Erreur
  • Échec du chargement du fichier XML
  • http://ichrono.info/templates/sj_tech/templateDetails.xml
  • XML: failed to load external entity "http://ichrono.info/templates/sj_tech/templateDetails.xml"
Filtrer les éléments par date : mercredi, 10 janvier 2018

 


ENTRETIEN. Défis posés à l'islam et à la démocratie, impact de l'éducation, relations Afrique-France, Trump... : le grand penseur sénégalais ouvre de passionnantes pistes de réflexion.


Propos recueillis par Gilbert Faye et Malick Diawara
 Le Point Afrique

Le philosophe Souleymane Bachir Diagne fait partie des plus illustres penseurs contemporains.

Alors que l'Afrique, à l'instar de tous les continents, est secouée par l'islamisme et que sa marche vers la démocratie est loin d'être tranquille, perturbée qu'elle est par des contingences locales à la fois politiques, économiques et sociales, la parole de Souleymane Bachir Diagne est précieuse. Considéré comme l'un des plus grands penseurs de notre temps, ce Sénégalais, professeur à Columbia University à New York, est l'auteur, entre autres ouvrages, de Comment philosopher en islam ? (éditions Philippe Rey), mais aussi de L'Encre des savants (Présence africaine), un livre qui éclaire sur l'approche propre et multiple qu'ont les Africains de nombre de questions, dont la politique et le temps. L'éclairage de Souleymane Bachir Diagne vaut le détour. Illustration.


Le Point Afrique : professeur à Columbia University, vous êtes aux premières loges pour donner une appréciation sur Trump, l'impact de sa politique au niveau interne, notamment par rapport aux migrants d'origine africaine, mais aussi sur l'Afrique qui doit être accompagnée par les pays riches sur le chemin des solutions au changement climatique ?


Souleymane Bachir Diagne : S'agissant de l'impact de la politique de Trump sur l'immigration aux États-Unis, quand on est dans une université comme la mienne, Columbia University, on est forcément aux premières loges pour savoir de quoi on parle. Dès le début de la présidence Trump, mon université Columbia a déclaré qu'elle faisait partie des établissements qui ne sont pas prêts à collaborer avec l'organisation fédérale qui a pour mission de traquer les immigrants illégaux et de les expulser. Le président Trump s'est en effet empressé de revenir sur la politique de Barack Obama en matière de protection de ce que l'on appelle ici les dreamers, c'est-à-dire les immigrants illégaux qui sont arrivés enfants aux États-Unis. Toutefois, je viens de lire dans la presse que le président Trump serait en passe de rétropédaler et de reconsidérer la mise en œuvre d'une telle politique. Mais cela est récent et reste à confirmer. Lorsque l'on vit à Columbia, on est à côté d'un quartier de Harlem qui s'appelle Little Senegal, où réside – comme son nom l'indique – une importante communauté sénégalaise. Et il y a eu beaucoup d'émoi ces derniers mois au sein de cette communauté, qui compte un certain nombre d'illégaux. Depuis, les choses se sont quelque peu calmées, mais l'impact, ne fût-ce que sur le plan émotionnel, est certain.
S'agissant de l'autre aspect, celui qui concerne les engagements pris sous la présidence Obama dans le cadre de l'accord de Paris sur le climat en décembre 2015 pour protéger notre planète Terre, la décision de Donald Trump de suspendre la participation des États-Unis à cet accord universel est tout simplement catastrophique.


Que dit de l'Amérique la défiance exagérée de Trump envers l'islam ?


Ce fut en effet l'un des grands aspects de sa campagne. Dès avant sa présidence, une grande partie des propos de Donald Trump ont été dirigés contre les immigrés mexicains. On l'a entendu dire des choses terribles contre les « bad hombres », comme il les avait surnommés. Dans ce contexte, en termes de propos haineux, les musulmans ont été servis plus souvent qu'à leur tour. Ces propos ne sont pas restés sans conséquence. Il y a eu une montée en flèche du nombre d'incidents islamophobes dans le pays. Il ne s'agit donc pas de simples propos sans conséquence, car, combinés les uns aux autres, ils créent un climat délétère, installé par ce genre de rhétorique et qui rend possibles toutes les violences.
Le « muslim ban », promis par le candidat et qui s'est traduit dans le décret pris par Trump pour interdire aux ressortissants de six pays musulmans d'entrer aux États-Unis, est symptomatique d'un tel contexte. Il a été d'ailleurs annulé par la justice américaine, qui s'est, pour ce faire, notamment référée aux propos de campagne de Trump pour cerner les intentions réelles de cette mesure et la déclarer finalement, et à deux reprises, non conforme au droit américain.
Puis Trump s'est rendu en Arabie saoudite avec l'intention déclarée de faire la paix avec le monde musulman. De fait, il apparaît y avoir fait amende honorable à travers quelques déclarations dans lesquelles il semble être revenu quelque peu sur ses propos antérieurs. Si celles-ci étaient suivies d'effet, ce serait une bonne chose, car le climat qui a prévalu jusqu'à présent, régulièrement nourri de propos haineux envers l'islam et les musulmans, était encore une fois particulièrement délétère.


Victoire du populisme aux États-Unis, victoire du « dégagisme » en France. Qu'est-ce que cela dit de la démocratie dans ces deux grands pays qui inspirent la démocratie à travers le monde ?


