Opinions et Débats (53)

LA TOTALITE DU NDIGUEL EN QUESTION : AU-DELA DE LA PARITE, TOUBA, TOUT HAUT DANS LA POLITIQUE AU SENEGAL RESUME

 

LA TOTALITE DU NDIGUEL EN QUESTION : AU-DELA DE LA PARITE, TOUBA, TOUT HAUT DANS LA POLITIQUE AU SENEGAL RESUME

Le processus de différenciation en cours entre la dimension temporelle et spirituelle du mouride dans sa dévotion ne validerait-il pas l'effritement du ndiguel théorisé par C TOLIBOR ? Le ndiguel est constitutif et consubstantiel du mouridisme, il jauge la vitalité du lien entre le disciple et le souverain dans son respect comme dans sa violation. Le respect du ndiguel témoigne aussi bien de l'ardeur que de la vitalité du mouridisme et l'érige comme force politique s'il devrait être mobilisé lors d'une élection. Sa violation potentielle constitue un moment privilégié pour le souverain de légitimer son trône en démontrant ses capacités à maitriser les événements en les assujettissant. Cette dimension s'exprime dans le « DOGOU ». Cette maitrise témoigne de la singularité de cette ferveur inouïe caractéristique du mouridisme et s'est vérifiée à des degrés différents de SERIGNE FALLOU A SERIGNE SALIOU. Quelle grille de lecture mobiliser pour comprendre la propension à la restriction du caractère sacré du ndiguel, et la profanation qui en procèderait pendant les périodes électorales entrainant une non décision le 25 MARS 2012- ?Face à la déliquescence de la sacralité, le ndiguel aussi bien dans sa dimension métaphysique qu'anthropologique a été toujours préservé dans sa totalité et fait sens chez le mouride.

Cependant, la dispersion du pouvoir mouride correspond au règne des petits fils, avec une polyarchie latente qui valide la naissance de champs semi autonomes. Dans cette ambiance apparaissent des espaces virtuels de dévotion dont le statut et l'identité en construction restent à préciser avec une nécessité de reterritorialisation des enjeux. Ainsi le respect du ndiguel est un acte de reliance, sa violation est une épreuve pour le souverain. Quelle communauté n'a pas besoin de renouveler sa capacité de reliance en revitalisant son système socio culturel et l'ensemble des rituels associés comme repères et instruments de mesure de la dynamique de reliance ?

L'absence de ndiguel corrobore l'idée que la véritable décision c'est la non décision mais son corolaire c'est la tendance à la réduction du mouridisme dans sa dimension symbolique en le vidant de sa force politique réelle. Analyser ce phénomène reviendrait à questionner le règne des petits fils. Dans ce contexte précis nous observons des velléités de sécularisation avec une contestation latente de la posture de Touba dans le processus de légitimation du pouvoir politique au SENEGAL. Cependant l'état moderne que nous avons importé est historiquement daté et géographiquement situé. Le principe de sécularisation (séparation du religieux et du politique ou séparation du spirituel et du temporel) qui le caractérise est obtenu grâce à des conflits permanents entre la papauté et la royauté. Ceci pour démontrer que la sécularisation ne se décrète pas (quel dénouement dans la problématique de la parité contestée par TOUBA ? la délicatesse de cette problématique nécessite de la précaution). Car l'articulation du religieux avec le politique s'est faite de façon différente en occident.

En se basant sur la carte conceptuelle de ROKKAN qui a mobilisé la variable culturelle (religieuse) et la variable économique pour expliquer les trajectoires des états en EUROPE après la chute de l'empire ROMAIN au 5iéme siècle ; nous validons ainsi la dimension polymorphe du mode d'articulation entre ces 2 variables et la nature du politique qui en procède. Des lors situer TOUBA comme variable religieuse pour penser l'état sénégalais nécessite d'invoquer la sociologie interprétative historique du politique au SENEGAL. Ce faisant nous comprendrons ainsi la ruée vers TOUBA à la recherche du sceau de la légitimité estampillé par le khalife. Cette posture de Touba est justifiée par la singularité de la doctrine mouride. Au lieu de vouloir lui ôter cette posture ne devrions-nous pas inscrire dans une temporalité dont l'horizon indéfinie et indifférenciée nous astreignent à observer les dynamiques internes et externes qui marquent l'institutionnalisation en cours ? Cette institutionnalisation intègre le renouvellement du mode d'articulation, de fonctionnement et de déploiement du mouridisme dans le tissu socio- politique.

Ce renouvellement se fera- t-il dans le sens du renforcement de l'influence de Touba ou dans le sens contraire ? Quoi qu'il puisse advenir l'expérimentions de cette perspective correspond au règne des petits fils.

DOCTEUR CHEIKH FALL THIARA
MAITRE ES SC PO
1/ DISPERTION DU POUVOIR
A/PLURALISME DES SOURCES DE NDIGUEL
B/L'EMIETTEMENT DU NDIGUEL
2/LA REFERENCE A SERIGNE TOUBA
A/COMME REPONSE D UNE CERTAINE VACUITE
B/ L'IDENTITE MOURIDE MIS EN CAUSE PAR L ABSENCE DE NDIGUEL

La Nuit de la pensée : de la mémoire universelle à la démocratie du vivant -St-Louis du Sénégal

 

La Nuit de la pensée : de la mémoire universelle à la démocratie du vivant -St-Louis du Sénégal

Les Ateliers de la pensée, à Dakar et Saint-Louis du 28 au 31 octobre, ont réuni des intellectuels africains et de la diaspora pour des débats publics et ateliers à huis clos, s'articulant autour des problématiques et questions que se posent aujourd'hui l'Afrique et sa diaspora.


L'accès gratuit aux débats a favorisé l'impact populaire de cette initiative portée par Felwine Sarr, auteur et éditeur sénégalais, et Achille Mbembé, historien camerounais. Selon Felwine Sarr, cette initiative veut participer à une « reconstruction psychologique fondamentale ».

« Je voudrais croire que le temps de l'Afrique viendra, même si ce ne sera peut-être pas de notre vivant. La tâche de la pensée critique est d'accompagner ce processus, ce grand moment d'avènement. »
Achille Mbembé
« Il est temps que nous montrions à l'humanité que nous ne sommes pas réduits à des problématiques de pauvreté, de manque, de déficit à gérer, et que nous tentions d'enrichir la maturité et la densité de la conscience humaine. (...) Nous sommes souvent dans un langage de l'auto-flagellation, de la désolation, de déficit, du handicap. Ces catégories conceptuelles ont un impact fondamental dans notre psyché, la conception de notre identité et le déploiement de nos capacités ».Felwine Sarr


La Nuit de la Pensée, ce 28 octobre à l'Institut français de Dakar, de 20 h à plus de minuit, a été une belle démonstration de l'intérêt du public, toutes générations et origines confondues. Il ne restait que peu de places libres quand le débat a commencé, dans l'amphithéâtre du Théâtre de Verdure.


