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DEMOCRATIE EN AFRIQUE OU DEMOCRATIE « AFRICAINE » ? Contribution à une critique du paradigme occidentalo-centriste de la démocratie- par Samba DIAO

Déc 13, 2015
DEMOCRATIE EN AFRIQUE OU DEMOCRATIE « AFRICAINE » ? Contribution à une critique du paradigme occidentalo-centriste de la démocratie- par Samba DIAO

 


En Afrique beaucoup plus qu'ailleurs peut-être, le système représentatif propre à la démocratie libérale demeure problématique, pour plusieurs raisons. Le pouvoir des institutions représentatives est partout entamé et leur capacité à imposer des solutions par le haut érodée. Eu égard à ces impasses , nous pensons que la réflexion sur le politique en Afrique noire ne peut se passer d'un réexamen approfondi des paradigmes théoriques et des grilles d'analyses disponibles sur le développement politique des sociétés africaines, notamment le rapport entre démocratie, Etat de droit et citoyenneté. Plus précisément, nous pensons qu'il convient dès lors de dépasser l'approche institutionnaliste de la démocratie, au profit d'une analyse qui mettrait l'accent sur l'imaginaire, la culture, les valeurs, bref sur l'historicité propre de ces sociétés.
Comment gouverner démocratiquement dans un espace de souveraineté peuplé par des hommes et des femmes réglant leurs conduites suivant la rationalité qui prend l'Autre comme un moyen, et dont la reconnaissance en tant que sujets de droit reste encore hypothéquée par la prééminence d'identités collectives? Autrement dit, comment peut-on envisager l'exercice d'une citoyenneté active et la promotion de l'intérêt général propres à la démocratie dans des sociétés où le lien politique est fondé sur la concupiscence, l'exploitation et la négation de l'individu ? Quelle démocratie pour l'Afrique ?


I- La démocratie libérale à l'épreuve des configurations culturelles du politique en Afrique


Après les revendications d'indépendance et le développement mimétique, la démocratie apparaît de plus en plus comme le troisième mythe qui structure l'imaginaire politique africain, la panacée pour résoudre, de façon quasi magique, l'ensemble des problèmes du continent noir. Pour Yao Assogba, depuis la fin du 19ème siècle, l'Afrique est marquée par un imaginaire social dominé tour à tour par l'Occident sauveur, l'indépendance, le développement et la démocratie. En effet, à partir de la « troisième vague » de démocratisation, on va assister à une résurgence du multipartisme, avec une croyance forte : la démocratie ne saurait être troquée contre l'unité nationale et le progrès économique. Or, l'exigence démocratique, qui commençait à se réaliser au début des années 90, apparaît aujourd'hui comme une entreprise plutôt difficile et incertaine, d'autant plus qu'elle a été amorcée dans des conditions économiques, sociales et culturelles très différentes de celles de l'Europe. Réfléchissant sur la question du pouvoir en Afrique, le philosophe du politique Phambu Ngoma-Binda rappelle toute la difficulté à faire régner la démocratie libérale dans les sociétés africaines : « Le type de système politique à instaurer dans nos communautés nationales est, pour la philosophie politique africaine, probablement la tâche la plus importante à réaliser parce qu'elle conditionne toutes les autres »


En tant que forme d'organisation politique située entre la réalité autoritaire du pouvoir et le vide de l'anarchie, la démocratie est soumise à des vacillations perpétuelles du fait de la fragilité quasi irrémédiable de son territoire. En Afrique se pose surtout la question de l'effectivité de la démocratie libérale, c'est-à-dire de son acceptation comme croyance partagée par les hommes et les femmes du continent. Cette réticence s'exprime dans les propos suivants de Momar-Coumba Diop et Mamadou Diouf : « Compte tenu du caractère pluriel des sociétés africaines, se pose la question des conséquences éventuelles d'une compétition politique ouverte. On se demande si elle ne conduira pas les groupes infra étatiques à s'opposer les uns les autres, non pas sur la base de clivages idéologiques, mais suivant une logique de solidarités primordiales »


