Le parterre d'intellectuels et chercheurs ne semble pas pertinent à moins de penser que les auteurs à succès sont les vrais penseurs. J'entends bien que tout choix est subjectif. Mais j'ai des réserves, bref tout est bon à lire, lisons et essayons d'en extirper des idées pratiques. Pape B CISSOKO

Afrique. Felwine Sarr et Achille Mbembe : « L'Afrique recèle d'immenses gisements de possibles »

Achille Mbembe, historien et philosophe, grand théoricien du post-colonialisme, a coordonné avec Felwine Sarr "Ecrire l'Afrique-Monde" (actes du colloque « Les Ateliers de la pensée » qui s'est tenu en octobre 2016 à Dakar et Saint-Louis du Sénégal) (Philippe Rey, juin 2017)
Achille Mbembe• Crédits : CYRIL FOLLIOT - AFP


Achille Mbembe, né en 1957 au Cameroun, est un enseignant universitaire et philosophe, théoricien du post-colonialisme. Il est intervenu dans de nombreuses universités et institutions américaines mais aussi au Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria) à Dakar au Sénégal. Il est actuellement membre de l'équipe du Wits Institute for Social & Economic Research (WISER) de l'université du Witwatersrand de Johannesburg en Afrique du Sud. Ses principaux centres d'intérêts sont l'histoire de l'Afrique, la politique africaine et les sciences sociales.
"Il n'y a plus un seul centre du monde, mais des centres mobiles, mouvants."
"L'Afrique doit redevenir son centre propre, et ne peut le faire qu'en s'ouvrant aux autres et à elle-même."
"L'héritage philosophe et culturel apporté par l'Afrique nous enseigne sur une relation harmonieuse à l'espace, au vivant, à la nature."
"Le futur du monde du XXI° siècle se jouera sur le continent africain."
"Je souhaite réaffirmer 1 identité africaine ouverte sur le multiple et la circulation, contre une ID de clôture, de rejet"
Achille Mbembe,


https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/penser-lafrique-monde-avec-achille-mbembe
Afrique. Felwine Sarr et Achille Mbembe : « L'Afrique recèle d'immenses gisements de possibles »


Entretien réalisé par Rosa Moussaoui
L'Humanité

Felwine Sarr (à gauche) et Achille Mbembe Credit: Agence Anne & Arnaud


Les deux intellectuels publient Écrire l'Afrique-Monde, un ouvrage collectif né des Ateliers de la pensée, qui se sont tenus en 2016 au Sénégal. Une invitation à défricher, à partir du continent, les chemins d'un nouveau monde.


Pourquoi (re)mettre une pensée d'émancipation sur le métier en ancrant ce travail sur le continent africain ?


Felwine Sarr L'Afrique est restée trop longtemps l'objet d'un discours sur elle-même. Avec des injonctions civilisationnelles sur le développement, la modernité, la démocratie, qui prétendaient indiquer la voie à toutes les nations au monde et surtout aux nations africaines. Il est temps de reprendre l'initiative théorique, en observant nos sociétés, en essayant de les comprendre pour conduire un travail de réflexion prospective sur les futurs qui se dessinent, sur les enjeux qui émergent et sur la façon dont nous les envisageons du point de vue de la pensée. Nous voulons comprendre les dynamiques qui s'esquissent dans des sociétés africaines prêtes à articuler les métaphores de leur propre futur. Il était important, du point de vue symbolique, d'engager ce travail à partir du continent, en créant, avec ces Ateliers de la pensée, une plateforme plurielle et transdisciplinaire de penseurs, d'artistes du continent et de ses diasporas. L'objectif est de penser nous-mêmes, à partir de l'Afrique, notre être au monde, les modalités de notre présence au monde et les significations que nous souhaitons leur donner.


Achille Mbembe Nous avons un certain nombre de voix individuelles qui, désormais, ont un impact dans le débat global sur les grandes questions de notre époque et cela dans presque toutes les disciplines du savoir et de la création. Cette plateforme doit permette à toutes ces voix de faire corps afin de résonner davantage, de manière affirmative. De telle manière que personne ne puisse dire qu'il n'a pas entendu. Cela suppose la mise en commun de ces voix, sur des questions essentielles à nos yeux.