Le rythme a été soutenu, le programme était chargé : chaque intervenant disposait de cinq minutes pour présenter sa réflexion, sur des thèmes aussi vastes et transversaux que la décolonisation de l'Histoire et du savoir, l'estime de soi, la manière dont l'Afrique et ses diasporas s'inscrivent et se pensent dans la marche du monde. Chacun c'est efforcé de rendre lisible et compréhensible au plus grand nombre, ses concepts et interrogations. Puis 45 minutes par sujet ont été dévolues à l'échange avec les spectateurs.

L''estime de soi


Il a été beaucoup question de l'estime de soi, du fait qu'il fallait lutter contre des a priori intégrés dans les esprits depuis la colonisation. Mais toujours en s'inscrivant dans une universalité bienveillante.
« C'est l'estime de soi qui va me permettre de ne pas céder à cette haine de soi que les situations de domination créent, qui va m'aider à ne pas refuser de faire partie d'un monde qui ne veut pas de moi. Elle est nécessaire mais si on veut pas qu'elle se transforme en fierté négative, en arrogance, il faut qu'elle s'accompagne de modestie et d'un regard bienveillant ».

Tous ont évoqué la nécessité de développer un contre-savoir, une Histoire universelle qui commence bien avant la colonisation, tant au niveau historique, culturel que philosophique. Partir de bases, donc, plus réalistes et plus saines, pour reconstruire des identités plus équilibrées. Dans un esprit panafricaniste, avec la conscience de cette Histoire commune de l'Afrique, de ce que Leonora Miano qualifie de « blessures profondes qui nous constituent ».


« On sait que l'Afrique a traversé la Méditerranée, la Mer Rouge, l'Océan Indien, et a été en lien pendant des millénaires avec l'Asie, le Golfe arabe. Il faut revoir comment on écrit l'histoire, faire basculer les axes. (...) La colonisation, c'est un temps très court, mais son discours, sa force, a été telle qu'on continue à parler à l'intérieur du cadre qu'elle a imposé.(...) . Il faut partir de ce que nous avons et non pas à partir de ce qu'on nous a dit manquer. Ce discours du manque, très fort, a imposé l'idéologie du développement et du progrès selon un seul modèle. Il faut s'en défaire. Nous avons des histoires, des mythes, des récits, de l'art, et nous partons de cette richesse pour construire. » Françoise Vergès


Nous sommes tous des passants


Mais ne faut-il pas se projeter au-delà des identités pour construire le futur ? C'est la question qu'a posé en conclusion Achille Mbembé, en ouvrant le débat sur une pensée plus globale.
« Arrêtons de parler de l'identité. Au fond c'est quoi, notre identité, pas seulement africaine, mais humaine ? Ce qui caractérise l'humain je crois fondamentalement que c'est le fait d'être un passant. Tout nous pousse vers la sortie. Parce que le monde a existé avant nous, il est tout à fait possible qu'il existe après nous. Le monde c'est nous, mais toujours avec d'autres entités humaines biologies organiques etc. Par conséquent si on veut approfondir quelque chose comme la démocratie, ca ne peut plus être uniquement une démocratie des humains. Ca devrait être une démocratie du vivant. C'est ainsi que je conçois l'ide de la condition planétaire. » Achille Mbembé


Ces intellectuels passionnés, écrivains, historiens, économistes, chercheurs, philosophes, manifestement conscients d'une urgence, ont posé là les bases d'une réflexion profonde, et essentielle, qui par effet de transmission, sera, espèrent-t-ils, profitable au plus grand nombre. Reflet de cet enthousiasme public, dès le premier atelier, des citations issues de ces débats ont fusés sur les réseaux sociaux. Dans le public, nombreux étaient ceux qui prenaient des notes, ou enregistraient. Plus tard, seront publiés les « Actes » du colloque, qui pérenniseront ces entretiens entre intellectuels et avec le public.
Construire une pensée consciente et décomplexée est une nécessité vitale devant les enjeux actuels, pour l'Afrique et sa Diaspora, inscrites dans une universalité inter-agissante indéniable.
Et comme les chemins tortueux de la pensée, individuelle et collective, sont pavés de questions, le débat est loin d'être clos. D'ailleurs, devant l'engouement suscité par cet événement, les organisateurs et leurs partenaires, ont, l'a annoncé Felwine Sarr, décidé de reconduire annuellement l'expérience au Sénégal de ces Ateliers de la pensée.


« La philosophie est aussi importante que l'économie pour le devenir de l'Afrique ». Mamadou Diouf, historien


La Nuit de la pensée
Universalisme, décolonialité et mutualité
Modérateur : Achille Mbembé


Mamadou Diouf, Abdourahmane Seck, Françoise Vergès, Souleymane Bachir Diagne, Séverine Kodjo-Granvaux, Ebrima Sall
Ecriture, imaginaire et identités
Modérateur : Alain Mabanckou


Lydie Moudileno, Benaouda Lebdai, Romuald Fonkoua, Abdourahmane Waberi, Houryia Benthouami , Sami Tchak
L'Afrique : la condition planétaire
Modérateur Mamadou Diouf


Célestin Monga, Bonavennture Mve-Ondo, Léonora Miano, Nadia Yala Kisukidi, Felwine Sarr, Achile Mbembé Laure Malécot


http://www.au-senegal.com/la-nuit-de-la-pensee-

Cécile THIAKANE de Thiadiaye à Paris, à l'écoute de cette charmante franco-sénégalaise formée pour booster et innover.

Cécile THIAKANE de Thiadiaye à Paris, à l'écoute de cette charmante franco-sénégalaise formée pour booster et innover.


Elle écoute, observe et donne son point de vue sans sourciller. Vous me direz de qui parle t'il ?
Je ne parle pas de Seynabou BEYE (Du bruit pour cette Réussite silencieuse de Seynabou Beye sénégalaise-employée de l'année chez Mindray Europe -7000 agents), ni de Mariama SARR (Directrice de RestAssured BabyPros- Fort Washington, Maryland-USA), mais de Cécile THIAKANE. Vous l'avez sans doute vu sur facebook, tweeter, et autres, entrain de parler d'innovation, de marketing, de big data, de PME, mais aussi des sujets sociétaux ( eau, santé, xessal, de la femme, etc).En l'écoutant j'ai senti chez elle une intelligence pratique qui veut partager, donner, conseiller, orienter, bref elle sent les choses et trace une stratégie.
Pour moi elle est celle qui a osé faire le grand écart entre le marketing et les algorithmes pour explorer la substance de l'être et des choses afin de les promouvoir.

Je vous propose de l'écouter en la lisant. P B CISSOKO :

Mme Cécile Thiakane si je vous demande de vous présenter à nos lecteurs que choisiriez-vous de dévoiler sur vous.

Je dirais passionnée par les nouvelles technologies, le digital et le big data.
J'occupe le poste de Chief Sales and Marketing Officer de la société DreamQuark à Paris. C'est une entreprise à forte croissance spécialisée dans le Big data et le Deep-learning. Nous couvrons le champ le plus dynamique de l'Intelligence Artificielle. Nos Technologies s'appuient sur des réseaux de neurones profonds combinés à des algorithmes d'apprentissage pour réaliser des taches analytiques ou prédictives.