Je placerai ce qui s'est passé en France à part. Car, au fond, même s'il est vrai qu'il y a eu « dégagisme », on a le sentiment qu'avec la victoire du président Emmanuel Macron la démocratie a fini par l'emporter. L'élection de Marine Le Pen aurait été, à l'inverse, un véritable désastre sur le plan de la démocratie. Mais il est vrai qu'il y a la montée des populismes, couplée au fait que la démocratie, au fond, ne suscite plus le même enthousiasme. On a l'impression qu'il y a un déficit démocratique dont on s'accommode volontiers dans un certain nombre de pays. C'est le cas, me semble-t-il, dans certains pays en Europe de l'Est, où l'adhésion à l'Union européenne et aux principes démocratiques est moins évidente, où l'enthousiasme de l'immédiat après-chute du mur de Berlin semble être retombé.
Il y a aujourd'hui des pays qui sont en régression démocratique. C'est très dangereux. Cela prépare un monde du repli sur soi, de la fragmentation, de la tribu finalement dans laquelle on se retracte sur des identités étroitement définies par opposition à d'autres. Un monde où l'idée d'humanité en général ne semble plus avoir grand sens. On l'a constaté à l'occasion de la crise des réfugiés. On le voit malheureusement aujourd'hui dans le succès relatif que rencontrent les populismes, surtout si ceux-ci appellent à une fermeture sur soi, contre les réfugiés, les immigrés, les populations différentes, même lorsqu'il s'agit de populations de citoyens – l'Europe étant devenue aujourd'hui multiculturelle. C'est également une fermeture qui joue contre l'Europe dans le sens où elle entrave la construction européenne.

Quel regard posez-vous sur la démocratie et son exercice en Afrique ?


La démocratie en Afrique avait connu une avancée heureuse ces dernières années. Ce qu'on a appelé les « transitions démocratiques » a eu lieu. Pendant très longtemps, les démocraties sur le continent africain se comptaient sur les doigts d'une seule main. Dans les années 1980, l'un de mes compatriotes sénégalais, Benoît Saliou Ngom, avocat spécialiste des droits humains, avait écrit un livre intitulé Afrique, le continent oublié des droits de l'homme. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Il y a eu depuis des avancées réelles et majeures. Les alternances démocratiques paisibles ne sont plus du tout une exception. Les autocraties sont sur la défensive. Cela étant, on voit des régressions ici ou là. En particulier la fameuse « régression du troisième mandat » qui voit le pouvoir en place accepter l'idée d'une limitation du nombre de mandats afin qu'il y ait respiration démocratique ; puis, quand ces mandats arrivent à leur terme, le pouvoir est tenté de modifier la Constitution pour se perpétuer, ce qui est extrêmement dangereux. Mais enfin, la tendance lourde, globale en Afrique, va dans le sens d'un affermissement de la démocratie.


Cela dit, il faut se rendre compte que la démocratie est un régime fragile. Jusqu'à quel niveau de pauvreté la démocratie peut-elle réellement fonctionner ? Lorsqu'il y a beaucoup de désespoir dans la société, quand vous avez des jeunes qui ne savent plus à quel saint se vouer, qui peuvent être tentés par l'immigration ou toutes sortes de fanatismes, on se rend compte que cette démocratie est extrêmement précaire et qu'il faut veiller à préserver ces acquis démocratiques qui sont réels mais fragiles sur le continent africain.


Le Sénégal, pays à majorité musulmane, est un phare de la démocratie sur le continent. En quoi l'islam, selon vous, est-il compatible avec la démocratie ?
Il est tout à fait pertinent de rappeler que le Sénégal a une solide tradition démocratique. Parce qu'au fond la fameuse question de la compatibilité de l'islam avec la démocratie n'est pas une question théorique. C'est une question éminemment pratique. Si on regarde dans le monde le nombre de pays musulmans qui sont des démocraties, ils ne sont pas très nombreux, mais ils existent. Et leur nombre va en augmentant. Donc la réponse à la question de la compatibilité entre islam et démocratie ne peut qu'être pratique, empirique. Car, si on pose cette question en considérant les seuls aspects théoriques, en se demandant ainsi si quelque chose dans l'essence même de l'islam s'oppose à quelque chose dans l'essence même de la démocratie, une telle question ne peut pas trouver de réponse. Il suffit de la poser pour n'importe quelle religion pour se rendre compte de cela. Si je pose la question de savoir si le catholicisme est compatible avec la démocratie, et si je regarde l'histoire du catholicisme, des révolutions et des contre-révolutions en France, j'ai tendance à répondre non.

Mais, si je considère l'histoire de la République en France au XXe siècle, alors j'ai tendance à dire oui. Donc la réponse à la question de la compatibilité entre quelque religion que ce soit et la démocratie est toujours d'ordre pratique. De ce point de vue, des pays comme le Sénégal, la Tunisie, la Turquie, l'Indonésie, la Malaisie ou encore d'autres, en dépit de régressions démocratiques conjoncturelles toujours possibles, sont en train de faire la preuve que démocratie et islam peuvent parfaitement coexister.

http://afrique.lepoint.fr/culture

Publié dans Opinions et Débats

 

Reda Benkirane : « Les sciences doivent contribuer à la reconstruction de l'islam »


ENTRETIEN. Sociologue et chercheur, Reda Benkirane veut réconcilier islam et modernité, et ce, grâce aux sciences. C'est tout le sens de son propos dans son ouvrage « Islam : à la reconquête du sens ».