L'Afrique n'est pas pensée ici seulement comme un lieu géographique clos par des frontières. Pourquoi explorer son contenu et sa portée symbolique, et ce qui, depuis ce continent, a essaimé dans le monde ?


Felwine Sarr En fait, l'Afrique est déterritorialisée. Elle n'est pas confinée dans les frontières d'un seul continent. Elle est en Amérique latine, dans les Amériques, en Europe et, on le sait un peu moins, dans les mondes asiatiques. C'est pourquoi de nombreux intellectuels et artistes, parmi les invités, viennent des diasporas. Leur regard est à la fois intérieur et extérieur. Ils parlent à partir d'un autre lieu, d'une autre synthèse culturelle. C'est enrichissant pour les dynamiques à l'œuvre sur le continent africain.


Achille Mbembe L'Afrique s'est toujours créée sur le mode de la dispersion, de la dissémination, du fait de la migration des peuples, des conquêtes ou des grandes migrations forcées que furent les traites esclavagistes, atlantique et transsaharienne. À ces grands mouvements s'ajoute aujourd'hui la montée en puissance de nouvelles diasporas africaines, en particulier aux États-Unis mais aussi sur le vieux continent européen et désormais aussi dans des régions aussi éloignées que la Chine et l'Inde. Ces processus ont porté une part de l'Afrique partout ailleurs dans le monde. Des pans du reste du monde ont aussi trouvé refuge ou se sont établis chez nous. L'idée, c'est de prendre au sérieux cette imbrication de l'ici et de l'ailleurs dans la manière dont nous imaginons le devenir africain dans le monde.


Comment peut-on inventer, à partir de l'Afrique, un nouvel internationalisme, un horizon d'émancipation utile au monde entier ?


Felwine Sarr En différents points du globe, des acteurs œuvrent à la construction d'un autre monde à venir, avec un autre rapport à l'économique, à l'écologique, au culturel et au symbolique, aux ressources et aux archives existantes. Ces questions se posent en Amérique latine avec force. Elles se posent aussi dans la tentative de production d'alternatives en Europe. De ce point de vue, le continent africain peut être un grand laboratoire. Il en a tous les atouts : de l'espace, des terres, des ressources et il n'est pas encore totalement engagé dans l'aventure industrielle de l'Occident. L'Afrique a l'espace et les moyens d'inventer autre chose, d'expérimenter quelque chose de neuf, d'esquisser un nouvel internationalisme orienté vers la production d'alternatives. On a pu voir dans les forums altermondialistes un embryon de ce nouvel internationalisme.


Achille Mbembe Cela suppose un travail et un investissement intellectuel énormes. Cet investissement aurait pour but d'articuler d'autres possibles le plus méthodiquement possible. Si la démocratie dite libérale atteint un point maximal de rupture, comment peut-on redonner vie au projet qui l'a toujours sous-tendue, le projet pour le sujet humain de prendre soin de lui-même, de décider de lui-même, de ce qu'il veut être, de ce qu'il veut faire avec les autres ? Si le système capitaliste est en grande partie responsable des dangers écologiques qui pèsent sur la planète et menacent jusqu'à l'existence humaine sur terre, faut-il suivre la voie chinoise qui consiste à accélérer ce processus sur une échelle inédite, ou faut-il imaginer d'autres formes, radicalement différentes, de formation de la valeur ? Dans quelles archives pouvons-nous puiser pour donner corps à ces nouveaux imaginaires ?

De ce point de vue, les archives africaines recèlent d'immenses gisements de possibles inactualisés, qu'il est de notre intérêt, mais aussi de l'intérêt du reste de l'humanité, d'explorer.


Ces Ateliers de la pensée ne relèvent pas d'un conclave d'intellectuels. Ils associent des artistes. Qu'est-ce qui s'invente aujourd'hui sur les scènes artistiques africaines ?

Décelez-vous, dans la création contemporaine africaine, des indices de ce nouveau monde ?