Mon parcours se résume en plus de quinze années dans les métiers du marketing de la communication essentiellement en agences conseils. J'ai eu à accompagner de grands groupes : FMCG, Cosmétique, Banque - Finance, loisirs, Médias etc. Je jouis donc d'une forte expérience de pilotage des actions marketing. J'ai couvert tous les champs du marketing stratégique et opérationnel et du market research. Je suis une spécialiste de l'analyse des comportements des consommateurs, et décrypteuse de fait sociaux mais aussi experte en analyse qualitative, et marketing stratégique

Ce que j'apprécie le plus dans mon travail est de proposer des solutions pour réinventer les modèles d'affaires de nos clients, par le biais des technologies. Il s'agit ainsi pour moi d'initier un balayage de leurs pôles d'activités pour donner une photo ciblée des vecteurs de croissance jusque là inexplorés.
J'ambitionne par conséquent de mobiliser les facteurs de la modernisation des PME pour sortir l'Afrique du piège de la pauvreté dans lequel l'enferme le déficit de Technologies

Regardons la situation au Sénégal, quel diagnostic faites-vous et que faire ?

Nous sommes sur une bonne dynamique de croissance depuis quelques années, qui gagnerait à davantage porter les habits neufs de la croissance inclusive. En effet bon nombre de Sénégalais font encore face à des urgences de survie de façon quotidienne. Pour assurer une paix sociale, déterminante pour toute émergence, il est primordial de se sortir des ces cercles vicieux. Il semble évident tant que leur situation perdurera, nous pourrons difficilement espérer qu'ils puissent se tourner vers des activités créatrices de valeur pour la communauté. Comme je dis souvent, un ventre vide ne pense pas, un ventre vide ne rêve pas, un ventre vide pleure.

L'impact réel des infrastructures sur l'essor économique mais aussi sur le bien être des populations, n'est plus à démontrer. C'est bien dans cette logique qu'il est urgent d'allouer une part plus conséquente des ressources de l'Etat dans la réalisation de grands travaux d'infrastructures routière et ferroviaire. Il est alors question de désenclaver des régions et d'assurer la mobilité des personnes et des biens intra et inter pays. Certes nombreuses sont les doctrines qui soutiennent qu'il faut d'abord nourrir les populations avant de penser aux infrastructures. Leurs préoccupations sont plus que légitimes. Mon propos ici repose sur une notion appelée le coût d'opportunité. En effet, bien au delà des investissements nécessaires à l'amélioration de ces infrastructures, il convient de mesurer en parallèle les pertes occasionnées par leur défaillance.


Arrêtons-nous deux secondes pour prendre le temps de chiffrer la destruction des denrées alimentaires due à l'inconsistance de nos moyens de transport.

Le manque à gagner est colossal.


Par ailleurs la réforme du système éducatif pour assurer une éducation de qualité en plus des objectifs quantitatifs est un impératif.

Il est opportun de sélectionner les métiers dans lesquels nous devrons nous spécialiser pour être compétitifs dans la chaîne de la valeur mondiale.


Soutenir l'entreprenariat et innovation favorisera inéluctablement l'émergence et la structuration d'un écosystème dynamique et propice à la fertilisation de bonnes pratiques. Nos PME s'adapteront plus volontiers aux enjeux de la mondialisation car leur déficit d'adaptation est devenue un « tueur silencieux » de leur activité.
L'Agriculture, la santé et les télécommunications sont des secteurs prioritaires aussi qui méritent une allocation de ressources plus conséquentes.
Vous le constatez par vous même les ressources de l'Etat étant loin d'être intarissables, il revient à chaque citoyen d'être un levier de la croissance inclusive que j'appelle de mes vœux. Il nous faut l'émergence d'un entreprenariat privé générateur d'emplois décents.

Pour ce faire, un grand écart est attendu.

Ce saut quantique passera par le passage du marketing au big-data. J'ai vu que vous êtes dans une équipe hautement qualifiée pour penser et proposer des stratégies pour agir et réussir.

Je suis trendsetter, j'ai toujours été attirée par des sujets sociaux nouveaux. Ce qui m'intéresse le plus dans mon travail c'est de lancer des tendances, quand j'ai commencé à travailler sur les thèmes du marketing multiculturel en France au début des années 2000, on avait juste compris qu'il y avait une demande à adresser et des besoins non satisfaits.
Aujourd'hui il est banal de voir des rayons produits Halal dans les grandes surfaces, et par conséquent de constater que le ramadan est devenu un grand temps fort promotionnel en grande distribution, que la cosmétique éthnique n'est plus cantonnée dans les quartiers ghetto de château d'eau et château rouge à Paris, mais rivalise sans complexe dans les grands magasins parisiens avec les autres produits.


Il aura fallu tout un travail d'évangélisation et d'accompagnement. J'y ai pris une part active en conseillant des grande marques françaises et internationales qui voulaient se déployer sur ces niches de marché.


Il y a 7 ans, quand j'ai commencé à « travailler » avec le Dr Mondo sur la conception d'un logiciel pour le pilotage du bien être au travail, c'était un concept totalement novateur, mais il adressait aussi un vrai besoin pour répondre de façon idoine et durable au mal être que vivent de plus en plus des salariés.


Depuis 5 ans, c'est le big data qui fait apparaître de nouveaux besoins sur toute la chaine de valeur de la données (collecte, stockage, traitement, analyse, création de valeur...). J'ai voulu être un acteur de cette mutation industrielle. Le Big Data est un, actif immatériel des entreprises et des organisations, devenu un nouvel eldorado pour l'innovation et la croissance. C'est la dimension sociale et humaine du big data qui m'intéresse le plus. Qu'elles soient big ou small, le challenge est d'en faire une smart data au service de l'innovation sociale et économique, environnementale. Ce Big Data dont je parle ici offre aux pouvoirs publics une opportunité unique de reconfigurer leurs stratégies d'innovation et de gouvernance.

Quelle est l'actualité de votre travail aujourd'hui ? Et que peuvent apporter ces outils dans l'amélioration du quotidien ?

Je viens de lancer Humanbet4Africa 221, la société existe déjà au Cameroun. Grace à un algorithme performant nous mettons à la disposition de nos utilisateurs un outil de scoring qui permet d'Updater (mettre à jour) les entreprises. Cet outil permet notamment aux PME de se mettre à niveau tout en améliorant leurs exigences d'efficacité et d'efficience. Les champs d'application de cette solution - l'indice Humanbet Up - permettent de booster l'attractivité des PME et les inscrire dans une dynamique de compétitivité. Les PME ainsi accompagnées se voient dotées de plus d'atouts pour rentrer pleinement dans la compétition mondiale

Comment peut-on penser l'innovation dans la santé et le bien-être aujourd'hui avec les avancées technologiques ?