Propos recueillis par Marlène Panara

, Reda Benkirane plaide pour une religion musulmane repensée à la lumière des sciences.

L'islam est en crise. C'est de ce constat que part Reda Benkirane, sociologue et chercheur à l'Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) dans son livre paru le mois dernier. Plutôt que de le déplorer, il préfère rebondir. Repenser la religion à la lumière des sciences, voilà la thèse qu'il choisit de défendre. Pour le chercheur, seule la voie de la connaissance scientifique permettra à l'islam de chasser ses démons, en même temps que de faire face aux menaces et aux profanations dont elle fait l'objet. Libérée de ses carcans et portée par l'universalisation du savoir, la religion pourrait se faire créative et en adéquation avec le monde d'aujourd'hui. Une opinion que l'auteur d'origine marocaine déploie à la manière d'une démonstration scientifique dans son ouvrage*. Il a expliqué sa démarche au Point Afrique.


Le Point Afrique : Quelle est la finalité de votre livre ?


Reda Benkirane : Mon objectif était de donner une approche scientifique à l'étude du religieux dans l'islam contemporain. Pour moi, cet ouvrage est plus qu'un livre. C'est une recherche fondamentale sur la question de l'islam au XXIe siècle. Une réflexion sur la rationalité islamique. Le sujet en lui-même, celui de la repensée critique, requiert beaucoup de temps. Ce n'est pas quelque chose qu'il faut faire à la légère, dans un essai ou un pamphlet polémique. Je voulais écrire quelque chose de fondé et d'argumenté, avec des analyses qui s'apparentent aux démonstrations scientifiques.


Que défendez-vous dans cet ouvrage ?


Je plaide pour une révolution intellectuelle et cognitive. Il faut réviser le rapport au pouvoir et au savoir, sans jamais détruire la foi. Il faut séculariser à l'intérieur de l'Islam, pour libérer le religieux. Je tiens à préciser que je ne remets pas en question les rites, la pratique religieuse ou la croyance en Dieu. Cela relève de la liberté de chacun. Avec ce livre, j'ai tenté de faire un constat et de voir comment l'adapter à notre monde, bouleversé par l'explosion des connaissances.
Mais aujourd'hui, le monde islamique est en crise, même s'il a produit par le passé une grande civilisation. Comment l'islam va-t-il s'adapter aux questions de notre temps ? Le Coran est-il vraiment un « programme » comme certains l'affirment ? Dieu a-t-il tout prévu ? Les hommes n'ont-ils donc rien à faire ? S'agit-il de mettre en place un gouvernement divin avec des lois divines ? Est-ce que cela fonctionnerait dans la société d'aujourd'hui ? Je pense au contraire qu'il faut faire émerger un nouveau concept théologique et philosophique pour produire un nouveau savoir qui reflète les nouvelles réalités sociétales. Si l'islam a un avenir, cela passera par reconstruction de la pensée.


Comment en est-on arrivé là ?


L'islam est né dans un désert au fin fond de l'Arabie. Après la mort de son prophète, Mohammed, cette religion s'étendait sur trois continents, et elle allait s'épanouir en une civilisation d'une grande richesse, avec une pensée philosophique qui contribuera au développement des sciences pendant plusieurs siècles. La langue arabe en était le vecteur. À cette époque, les gens de l'Islam étaient extrêmement ouverts aux autres, aux autres cultures, aux autres religions... Il y avait une quête du savoir, qu'il soit grec, indien, perse, etc., notamment grâce aux phénomènes de traduction. Cela a permis le développement de la civilisation arabo-musulmane, avec ses grands philosophes et ses grands mystiques. C'était une phase d'ouverture.


Au bout de quelques siècles, tout cela s'est progressivement essoufflé et les questions liées au pouvoir ont fait que cet aspect d'ouverture, d'épanouissement et de production intellectuelle s'est éteint. C'est une histoire qui vient de loin, et qui est liée à la relation entre religion et pouvoir. Si l'on en fait une analyse précise, on se rend compte que, dès la mort du Prophète en 632, le politique a surgi. La tradition islamique rapporte l'existence des quatre premiers califes, les « bien guidés », sur lesquels il y a un consensus. Sur ces quatre premiers califes, trois sont morts assassinés, pour des raisons politiques. Après la mort du quatrième, Ali, en 661, les musulmans se sont divisés entre sunnites et chiites.


Après cet épisode, on a institué un califat monarchique, alors que le Prophète n'était pas un roi, et n'a jamais voulu instaurer de dynastie. Il a laissé à la société le choix de ses représentants. Une vingtaine d'années après sa mort, la religion va progressivement se lier au pouvoir, pour en être la servante. Dans le christianisme, c'était le contraire, l'Église était au-dessus du pouvoir. En Islam, ce sont les politiques qui ont instrumentalisé le religieux. Les grands califes et les grandes dynasties se sont toujours appuyés sur la religion pour légitimer leur pouvoir, pour renverser des adversaires ou instaurer une nouvelle dynastie. L'enjeu aujourd'hui est de plaider pour une sécularisation, c'est-à-dire une séparation entre le politique et le religieux. Mais le problème est complexe, c'est une histoire de quatorze siècles.


