Opinions et Débats

Souleymane Bachir Diagne : "L'éducation est la seule vraie réponse aux défis auxquels l'islam fait face"

 


ENTRETIEN. Défis posés à l'islam et à la démocratie, impact de l'éducation, relations Afrique-France, Trump... : le grand penseur sénégalais ouvre de passionnantes pistes de réflexion.


Propos recueillis par Gilbert Faye et Malick Diawara
 Le Point Afrique

Le philosophe Souleymane Bachir Diagne fait partie des plus illustres penseurs contemporains.

Alors que l'Afrique, à l'instar de tous les continents, est secouée par l'islamisme et que sa marche vers la démocratie est loin d'être tranquille, perturbée qu'elle est par des contingences locales à la fois politiques, économiques et sociales, la parole de Souleymane Bachir Diagne est précieuse. Considéré comme l'un des plus grands penseurs de notre temps, ce Sénégalais, professeur à Columbia University à New York, est l'auteur, entre autres ouvrages, de Comment philosopher en islam ? (éditions Philippe Rey), mais aussi de L'Encre des savants (Présence africaine), un livre qui éclaire sur l'approche propre et multiple qu'ont les Africains de nombre de questions, dont la politique et le temps. L'éclairage de Souleymane Bachir Diagne vaut le détour. Illustration.


Le Point Afrique : professeur à Columbia University, vous êtes aux premières loges pour donner une appréciation sur Trump, l'impact de sa politique au niveau interne, notamment par rapport aux migrants d'origine africaine, mais aussi sur l'Afrique qui doit être accompagnée par les pays riches sur le chemin des solutions au changement climatique ?


Souleymane Bachir Diagne : S'agissant de l'impact de la politique de Trump sur l'immigration aux États-Unis, quand on est dans une université comme la mienne, Columbia University, on est forcément aux premières loges pour savoir de quoi on parle. Dès le début de la présidence Trump, mon université Columbia a déclaré qu'elle faisait partie des établissements qui ne sont pas prêts à collaborer avec l'organisation fédérale qui a pour mission de traquer les immigrants illégaux et de les expulser. Le président Trump s'est en effet empressé de revenir sur la politique de Barack Obama en matière de protection de ce que l'on appelle ici les dreamers, c'est-à-dire les immigrants illégaux qui sont arrivés enfants aux États-Unis. Toutefois, je viens de lire dans la presse que le président Trump serait en passe de rétropédaler et de reconsidérer la mise en œuvre d'une telle politique. Mais cela est récent et reste à confirmer. Lorsque l'on vit à Columbia, on est à côté d'un quartier de Harlem qui s'appelle Little Senegal, où réside – comme son nom l'indique – une importante communauté sénégalaise. Et il y a eu beaucoup d'émoi ces derniers mois au sein de cette communauté, qui compte un certain nombre d'illégaux. Depuis, les choses se sont quelque peu calmées, mais l'impact, ne fût-ce que sur le plan émotionnel, est certain.
S'agissant de l'autre aspect, celui qui concerne les engagements pris sous la présidence Obama dans le cadre de l'accord de Paris sur le climat en décembre 2015 pour protéger notre planète Terre, la décision de Donald Trump de suspendre la participation des États-Unis à cet accord universel est tout simplement catastrophique.


Que dit de l'Amérique la défiance exagérée de Trump envers l'islam ?


Ce fut en effet l'un des grands aspects de sa campagne. Dès avant sa présidence, une grande partie des propos de Donald Trump ont été dirigés contre les immigrés mexicains. On l'a entendu dire des choses terribles contre les « bad hombres », comme il les avait surnommés. Dans ce contexte, en termes de propos haineux, les musulmans ont été servis plus souvent qu'à leur tour. Ces propos ne sont pas restés sans conséquence. Il y a eu une montée en flèche du nombre d'incidents islamophobes dans le pays. Il ne s'agit donc pas de simples propos sans conséquence, car, combinés les uns aux autres, ils créent un climat délétère, installé par ce genre de rhétorique et qui rend possibles toutes les violences.
Le « muslim ban », promis par le candidat et qui s'est traduit dans le décret pris par Trump pour interdire aux ressortissants de six pays musulmans d'entrer aux États-Unis, est symptomatique d'un tel contexte. Il a été d'ailleurs annulé par la justice américaine, qui s'est, pour ce faire, notamment référée aux propos de campagne de Trump pour cerner les intentions réelles de cette mesure et la déclarer finalement, et à deux reprises, non conforme au droit américain.
Puis Trump s'est rendu en Arabie saoudite avec l'intention déclarée de faire la paix avec le monde musulman. De fait, il apparaît y avoir fait amende honorable à travers quelques déclarations dans lesquelles il semble être revenu quelque peu sur ses propos antérieurs. Si celles-ci étaient suivies d'effet, ce serait une bonne chose, car le climat qui a prévalu jusqu'à présent, régulièrement nourri de propos haineux envers l'islam et les musulmans, était encore une fois particulièrement délétère.


Victoire du populisme aux États-Unis, victoire du « dégagisme » en France. Qu'est-ce que cela dit de la démocratie dans ces deux grands pays qui inspirent la démocratie à travers le monde ?


Je placerai ce qui s'est passé en France à part. Car, au fond, même s'il est vrai qu'il y a eu « dégagisme », on a le sentiment qu'avec la victoire du président Emmanuel Macron la démocratie a fini par l'emporter. L'élection de Marine Le Pen aurait été, à l'inverse, un véritable désastre sur le plan de la démocratie. Mais il est vrai qu'il y a la montée des populismes, couplée au fait que la démocratie, au fond, ne suscite plus le même enthousiasme. On a l'impression qu'il y a un déficit démocratique dont on s'accommode volontiers dans un certain nombre de pays. C'est le cas, me semble-t-il, dans certains pays en Europe de l'Est, où l'adhésion à l'Union européenne et aux principes démocratiques est moins évidente, où l'enthousiasme de l'immédiat après-chute du mur de Berlin semble être retombé.
Il y a aujourd'hui des pays qui sont en régression démocratique. C'est très dangereux. Cela prépare un monde du repli sur soi, de la fragmentation, de la tribu finalement dans laquelle on se retracte sur des identités étroitement définies par opposition à d'autres. Un monde où l'idée d'humanité en général ne semble plus avoir grand sens. On l'a constaté à l'occasion de la crise des réfugiés. On le voit malheureusement aujourd'hui dans le succès relatif que rencontrent les populismes, surtout si ceux-ci appellent à une fermeture sur soi, contre les réfugiés, les immigrés, les populations différentes, même lorsqu'il s'agit de populations de citoyens – l'Europe étant devenue aujourd'hui multiculturelle. C'est également une fermeture qui joue contre l'Europe dans le sens où elle entrave la construction européenne.