Mobiliser l'Intelligence Artificielle et la big data au service de la santé. Simplement en ne considérant que les avantages que cela représente dans le diagnostic et la prévention de certaines pathologies, je peux déjà dire que l'intelligence artificielle, le big data et les objets connectés sont une chance pour l'homme de défier et de pousser encore plus loin les limites de la médecine. On est dans l'ère de la santé augmentée qui offrent d'immenses perspectives pour améliorer le bien-être et la santé des populations.
Il est évident que cela nécessite de dresser un cadre éthique et de morale sur la protection des droits des individus mais aussi l'utilisation faites des données sensibles.

Je sais que vous êtes redevable des théories managériales de Mathias MONDO (qui est (page 230) comme moi (page 94) dans le tome 2 du Gotha noir),

Il s'agit du Président Fondateur de Humanbet. Je peux dire que le Docteur Mathias Mondo reste à mes yeux l'un des génies que compte le continent africain, il a des connaissances éparses. Il est en effet le père de la théorie de l'Afro Responsabilité qu'on retrouve dans son ouvrage "L'afro responsabilité : la clé perdue de l'émergence. J'en ai écrit la post face d'ailleurs. ( il faut le lire-PB C)


Il a traité de l'épineux problème du bien-être dans son ouvrage "Les 13 clés du bien-être au travail ". En tant que spécialiste des procédés complexes, il est l'auteur de Scoring des PME dont j'ai parlé plus haut. Il est l'auteur du mercato de l'open innovation en Afrique subsaharienne, des ouvrages Big Data for Africa ou du scoring for Africa entre autres.


Esprit brillant le Dr Mondo, est un humaniste et détecteur de talents. Il a été mon mentor. Mais je peux aussi citer sa dernière révélation Monique Ntumngia. Dans la dynamique des ODD, Il a réussi à propulser cette jeune fille de 26 ans au Panthéon des énergies renouvelables au niveau international en moins de 8 semaines.
Ce n'est pas par hasard que le gouvernement camerounais est venu solliciter ses services en France et qu'en moins de 18 mois il soit propulsé au poste qui est le sien aujourd'hui.


L'Afrique a besoin de beaucoup d'autres Dr Mondo.

Votre société a un gros axe de travail sur la rétine etc. Qu'en est-il ?

Chez DreamQuark, nous développons les algorithmes de deep learning les plus performants sur le marché pour une valorisation de la big data. Nous traitons des données soit structurée (Excel) ou non structurées (Images, Texte, Audio).

Nous dotons nos clients, avec beaucoup de lisibilité de solution pour détecter des phénomènes rares dans leurs bases de données, segmenter ou automatiser un certain nombre de tâches à faible valeur ajoutée afin de pouvoir se concentrer in fine sur des tâches plus créatrices de valeur.


Dans les différents champ d'application de nos technologies, on a des diagnostics précoces automatisés de maladie comme celles de la rétine.

Nos algorithmes alliant performance et précision permettent dans d'avoir des résultats aussi fiables voir plus que les spécialistes. On est en plein dans la santé de demain.

Le deeplearning offre un spectre vaste pour faire des diagnostic en entrainant les algorithmes sur de l'imagerie médicale. Ca pourrait servir à diagnostiquer des cancer de la peau par exemple.

Votre société essaie d'aider les PME dans leurs développements, en quoi l'Afrique peut-elle en bénéficier ?

Là encore il s'agit de Humanbet4Africa.


L'importance des structures d'apprentissage qui regorgent de jeunes start-up - les PME de demain - n'est plus à prouver ! Quel Etat aujourd'hui peut se permettre de ne pas miser sur cette richesse. Elles permettent de s'arrimer au train du numérique, cette opportunité du futur qui se joue dès aujourd'hui.
Il est dès lors plus facile d'accompagner ces nouvelles entreprises et ainsi d'éviter les échecs couteux socialement et économiquement. Pour ce faire les décideurs sont en quête d'un système d'évaluation objectif, applicable à l'ensemble des organisations. Avec nos solutions, nous adressons ces besoins de façon idoine.

Vous êtes une brillante dame avec des idées pointues sur des sujets sociétaux, notamment le xessal, l'eau, la santé, que pouvez-vous nous enseigner ici.

Je suis très sensible au problème de manque d'eau que vivent certaines populations. J'ai passé mon enfance à Thiadiaye et il manquait cruellement d'eau dans ce village à l'époque. J'ai encore l'image des femmes et jeunes filles passant beaucoup de leur temps à effectuer cette corvée. Avoir accès à une eau potable pour toute la population est un droit pour tous.


En 2017, il est déplorable que la première source de mortalité dans nos pays reste les maladies liées à la consommation d'une eau malsaine. Sans eau ni assainissement, point de développement possible tant du point de vue social ou économique. Nos Etats doivent faire preuve de justice sociale et d'équité en soutenant davantage les investissements dans l'eau potable mais aussi les installations sanitaires de bases. Je pense même que c'est l'humanité toute entière qui doit faire face au défi d'une eau potable pour tous pour une dignité et un mieux être social durable.

La santé, une population en bonne santé, comme on le sait tous, est un ressort essentiel pour tout essor économique. Il y a nécessité de mettre davantage l'accent sur le système horizontal de santé qui doit couvrir la santé en général et donner accès aux soins et aux médicaments à toute la population de façon équitable pour une réduction de la mortalité infantile, maternelle et autres maladies banales dues à l'impécuniosité extrême et qui tuent encore plus que les grandes pathologies dont on parle plus souvent.


C'est un vaste programme qui passera entre autre par une meilleure allocation de ressources, une gestion plus efficience sur toute la ligne hiérarchique et un changement des mentalités pour adopter des comportements responsables.

Concernant le Xessal, je me garderai de faire un jugement de valeur sur la fierté d'avoir une peau noire ou pas, c'est un débat idéologique et tellement subjectif. Moi ce qui m'intéresse ce sont les conséquences que cette pratique va avoir sur notre population, notre système de santé et in fine sur notre économie. Je suis préoccupée par ce retour du xessal en force dans la société sénégalaise. Je pense fermement que l'Etat (ministère et agences) a un devoir de sensibilisation, de prévention... Comme cela se fait par ailleurs pour les campagnes sur la conduite avec le téléphone portable, l'alcool, la cigarette entre autres. Si rien n'est fait pour changer les mentalités sur le Xessal, nous allons vers un problème de santé publique qui sera d'envergure majeure et nous n'aurons pas les moyens d'y faire face.

Carton rouge au Xessal, stop au placement de produits "xessalisant" à télé !

A quand une loi pour interdire leur publicité ?

À quand une réglementation responsable de leur fabrication et de leur distribution?

A quand des campagnes nationales "choc" pour une conscientisation efficace ?

Selon vous, les NTIC peuvent t-elles aider l'Afrique à sortir des ténèbres ?


Je signale que certains pays africains sont bien avancés dans l'utilisation efficace de ces outils, création de smartphone, gestion de la santé à distance, etc.
Les NTIC sont une chance pour l'Afrique. Je suis plus que jamais confortée dans son idée qu'un des leviers de croissance de l'Afrique reste inexorablement la capacité des Africains à répondre aux enjeux économiques et sociaux du numérique. La gestion de la santé à distance en fait parti et effectivement c'est le genre de pratique à fertiliser car permettant de palier au déficit de praticiens dans certaines zones.