Quelle a été l'influence de l'Occident dans le constat que vous faites d'un islam en crise ?


La montée en puissance de l'Occident à partir de la Renaissance, au XVe siècle, avec la découverte de l'Amérique, la naissance du capitalisme et l'émergence d'un système colonial a affaibli le monde islamique qui auparavant était autonome. Aujourd'hui nous sommes arrivées à une phase « postoccidentale ». Nous sommes sortis de l'ère du colonialisme et l'Occident n'est plus le pôle qui domine. Nous vivons dans un monde multipolaire, dont le centre est en Asie. On ne peut plus systématiquement invoquer le colonialisme comme l'origine de tous les maux actuels. Il y a un phénomène de paresse intellectuelle à vouloir imputer à cet Occident l'essentiel des problèmes. Partout sur la terre, l'Occident et l'Orient se côtoient. Nous assistons à deux phénomènes aujourd'hui : l'occidentalisation du monde, qui a touché toute la surface de la terre, mais aussi un phénomène d'orientalisation, dont l'extrémisme globalisé est une des manifestations.


De quels penseurs votre théorie s'inspire-t-elle ?


Ce livre s'inscrit dans la lignée des gens qui se sont attaqués au problème de la réforme de la pensée en Islam. Je situe mon projet en parallèle de celui de Mohammed Arkoun. Il a donné une approche scientifique de l'islam dans son ouvrage Critique de la raison islamique (publié en 1984, NDLR). Je me suis aussi nourri des écrits du philosophe marocain Mohamed Abed Al Jabri. Son projet Critique de la raison arabe, publié en quatre volumes, est pour moi une œuvre fondatrice. Il y a entre autres aussi les travaux sur la « raison coranique » du penseur syrien Mohammed Shahrour, avec qui je travaille.


À qui s'adresse votre livre ?


À tous ceux qui sont interpellés par les évolutions de l'islam contemporain. Pour tous ceux qui sont interpellés par les phénomènes de violence, de dogmatisme, par cette invocation du retour aux origines. On veut être encore plus traditionalistes que jamais. Il y a une politisation, une militarisation, une marchandisation de l'islam. Je m'adresse à tous ceux qui voudraient essayer de trouver une manière de penser autrement la religion contemporaine. Mon livre s'adresse à un public mondialisé car l'islam l'est. La question est bien sûr centrale dans les pays du Sud, où elle est parfois dominante.
Mais je m'adresse aussi aux musulmans d'Europe, d'Amérique, où la question de leur intégration est parfois difficile. Ils sont confrontés aux dangers du conservatisme de leurs pairs, à ce qui pourrait s'appeler « l'islamofolie ». Et d'un autre côté, ils doivent endurer l'aversion de certains pour leur religion – l'islamophobie –, où on les stigmatise à travers le vêtement. Sous couvert de progrès, on exprime un rejet et de la discrimination, qui peut aller jusqu'au racisme. Il faut tout entreprendre pour frayer une voie entre ces deux extrêmes. Et il y a urgence. L'Islam va représenter le quart de l'humanité dans les prochaines décennies. Aujourd'hui c'est 1,6 milliard d'individus.


Vous prônez la philosophie de l'Iqbal. D'où vient-elle ?


Iqbal est le nom d'un philosophe indien, Mohammed Iqbal. Il est né en 1877 au Pendjab en Inde et mort en 1938. C'est un grand penseur et poète musulman, qui a produit entre six et huit traités de poésie. Il est considéré comme le poète de l'Orient, « Sha'r Al Sharq ». Il a notamment écrit un essai, La Reconstruction de la pensée religieuse en Islam, en anglais, dans les années trente. Ce livre était construit sur la base de sept conférences qu'il avait tenues. Son projet vise à faire dialoguer l'islam avec les sciences de son temps. Témoin de grands changements sur le plan des connaissances fondamentales de la matière et du vivant, Iqbal a suivi de manière très attentive cette évolution, et a essayé de tisser des liens entre les sciences et la philosophie de l'islam.


Dans mon livre, je me suis inspiré grandement de sa démarche, car il était en avance sur son temps. Il a relié l'Islam au monde du savoir et de la connaissance, ce qui avait fait la grandeur de cette religion en tant que civilisation plusieurs siècles auparavant. Il a tenté de trouver comment l'Islam pouvait se reconnecter aux sciences d'aujourd'hui, et surtout de quelle manière elle pouvait apporter sa contribution intellectuelle au monde scientifique. Malheureusement, son initiative, même si elle a été saluée par les acteurs de l'époque, n'a pas été suivie. Il est aujourd'hui bien plus connu pour ses écrits de poésie.


La notion d' « Iqbal » a également un intérêt sémantique. La racine fait émerger des mots : le futur « moustaqbal », la direction « qibla », lié au mot « kabbale » en hébreu, la rencontre, l'accueil, « qibla », la tribu, « qaabila », la sage-femme. La famille de mots illustre l'histoire de l'Islam, de sa construction à l'émergence d'une spiritualité. C'est une démarche qui va vers l'autre, orientée toujours vers l'avenir.


À quoi s'oppose-t-elle ?