Quel regard posez-vous sur la démocratie et son exercice en Afrique ?


La démocratie en Afrique avait connu une avancée heureuse ces dernières années. Ce qu'on a appelé les « transitions démocratiques » a eu lieu. Pendant très longtemps, les démocraties sur le continent africain se comptaient sur les doigts d'une seule main. Dans les années 1980, l'un de mes compatriotes sénégalais, Benoît Saliou Ngom, avocat spécialiste des droits humains, avait écrit un livre intitulé Afrique, le continent oublié des droits de l'homme. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Il y a eu depuis des avancées réelles et majeures. Les alternances démocratiques paisibles ne sont plus du tout une exception. Les autocraties sont sur la défensive. Cela étant, on voit des régressions ici ou là. En particulier la fameuse « régression du troisième mandat » qui voit le pouvoir en place accepter l'idée d'une limitation du nombre de mandats afin qu'il y ait respiration démocratique ; puis, quand ces mandats arrivent à leur terme, le pouvoir est tenté de modifier la Constitution pour se perpétuer, ce qui est extrêmement dangereux. Mais enfin, la tendance lourde, globale en Afrique, va dans le sens d'un affermissement de la démocratie.


Cela dit, il faut se rendre compte que la démocratie est un régime fragile. Jusqu'à quel niveau de pauvreté la démocratie peut-elle réellement fonctionner ? Lorsqu'il y a beaucoup de désespoir dans la société, quand vous avez des jeunes qui ne savent plus à quel saint se vouer, qui peuvent être tentés par l'immigration ou toutes sortes de fanatismes, on se rend compte que cette démocratie est extrêmement précaire et qu'il faut veiller à préserver ces acquis démocratiques qui sont réels mais fragiles sur le continent africain.


Le Sénégal, pays à majorité musulmane, est un phare de la démocratie sur le continent. En quoi l'islam, selon vous, est-il compatible avec la démocratie ?
Il est tout à fait pertinent de rappeler que le Sénégal a une solide tradition démocratique. Parce qu'au fond la fameuse question de la compatibilité de l'islam avec la démocratie n'est pas une question théorique. C'est une question éminemment pratique. Si on regarde dans le monde le nombre de pays musulmans qui sont des démocraties, ils ne sont pas très nombreux, mais ils existent. Et leur nombre va en augmentant. Donc la réponse à la question de la compatibilité entre islam et démocratie ne peut qu'être pratique, empirique. Car, si on pose cette question en considérant les seuls aspects théoriques, en se demandant ainsi si quelque chose dans l'essence même de l'islam s'oppose à quelque chose dans l'essence même de la démocratie, une telle question ne peut pas trouver de réponse. Il suffit de la poser pour n'importe quelle religion pour se rendre compte de cela. Si je pose la question de savoir si le catholicisme est compatible avec la démocratie, et si je regarde l'histoire du catholicisme, des révolutions et des contre-révolutions en France, j'ai tendance à répondre non.

Mais, si je considère l'histoire de la République en France au XXe siècle, alors j'ai tendance à dire oui. Donc la réponse à la question de la compatibilité entre quelque religion que ce soit et la démocratie est toujours d'ordre pratique. De ce point de vue, des pays comme le Sénégal, la Tunisie, la Turquie, l'Indonésie, la Malaisie ou encore d'autres, en dépit de régressions démocratiques conjoncturelles toujours possibles, sont en train de faire la preuve que démocratie et islam peuvent parfaitement coexister.

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Souleymane Bachir Diagne : « Enseigner, c'est partir de sa propre ignorance » leserrancesdecoumba

Souleymane Bachir Diagne : « Enseigner, c'est partir de sa propre ignorance » leserrancesdecoumba


DAKAR – Extraits d'un discours du philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, le jeudi 21 décembre 2017, lors d'un colloque organisé par la Société Sénégalaise de Philosophie (SOSEPHI) pour lui rendre hommage. La rencontre, du 20 au 22 décembre 2017 à l'Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar, a rassemblé une cinquantaine de chercheurs de plusieurs pays, selon les organisateurs.


Cette déclaration de M. Diagne a été précédée de témoignages, soit dans un film produit par la SOSEPHI, soit livrés à l'amphithéâtre par plusieurs intervenants dont son amie « de plus de 40 ans » Françoise Blum, son oncle et philosophe Abdoulaye Elimane Kane, et son cousin Alioune Ndiaye. Avant eux, d'autres universitaires et écrivains, entre autres intervenants, s'étaient déjà exprimés, parmi lesquels Bado Ndoye, Cheikh Khadim Thiam, Felwine Sarr et Aloyse Raymond Ndiaye.

« Je suis vraiment passé par une roller coaster, une montagne russe. (...) Je suis à un point où (...) je dois pouvoir faire l'effort de ne pas être étranglé par l'émotion et de pouvoir vous adresser quelques mots. (...) Je suis absolument, depuis hier [mercredi 20 décembre 2017], submergé par une vague. Mais cette vague est une vague de générosité, cette générosité qui nous a ici rassemblés.


Je voudrais saluer la générosité d'abord de ceux qui ont comploté, pendant de longs mois, pour composer ce merveilleux tableau de philosophes venus ensemble célébrer l'amitié et l'amour, pour reprendre la traduction de la philia proposée hier [mercredi 20 décembre 2017] par mon ami Adama Diouf.

Car le premier mot de la philosophie, c'est effectivement l'amitié ou l'amour. Et j'ajouterais que c'en est aussi le dernier.