Achille Mbembe On peut citer tout ce qui émerge dans le domaine des arts plastiques, à cet endroit de l'anthropocène, c'est-à-dire de l'émergence de l'humain comme un des facteurs aggravants de la crise écologique planétaire. De nombreux artistes travaillent sur ce terrain. Ils revisitent des formes qui mettent à profit la qualité des rapports de convivialité, de synthèse que les sociétés africaines entretiennent avec diverses sortes de matériaux. Dans n'importe quelle ville africaine, ce qui frappe, c'est la capacité à réparer ce qui a été brisé. Rien, ou presque rien n'est perdu. Tout fait l'objet de récupération et de réparation, de redéploiement dans des usages chaque fois nouveaux. Du coup, la vie des objets est beaucoup plus longue en Afrique que dans les sociétés industrielles où l'objet passe très vite de l'état d'existant à celui de déchet dont on se débarrasse. Cette capacité à redonner vie à ce dont les autres se débarrasseraient très facilement est quelque chose de révolutionnaire, parce qu'elle ouvre la voie à une manière de définir la valeur, à une autre manière de mesurer, y compris le temps, à une autre manière de consommer. Aux antipodes de cette civilisation capitaliste qui produit des déchets en masse, qui pose la mutilation continue des objets comme la condition de l'accumulation sans fin de richesses à un pôle. On peut citer, ensuite, ce cinéma africain qui est en train d'émerger en ces lieux où l'imagination technologique ouvre à des mondes complètement différents de celui que nous habitons. On retrouve cela aussi dans les autres arts. Je pense aux villes utopiques, aux futurs urbains imaginés par l'artiste congolais Bodys Isek Kingelez. On peut évoquer, enfin, dans le courant afrofuturiste, ce rapport avec la machine qui n'est plus un rapport d'opposition, de confrontation, mais un rapport de fusion et de symbiose. Avec l'espoir que puisse se dessiner un rapport non plus aliénant, mais un rapport de « capacitation » entre l'homme et la machine. Le champ est vaste, mais notre idée-force est bien de considérer les pratiques artistiques et les démarches esthétiques non pas comme des illustrations, mais comme des théorisations, des actes critiques en elles-mêmes.
Felwine Sarr Ce qui nous intéresse, c'est d'explorer les espaces d'une pensée plastique. On serait mal inspiré de croire que la pensée se limite à la pensée discursive, à ce qui s'écrit dans les textes et les traités. Dans le travail artistique, dans la poétique, il y a de la pensée, de la vision. Voici des gens qui font un travail de synthèse heureuse. Ils n'ont aucun complexe avec leurs héritages. Ils n'ont aucun complexe, non plus, à aller emprunter ailleurs des formes pour articuler un propos qui saisit les questions principales, essentielles, posées dans leur contemporanéité. Sur ce terrain-là, les artistes ont pris de l'avance.


La question de l'universalité traverse la plupart des contributions de cet ouvrage. Comment penser un universel qui ne soit pas réglementation ou écrasement des différences ?


Felwine Sarr Les textes de Bado Ndoye, Mamadou Diouf et celui d'Achille Mbembe posent l'universel comme horizon, un universel riche de tous les particuliers, qui prenne en compte les multiples visages de l'expérience humaine. Nous ne proposons pas un monde des singularités qui se juxtaposent. Ce qui nous intéresse, c'est comment habiter ensemble le monde, faire société, créer une vraie mutualité.


La question de la modernité est elle aussi au cœur de vos débats. Où se joue l'invention d'une modernité non occidentale et, au fond, non capitaliste ?


Achille Mbembe Ce serait une modernité qui embrasserait l'hétérogénéité constitutive de nos sociétés, de nos cultures, une modernité qui reposerait sur le principe de la multiplicité. Multiplicité des appartenances, des identités, des formes étatiques, des formes de souveraineté... Ce serait, ensuite, une modernité qui prendrait au sérieux les logiques de la circulation, de la mobilité. Une modernité du mouvement, par opposition aux logiques d'ultraterritorialisation, de clôture, de frontière, si typiques des crises du monde contemporain. Ce serait, enfin, une modernité ouverte sur le large, sur l'ensemble du vivant, des formes de vie.