Le monde est durablement installé dans l'économie du savoir. Cela se traduit par la conception et la mise en place de nouvelles offres adressant de nouveaux besoins apparus avec la digitalisation de la société.


Sur le mobile banking, le transfert d'argent, l'Afrique est un vrai laboratoire d'innovation à ciel ouvert. L'Afrique sert de modèle, le succès de Wari qui vient de racheter l'opérateur Tigo est la preuve s'il en fallait que les NTIC sont un levier de croissance pour nos économies.

Meme si nous accusons sur retard technologique sur certains domaines, sur le champ des Web/App nous avons la chance d'avoir un vivier de développeurs experts en informatique, en dynamisant leur écosystème par des programmes de financements, d'incubation et de d'accélération, nous pourrions faire émerger un entreprenariat digital, des start up qui pourraient rentrer dans la compétition mondiale.


L'Afrique pourrait s'enorgueillir de voir ses geeks rivaliser sans complexe avec leurs pairs des pays développés.

Sur ce champ du numérique, qui a la chance d'être peu capitalistique il faut d'ores et déjà s'inscrire dans la mission de former des jeunes qui pourront répondre aux nouveaux métiers pour tirer profit de la digitalisation de la société, du taux de pénétration du smartphone qui croit de façon exponentielle, de l'émergence du e-commerce en Afrique et du changement du mode de vie, génèrent déjà de la donnée et elle va croire de façon exponentielle. Tout ceci nécessitera que cette production soit analysée et traitée pour inventer un modèle africain inédit de création de valeur et de croissance.

La pauvreté, le chômage, la transhumance/politique, les dérives télévisuelles, les mauvais médicaments vendus sur le bord de la route, la sécurité, l'enseignement, la position de la femme, la religion autant de sujets déroutants pour beaucoup, quelle est votre posture ?


Il faut mobiliser la technologie pour sortir l'Afrique du piège de la pauvreté dans lequel l'enferme de déficit de technologie.

Quand je pose mon regard sur ce qui se passe dans certaines villes africaines, j'ai comme l'impression que nous nous sommes résignés dans la médiocrité et l'irresponsabilité. Certaines choses peuvent être changées sans beaucoup de moyens, il faut juste un changement des mentalités, de la bonne volonté pour agir et faire bouger les lignes.


Je pense à l'incivisme, au manque de conscience environnementale, au vivre ensemble, au respect du bien et de l'espace communs, à la conscience citoyenne.
Sans changements de paradigmes, sans une assomption de nos responsabilités, sans une meilleure implication de la société civile, sans bonne gouvernance, nous pourrons discourir sur l'émergence, mais n'y arriveront pas. Nous sommes au cœur de l'Afro Responsabilité

Vous êtes libre de conclure

Je crois que le numérique et l'émergence du big data peuvent être une réponse à l'inefficacité observée et au déficit de transparence de nombreux programmes gouvernementaux : infrastructures, éducation, santé, agriculture, services, industries de produits...


Donc oui notre Afrique émergera grâce entre autre à l'Afro-responsabilité qui est une solution contre les conservatismes qui nous minent tant, mais aussi grâce à notre volonté de stopper la victimisation et à être capable d'exiger de nos partenaires des deals win-win créateurs de valeur servant au mieux être social de toute la population et pas seulement à entretenir le train de vie d'une classe de privilégies sous forme de pots de vin..

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Œuvrons pour une Afrique libre, volontaire, décomplexée, bien ancrée et ouverte de façon réfléchie au monde. Cette Afrique sera actrice de la mondialisation et pas uniquement consommatrice.

Cécile, j'étais ravi de vous rencontrer, de vous parler et de boire votre afro responsabilité et votre farouche volonté de faire bouger les lignes.

J'espère que nos nombreux lecteurs pourront vous lire encore sur d'autres sujets sur notre site.

Cornel WEST, un Professeur Noir américain influent à connaître-ou le pragmatisme prophétique.

 

Cornel WEST, un Professeur Noir américain influent à connaître-ou le pragmatisme prophétique.


Une présentation trouvée ici et là

Cornel Ronald West, né à Tulsa le 2 juin 1953, est un philosophe et spécialiste des religions américain. Après avoir enseigné à l'université Harvard, il est professeur de religion et d'histoire sur les Noirs américains à l'université de Princeton

Professeur de philosophie et rappeur, Cornel West : L'audace de la critique

Jeudi 16 Avril 2009

Avec son style inimitable d'Afro qui refuse de se blanchir, Cornel West, l'auteur de Race Matters (La race, ça compte)(1993), soulève les foules partout où il passe. Il n'a pas de perruque et ne se défrise pas les cheveux. Il n'a pas grossi. C'est un provocateur de l'envergure de Noam Chomsky mais quand il parle il déborde d'énergie physique : c'est un tonnerre qui parle avec tout son corps. Il a l'habitude de s'habiller d'un austère costume noir sur lequel il tire par un tic qui annonce une conclusion en forme de question.

AUTEUR: Jorge MAJFUD
Traduit par Esteban G., révisé par Fausto Giudice

Contrairement à Noam Chomsky, West unit le rythme et la passion prosélyte du pasteur usaméricain avec la protestation aiguë du militant. Il est ce que l'on appelle un « professeur étoile », un genre presque inconnu en Amérique latine et qui dans les amphis bondés d'Europe et des USA fait de l'ombre aux étoiles de Hollywood ou de la NBA (National Baseball association). Frantz Fanon a été un autre philosophe noir qui a laissé une trace indélébile dans la pensée de la seconde moitié du XXe siècle, reconnu par Jean-Paul Sartre et pratiqué par Ernesto Che Guevara et Paulo Freire en Amérique latine. Mais le psychiatre caribéen-algérien, auteur de l'essai post-colonialiste, écrit trop tôt, Peau noire, masques blancs (1952) n'a pas reçu de son vivant la considération que les universités usaméricaines lui reconnaissent aujourd'hui, mais plutôt persécution, discrédit et, par moments, un oubli injuste. Quand ce n'était pas la moquerie propagandiste de la droite latino-américaine.
Comme Friedrich Nietzsche, Cornel West est professeur et philosophe de combat. Comme Nietzsche, il combine avec ses intérêts et ses convictions la pensée et la musique. Mais West est un rebelle chrétien. Si avec Nietzsche la parole est le pouvoir, avec West elle est justice, « la forme que prend l'amour en public ».

Loin de la définition nietzschéenne du christianisme traditionnel et loin également de la théologie de l'humiliation de tradition européenne, avec West le christianisme reprend les valeurs qu'il a dû avoir avant Constantin1.