Amitié ou amour évidemment pour ce qui vrai, pour ce qui est juste, pour ce qui est beau, pour ce qui fait l'humanité de l'humain. Mais l'amitié aussi et d'abord qui nous lie à ceux qui cheminent avec nous, ceux qui nous aident à y arriver, ceux avec qui nous pensons.
Et je sais que ce sont des comploteurs amis qui ont voulu cette rencontre. Je sais aussi que ces comploteurs ont eu des complices partout, jusqu'à la présidence de la République, en passant bien entendu par le Ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation (...) et évidemment par le recteur [de l'Université Cheikh Anta Diop, UCAD, Dakar] Ibrahima Thioub, qui est un ami de toujours. A propos de ces comploteurs, comme on dit chez Agatha Christie, je connais les noms des coupables, je ne les citerai pas, mais à chacun et à chacune, je dis : du fond du coeur, merci.

Il y a aussi la générosité de vous tous, mes collègues, mes amis, que j'ai connus à diverses étapes de mon parcours, et ces diverses étapes viennent d'être déclinées par mon cousin (...) Alioune Ndiaye, puisqu'il a rappelé qu'au fond, je suis totalement schizophrène, parce que selon l'époque où les gens m'ont connu, je réponds au nom de Jules, de Souleymane ou de Bachir. Vous tous qui êtes réunis ici, et que j'ai connus à diverses étapes de mon parcours, dans les écoles où nous avons étudié ensemble, les universités où nous avons été, où nous sommes toujours des collègues, des institutions comme la Fédération Internationale des Sociétés de philosophie (FISP) que nous servons ensemble. J'y ajoute, puisqu'il en a été question, l'équipe de football où nous avons joué ensemble.

Disant cela, je regarde (...) celui qui fut un latéral efficace de l'équipe de football de l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm, mon ami Daniel Dauvois. Equipe dont j'ai eu l'honneur d'être le numéro 10.


Alioune Ndiaye [son cousin, NDLR] a rappelé que je n'étais pas Messi, je n'étais pas non plus Neymar, je ne suis certainement pas Sadio Mané mais j'ai goûté, grâce au ballon rond, le bonheur de vivre en équipe avec des amis, avec ceux qui, comme Daniel [Dauvois], sont mes amis depuis toujours. Au fond, c'est le seul intérêt des jeux et du ballon. C'est de créer du lien, et ce lien-là – qui me lie avec Daniel [Dauvois] – est probablement infiniment plus fort que le fait d'avoir essuyé nos culottes sur les mêmes bancs du Lycée Louis Le Grand et ensuite de nous être retrouvés à l'Ecole Normale Supérieure ensemble et d'avoir également passé l'agrégation ensemble. La fille de Daniel, Elsa, est ma filleule. Et son fils, Clément, est le filleul de mon fils, Pape Cheikh. C'est le type de lien que d'avoir joué ensemble au football crée.


Je voudrais également saluer la générosité des membres de ma famille qui sont ici au double titre d'intellectuels amoureux des choses de l'esprit et de gardiens affectueux de l'héritage familial que nous avons en partage et dont Alioune Ndiaye vous a indiqué la nature.
Il y a la générosité des étudiants qui me manifestent une attention qui me touche infiniment. Parce qu'ils me rappellent cette vérité évoquée par Cheikh Khadim Thiam hier [mercredi 20 décembre 2017], qu'enseigner s'accomplit sur fond d'affection de l'enseignant pour les enseignés, un sentiment qu'alors il reçoit toujours en retour.


« Succession de rencontres »


J'ai été particulièrement heureux d'entendre ceux d'entre eux qui se sont exprimés sur mon travail, car m'adresser à mes étudiants de l'UCAD, non seulement en intervenant dans les travaux de certains d'entre eux mais également par l'intérêt qu'ils peuvent prendre à la recherche où je suis engagé, cela m'est véritablement et infiniment précieux.
De mon travail, il me faut dire deux mots, non pas pour l'exposer, car ce n'est pas à moi qu'il appartient ici de le faire, mais pour évoquer les rencontres dont les textes que j'ai pu écrire sont le fruit.


Une biographie, ultimement, est toujours une succession de rencontres. Des rencontres qui constituent une trajectoire, de ma propre trajectoire que je découvre au fur et à mesure que je la parcours, vous êtes, pour beaucoup d'entre vous, les témoins. (...)


On a fait la remarque que mon travail a suivi et suit encore plusieurs directions à la fois. Pour simplifier, je me suis intéressé à la rencontre entre l'algèbre et la logique classique telle qu'elle a été organisée par Leibniz [philosophe, mathématicien et logicien allemand] d'abord, par Georges Boole [logicien, mathématicien et philosophe britannique] ensuite, ainsi que Schröder [Ernst Schröder, mathématicien allemand] ou Charles Sanders-Peirce [philosophe américain].


« Coiffure à la Jimi Hendrix »


Il s'est agi pour moi d'examiner la traduction de l'argumentation en langue naturelle dans la langue symbolique de l'algèbre, elle-même réalisée dans les procédures mécaniques des machines qui donneront notre civilisation de l'ordinateur.


En un mot, ce qui m'a d'abord intéressé, c'est la traduction universelle dans le système binaire, 0 et 1.

C'est ce travail que j'ai eu à l'esprit et à coeur de transformer en un curriculum lorsqu'en octobre 1982, j'ai effectué ma rentrée à l'Université Cheikh Anta Diop en qualité d'assistant stagiaire.


Je dois d'ailleurs dire – puisqu'il y a des anecdotes – que quand je suis arrivé avec ma coiffure à la Jimi Hendrix et mon sac à dos, et que j'ai trouvé les étudiants devant ma salle en leur disant d'entrer, ils m'ont regardé en se demandant pourquoi je leur disais d'entrer. A l'époque, on ne me prenait pas pour un professeur en me voyant. (...)
C'est ici, ce moment-là, le moment où j'ai fait ma rentrée comme assistant stagiaire à l'université que se situent les rencontres essentielles pour ma vie de chercheur et d'enseignant. Ces rencontres avec mes collègues auprès de qui j'ai tant appris.

« Une affaire de famille »


Je suis venu à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, précédé par une certaine notoriété que m'avaient valu le bonheur que j'avais eu d'être reçu à l'Ecole Normale Supérieure et à l'agrégation de philosophie, ainsi qu'à l'attention que m'avait alors manifestée (...) le président de la République d'alors, Léopold Sédar Senghor.