FelwinE Sarr On peut être moderne sans être occidental. La modernité occidentale a réussi dans sa version instrumentale, technologique, sur le terrain de la conquête des libertés, du sujet, mais, sur le plan éthique et moral, a échoué faute d'assigner des buts universalisables à son projet. Fondamentalement, les sociétés produisent leur propre modernité de manière endogène. Bien sûr, elles sont en interaction, elles n'évoluent pas en vase clos. Mais on n'est pas obligé d'adouber ou de reprendre les catégories philosophiques de la modernité occidentale telles qu'elles se sont déployées. Dans la modernité occidentale, la raison est devenue le principe organisateur du social contre les ancêtres, les dieux, la tradition, parce qu'il fallait lutter contre les hégémonies venues de l'ordre religieux, traditionnel. Dans d'autres espaces, le rapport entre tradition et invention du neuf ne s'est pas forcément traduit dans cette opposition frontale. La tradition est un capital symbolique que l'on peut réinterroger et que l'on peut réinjecter dans un devenir à condition d'en retenir ce qui est fécond. La tradition elle-même est changeante. Ce n'est pas un corpus figé. On la réinvente. Pour faire œuvre de civilisation, il faut de la transmission, on ne naît pas de soi-même. Et les sociétés transmettent une matrice culturelle dans le temps, en la réarticulant. Cette réarticulation intelligente ne s'oppose pas à la production de la contemporanéité et de la modernité.


Écrire l'Afrique-Monde, sous la direction d'Achille Mbembe et Felwine Sarr, Philippe Rey éd., 2017, 384 pages, 20 euros.

 

L'AVENTURE AMBIGUË-Un témoignage sur la condition humaine-Sous la direction du Pr Amadou Ly

Harmattan Sénégal
ETUDES LITTÉRAIRES, CRITIQUES AFRIQUE SUBSAHARIENNE Sénégal


Cet ouvrage regroupe les actes du colloque pour le cinquantenaire de la parution de L'Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane qui s'est tenu à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar en 2011. Il propose d'établir un bilan, de revisiter cette oeuvre qui a été au programme de nombreuses universités sur les cinq continents, d'en proposer une relecture à la lumière des champs sociopolitique, culturel et civilisationnel qui prévalent aujourd'hui au Sénégal, en Afrique et dans le monde.


Actes du colloque pour le cinquantenaire de la parution de L'Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane du 22 au 24 février 2011, à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar


Illustrations de couverture : «J'ai lu beaucoup de livres dans ma vie, mais il y en a deux qui ne me quittent jamais. D'ailleurs, si vous ouvrez mon sac, vous les y trouverez.
Ce sont Cahier d'un retour au pays natal d'Aimé CESAIRE et L'Aventure Ambiguë de Cheikh Hamidou KANE. Ces deux livres-là ne me quitteront
jamais».

C'est à peu près en ces termes que Sophie ECKOUE, qui présente l'émission « Livres sans frontières » sur Radio France internationale (RFI), a répondu
à une question d'un jeune membre du « Club RFI » de Ndjamena (Tchad) qui lui demandait quels étaient ses livres favoris.
Hommage ne pouvait être plus grand, venant d'une dame de grande culture qui affirme par ailleurs avoir lu depuis sa tendre enfance, énormément, et toutes sortes de livres, de revues, de journaux. C'est une preuve, parmi des centaines d'autres, effectives, et des millions, potentielles, que L'Aventure ambiguë est une œuvre majeure de
la littérature universelle, par-delà les frontières, les époques, les cultures et les civilisations. Œuvre qui a été au programme de nombreuses universités sur les cinq continents, L'Aventure ambiguë est la preuve que l'on peut bien être prophète chez soi. Depuis 1961, des dizaines de promotions de lycéens, d'étudiants, d'instituteurs, d'administrateurs, de juges, de financiers, de douaniers, de travailleurs sociaux, bref, des millions de Sénégalais et d'Africains, étudiants à tous les niveaux du système d'enseignement ou travailleurs de tous les secteurs de l'administration, ont eu, à un moment ou à un autre, L'Aventure ambiguë dans leur programme de formation, en alternance ou concomitamment avec d'autres œuvres majeures de notre littérature telles


Les Bouts de bois de Dieu de Sembene Ousmane,
L'Exil d'Albouri de Cheik Aliou Ndao,
Maïmouna d'Abdoulaye Sadji...