Dans son dernier livre, Hope On à Tightrope (L'espoir sur la corde raide), West nous revient avec un style peu académique. Mais ce style facile à et élégant, plus proche de Kahlil Gibran que d'Edward Said, sans concepts compliqués, a les vertus de la communication populaire. Il n'y a presque pas de personnage historique qui ne soit pas facilement reconnu par des lecteurs non spécialisés. Parmi leurs pages, Napoléon et tant d'autres cessent d'être des grands sans le critère militaire qui a écrit l'histoire pour les textes de l'éducation primaire. « L'Occident parle de Churchill comme d'un grand - note West-. Il croyait que les Noirs étaient des sous-hommes. Il était avec Mussolini. Il a été grand en résistant aux nazis pour l'Empire britannique. Je peux le lui reconnaître. [...] Mais n'allez pas penser que seulement parce que sa souffrance est au centre de sa discussion elle puisse dépasser la mienne » (167).


Son profil de chrétien devenu intellectuel critique et radical se résume dans la phrase qui nous rappelle, littéralement, mais sans Dieu, Che Guevara: « Toute résistance à l'injustice, qu'elle soit aux USA, en Égypte, à Cuba, en Arabie Saoudite, est une activité dirigée par Dieu, parce que l'indignation contre le traitement cruel de tout groupe de personnes est un écho de la voix divine pour tous ceux parmi nous qui pprennent la croix au sérieux » (169). Puis : « MLK [Martin Luther King] l'a clairement énoncé quand il a dit que le massacre criminel des Vietnamiens, et spécialement des enfants, est un signe de la brutalité américaine » (169). Trois jours avant son assassinat, MLK avait préparé un discours appelé « Pourquoi l'Amérique pourrait aller en enfer » (170). Mais l'absence de mémoire historique est un instrument de grande utilité. « En 1969 les Panthères Noires avaient l'habitude de lire en public quelques fragments de la déclaration d'indépendance. Et cela dérangeait les gens. Moi, j'ai écouté Huey Newton lire ceci quand il est sorti de prison. Les gens disaient, 'Quelle doctrine révolutionnaire est-il en train de nous lire maintenant ?' C'était la Déclaration d'Indépendance de Jefferson » (173).


En se référant au jazz, au blues et au hip-hop comme formes d'expression, à la fois échappatoires et de revendication des classes noires opprimées, aujourd'hui adoptés mondialement, West comprend que « aucune autre classe sociale aux USA ne peut se considérer créatrice de la plus importante force culturelle de la planète » (179). Ce qui est erroné si nous considérons que, Hollywood précisément et d'autres industries culturelles, conçues pour renforcer la suprématie qui est critiquée, la suprématie impériale, a été de fait la force culturelle la plus importante du monde, créé par la classe dominante usaméricaine.
En ce qui concerne les Amériques du Sud, West rappelle comment « les USA sont intervenus militairement en Amérique latine plus de cent fois durant les 162 dernières années. C'est très difficile pour un gouvernement de combattre le terrorisme avec la démocratie, alors qu'il a institutionnalisé des politiques militaristes qui ont souvent soutenu des régimes antidémocratiques quand il n'a pas hésité à renverser des régimes démocratiques. La 'sécurité nationale' est devenue plus qu'un terme élastique. Maintenant ils justifient l'agression impériale usaméricaine, les invasions préventives et les guerres au nom de la démocratie. Mais la tyrannie ne peut jamais être promue comme démocratie » (179).


D'autres aphorismes brefs et simples, des annotations en marge accompagnent le dernier livre de West qui fait allusion au titre et au slogan le plus connu d'un des amis de l'auteur, le président Barack Obama (The Audacity of Hope, 2006/L'audace de l'espoir). Mais lorsqu'il parle, West n'est pas condescendant avec son « frère » Obama. Tout au contraire. Il y a quelques jours, dans l'amphithéâtre de l'Université Lincoln, il a défini le problème d'une manière simple : il ne faut pas regarder s'il y a un noir au sommet mais combien de noirs il y a encore au sous-sol. Peut-être les universitaires s'ennuient-ils en lisant des phrases comme « seulement davantage de démocratie, peut améliorer la condition des victimes de la démocratie américaine ».


Mais le West à l'oral est bien plus persuasif que le West à l'écrit, ce qui est déjà beaucoup. Une fois, au cours d'une table ronde sur le 11 septembre, Bill Maher lui a demandé s'il croyait aux théories de la conspiration. West a répondu avec un style qui reflète son intelligence philosophe : « Non. Je sais que le monde est un endroit mystérieux. Je sais que des décisions sont prises généralement en secret. Mais je ne crois en aucune conspiration ».


Un étudiant lui a demandé pourquoi il enseignait dans l'élitiste Université de Princeton, Cornel West a répondu : nous pouvons tous faire quelque chose à partir de quelque lieu que l'on soit. Sans doute, cette voix est-elle davantage écoutée si elle vient de Princeton. Au moins pour les masses, la voix courageuse et lucide de Frantz Fanon est écoutée encore plus fort, étouffée pour un temps au milieu de la poudre d'Algérie, résonnant comme un murmure parmi les étagères des pharaoniques bibliothèques usaméricaines.

On peut entendre Cornel West rapper avec Clifton West et Mike Dailey [ Ils forment le groupe BLACK MEN WHO MEAN BUSINESS (BMWMB)] ici
Article original publié le 15/4/2009

Sur l'auteur
Esteban G. est rédacteur du blog http://letacle.canalblog.com/, Fausto Giudice rédacteur du blog Basta ! Journal de marche zapatiste. Tous deux sont membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l'intégrité et d'en mentionner l'auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=7446&lg=fr

http://www.alterinfo.net/Professeur-de-philosophie-et-rappeur-Cornel-West-L-audace-de-la-critique_a31623.html

Cornel West, « prophète » afro-américain et penseur singulier


Notre chroniqueur nous invite à découvrir l'univers du professeur de philosophie de Princetown, grande figure intellectuelle méconnue de ce côté-ci de l'Atlantique.
Par Abdourahman Waberi (chroniqueur Le Monde Afrique) LE MONDE

Grand de taille, clair de teint, crinière afro, costume noir sur chemise blanche, gestes amples et verbe flamboyant. Qui se cache derrière ce portrait en forme d'esquisse ? En France, on donne sa langue au chat, mais, outre-Atlantique, c'est une autre affaire, car la devinette porte sur une grande figure intellectuelle et publique. Au bout de quelques secondes, la réponse fuse : Cornel West, n'est-ce pas ? Pour saisir pleinement l'aura de ce penseur singulier, un détour par l'Histoire s'impose.
Historiquement, les populations noires arrachées au continent africain, asservies au cours de la traversée et transformées en bêtes de somme ont pourtant réussi à constituer des réserves symboliques, psychiques, morales et spirituelles d'une force et d'une profondeur inouïes. Malgré l'exploitation constante et l'oppression perpétuelle, les grandes voix issues de cette humanité-là, qu'elles soient religieuses, artistiques, politiques et ou philosophiques, ont mis leur énergie au service du combat pour les droits civiques de leurs congénères, mais également au service de tous les opprimés du monde.
Lire aussi : « Kemtiyu », le retour de Cheikh Anta Diop


Dans ces communautés que l'on dit diasporiques, des Caraïbes aux Etats-Unis, du Brésil à Cuba, les luttes dessinent un trajet laborieux et coûteux, mais aussi solaire, solidaire et intensément international. Luttes, résistance, floraisons artistiques, dispositions conviviales et trésors spirituels, voilà le terrain labouré hier par Martin Luther King, Malcolm X, W.E.B. Du Bois, John Coltrane, Nina Simone ou James Baldwin, pour ne citer que quelques illustres pionniers.