Avoir cette sorte de notoriété au moment où on se présente dans le lieu où on va travailler pouvait être quelque embarras dans les rapports avec un milieu universitaire que j'allais découvrir. C'est vrai que je ne savais pas trop comment me présenter à ceux qui allaient être mes collègues à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar. (...) J'ai eu alors, comme souvent dans ma vie, le secours qui m'est venu de ma famille, plus précisément du professeur au département d'Histoire qu'était Ibnou Diagne. Ibnou m'a pris par la main, comme un enfant, il m'a fait entrer dans les différents bureaux de ceux qui étaient désormais mes collègues, ici : 'Voici Paul Ndiaye', m'a-t-il dit ; 'Voici le doyen Mbaye Guèye' ; 'Salue donc le doyen Omar Kane' ; 'Voici le doyen Madior Diouf' ; 'Tu connais déjà Maguèye [Kassé], voici son bureau'....


Voilà comment Ibnou a procédé avec moi. Et au bout des visites qu'il m'avait fait faire ainsi, j'étais chez moi, ici, dans cette université. (...) Je n'étais plus le gamin qui s'était montré une espèce de bête à concours – parce qu'il faut être une bête à concours pour faire l'Ecole Normale et l'agrégation de philosophie. J'étais vu désormais et accueilli comme le frère d'Ibnou Diagne et le neveu de Pathé Diagne. Cette université m'est devenue une affaire de famille (...).


Parmi ceux qui m'ont ainsi accueilli, il y avait mon oncle Abdoulaye Elimane [Kane], il y avait Alassane Ndaw, Mamoussé Diagne, Bouba Ly, Abdoulaye Bara Diop et, bien sûr, Aloyse Raymond Ndiaye.


« Un enseignement de la philosophie islamique »


C'est à Aloyse, d'ailleurs, que je me suis ouvert de ce qui était mon souhait et mon but, en rentrant à Dakar, de créer un groupe de réflexion sur la philosophie, l'Histoire et la sociologie des sciences avec les collègues que cela pourrait intéresser. Aloyse m'a dit : « Je ne vois trop de collègues que cela intéresserait. Mais ce groupe que tu cherches, tu n'as qu'à le constituer. Prends le temps de le constituer par ton enseignement et tu (l')auras ».
C'est ce que j'ai fait. Et j'ai eu le bonheur, lorsque j'ai progressé dans ma carrière et créé mon séminaire de Troisième Cycle d'Epistémologie, d'avoir comme compagnons dans la réflexion, des étudiants et des étudiantes auxquels m'a lié – et cela, à jamais – cette philia exigeante et puissante dont ont parlé deux de mes amis chers, Philippe Gouet et Adama Diouf.


(...) Je voudrais indiquer une autre direction dans laquelle m'a mené la rencontre avec Aloyse. C'est lui, en effet, qui a manifesté le souci qu'un département comme le nôtre, dans un pays où les religions, selon le modèle sénégalais de laïcité que nous avons, étaient non pas expulsées de la sphère publique, mais invitées – dans leur nécessaire séparation d'avec le politique – à apporter leur capacité d'éduquer à l'oeuvre de constitution continue de la Nation... le souci donc qu'un enseignement de la philosophie de la religion fut donné dans notre département.


« Translatio studiorum »


C'est ainsi que je me suis employé à construire, avec mes étudiants, un enseignement de la philosophie islamique et à écrire, en addition au travail en Histoire de la logique mathématique, des contributions à l'étude de la Translatio studiorum des études en terre d'islam. La Translatio studiorum, c'est le transfert-traduction – le mot translatio en latin signifie les deux choses : à la fois transfert et traduction. Transfert donc et traduction des sciences qui furent regroupées en Grèce ancienne sous le nom de philosophia. Transfert vers d'autres espaces, en d'autres langues : en syriaque, en arabe, en persan et dans d'autres espaces : à Bagdad [en Irak], à Nishapur [en Iran], à Cordoue en Espagne, à Fès au Maroc mais aussi à Tombouctou [au Mali] ou à Coki [au Sénégal].


Cela veut dire que la Translatio studiorum – le transfert des connaissances philosophiques -, ce n'est pas ce trajet unilinéaire (...). La Translatio studiorum a suivi bien plus de tours et de détours que cela. Il s'agit de sortir d'un eurocentrisme de la définition de la philosophie (...).


Et se mettre à l'étude d'une histoire et d'un devenir non-européocentrés de la philosophie, c'était aussi revenir autrement à la question en Afrique, c'est ce que j'ai fait, c'est ce que je fais.


« Nous étions tous des ignorants »


J'ai une tendresse particulière pour le livre qui a été si bien relu hier [mercredi 20 décembre 2017], dans la première session, et qui a pour titre Gaston Berger : Introduction à une philosophie de l'avenir [sous sa direction, aux Nouvelles Editions Africaines du Sénégal-NEAS, 1997, Dakar]. Parce que ce livre fut une aventure et une écriture collectives.
Lorsque, avec mon séminaire d'amis (...), nous avons entrepris d'explorer la pensée de Gaston Berger, nous étions tous des ignorants. Nous avons cheminé ensemble, nous enseignant mutuellement dans une philosophie qui nous a marqués et a créé à jamais entre nous un langage commun, un langage que nous partageons. J'évoque cela pour deux raisons.


La première raison, c'est que ce n'est pas fini. J'ai moi aussi, mes chers amis, mes chers comploteurs, eu mon propre complot. J'ai comploté dans le secret de ma seule personne quelque chose que je vais maintenant vous soumettre.


J'ai décidé de mener une nouvelle aventure qui consistera à faire avec des anciens de mon séminaire et avec des nouveaux que nous allons recruter un ouvrage qui sera un des avatars du Vocabulaire européen des philosophies – Le Dictionnaire des intraduisibles [Editions Le Seuil/Le Robert, Paris, 2004], qui a été l'oeuvre, le projet autour duquel mon amie Barbara Cassin a réuni (...) près de 150 amis et collègues parmi lesquels je suis. Ce Dictionnaire... est tout à fait spécial parce qu'il navigue de mot en mot, de mot en langue à mot en langue pour dire à la fois que la philosophie, cela se traduit mais que, au fond, il y a aussi de l'intraduisible. (...)


« Fait pour voyager »


Et ce Vocabulaire européen des philosophies voyage, il est fait pour voyager.
Aloyse [Raymond Ndiaye] disait hier [mercredi 20 décembre 2017] que je suis moi-même quelqu'un qu'on a probablement créé avec beaucoup de vent lorsque le Seigneur Tout-Puissant m'a façonné de Ses deux mains, et que je voyage aussi moi-même. C'est la raison probablement pour laquelle je suis tombé amoureux de ce projet porté par Barbara [Cassin].