Ma philosophie contraste avec la pensée islamique qui se développe depuis des siècles, que ce soit avec les islamistes, les salafistes ou certains soufis. Ils sont captifs d'une structure mythique médiévale qui est « salafi ». « Salafi » est à comprendre ici dans le sens de réforme, de retour au modèle des ancêtres, pas au sens postmoderne du terme. Ces courants fonctionnent avec un rétroviseur sur l'histoire. C'est une pensée qui nous rend prisonniers du passé, qui ne nous fait pas avancer. La structure mythique médiévale qu'ils défendent est obsolète, elle asphyxie. Il faut s'en délivrer. La stucture « salafi » consacre une fétichisation du passé. Cette façon de voir les choses vaut aussi pour les islamistes et les soufis. Je ne crois plus à cette idée qui dit que le soufisme est le versant protégé qui sauvera l'islam. Dans la réalité, ce n'est pas comme ça que ça se passe. Pour moi, chaque courant de l'islam porte un potentiel et des dangers. On peut retrouver les mêmes structures étouffantes aujourd'hui dans différents courants de l'islam.


Les milieux soufis aujourd'hui représentent une sorte de nomenclature, qu'on nous présente comme une quête de l'abandon, du « diwan », de pauvreté matérielle alors qu'il y a une véritable économie autour. Ce mouvement a dans l'histoire lui aussi été impliqué dans des pouvoirs, des guerres et de la violence, comme les expériences théocratiques du Sahel au XIXe siècle. À l'image des salafistes qui invoquent des grands penseurs de l'époque, les soufis invoquent des mystiques passées. Mais ils n'engendrent pas de nouvelles productions, de savoirs nouveaux.


Comment les sciences peuvent-elles concrètement contribuer à une reconstruction de la pensée en Islam ?


Les sciences ont un rôle à jouer, car elles peuvent transformer l'humanité. L'écrit, les livres sont des technologies qui ont aussi révolutionné la religion, comme l'imprimerie a favorisé l'expansion du protestantisme. Aujourd'hui, nous vivons une révolution numérique, qui est en train de transformer radicalement l'humanité. À la différence du temps du Prophète où peu de gens savaient lire et écrire, aujourd'hui une grande partie de la population mondiale est alphabétisée, nous sommes tous des « savants ». Le public a changé, donc il faut que le savoir religieux s'adapte à ce changement. Nous sommes à une époque d'explosions des connaissances et le docteur de la foi se retrouve complétement déphasé. Aujourd'hui, nous avons les moyens d'interpréter par nous-mêmes. Cette révolution amène à de la modestie et à réviser ses propres fondements.


La communauté scientifique est régulièrement amenée à réviser ses fondements, et elle l'a plusieurs fois assumé dans l'histoire. Il faut s'en inspirer et appliquer cette ouverture en religion. Pourquoi quêter le sens plutôt que la science ? En réalité, la quête de sens ne veut rien dire, c'est une pathologie identitaire. On produit du sens, on ne le cherche pas. Par contre la « quête de science » – talah al 'ilm – est un concept véritablement islamique. Un verset dit : « Dieu, augmente-moi en connaissances. » Une parole prophétique précise : « L'encre des savants est plus sacrée que le sang des martyrs. » Aujourd'hui, c'est l'inverse que proposent les djihadistes. La « quête de science » est donc un concept islamique et il a contribué à tracer la voie du développement de la civilisation musulmane. Je suis dans la logique de la spiritualité islamique lorsque je plaide pour une refonte de la pensée.


Quelle est la place du Coran dans votre réflexion ?


J'y consacre une partie entière dans mon livre. Dans le Coran, « Al Haq » est un des quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu. Mais peut également signifier en arabe un « droit », un « dû ». Un droit à la liberté, à la vitalité, opposé à la vision normalisée, canonisée, que nous subissons depuis des siècles, à cause de cette surcharge esotérique des oulémas. Ils se sont institués en véritable clergé alors que l'islam est supposé ne pas en avoir. Plutôt que d'appréhender le Coran comme un stock, avec des significations préexistantes qu'il faut interpréter, je montre que c'est une parole vivante et libre, qu'il y a une émission continue de ses signes. Je propose une vision qui colle plus à l'esprit premier du Coran, ce n'est pas quelque chose de platonicien.


Iqbal a dit dans son livre : « Le Coran est un livre qui met l'accent sur l'acte. » Nous ne lisons jamais le même Coran, car il est une parole vive et qui vibre dans le cœur et l'esprit de chaque musulman. Sa signification est constamment réactualisée, car il s'adresse à la singularité de l'individu. Je réfute cette idée que seules certaines personnes – les oulémas, le clergé – peuvent interpréter le Coran. Aujourd'hui l'humanité n'a plus besoin de leur intermédiation, et de toutes façons, il ne doit pas y avoir d'intermédiaire entre le Coran et l'individu, c'est sa base. Plutôt qu'interpréter, il faut agir pour produire du sens.

http://afrique.lepoint.fr/culture

Publié dans Contribution

 

Reda Benkirane : « Les sciences doivent contribuer à la reconstruction de l'islam »


ENTRETIEN. Sociologue et chercheur, Reda Benkirane veut réconcilier islam et modernité, et ce, grâce aux sciences. C'est tout le sens de son propos dans son ouvrage « Islam : à la reconquête du sens ».