La sève prodigieuse du blues


Né en 1953 à Tulsa, en Oklahoma, d'une mère enseignante et d'un père employé d'une base militaire, le jeune Cornel fait des études brillantes, qu'il parachèvera à Harvard. Si toute sa carrière se déroule dans le gotha universitaire états-unien, l'homme se fond dans les masses opprimées et réclame la justice, l'égalité et la dignité en leur nom. Face à l'ignorance, il se fait pédagogue. Le petit-fils de prêcheur n'a jamais oublié la sève prodigieuse du blues. Pour lui, tout commence avec le blues qui symbolise la souffrance de l'esclave mais aussi son dépassement.
Cornel West reste fidèle à cette tradition de résistance et de résilience. Outre la musique et les arts, la religion et la philosophie sont les autres sources de son engagement dans la cité. Aux courants religieux noirs écartelés entre conservatisme, alliance avec le capitalisme et messianisme, il a emprunté la tradition prophétique et émancipatrice. « Le prophète dit la vérité et il en accepte les conséquences », martèle Cornel West. Avec un président noir à la Maison Blanche, beaucoup de militants noirs mettent de l'eau dans leur vin. Pas le professeur de philosophie et de combat qui n'épargne ni n'excuse Barack Obama pour ses manquements et autres reniements.


Après quatre décennies de bons services intellectuels, Cornel West vient de prendre sa retraite de l'université de Princeton, dans le New Jersey, mais c'est pour retourner à Harvard et y fomenter d'autres projets esthétiques, éthiques et politiques. Son étoile ne risque pas de pâlir à l'heure où Donald Trump s'apprête à endosser le costume du 45e président des Etats-Unis. A coup sûr, il redoublera d'énergie et de passion pour ne pas laisser le champ à ce qu'il a qualifié de « catastrophe néofasciste ». Méfiant à l'égard de la candidate démocrate Hillary Clinton, il apporte son soutien à Bernie Sanders dans l'élection primaire, avant de donner sa voix à la candidate écologique Jill Stein.


Une œuvre riche et protéiforme


C'est cet homme brillant, passionnant, généreux et tempétueux que le sociologue sénégalais Mahamadou Lamine Sagna nous présente dans un livre et met le lecteur en résonance avec les idées et la trajectoire du natif de Tulsa. Le sociologue ne fait pas mystère de son admiration pour l'auteur de Race Matters qu'il a fréquenté des années sur le campus de Princeton. Il comble aussi un trou immense. Disons-le, c'est un scandale que le lectorat francophone ne dispose que d'un seul livre, Tragicomique Amérique, sorti chez Payot en 2005. Car l'œuvre riche et protéiforme de Cornel West, qui compte une trentaine de titres, embrasse avec la même ferveur Platon, Socrate, les voix bibliques, les génies du blues, du jazz et du hip-hop.
Dans le concert des grandes voix afro-américaines, celles-là même qui ont donné au reste du monde et les armes miraculeuses pour faire reculer les assauts de la nuit et les motifs d'espérance, Cornel West joue sa propre partition. Capter ces notes et en analyser les multiples significations, voilà le pari tenu par le livre de Mahamadou Lamine Sagna. A quand un nouvel ouvrage du philosophe mélomane traduit en français ?


Cornel West, une pensée rebelle, de Mahamadou Lamine Sagna, éditions Karan, 2016 (208 pages, 18 euros).


Abdourahman A. Waberi est né en 1965 dans l'actuelle République de Djibouti. Il vit entre Paris et les Etats-Unis, où il a enseigné les littératures francophones aux Claremont Colleges (Californie). Il est aujourd'hui professeur à George-Washington University. Auteur, entre autres, d'Aux Etats-Unis d'Afrique (éd. J.-C. Lattès, 2006), il a publié en 2015 La Divine Chanson (éd. Zulma).


http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/12/07/cornel-west-prophete-afro-americain-et-penseur-singulier_5044930_3212.html

Le Sénégal ignore ses intellectuels disséminés dans le monde : Le Dr Lamine Sagna aux seuils des Universités sénégalaises, quel gachis !

"Quand l'autre est meilleur que moi il faut lui laisser une place pour qu'il nous donne son savoir, le savoir ne doit pas vivre en autarcie, il doit croiser, s'accoupler aux autres savoirs et c'est ce qui donne un fruit qu'on appelle la mutualistion des compétences, l'avenir est là ..."

Le Sénégal ignore ses intellectuels disséminés dans le monde : Le Dr Lamine Sagna aux seuils des Universités sénégalaises, quel gachis !


Un intellectuel robuste, j'ai nommé Mahamdou Lamine SAGNA.

Les universités sénégalaises auront intérêt à recruter cet intellectuel et d autres qui par patriotisme accepteraient de donner des enseignements de qualité. Il faut les recruter pour un mois, un trimestre un semestre, une année, tout le temps, c'est à définir.


Pourquoi les recrutements sont si complexes pour des gens si brillants, qu'est-ce qui bloque, pourquoi malgré leurs sagacités on refuse de les recevoir et de les recruter ? Pourquoi ? Et on se permet de critiquer les gens ; la fuite des cerveaux ? 


Les américains sont gloutons, ils nous pont piqué le Pr Souleymane Bachir DIAGNE, l historien DIOUF, le mathématicien spécialiste des graphes-Pap SISSOKO, etc. Pour être bon il faut recruter l'excellence.


Il aurait pu enseigner la philosophie, très attaché au département de philo de Paris 8, mais notre homme est dans la Sociologie, la monnaie, non, peut-on dire exactement dans quels domaines il est incompétent ?


Nada, il peut parler sur tout, il a l œil, l'agilité efficace du faucon, que dire il peut enseigner plusieurs disciplines pour faire croître les intelligences qui devront mener notre continent vers des lendemains meilleurs. Un stratégiste vous avez-dit ? Oui je suis séduit et pourtant j'ai des ressources mais je reconnais les qualités intellectuelles de l'homme.


J'avoue que c'est par hasard que mon intérêt pour cet intellectuel est arrivé. La maison d'édition l'harmattan m'envoie régulièrement des ouvrages pour ichrono.info/ex-libris et je tombe sur un préfacier qui connaît bien F NIETZSCHE, SARTRE, SENGHOR, DUBOIS, CESAIRE, FANON, etc « Arts, négritudes et métamorphoses identitaires », je m'interroge et me demande qui est cet homme est-ce celui que je connais ? La réponse est oui c'est lui, je savais qu'il était brillant, sagace mais avec des limites. Je me mets à la recherche des ses publications, il fait nuit qu'importe ça vaut le coup, j'écoute ses émissions sur RFI, ses conférences, ses interviews dans diverses tv dont « questions directes avec A DIOP de TFM/Sénégal, et me voici convaincu une seconde fois ; il fait nuit je vais me coucher et je me dis qu'il y a un manque : qui est Cornel WEST ? Réponse demain.