Dans les Etats nouvellement démocratisés, notamment en Afrique, la démocratie tarde à se consolider à cause du caractère rituel et spectaculaire de l'action politique : les investitures, le vote, les consultations, les campagnes, ne sont pas conçus comme des actes qui répondent à la question du vivre ensemble et qui engagent l'avenir du sujet. Du coup, le jeu électoral est plombé et les partis d'opposition ont du mal à modifier le choix des électeurs. Cette situation est aggravée par les révisions constitutionnelles, qui sont érigées en techniques de renforcement de l'autorité centrale. Les effets de cette politique spectacle, qui tire ses racines dans l'imaginaire profond de nos sociétés ont été mis en exergue par Mamadou Dia, ancien président du Conseil de la République du Sénégal : « Notre culture est une culture de fiction, une culture qui renvoie au passé, à l'au-delà du passé, à l'imaginaire et à ses fantasmes. C'est pourquoi notre démocratie est une démocratie-fiction et notre République une république-fiction qui utilise, l'une et l'autre, les appareils, les rites, les rhétoriques de l'une et l'autre »


II. La démocratie peut-elle exister partout et sous des formes différentes ?


A) Par-delà la façade institutionnelle, la démocratie comme style de vie


La culture politique, pour parodier Jean-Louis Quermone, est l'ensemble des valeurs partagées concernant la vie en société et le rôle des activités politiques dans le maintien et l'orientation de la cohésion sociale. Elle permet l'ajustement mutuel des comportements ou l'acceptation d'actes autoritaires tendant à imposer cet ajustement. Dès lors, le problème des représentations vécues par les acteurs, c'est-à-dire celui de la conscience politique, devient fondamental pour comprendre les pratiques politiques. En tant qu'elle détermine les comportements collectifs orientés par l'allocation du pouvoir, la culture politique peut se définir comme : «ce qui, dans la culture d'une collectivité, se rapporte aux structures de pouvoir et d'autorité dans cette collectivité. Il s'agit de manières de penser qu'il faut effectivement apprendre »
Sous ce rapport, la démocratie n'est pas seulement un système politique, une recette institutionnelle ; c'est au moins autant un esprit, un style de vie, une culture. Comme l'avait pressenti le grand Tocqueville, par-delà la question de l'origine du pouvoir, la démocratie renvoie également à un type de société. Cette idée que la démocratie est davantage un style de vie, signifie que les mœurs comptent beaucoup plus que les institutions. Sauf à réduire la démocratie à de simples pratiques désincarnées, celle-ci en tant que projet intégral de société ne saurait se réduire à des procédures institutionnelles. On ne le dira jamais assez : il n'y a pas de condition rigoureusement incontournable de la démocratie. Seule une volonté politique conséquente des élites qui en sont responsables peut conduire un changement en profondeur d'un système politique. Les démocraties ne découlent pas de causes, elles naissent sous l'effet de l'action de ceux qui les créent, donc de la qualité des acteurs. On parle de plus en plus de culture démocratique, c'est-à-dire : « un ensemble de valeurs, de croyances, d'idées, de pratiques et de comportements largement partagés par une majorité d'individus et dans lesquels ils se reconnaissent, au sein de la sphère politique et sociale »


La démocratie est comme tout système politique, une création continue ; elle est expérience et histoire ; elle se révèle et se renouvelle au fil de tâtonnements qui ne cessent d'en infléchir les voies et d'en enrichir les formes. Dès lors, l'invention de la modernité politique africaine procèderait « d'une réinvention » ; car l'imitation n'existe jamais à l'état pur et les processus politiques ne s'importent pas comme des machines-outils. Aussi, en considérant les pratiques politiques en Afrique comme des dysfonctionnements et des dérives, la science politique occidentale ressasse le paradigme ethnologique de l'exceptionnalité africaine du vide et se condamne à ne rien comprendre de la modernité politique dans les sociétés africaines. En sociologie politique comme dans le domaine du droit constitutionnel, les catégories qui ont permis de penser la construction de l'Etat occidental ne semblent pas opératoires dans le contexte africain, car s'inspirant de la gestion patrimoniale comme toile de fond du modèle wébérien de domination traditionnelle.
Ainsi, la reconnaissance explicite des dynamiques qui (re)travaillent la réalité « démocratie » oblige à sortir de la logique universaliste des discours sur le champ politique africain, au profit d'une approche qui mettrait l'accent sur le caractère processuel des transformations et la singularité des expériences, à travers lesquelles ces discours peuvent s'incarner dans les faits. A la suite de Jean Copans, on peut se demander : « si l'exercice utile et pertinent n'est pas celui qui porte moins sur l'idée de démocratie que sur les pratiques dont on dit qu'elles la fondent et la reproduisent(...), d'autant plus que sa définition empirico-théorique n'est jamais allée de soi » En effet, nous sommes de ceux qui pensent que les principes et l'esprit de la démocratie, une fois acceptés, peuvent et doivent emprunter des formes institutionnelles diverses, pour ne pas faire violence à la pluralité sociale et culturelle. Sous ce rapport, il n'est pas superflu de dire que les sociétés traditionnelles africaines étaient démocratiques.