Propos recueillis par Marlène Panara

, Reda Benkirane plaide pour une religion musulmane repensée à la lumière des sciences.

L'islam est en crise. C'est de ce constat que part Reda Benkirane, sociologue et chercheur à l'Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) dans son livre paru le mois dernier. Plutôt que de le déplorer, il préfère rebondir. Repenser la religion à la lumière des sciences, voilà la thèse qu'il choisit de défendre. Pour le chercheur, seule la voie de la connaissance scientifique permettra à l'islam de chasser ses démons, en même temps que de faire face aux menaces et aux profanations dont elle fait l'objet. Libérée de ses carcans et portée par l'universalisation du savoir, la religion pourrait se faire créative et en adéquation avec le monde d'aujourd'hui. Une opinion que l'auteur d'origine marocaine déploie à la manière d'une démonstration scientifique dans son ouvrage*. Il a expliqué sa démarche au Point Afrique.


Le Point Afrique : Quelle est la finalité de votre livre ?


Reda Benkirane : Mon objectif était de donner une approche scientifique à l'étude du religieux dans l'islam contemporain. Pour moi, cet ouvrage est plus qu'un livre. C'est une recherche fondamentale sur la question de l'islam au XXIe siècle. Une réflexion sur la rationalité islamique. Le sujet en lui-même, celui de la repensée critique, requiert beaucoup de temps. Ce n'est pas quelque chose qu'il faut faire à la légère, dans un essai ou un pamphlet polémique. Je voulais écrire quelque chose de fondé et d'argumenté, avec des analyses qui s'apparentent aux démonstrations scientifiques.


Que défendez-vous dans cet ouvrage ?


Je plaide pour une révolution intellectuelle et cognitive. Il faut réviser le rapport au pouvoir et au savoir, sans jamais détruire la foi. Il faut séculariser à l'intérieur de l'Islam, pour libérer le religieux. Je tiens à préciser que je ne remets pas en question les rites, la pratique religieuse ou la croyance en Dieu. Cela relève de la liberté de chacun. Avec ce livre, j'ai tenté de faire un constat et de voir comment l'adapter à notre monde, bouleversé par l'explosion des connaissances.
Mais aujourd'hui, le monde islamique est en crise, même s'il a produit par le passé une grande civilisation. Comment l'islam va-t-il s'adapter aux questions de notre temps ? Le Coran est-il vraiment un « programme » comme certains l'affirment ? Dieu a-t-il tout prévu ? Les hommes n'ont-ils donc rien à faire ? S'agit-il de mettre en place un gouvernement divin avec des lois divines ? Est-ce que cela fonctionnerait dans la société d'aujourd'hui ? Je pense au contraire qu'il faut faire émerger un nouveau concept théologique et philosophique pour produire un nouveau savoir qui reflète les nouvelles réalités sociétales. Si l'islam a un avenir, cela passera par reconstruction de la pensée.


Comment en est-on arrivé là ?


L'islam est né dans un désert au fin fond de l'Arabie. Après la mort de son prophète, Mohammed, cette religion s'étendait sur trois continents, et elle allait s'épanouir en une civilisation d'une grande richesse, avec une pensée philosophique qui contribuera au développement des sciences pendant plusieurs siècles. La langue arabe en était le vecteur. À cette époque, les gens de l'Islam étaient extrêmement ouverts aux autres, aux autres cultures, aux autres religions... Il y avait une quête du savoir, qu'il soit grec, indien, perse, etc., notamment grâce aux phénomènes de traduction. Cela a permis le développement de la civilisation arabo-musulmane, avec ses grands philosophes et ses grands mystiques. C'était une phase d'ouverture.


Au bout de quelques siècles, tout cela s'est progressivement essoufflé et les questions liées au pouvoir ont fait que cet aspect d'ouverture, d'épanouissement et de production intellectuelle s'est éteint. C'est une histoire qui vient de loin, et qui est liée à la relation entre religion et pouvoir. Si l'on en fait une analyse précise, on se rend compte que, dès la mort du Prophète en 632, le politique a surgi. La tradition islamique rapporte l'existence des quatre premiers califes, les « bien guidés », sur lesquels il y a un consensus. Sur ces quatre premiers califes, trois sont morts assassinés, pour des raisons politiques. Après la mort du quatrième, Ali, en 661, les musulmans se sont divisés entre sunnites et chiites.


Après cet épisode, on a institué un califat monarchique, alors que le Prophète n'était pas un roi, et n'a jamais voulu instaurer de dynastie. Il a laissé à la société le choix de ses représentants. Une vingtaine d'années après sa mort, la religion va progressivement se lier au pouvoir, pour en être la servante. Dans le christianisme, c'était le contraire, l'Église était au-dessus du pouvoir. En Islam, ce sont les politiques qui ont instrumentalisé le religieux. Les grands califes et les grandes dynasties se sont toujours appuyés sur la religion pour légitimer leur pouvoir, pour renverser des adversaires ou instaurer une nouvelle dynastie. L'enjeu aujourd'hui est de plaider pour une sécularisation, c'est-à-dire une séparation entre le politique et le religieux. Mais le problème est complexe, c'est une histoire de quatorze siècles.


Quelle a été l'influence de l'Occident dans le constat que vous faites d'un islam en crise ?


