aide sociale durant l'ère Clinton. Constatant la fréquence des grossesses précoces, des foyers sans père et de la délinquance dans les populations noires pauvres, certains experts ont jugé que l'ensemble constituait une adaptation perverse : l'aide aux mères isolées favorisait la fuite des hommes devant le travail et un vide d'autorité criminogène dans les familles. Le rapprochement a été fait en France : la fréquence des divorces et la multiplication des foyers monoparentaux expliqueraient-elles les inconduites des fils ? Globalement, ce n'est pas faux, et H. Lagrange le confirme : il y a plus de déviance chez les enfants de mères isolées que dans ceux de foyers complets. Oui mais, nuance, l'effet est variable selon l'origine des personnes : il est net chez les Européens et les Maghrébins, presque négligeable chez les Africains « sahéliens ». Chez ces derniers, la fréquence la plus élevée de délits se trouve chez les enfants de foyers polygames, d'où le père n'est pas absent.

Conclusion : la démission paternelle n'est pas la clé de tous les échecs éducatifs. Il faut y introduire des variables ethnoculturelles : ce qui est vrai chez les Européens ne l'est pas chez les Africains du Sahel. Selon une étude que cite H. Lagrange, la réussite scolaire des enfants de mères africaines isolées serait supérieure à celle de leurs homologues ayant un père à la maison. Exit la thèse de l'effet criminogène de la désagrégation familiale..., et entrée en scène des propositions les plus nettement culturalistes de H. Lagrange : autoritarisme des pères, polygames ou non, et des aînés, impuissance des mères. H. Lagrange montre comment ces pères, alors qu'ils sont humiliés au travail, exercent néanmoins une autorité statutaire sur les femmes et les enfants. Méprisées, les femmes n'ont droit à aucune considération et aucun pouvoir. Lorsqu'elles sont convoquées au collège à cause de l'inconduite des fils, par exemple, elles ne peuvent pas prendre de décision, et se voient reprocher par leur mari de « n'avoir rien fait ». Cette injonction paradoxale les empêche d'exercer leur rôle d'encadrement et aurait donc des conséquences désastreuses sur les enfants.
Mixité sociale plutôt que mixité culturelle
En réfutant ces interprétations des effets de la modernité, H. Lagrange ménage une place de choix aux approches ethnoculturelles de la déviance dans les cités.
Incrimine-t-il pour autant une ou plusieurs cultures d'origine ? Il se défend en tout cas d'y voir des traditions criminogènes : c'est dans la confrontation avec la société d'accueil qu'une culture se révèle plus problématique que d'autres. Il s'agit donc d'une culture d'ici et maintenant, mais ayant des racines sahéliennes.
Par ailleurs, il s'oppose au concert des discours politiques hostiles à l'immigration, qui brandissent des mesures vexatoires contre la polygamie, ou promettent de durcir la répression des inconduites, ou de pénaliser les parents. Il désapprouve un ministère de l'Identité nationale qui « exalte la xénophobie ». Il condamne sans ambages les thèses alarmistes qui lient la délinquance au fondamentalisme. Sur certains points, il adopte des positions originales : chiffres en mains, il remarque qu'au-delà d'un certain seuil, la densification par quartier des familles africaines du Sahel aurait un effet plutôt bénéfique sur la conduite des fils. Il en conclut que la ségrégation ethnique n'est pas un mal en soi : contrairement à une vue courante, il ne juge pas la mixité culturelle indispensable, et lui préfère une mixité sociale. Celle-ci impliquerait, par exemple, de retenir dans les quartiers sensibles les descendants d'immigrés en ascension sociale, comme ces familles d'employés qualifiés et de cadres d'origine maghrébine qui, aujourd'hui, ont tendance à fuir les cités. L'effet bénéfique de cette présence sur les performances scolaires locales a, semble-t-il, été vérifié.

D'un autre côté, H. Lagrange ne cache pas son hostilité envers certains des comportements qu'il incrimine. Il n'est pas question, écrit-il, de « considérer que nous devons reconnaître comme telles les mœurs inégalitaires et patriarcales, la polygamie et l'infériorisation des femmes qui se sont diffusées dans les cités parmi les immigrés d'Afrique ». Ce qu'il traitait plus haut comme un reste de culture d'origine devient ici un « néotraditionalisme » de réaction, une « involution morale » des descendants d'immigrés qu'il importe de combattre « pour les faire évoluer ». Ainsi, les principales mesures correctives que H. Lagrange suggère s'adressent aux femmes africaines, dont il préconise de promouvoir l'émancipation morale et l'autonomie par le travail. Bien que potentiellement exploitable dans divers sens, son analyse ethnocultu­relle ne débouche pas sur une posture autoritaire ou répressive. Mais « l'inclusion tolérante » qu'il défend diffère assez peu d'une politique d'assimilation visant à faire disparaître des mœurs incompatibles avec la modernité occidentale.
Critiquable et critiqué
Faut-il admettre que l'approche culturaliste préconisée par H. Lagrange fait ainsi ses preuves ? Ses critiques les plus modérés ne lui opposent pas d'objection de principe, mais de méthode : peut-on prétendre définir des groupes culturels à l'aide d'informations aussi pauvres que des données administratives ? Peut-on vraiment isoler des causes comme la polygamie à partir de coïncidences ? Le mélange détonnant mis au point par H. Lagrange (origine sahélienne-polygamie-autoritarisme paternel) n'est-il pas le mariage de deux carpes et d'un lapin : des statistiques d'un côté, une « hypertrophie paternelle » non chiffrable de l'autre ? Aussi, ironise Véronique Le Goaziou, « ma grand-mère (bretonne) servait son mari à table ; de 15 ans son aîné, il lui a fait dix enfants (...) et la mettait dehors sous la pluie (1) ». Le patriarcat n'a, en effet, pas toujours été criminogène, ni africain... Quant à la polygamie, qui dépasse rarement deux épouses, c'est peut-être un facteur d'échec scolaire, mais c'est un fait minoritaire (30 % des hommes) et non une règle chez les Sahéliens. Cela n'explique pas pourquoi l'ensemble du groupe devrait en pâtir.

Plus sévères, d'autres critiques dénoncent le culturalisme comme une mode dangereuse et stigmatisante : incriminer la culture d'origine, c'est, selon Éric Fassin, faire peser la responsabilité des désordres sur l'« autre » plutôt que sur « nous » et notre politique. C'est aussi « contribuer au déni des discriminations (2) ». De fait, H. Lagrange n'accorde au « délit de faciès » qu'une importance secondaire : délinquance et échecs scolaires étant liés, on ne peut pas selon lui considérer que la fréquence des signalements est un simple effet de la pression policière. Quant aux autres formes de discrimination, il estime que leur observation directe étant impossible, on ne peut que les inférer. Telle que pratiquée actuellement en France, la lutte contre les discriminations le laisse sceptique : elle ne permet d'inclure que des individus, et non des collectifs. Là encore, pour lui, l'approche ethnoculturelle s'impose, au risque – il en est conscient – de donner du grain à moudre à l'opinion xénophobe. Sa conviction est qu'une vérité, même gênante, doit toujours être dite. Mais la vérité d'une relation de cause culturelle à effet indésiré restera, en sociologie, toujours sujette à discussion.
NOTES
(1) Véronique Le Gloaziou, « Mon grand-père breton : un quasi "Africain sahélien" ! Le patriarcat sévit aussi hors des quartiers », www.laurent-mucchielli.org
(2) Didier Fassin et Éric Fassin, « Misère du culturalisme », Le Monde, 29 septembre 2010.

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