Il est donc logique que, cinquante après que cette œuvre a paru au firmament de notre littérature et s'y maintient avec une constance peu commune, que l'on procède à une sorte de bilan, que l'on la revisite non seulement à l'aune des problèmes qu'elle révélait en son temps, mais encore que l'on la relise en la mettant en perspective dans le champ sociopolitique, culturel et civilisationnel qui prévaut de nos jours dans notre pays, sur notre continent et dans le monde. Il y a dans ce livre des intuitions fulgurantes qui trouvent leur pleine signification dans notre contexte mondialisé, en perte de valeurs, de repère et de sens.


Le Professeur Amadou Ly enseigne les Lettres Modernes à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar au Sénégal.

 

Le sénégalais Champion de la palabre stérile : Rosnert Ludovic Alissoutin sénégalo-franco-béninois analyse ce pays

Cet article daterait de 2012 mais c'est comme si le temps s'est arrêté au Sénégal. Quand les autres avancent de deux pas, le Sénégal avec le masque qui le caractérise recule de 4 pas, regardez autour de vous, étudiez les situations et vous comprendrez. P B CISSOKO

Un consultant nommé Rosnert Ludovic Alissoutin a, dans une contribution au magazine africain en ligne Continent Premier, indiqué que le sénégalais verse quotidiennement dans la palabre stérile. Beaucoup de discours, mais peu d'actes positifs aux fruits palpables. Ainsi, il se pose la question de savoir si notre pays ne refusait pas le développement.

ANALYSE DU SENEGALAIS

Au Sénégal, personne n'a su expliquer le paradoxe d'un peuple si ouvert, si ingénieux, si prompt à s'adapter aux situations les plus éprouvantes, mais si désordonné et si éloigné d'une dynamique ferme et organisée de progrès. Pourquoi le sénégalais ne donne t-il le meilleur de lui-même que lorsqu'il est à l'étranger, à l'image des « lions » du football ?

Qui est ce sénégalais qui doit faire le développement ?

Quelles sont ses caractéristiques ?

Celles-ci sont-elles compatibles avec les exigences du progrès ?

En un mot, le sénégalais a-t-il une culture de l'effort, une pédagogie du développement ?

Le sénégalais verse quotidiennement dans la palabre stérile. Beaucoup de discours, mais peu d'actes positifs aux fruits palpables. La réflexion et la conception ne sont certes pas des exercices qui font défaut au Sénégal où se multiplient à un rythme ahurissant les ateliers de conception, de restitution, de capitalisation ou de validation, les séminaires, conférences, assises, fora, symposiums, journées de réflexion, semaines ou quinzaines de promotion, retraites, rencontres, sommets, etc. Les résultats d'envergure que le foisonnement de ces rencontres met en droit d'attendre ne se font pas sentir concrètement.

Pour Henri BERGSON, « originellement, nous ne pensons que pour agir.

C'est dans le moule de l'action que notre intelligence a été coulée. La spéculation est un luxe, tandis que l'action est une nécessité ».On fait un tapage pour la construction d'échangeurs alors que des pays théoriquement moins avancés que le Sénégal comme le Mali, le Burkina Faso et même la Guinée ont déjà réalisé ce type d'infrastructures sans tambours ni trompettes. On pense être les champions de la démocratie et les experts de l'Alternance alors que le Mali et le Bénin ont déjà réalisé une double alternance. De manière générale, le Sénégalais pense qu'il est plus éveillé, les autres étant des « ndrings » (guinéens), des « gnaks » (africains du centre principalement) ou des « naars » (mauritaniens et maghrébins par extension). A l'intérieur du pays, le wolof (ethnie numériquement dominante) pense qu'il est plus « civilisé », les autres étant des lak-kats (personnes qui parlent une langue autre que le wolof). Ces dérives conduisent au cloisonnement des forces, au narcissisme, à la suffisance, à l'arrogance et à l'immobilisme.

Le Sénégalais n'est pas prompt à l'investissement et à la production. Dans sa recherche du gain facile et rapide, il cantonne généralement son action au petit commerce, d'où la multiplication, à un rythme supersonique, des souks sur le territoire national. Or, il n'y a pas de richesse durable sans production sécurisée. Cette production doit susciter un progrès soutenu : il faut aller du « développement de la production à la production du développement ».