La montée en puissance de l'Occident à partir de la Renaissance, au XVe siècle, avec la découverte de l'Amérique, la naissance du capitalisme et l'émergence d'un système colonial a affaibli le monde islamique qui auparavant était autonome. Aujourd'hui nous sommes arrivées à une phase « postoccidentale ». Nous sommes sortis de l'ère du colonialisme et l'Occident n'est plus le pôle qui domine. Nous vivons dans un monde multipolaire, dont le centre est en Asie. On ne peut plus systématiquement invoquer le colonialisme comme l'origine de tous les maux actuels. Il y a un phénomène de paresse intellectuelle à vouloir imputer à cet Occident l'essentiel des problèmes. Partout sur la terre, l'Occident et l'Orient se côtoient. Nous assistons à deux phénomènes aujourd'hui : l'occidentalisation du monde, qui a touché toute la surface de la terre, mais aussi un phénomène d'orientalisation, dont l'extrémisme globalisé est une des manifestations.


De quels penseurs votre théorie s'inspire-t-elle ?


Ce livre s'inscrit dans la lignée des gens qui se sont attaqués au problème de la réforme de la pensée en Islam. Je situe mon projet en parallèle de celui de Mohammed Arkoun. Il a donné une approche scientifique de l'islam dans son ouvrage Critique de la raison islamique (publié en 1984, NDLR). Je me suis aussi nourri des écrits du philosophe marocain Mohamed Abed Al Jabri. Son projet Critique de la raison arabe, publié en quatre volumes, est pour moi une œuvre fondatrice. Il y a entre autres aussi les travaux sur la « raison coranique » du penseur syrien Mohammed Shahrour, avec qui je travaille.


À qui s'adresse votre livre ?


À tous ceux qui sont interpellés par les évolutions de l'islam contemporain. Pour tous ceux qui sont interpellés par les phénomènes de violence, de dogmatisme, par cette invocation du retour aux origines. On veut être encore plus traditionalistes que jamais. Il y a une politisation, une militarisation, une marchandisation de l'islam. Je m'adresse à tous ceux qui voudraient essayer de trouver une manière de penser autrement la religion contemporaine. Mon livre s'adresse à un public mondialisé car l'islam l'est. La question est bien sûr centrale dans les pays du Sud, où elle est parfois dominante.
Mais je m'adresse aussi aux musulmans d'Europe, d'Amérique, où la question de leur intégration est parfois difficile. Ils sont confrontés aux dangers du conservatisme de leurs pairs, à ce qui pourrait s'appeler « l'islamofolie ». Et d'un autre côté, ils doivent endurer l'aversion de certains pour leur religion – l'islamophobie –, où on les stigmatise à travers le vêtement. Sous couvert de progrès, on exprime un rejet et de la discrimination, qui peut aller jusqu'au racisme. Il faut tout entreprendre pour frayer une voie entre ces deux extrêmes. Et il y a urgence. L'Islam va représenter le quart de l'humanité dans les prochaines décennies. Aujourd'hui c'est 1,6 milliard d'individus.


Vous prônez la philosophie de l'Iqbal. D'où vient-elle ?


Iqbal est le nom d'un philosophe indien, Mohammed Iqbal. Il est né en 1877 au Pendjab en Inde et mort en 1938. C'est un grand penseur et poète musulman, qui a produit entre six et huit traités de poésie. Il est considéré comme le poète de l'Orient, « Sha'r Al Sharq ». Il a notamment écrit un essai, La Reconstruction de la pensée religieuse en Islam, en anglais, dans les années trente. Ce livre était construit sur la base de sept conférences qu'il avait tenues. Son projet vise à faire dialoguer l'islam avec les sciences de son temps. Témoin de grands changements sur le plan des connaissances fondamentales de la matière et du vivant, Iqbal a suivi de manière très attentive cette évolution, et a essayé de tisser des liens entre les sciences et la philosophie de l'islam.


Dans mon livre, je me suis inspiré grandement de sa démarche, car il était en avance sur son temps. Il a relié l'Islam au monde du savoir et de la connaissance, ce qui avait fait la grandeur de cette religion en tant que civilisation plusieurs siècles auparavant. Il a tenté de trouver comment l'Islam pouvait se reconnecter aux sciences d'aujourd'hui, et surtout de quelle manière elle pouvait apporter sa contribution intellectuelle au monde scientifique. Malheureusement, son initiative, même si elle a été saluée par les acteurs de l'époque, n'a pas été suivie. Il est aujourd'hui bien plus connu pour ses écrits de poésie.


La notion d' « Iqbal » a également un intérêt sémantique. La racine fait émerger des mots : le futur « moustaqbal », la direction « qibla », lié au mot « kabbale » en hébreu, la rencontre, l'accueil, « qibla », la tribu, « qaabila », la sage-femme. La famille de mots illustre l'histoire de l'Islam, de sa construction à l'émergence d'une spiritualité. C'est une démarche qui va vers l'autre, orientée toujours vers l'avenir.


À quoi s'oppose-t-elle ?