Ce dictionnaire voyage. Il est, j'allais dire, traduit – évidemment, il ne peut pas être traduit. Il s'incarne dans des langues différentes : il s'est incarné en hébreu, il s'est incarné en ukrainien, il s'est incarné en bien des langues dont l'anglais. C'est au moment où il a été traduit en anglo-américain par notre amie commune Emily Apter qui en a été la coordinatrice, que je suis moi-même intervenu dans ce projet. Selon les lieux, selon les espaces, les langues, on peut choisir de donner une forme à ce Dictionnaire des intraduisibles.


Dictionnaire des intraduisibles en wolof


Voici ce que j'ai à l'esprit, mes chers amis, voici quel est mon complot : nous allons sélectionner dans ce Vocabulaire européen des philosophies un certain nombre d'articles relatifs aux langues et à la traduction, que nous allons traduire. Et nous allons également ensemble décider d'un certain nombre d'autres entrées, des entrées qui seront davantage relatives à notre propre condition, ici, sur différentes langues. Ces entrées-là plus les entrées traditionnelles du Dictionnaire..., nous allons les écrire en wolof.


Nous avons le devoir de servir cette langue qui est la nôtre – qui est une des nôtres, parmi les multiples langues que nous parlons – et nous avons le devoir de faire en sorte qu'existe aujourd'hui, à l'époque moderne, dans un vocabulaire moderne, un langage de la philosophie. Nous n'en serons pas les inventeurs, puisque nos aïeuls ont fait le travail.


J'ai parlé tout à l'heure de la Translatio studiorum à Tombouctou. A Tombouctou, les grands oulémas écrivaient en arabe, ils écrivaient également en utilisant des caractères arabes dans les langues africaines qu'ils parlaient. C'est cette tâche-là avec laquelle nous devons nous reconnecter. Et le meilleur moyen de le faire, c'est probablement le projet que je viens de vous exposer.


Considérez-vous, mes chers amis du séminaire, mobilisés à nouveau pour cet avatar qui sera en wolof. Et puisque tout le monde semble croire que je prends ma retraite, je vous apprends qu'il n'en est rien. J'ai donc déjà sélectionné les entrées à traduire, j'ai réfléchi aux articles additionnels, je vous réunirai. (...)


« Ce que signifie enseigner »


La deuxième raison est que ce livre collectif que nous avons écrit ensemble, Gaston Berger : Introduction à une philosophie de l'avenir, est pour moi l'illustration de ce que signifie enseigner. Avec ce livre, j'ai compris ce que voulait dire enseigner : c'est partir de sa propre ignorance.


De Gaston Berger, je ne savais strictement rien, et dans une atmosphère de philia, nous avons appris ensemble, mes étudiants, les amis et moi-même, à explorer cette pensée et à produire un livre (...), un livre tout à fait spécial et unique en son genre sur la pensée de ce grand philosophe qu'il nous faut découvrir. Et je suis heureux que Philippe Gouet ait fini un magnifique manuscrit qui prolonge ce travail et que j'aurai le plaisir de publier incha'Allah bientôt dans la collection de philosophie que je dirige aux Editions Présence Africaine.


(...) A ceux qui furent et qui restent mes étudiants, je dis merci de tout coeur, pas seulement pour cet hommage qui est quelque chose qui me submerge et qui est infiniment trop, mais de m'avoir enseigné mon métier et de m'avoir accompagné dans ma passion.
Et à vous tous, mes amis, Ab imo pectore [du fond du coeur], je dis merci.


leserrancesdecoumba

François Ewald : Le philosophe qui coache les jeunes patrons français -Par Laura Cordin

 

François Ewald : Le philosophe qui coache les jeunes patrons français -Par Laura Cordin


Cet ancien « mao » a été l'assistant de Michel Foucault au Collège de France, avant de scruter l'univers de l'entreprise avec l'appétit d'un chercheur dans son labo. François Ewald forme aujourd'hui des dirigeants de haut vol au « leadership responsable », absent
des programmes des écoles de commerce et de gestion. Parce que « la lucidité, ça s'apprend ! » proclame-t-il.


Il entretient son gabarit nerveux en se déplaçant à Vélib'. Il décoiffe ses cheveux blancs à force d'éclats de rire, comme un enfant. ¬François Ewald se félicite d'avoir su, dit-il, se libérer du « ressentiment du monde universitaire ». Ce philosophe français est aujourd'hui professeur à l'université de recherche Paris Sciences et Lettres (PSL Research University), où il dirige une formation au leadership responsable, un enseignement sur ¬mesure qu'il concocte à l'intention de dirigeants de haut vol, des pointures déjà en poste dans de grands groupes ou institutions – ¬Aéroports de Paris, Bic, Caisse des dépôts, Artémis, Scor, Image 7, CFDT... –, et pour lesquels il ravive et adapte les pratiques spirituelles chères aux philosophes de l'Antiquité. Un thème, celui de la responsabilité, dont il a su, avant d'autres, pointer la carence au sein des programmes des écoles de commerce et de gestion. « Ces écoles axent leur enseignement sur le seul leadership, note-t-il. Ces futurs grands décideurs reçoivent un enseignement destiné à maximiser les résultats économiques et financiers de l'entreprise. Mais rien qui leur permette, à travers la notion de responsabilité, de se construire eux-mêmes. »


La culture du risque


Soudain, son visage menu se crispe, deux plis verticaux apparaissent à la naissance du nez, le regard se fixe. François Ewald creuse son sujet : « Il ne s'agit pas d'envisager la responsabilité au sens d'un devoir, d'une éthique supplémentaire dont il faudrait supporter la charge, mais comme une ressource. Ceux qui opèrent aujourd'hui à la barre de grands groupes ou de grandes institutions sont confrontés à des ¬dilemmes moraux. Prendre des décisions justes implique de se connaître soi-même, d'anticiper les difficultés et les conflits. »