La production nécessite en effet des capitaux importants, des ressources humaines qualifiées et des stratégies d'action ardues. La réalisation de bénéfices destinés à fructifier cette production est liée à l'écoulement des produits donc à leur compétitivité. L'insertion dans le système productif appelle, par conséquent, un esprit de méthode, de patience et de persévérance contrairement au petit commerce ou les recettes sont, en principe, immédiates. L'épargne privée est tournée vers des secteurs improductifs ou égoïstes comme le bâtiment, les cérémonies familiales ostentatoires et la polygamie abusive.

Le parasitisme familial est aussi un frein à l'investissement privé. La seule personne qui travaille dans la famille est tenue de nourrir ses frères, cousins, oncles, beaux-frères etc, qui se complaisent parfois dans cette situation de perfusé. L'ampleur de l'économie informelle est révélatrice du primat de l'individualisme sur la volonté consciente et organisée de développement collectif. En plus de se soustraire à l'obligation citoyenne d'acquittement de ses charges fiscales, l'acteur de cette économie chaotique, au lieu de s'associer à ses semblables dans l'optique d'investissements substantiels, susceptibles de créer de la richesse et des emplois, se préoccupe de revenus personnels quotidiens. Et lorsqu'il amasse un peu d'argent, il cherche à acheter un visa pour l'Italie ou l'Espagne.

Le Sénégal est l'un des pays les plus aidés de la planète. Les partenaires au développement se bousculent dans les villages les plus reculés, mais on ne voit vraiment pas l'impact de leurs actions, proportionnellement aux sommes énormes annoncées. Certaines ONG excellent dans l'art de l'instrumentalisation des populations déshéritées et la perdiémisation du monde rural. Boladji OGUNSEYE constate que « la relation de mendicité à l'égard des bailleurs de fonds a engendré un gros problème.

Comme les ONG africaines s'acharnent à suivre les donateurs comme des missiles autoguidés sur les traces de l'avion-cible, il ne leur est généralement pas possible de s'engager dans des actions de remise en cause du plan d'action pré-établi, même en cas d'inadéquations criantes sur le terrain ». Les partenaires au développement, pour la plupart, sont donc revêtus d'un « manteau clair-obscur » et munis d'un couteau à double tranchant pour : tantôt soulager la misère des masses déshéritées, tantôt s'appuyer sur le dos de ces mêmes indigents pour s'enrichir, transformant ainsi « la lutte contre la pauvreté en une lutte contre les pauvres ».

La marche du Sénégal vers le progrès est profondément gangrenée par l'indiscipline banalisée, le laxisme toléré et, de manière générale, le refus de l'ordre. La sacralité du service public est régulièrement et impunément bafouée par les retards désinvoltes, l'absentéisme, le bavardage dans les bureaux et la corruption. Partout, la règle est la même : peu le matin et rien le soir. La pauvreté rend les hommes aigres et aigris.

Tout membre du groupe social qui réussit est combattu par pure jalousie, à moins qu'il soit un bailleur de fonds naïf, distribuant gracieusement de l'argent aux charognards qui lorgnent ses biens. A l'intérieur d'une même famille, d'un même service, on s'entretue à coup de maraboutage. On met les pieds dans le plat lorsqu'on n'est pas invité au repas. Comment peut-on construire un progrès sain dans une atmosphère sociale aussi viciée ?

La politique est certes peu compatible à la morale, mais le Sénégal a battu plusieurs records en matière de coups bas, de mensonges publiques et de déloyauté. L'absence de conviction idéologique explique la transhumance politique cavalière. On s'attache non pas à des principes, mais à des personnes ou plutôt à leur argent.

Dans un mépris mesquin du peuple, d'intrépides politiciens changent de veste et de discours, du jour au lendemain, au gré des intérêts financiers, sans conscience ni vergogne, donnant ainsi à une jeunesse fragile, le mauvais exemple de l'opportunisme et du situationnisme. La citoyenneté demeure vacillante, tout comme le sentiment d'appartenance nationale. On s'identifie plutôt à une famille, une ethnie, une caste, une confrérie. Souvent, on est prêt à tout pour le marabout et rien pour l'Etat. Les croyances fantasmagoriques et le recours abusif au mysticisme conduit au recul de la raison, de la confiance en soi et de l'effort. « L'Africain explique ce qui se déroule autour de lui par l'action des forces occultes, justifie les fléaux par la colère des dieux et place les événements heureux à l'actif des marabouts et des féticheurs». De nombreuses personnes ont publiquement expliqué le mauvais résultat de l'équipe nationale du Sénégal face à celle du Togo, par un mauvais sort qu'aurait lancé sur les joueurs des marabouts évincés et d'anciens membres de la fédération limogés.