B) Quelle démocratie pour l'Afrique ?


Une observation minutieuse du fonctionnement des institutions dans « les nouvelles démocraties » montre des décalages par rapport à ses principes fondamentaux, notamment l'égalité, la justice sociale et surtout l'émergence de la figure de l'individu. L'action politique, dans ces pays, prend assurément ses distances par rapport aux critères forgés par la philosophie rationnelle, c'est-à-dire les conditions d'acceptabilité des structures institutionnelles de l'Etat. Dès lors, « imposer dans des Etats Africains en formation, la forme actuelle de la démocratie parlementaire revient à sonner le glas de l'unité nationale sous l'effet du réveil des antagonismes » Doit-on pourtant en rester à ce constat désabusé, et admettre que la démocratie occidentale n'est décidément pas « exportable » en Afrique ?

Que dire alors du discours sur la vocation universelle du modèle démocratique?


La démocratie est comme tout système politique, une création continue, elle est expérience et histoire ; elle se déploie et se métamorphose dans le temps ; elle se révèle et se renouvelle au fil d'un tâtonnement qui ne cesse d'en infléchir les voies et d'en enrichir les formes. En ce sens, la démocratie ne doit pas être immuable ; elle doit intégrer le devenir historique des sociétés. En Afrique, la démocratie doit être conçue comme le produit d'un monde traversé par des crises et non pas comme pur artéfact. Car, de même qu'elle apparaît dans une situation culturellement déterminée de la vie des peuples comme leur nécessité et leur besoin, elle doit revêtir une forme et un contenu déterminés sous lesquels les attentes populaires reçoivent une réponse satisfaisante.


Ainsi, la reconnaissance explicite des dynamiques politiques qui (re)travaillent la réalité « démocratie » oblige à sortir de la logique universaliste des discours sur les transitions politiques, au profit d'une approche qui mettrait l'accent sur le caractère processuel des transformations et la singularité des expériences, à travers lesquelles ces discours peuvent s'incarner dans les faits. Ainsi, la reconnaissance explicite des dynamiques politiques qui (re)travaillent la réalité « démocratie » oblige à sortir de la logique universaliste des discours sur les transitions politiques, au profit d'une approche qui mettrait l'accent sur le caractère processuel des transformations et la singularité des expériences, à travers lesquelles ces discours peuvent s'incarner dans les faits.


Au regard des défis qui interpellent actuellement ceux qui continuent à croire à la renaissance politique de l'Afrique et qui s'attachent à la matérialisation de cet espoir, il convient de rappeler que cet impératif est, à proprement parler, celui de la conquête de la subjectivité . On peut se demander si, sans une transformation de la vie subjective, de la manière d'être et d'agir des acteurs locaux, il est possible de réaliser le changement social et politique attendu de la démocratie. Malgré la consécration formelle du multipartisme, cette condition précitée de la démocratie ne constitue pas encore une réalité en Afrique. La dynamique interne des systèmes de partis et les rapports clientélistes au peuple favorisent l'hégémonie des élites politiques. S'il en est ainsi, c'est que l'imaginaire, les croyances matricielles à partir desquelles est édifié l'ordre politique rendent encore difficile l'émergence de la figure de l'individu, comme sujet de droit. Or, sans l'émergence de la figure de l'individu, qui gagne en épaisseur par une appropriation progressive de la subjectivité, on voit mal comment une citoyenneté active peut émerger dans des espaces nationaux constitué d'ordres différents dont la coexistence est perturbée par la multiplicité des logiques de reconnaissance et de légitimation.


Samba DIAO sociologue, politiste

Professeur de PHILO, Auteur de "Comprendre du contrat social"

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