Le programme élitiste et personnalisé fait alterner séminaires théoriques et ateliers – l'un d'entre eux est dédié aux techniques de la délibération, ce processus de prise de décision théorisé par Aristote –, au sein desquels les auditeurs confrontent leur propre expérience à celles d'intervenants très expérimentés dans leur ¬domaine. Parmi les derniers conférenciers en date : le journaliste économique François Lenglet, venu s'exprimer sur ce rapport particulier qui le relie au spectateur, figure à la fois présente et ¬absente, invisible et néanmoins critique ; ou Guy Canivet, membre du Conseil constitutionnel, qui a évoqué la très inconfortable charge du juge, aussi hautement responsable qu'irresponsable, en ce sens que nul n'est autorisé « à juger sa décision ». Ces échanges s'accompagnent d'interventions et de conférences d'une pléiade de jeunes philosophes contemporains, à la fois conceptuels et pragmatiques – Xavier Pavie, Charles Pépin, Cynthia Fleury (également psychanalyste)... –, dont la réflexion nourrit une sphère économique en quête d'humanité. François Ewald se félicite de l'assiduité de ses auditeurs. « On me les avait décrits comme "très occupés", risquant de lâcher prise au bout de quelques semaines. Au contraire, ils se sont montrés très mobilisés. Ils nous ont expliqué comment ce parcours les avait changés. »


La crise de 2008 et l'attitude de banquiers ultralibéraux ¬décrétant leur irresponsabilité bancaire ne sont pas étrangères à cette ¬urgence pédagogique perçue par François Ewald. Il a ressenti le -besoin ¬d'inciter les jeunes cadres de haut niveau à s'affranchir d'un ¬certain prêt-à-penser scolaire et à s'accomplir pleinement dans leurs fonctions exécutives. Certaines déclarations d'alors l'ont fait bondir comme celle de ce dirigeant d'un grand établissement financier qui s'exclamait, au lendemain de la chute de la banque américaine ¬Lehman Brothers : « Personne ne pouvait imaginer ce scénario de crise ¬financière ! » ou cet autre, qui se contentait de pointer la « faute des agences de notation ». Mais cela faisait bien longtemps, alors, que ce thème-là captivait ce chasseur de matériaux intellectuels, venu à la responsabilité – le mot vient du latin sponsio, qui signifie « engagement » –, par le biais de la culture du risque, dans le sillage de l'économiste Denis Kessler. « J'ai soutenu ma thèse, L'Etat providence, en 1986, au moment où Claude Bébéar faisait muter la profession des ¬assurances en France.

C'est alors que les assureurs ont créé la revue Risques, qui débattait du rôle de l'assurance au ¬regard des grands enjeux de société », explique François Ewald. Claude Bébéar, Denis Kessler, Michel Albert (disparu en mars dernier) : trois « géants » cités en exemple par le philosophe, qui n'a pas hésité à « prendre des chemins de traverse », lui qui fut militant maoïste au début des années 70, pour accompagner la naissance du Medef, alors présidé par Ernest-Antoine Seillière, quand ce dernier lancera le thème de la « refon¬dation sociale » tout en portant l'idée d'accélérer la mutation des patrons en entrepreneurs.


Grand pouvoir, grandes responsabilités


« L'assurance et son vivier de décisions juridiques constituaient une manne incroyable pour un intellectuel, se remémore François Ewald. J'étais immergé dans le plus beau laboratoire de droit, d'économie, de ¬sociologie et de gestion qu'on puisse imaginer, avec, en temps réel, accès à des milliers de données dans tous les domaines du risque : responsabilité médicale, produits défectueux, catastrophes naturelles, et, bien sûr, tous les problèmes sociaux liés à la retraite, à l'assurance maladie, etc. L'irruption du sida et les progrès de la génétique ont obligé à repenser certains contrats, en même temps qu'ils nous amenaient à réactiver des concepts de solidarité déjà très présents au XIXe siècle. J'ai traité de tous ces sujets qui émergeaient alors. » Selon François Ewald, la responsabilité est liée au pouvoir dont on dispose. Et de citer en exemple les extraordinaires progrès de la science climatique, et la détermination individuelle qui en découle. « Pour l'heure, nous nous sentons responsables de l'élévation de la température moyenne. Mais si nous parvenons à la contrôler, nous allons passer à un niveau de responsabilité supérieure, qui est celle de la gestion du climat. Une responsabilité énorme ! observe-t-il. La disparition du poids du destin comme seul responsable de nos actes rend les choix personnels encore plus difficiles.

Prenez l'horrible dilemme du maintien en vie de Vincent Lambert : arrêter la machine revient à le tuer ! » Aucun sujet ne semble échapper à l'œil acéré de ce philosophe, qui scrute la vie d'aujourd'hui avec l'appétit d'un chercheur et le mental d'un néoreligieux. Ce chef d'une tribu ¬familiale stable – une seule et même femme depuis quarante-trois ans, deux enfants, cinq petits-enfants –, et lui-même le deuxième de six garçons d'une famille catholique, marque une pause dans ce défer¬lement d'idées. Mais c'est pour mieux souligner « la » grande question d'aujourd'hui : « Comment pouvons-nous construire une société ¬vivable ? »

Réflexion dont il tempère aussitôt l'angoisse en soulignant le caractère ancien de la problématique. « Ce sont les technologies et leur mise en forme qui sont nouvelles, et non pas les problèmes qu'elles soulèvent. » Les réseaux sociaux ? « Ils sont reliés à ce besoin fondamental de communiquer. Le problème est que beaucoup de gens s'expriment sur une situation, sans hiérarchie entre les avis émis. La parole du lanceur d'alertes, celui qui énonce le doute, est aujourd'hui aussi importante que celle du scientifique. » Le traitement des données de masse, le big data ? « Un grouillement de données en prise directe avec la théorie de la connaissance. Il nous ramène à cette notion du rapport établi par Michel Foucault entre savoir et pouvoir. »


Michel Foucault, dont François Ewald se revendique plus que jamais dans sa démarche intellectuelle d'aujourd'hui : « Il ne s'enfermait pas dans la philosophie abstraite, mais travaillait sur des pratiques concrètes : l'enfermement, les malades mentaux, la folie... Il faisait apparaître les problématiques qui organisent ces pratiques. » Une méthode dont François Ewald n'a pas fini de s'inspirer.