Ma philosophie contraste avec la pensée islamique qui se développe depuis des siècles, que ce soit avec les islamistes, les salafistes ou certains soufis. Ils sont captifs d'une structure mythique médiévale qui est « salafi ». « Salafi » est à comprendre ici dans le sens de réforme, de retour au modèle des ancêtres, pas au sens postmoderne du terme. Ces courants fonctionnent avec un rétroviseur sur l'histoire. C'est une pensée qui nous rend prisonniers du passé, qui ne nous fait pas avancer. La structure mythique médiévale qu'ils défendent est obsolète, elle asphyxie. Il faut s'en délivrer. La stucture « salafi » consacre une fétichisation du passé. Cette façon de voir les choses vaut aussi pour les islamistes et les soufis. Je ne crois plus à cette idée qui dit que le soufisme est le versant protégé qui sauvera l'islam. Dans la réalité, ce n'est pas comme ça que ça se passe. Pour moi, chaque courant de l'islam porte un potentiel et des dangers. On peut retrouver les mêmes structures étouffantes aujourd'hui dans différents courants de l'islam.


Les milieux soufis aujourd'hui représentent une sorte de nomenclature, qu'on nous présente comme une quête de l'abandon, du « diwan », de pauvreté matérielle alors qu'il y a une véritable économie autour. Ce mouvement a dans l'histoire lui aussi été impliqué dans des pouvoirs, des guerres et de la violence, comme les expériences théocratiques du Sahel au XIXe siècle. À l'image des salafistes qui invoquent des grands penseurs de l'époque, les soufis invoquent des mystiques passées. Mais ils n'engendrent pas de nouvelles productions, de savoirs nouveaux.


Comment les sciences peuvent-elles concrètement contribuer à une reconstruction de la pensée en Islam ?


Les sciences ont un rôle à jouer, car elles peuvent transformer l'humanité. L'écrit, les livres sont des technologies qui ont aussi révolutionné la religion, comme l'imprimerie a favorisé l'expansion du protestantisme. Aujourd'hui, nous vivons une révolution numérique, qui est en train de transformer radicalement l'humanité. À la différence du temps du Prophète où peu de gens savaient lire et écrire, aujourd'hui une grande partie de la population mondiale est alphabétisée, nous sommes tous des « savants ». Le public a changé, donc il faut que le savoir religieux s'adapte à ce changement. Nous sommes à une époque d'explosions des connaissances et le docteur de la foi se retrouve complétement déphasé. Aujourd'hui, nous avons les moyens d'interpréter par nous-mêmes. Cette révolution amène à de la modestie et à réviser ses propres fondements.


La communauté scientifique est régulièrement amenée à réviser ses fondements, et elle l'a plusieurs fois assumé dans l'histoire. Il faut s'en inspirer et appliquer cette ouverture en religion. Pourquoi quêter le sens plutôt que la science ? En réalité, la quête de sens ne veut rien dire, c'est une pathologie identitaire. On produit du sens, on ne le cherche pas. Par contre la « quête de science » – talah al 'ilm – est un concept véritablement islamique. Un verset dit : « Dieu, augmente-moi en connaissances. » Une parole prophétique précise : « L'encre des savants est plus sacrée que le sang des martyrs. » Aujourd'hui, c'est l'inverse que proposent les djihadistes. La « quête de science » est donc un concept islamique et il a contribué à tracer la voie du développement de la civilisation musulmane. Je suis dans la logique de la spiritualité islamique lorsque je plaide pour une refonte de la pensée.


Quelle est la place du Coran dans votre réflexion ?


J'y consacre une partie entière dans mon livre. Dans le Coran, « Al Haq » est un des quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu. Mais peut également signifier en arabe un « droit », un « dû ». Un droit à la liberté, à la vitalité, opposé à la vision normalisée, canonisée, que nous subissons depuis des siècles, à cause de cette surcharge esotérique des oulémas. Ils se sont institués en véritable clergé alors que l'islam est supposé ne pas en avoir. Plutôt que d'appréhender le Coran comme un stock, avec des significations préexistantes qu'il faut interpréter, je montre que c'est une parole vivante et libre, qu'il y a une émission continue de ses signes. Je propose une vision qui colle plus à l'esprit premier du Coran, ce n'est pas quelque chose de platonicien.


Iqbal a dit dans son livre : « Le Coran est un livre qui met l'accent sur l'acte. » Nous ne lisons jamais le même Coran, car il est une parole vive et qui vibre dans le cœur et l'esprit de chaque musulman. Sa signification est constamment réactualisée, car il s'adresse à la singularité de l'individu. Je réfute cette idée que seules certaines personnes – les oulémas, le clergé – peuvent interpréter le Coran. Aujourd'hui l'humanité n'a plus besoin de leur intermédiation, et de toutes façons, il ne doit pas y avoir d'intermédiaire entre le Coran et l'individu, c'est sa base. Plutôt qu'interpréter, il faut agir pour produire du sens.

http://afrique.lepoint.fr/culture

Publié dans Contribution

AUDIO

Les enfants ne sont pas
Epouses africaines
  https://youtu.be/bbus9GJ3OxA Ces femmes qui refusent de participer au budget familial ...
Rentrée Scolaire :
  VOICI LE LIEN https://youtu.be/V7rGqslDhOA ...
La chronique de Pape
https://www.youtube.com/watch?v=fAvdWQuvIqc   https://www.youtube.com/watch?v=fAvdWQuvIqc ...

BANNIERE 03 UNE IKRONO

Video galleries

logotwitterFacebook