L'impunité, l'absence d'une culture du bilan, le primat des calculs partisans sur l'exemplarité de la sanction, constituent une invitation au laxisme dans l'action publique. Le ministre ou le directeur d'une entreprise publique nouvellement nommé ne fait pas de déclaration publique de patrimoine. A son éviction, il effectue une passation sommaire de service à la place d'une nouvelle déclaration de patrimoine et d'un bilan administratif et financier détaillé, apprécié par les autorités judiciaires. En l'absence de contrôle, le ministre utilise les biens publics à des fins privées ; il se rend aux cérémonies familiales avec la voiture de fonction, parfois accompagné de motards de la gendarmerie nationale, y fait des dépenses insolentes ou effectue sa campagne électorale anticipée le week-end, avec le même véhicule de l'Etat.

Comme dans tous les pays africains, les ressources sont détenues par une élite politique avide au détriment des masses laborieuses qu'on s'emploie à aduler et à corrompre à l'approche des élections, dans le cadre du phénomène bien connu de la « marchandisation du vote ».

Malheureusement, on n'observe aucune prémisse d'un sursaut national, d'une introspection critique, d'une remise en question de soi, d'un mea culpa constructif. Au contraire, on note l'insouciance, l'engouement pour la récréation et le folklore. Même le deuil est l'occasion de mangeailles festives. Dans toutes les villes du pays, des centaines de mendiants à la fleur de l'âge errent dans les rues, pieds nus, à des heures tardives, initiés au gain facile, soumis à la tentation du vol, exposés aux dangers du choléra et de la pédophilie. Personne ne s'en offusque, personne ne réagit ; on préfère discuter de politique et de football...

Le drame c'est que le Sénégal, un pays qui regorge de ressources humaines, a parfaitement les moyens de se sortir d'affaire. Mais le problème, c'est moins le Sénégal que le Sénégalais. Il va donc falloir réformer le matériel humain, reconstruire les mentalités, briser les chaînes de l'ignorance, relancer la moralité citoyenne et l'éthique républicaine. L'éducation est impérieuse dans cette optique ; malheureusement les autorités la confinent à une conception presque exclusivement scolaire. Eduquer un homme, c'est aussi l'aider à grandir dans la dignité, lui apprendre à se battre pour lui-même, pour sa famille et pour son pays.


Rosnert Ludovic ALISSOUTIN
Franco-Sénégalais-Docteur en droit
Coordonnateur du Groupe de Recherches, d'Etudes et de Formation – GREF (Bureau d'études)
Consultant, Conseil juridique
Président de IACD-SENEGAL (Initiatives et Actions citoyennes pour la démocratie et le développement)
Secrétaire Général de MIRAU-SENEGAL (Mouvement International pour la Renaissance d'une Afrique Unie).
ralissoutin.com cet article daterait de 2012 mais c'est comme si le temps s'ést arrêté au sénégal.

 

Il est l'auteur d'un article qui me l'avait fait connaître : et si le Sénégal refusait le développement à la suite du livre de axelle Kabou

https://sitamnesty.files.wordpress.com/2011/04/et_si_le_senegal_refusait_le_developpement.pdf

 

 

 

Au sommaire de ce numéro : L'attitude à l'égard des musulmans à l'ère du terrorisme jihadiste :

adaptation d'une échelle de mesure au contexte social camerounais ;

Islam et mosquées au Cameorun :

du désaccord entre croyants à la course à l'hégémonie des confréries ;

Religion, ethnicité et politique en Afrique ;

L'Eglise protestante méthodiste de Côte d'Ivoire et la question des réfugiés libériens de 1989 à 1996 ;

Evangélisation par le théâtre au Congo belge;

Le ministère de guérison et de délivrance du pasteur Gohi bi gohi Samuel."

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