Emilie Eelbode
François Ewald

 

Biographie
• 1946 : naissance à Boulogne Billancourt.
• 1966-1970 : étudiant en philosophie à la Sorbonne.
• 1975-1984 : assistant de Michel Foucault au Collège de France.
• 1986 : doctorat d'Etat en philosophie politique ; publication de sa thèse,
L'Etat providence (Grasset).
• 1993-1997 : directeur des affaires publiques à la Fédération française des sociétés d'assurances (FFSA).
• 1997-2012 : professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), titulaire de la chaire d'Assurances.
• Depuis 2002 : président, puis directeur de l'Ecole nationale d'assurances.
• 2004 2010 : président du Conseil scientifique et d'évaluation de
la fondation pour l'innovation politique et membre de l'Académie des technologies.
• 2014 : responsable pédagogique du programme de formation au « leadership responsable » à l'université de recherche Paris Sciences et Lettres.
Bibliographie
• L'accident nous attend au coin de la rue. Les Accidents de la circulation : histoire d'un problème, La Documentation française, 1982.
• L'Etat providence, Grasset, 1986.
• Naissance du Code civil, Flammarion, 1989.
• Le Principe de précaution, avec Christian Gollier et Nicolas de Sadeleer, Que sais-je ?, PUF, 2001.
• Aux risques d'innover. Les Entreprises face au principe de précaution, Autrement, 2009.
• Gestion de l'entreprise d'assurance, avec Patrick Thourot, Dunod, 2013

Ecoutons Mme Isis Noor Yalagi : La jeunesse africaine tiraillée entre la ville et le monde rural-retour aux valeurs africaines

 

Ecoutons Mme Isis Noor Yalagi : La jeunesse africaine tiraillée entre la ville et le monde rural-retour aux valeurs africaines
Isis Noor Yalagi ancienne manager culturel, activiste panafricaine, écologiste et permacultrice


 La jeunesse africaine tiraillée entre la ville et le monde rural


L'équipe de WATHI a reçu dans ses locaux Madame Isis Noor Yalagi le 21 mars 2017 lors d'un séjour à Dakar. Cette rencontre a permis d'aborder de nombreux sujets cruciaux pour l'avenir de l'Afrique de l'Ouest et du continent : jeunesse africaine entre milieu urbain et monde rural, questions écologiques et place des pays africains dans la mondialisation, le discours sur le panafricanisme et la gouvernance politique des Etats, question de l'autosuffisance alimentaire et la place des femmes dans nos Etats. Isis Noor Yalagi est une femme d'expérience attachée au continent. WATHI s'est entretenu avec une femme libre proposant une vision personnelle de l'état du continent.


Extraits de l'entretien avec Isis Noor Yalagi


« Je crois qu'il y a une coupure entre la ville et le monde rural. La jeunesse du monde rural, elle aussi est dans cette démarche de globalisation et de mondialisation. Il y a Internet partout, même au fin fond de la campagne, cependant il faut dire que cela marche très mal. D'ailleurs, il serait bien que nous ayons des réseaux partout. La jeunesse des campagnes est au fait de ce qui se passe. Elle est confrontée a plus de difficultés, mais elle est au fait des mutations. Qu'est ce qu'elle est censée faire cette jeunesse? Partir, quitter le village. Elle répond aux sirènes de la ville. D'abord, de la grande ville qui est à côté du village. Ensuite, elle va aller dans les villes moyennes, et finalement elle va se rendre dans la grande métropole.


Nous avons également un phénomène inverse et intéressant à observer. Il y a une amorce d'un exode urbain, très petit voire insignifiant. Des jeunes disent « nous, on revient au village, on revient à la terre ». Ils reviennent avec leurs diplômes, ils n'ont pas beaucoup de moyens, mais il faut revenir. Le monde rural est moins fourni en moyens, en connaissances, en éducation. Au Sénégal, vous avez encore des classes de 80 à 100 élèves. Vous avez encore des classes qui ne sont pas des classes en dur. C'est une désolation. Le milieu rural est un milieu oublié. Les gens quittent la terre, quittent le monde rural pour s'entasser dans les villes et faire ni plus ni mieux, parce que les villes africaines ne donnent pas à manger et à boire à toute cette population. Il y aurait intérêt à investir en milieu rural et faire en sorte qu'ils y restent.
Il y a une amorce d'un exode urbain, très petit voire insignifiant. Des jeunes disent « nous, on revient au village, on revient à la terre ». Ils reviennent avec leurs diplômes, ils n'ont pas beaucoup de moyens, mais il faut revenir


Il y a coupure entre les jeunes des milieux ruraux et les jeunes des villes. Il y a même coupure dans les grandes villes entre les différentes classes sociales de jeunes. C'est moins visible, c'est moins palpable, mais cela existe aussi. Comment faire le lien? Je ne sais pas. Ou bien peut-être si, j'aurais une solution : au lieu de passer ses vacances aux Etats-Unis ou en Europe, ce serait bien d'aller découvrir son pays et de se dire que je retourne dans mon village, dans ma région, ou que je découvre une région de mon Sénégal profond.


Pendant les vacances, même si c'est la saison des pluies, il y a des jeunes qui sont présents et qui peuvent donner des cours. J'en reviens à ce que j'appelle du bénévolat. C'est cela l'amour du continent africain, c'est-à-dire que l'énergie qu'a la jeunesse africaine, elle doit la reservir au continent africain et le milieu rural en a un grand besoin.


Je pense que revenir en milieu rural peut être intéressant. Parce que la grande illusion, c'est le fait de penser que la ville donne tout, qu'elle peut tout vous offrir, alors pourquoi ils reviennent? Ce serait intéressant qu'au village, ceux qui restent se posent ces questions, et qu'ils se disent que « notre base est ici », c'est de là que nous sommes partis, nous avons beaucoup à apporter d'une part mais aussi à échanger avec vous pour voir et faire en sorte que cet exode urbain puisse se faire de la meilleure des façons avec toutes les possibilités offertes, qu'il y ait une vie tranquille, agréable et possible en milieu rural ».


Biographie


Isis Noor Yalagi est née en France d'un père togolais et d'une mère martiniquaise. Son père est un homme de radio. Il a travaillé à Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF) et à Radio France internationale (RFI). « Avec mon père nous avons voyagé sur le continent africain, parce qu'il structurait les radios africaines en Afrique de l'Ouest ». Il a été le directeur des programmes pour l'Afrique de l'Ouest à Radio France Internationale. Ces voyages multiples ont favorisé chez Isis Noor Yalagi un profond sentiment d'attachement pour le continent. Son parcours lui a non seulement permis d'avoir un regard sur l'histoire du continent africain et sur sa diaspora.
Les années 60 sont marquées par les indépendances pour de nombreux pays africains qui ont une histoire avec l'Occident. C'est également une période de revendication que ce soit en Afrique, en Inde et en Amérique latine. Aux Etats-Unis, cette période a été marquée par le combat des Black Panthers pour la liberté des populations noires. L'arrestation de Nelson Mandela en 1962 en Afrique du Sud fut un événement marquant pour la jeune Isis.


Se définissant de la « génération mai 68 », Isis Noor Yalagi avait quinze, seize ans quand ces événements ont éclaté en France. Ils ont été des événements sociaux profonds de revendications de la jeunesse française et occidentale par rapport à leurs pères et à leurs aînés.
Les revendications étaient légions, « cela a été un moment important parce que c'était le début de mon activisme ». C'était aussi le début de la vision d'un autre monde, avec ce mouvement que certains peuvent considérer comme « ringard », mais très important dans la démarche écologique, le mouvement hippie. Il revendiquait déjà une autre vision sur le plan du rapport de l'humain à l'environnement et à la nature.


« Ma démarche panafricaniste survint durant cette période ». La connaissance de notre histoire, des anciens, des aînés, des mutations et des dynamiques sur le continent, la rencontre avec ce que j'appelle l'écologie globale. Puis bien sûr, dans ces mêmes années, nous allons avoir ce mouvement de revendication pour l'émancipation des femmes.


Elle a embrassé le métier de manager culturel et artistique. C'est dans ces années là que tout a pris corps, et qu'elle est fortement inspirée par le combat de la militante des droits de l'homme, féministe et activite américaine Angela Davis. « J'avais tout juste quinze ans, je partais à Paris quand j'ai vu quelqu'un qui lisait un journal avec la photo d'une femme qui avait une coiffure « Afro » superbe, je ne savais pas qui était cette personne. Je descends donc à la station de métro, je vais au kiosque, j'explique au vendeur qu'il s'agit d'un journal avec une femme ayant une coiffure « Afro ».


C'était la une du journal Nouvel Obs. On venait d'arrêter Angela Davis en 1970. Dans cette édition spéciale du Nouvel Obs, on relatait dans une centaine de pages l'histoire de l'Afrique, du peuple africain et de sa diaspora, de la terre mère jusqu'à l'arrestation de Angela Davis. Je découvre un continent immense, avec une histoire extraordinaire, avec un vécu humain de souffrances des peuples africains, de ceux qui sont restés comme de ceux qui ont quitté le continent africain.
« Aujourd'hui encore, je suis inspirée par le courage de Angela Davis, je la remercie beaucoup pour cette étape décisive dans ma vie. Elle fait partie des femmes qui ont été un détonateur pour mon engagement. Quand je pense au combat des femme, je pense aussi à ma mère. Dans l'histoire qui est la sienne, en tant que femme née dans les Caraïbes, dans les Antilles, avec toutes les problématiques, elle avait fait le choix de l'Afrique sans en avoir toutes les données. C'était quelque chose d'instinctif chez elle. Elle a toujours cru en ce continent ». Isis Noor Yalagi vit entre le Togo et le Sénégal.


Entretien réalisé par Babacar Ndiaye, WATHI


https://www.wathi.org/laboratoire/passerelle/isis-noor-yalagi-ancienne-manager-culturel-activiste-panafricaine-ecologiste-permacultrice/
Isis Noor Yalagi, militante d'une spiritualité africaine. (E-jicom)


L'Ecole Supérieure de Journalisme des Métiers de l'Internet et de la Communication (E-jicom) a reçu ce mercredi 6 juin 2013 Isis Noor Yalagi. Dans le cadre des activités pédagogiques internes de l'école, les étudiants ont eu à discuter avec elle d'une spiritualité africaine à retrouver. Elle a par ailleurs convié les étudiants à mieux s'imprégner de valeurs culturelles et spirituelles africaines pour le devenir du continent.


« Avons-nous de la considération pour nous-mêmes? Où se situe notre conscience collective ? Que voulons-nous ? Qu'attendons-nous ? Que sommes-nous ? Quel est notre rêve en tant qu'Africain ? » Telles ont été les principales questions soulevées par Isis lors de sa présentation à E-jicom.


La Martinico-togolaise a sensibilisé les étudiants de l'école de par son engagement pour la jeunesse, ses idéologies et sa croyance en une spiritualité africaine. « Les démarches spirituelles sont les fondements de l'existence et de la société » disait-elle.
Sa présence a suscité un grand intérêt pour certains étudiants. Leurs idées ont appuyé celles d'Isis. Pour mieux comprendre le monde il serait bon de trouver une paix intérieure en étant en phase avec soi-même à travers la spiritualité.


Contrairement aux rencontres habituelles, Isis a proposé aux étudiants de s'asseoir en cercle et non en rang. Une première à E-jicom qui accueille des invités depuis sa création dans le cadre de ses activités pédagogiques internes. Ornée de parure africaine, assortie d'un boubou traditionnel, Isis Noor Yalagi la cinquantaine est revenue sur une partie de l'histoire de l'Afrique.


Du « génocide esclavagiste » à la mondialisation en passant par la colonisation, elle affirme que les Africains ont été dépossédés de ce qu'ils sont, de ce qu'ils ont. Ainsi, elle estime que la jeunesse doit retrouver sa propre foi afin de reconstruire « l'être africain ».
A travers son message engagé, Isis Noor n'a pas manqué d'exhorter les futurs journalistes et communicants à se départir de leurs vêtements d'emprunts et à affirmer leur « être africain ».


Rédaction : Fatima Kane ; Babacar Mbengue; Famory Bathily.


11 juin 2013 - Isis NoorYalagi, une blogueuse martinico-togolaise, ne croit pas en l'Union africaine. Invitée d'E-jicom (Ecole Supérieure de Journalisme des Métiers de l'Internet et de la Communication), le mercredi 05 juin 2013, elle revient dans cet entretien sur ses ambitions pour la jeunesse africaine et son désaccord ...
Une femme énigmatique aux idées généreuses Une dame énigmatique aux idées révolutionnaires, Isis Noor Yalagi a séduit l'auditoire du jour de par la profondeur de ses pensées et la franchise de ses propos. De son vrai nom Auset Noor Yalagi, elle prône le retour aux valeurs africaines. Elle est une ...

 

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