Lamine Sagna est un polymathe, un curieux du savoir une tête bien pleine et bien faite, mais comme tous ses géants ils ne sont souvent pas reconnus chez eux, on les fuit, on les évite croyant qu'il va prendre la place des uns et des autres. Comment dès lors profiter de cette encyclopédie généreuse qui ne demande qu'à servir. Récemment au Sénégal, lors de son séjour à Ziguinchor il a offert plus de 100 ouvrages de son dernier livre sur C WEST le penseur-prophète...


Mais combien y-avait-il d'étudiants au départ. La réponse 4. Le pédagogue qu'il est ne se décourage jamais même si un seul étudiant devait suivre son exposé, c'est un succès, c'est bien après que le public est arrivé et ne voulait plus le laisser partir tellement les apports de cet intellectuel étaient inhabituels. Une pensée dense, bien construite et originale.


Durant son séjour Lamine a été gratifié par deux intellectuels ; attachez vos ceintures : Liliane KESTELOOT et Cheikh Hamidou Kane, qui ont compris le gâchis qui était en train de se produire en laissant aux autres la science incarnée de cet intellectuel.
Avec Lamine SAGNA l'éducation universitaire sénégalaise ouvre ses portes au monde, il a un carnet d'adresses qui peut aider le développement de nos universités.


Pourquoi diable l'Université du Sénégal ne recrute pas les intelligences sénégalaises disséminées à travers le monde ? Nous avons tellement de savants, de talents qui pourraient animer des séminaires des cours mensuels, ou des UV, qu'importe, il faut donner à ses gens la possibilité d'enseigner aux étudiants le savoir dont on a besoin et qu'ils ont dispensé ailleurs aux USA, dans les pays du Nord, en France, en Afrique, etc.


C'est une question de mentalité, nous avons peur de ceux qui viennent d'ailleurs et pourtant ceux-là veulent une chose : contribuer à la promotion du savoir universel. On a besoin de mutualiser nos savoirs compétences d'où qu'ils viennent et c'est comme cela que nous pourrons concourir à l'avancée du monde.


On peut lire ici et là :
Sociologue sénégalais, chercheur au Laboratoire de changement social et politique (LSCP) de l'Université Paris-Diderot
Biographie de Sagna Mahamadou Lamine
Sociologue sénégalais, chercheur au Laboratoire de changement social et politique (LSCP) de l'Université Paris-Diderot, il est l'auteur de Monnaie et Sociétés (L'Harmattan, Paris, 2001). Il travaille sur la pauvreté et l'exclusion financière dans l'environnement global. Après avoir enseigné plus d'une dizaine d'années aux États-Unis, notamment à l'Université de Princeton (2002-2011), il donne des cours et des conférences à travers le monde : Shanghai, Abidjan, Bamako, Dakar, New York, etc. Depuis qu'il a élu domicile en 2012 en Normandie, il navigue entre New York, Paris et Dakar, où il organise tous les deux ans des conférences « Homecoming », dans le cadre de son association, Rencontre des Sénégalais pour une organisation utile des ressources de la communauté expatriée (Re-Source/Sununet). L'objectif : contribuer de manière concrète au développement du Sénégal, avec le soutien de la diaspora. http://www.geopolitique-africaine.com/auteur/mahamadou-lamine-sagna


Dans diasporas on lira ceci :


Mahamadou Lamine Sagna, sociologue sénégalais, s'intéresse au symbolisme des échanges et de la monnaie. Après des études de commerce, d'ethnopsychiatrie et une thèse de sociologie en 1997 à l'université de Caen sur le rapport des pauvres à l'argent et à La Poste en France, il a enseigné à Nanterre, puis à l'université du Maryland aux Etats-Unis (2000-2002), avant de rejoindre la prestigieuse université de Princeton (2002-2011).
Il y a donné des cours sur « la monnaie et la religion », mais aussi, avec un astrophysicien nigérian, sur la « science et les technologies appliquées au développement » dans les départements d'études africaines et d'études africaines-américaines.
Voilà quinze ans qu'il travaille sur l'Afrique et la globalisation, l'exclusion, ainsi que le rapport entre « monnaie, religion et immigration dans le cas des Sénégalais de New York ».

Yasmina CHOUAKI de RFI

A écouter 
http://www.rfi.fr/emission/20130319-2-lamine-sagna/

Mahamadou Lamine Sagna a été enseignant-chercheur à l'Université de Princeton. Docteur en Sociologie et Maîtrise d'Ethnopsychiatrie, il est aussi diplômé d'Ecole de Commerce à Lyon. Il mène des recherches sur l'immigration, la monnaie, la pauvreté et les questions développement dans la globalisation.


En Sol Majeur joue la partition du métissage de façon ludique et musicale. Des personnalités (politique, culture, sport, sciences) de « double culture » nous font partager leur histoire jalonnée d'espérances, de combats, d'humiliations parfois, de rêves souvent. Le tout sous la houlette d'un programme musical signé par l'invité. Une émission de Yasmine Chouaki avec la collaboration de Caroline Filliette (programmation) et de Laura Pinto (réalisation).


Mahamadou Lamine Sagna a été enseignant-chercheur à l'Université de Princeton. Docteur en Sociologie et Maîtrise d'Ethnopsychiatrie, il est aussi diplômé d'Ecole de Commerce à Lyon. Il mène des recherches sur l'immigration, la monnaie, la pauvreté et les questions développement dans la globalisation.
Ifan Bondy Soutoukoum

Toure Kunda Fondinke

Toumani Diabate The Mande Variations

Bob Marley One drop

Miles Davis Tutu

John Coltrane Ascension

Toure Kunda Natalia


Sur youtube Lamine SAGNA et C WEST à la cité U de Paris


https://www.youtube.com/watch?v=w_tfXERFgC8

L'universitaire Gilles Kepel ravive la fracture à gauche sur l'islam par Eugénie Bastié

L'universitaire Gilles Kepel ravive la fracture à gauche sur l'islam par Eugénie Bastié

Gilles Kepel publie La Fracture (Gallimard), un récit de la division du pays entre comunuataristes et identitaires.

L'islamologue a publié une charge virulente contre les « islamo-gauchistes », qu'il qualifie de « charlatans » dans une interview à l'Obs. Une prise de position qui ravive une vielle querelle à gauche, alors que Licra s'oppose à la notion d'« islamophobie ».

Pavé dans la mare à gauche. L'universitaire Gilles Kepel, auteur de Terreur dans l'Hexagone, une genèse du djihadisme français, vient de publier La Fracture, un livre où il dénonce la division du pays entre, d'un côté, des groupes communautaristes prônant un islam conquérant et, de l'autre, les groupes identitaires alimentés par l'extrême-droite. Le spécialiste reconnu de l'islam français, qui a publié plusieurs ouvrages sur l'islamisation des banlieues, dénonce également avec virulence les «islamo-gauchistes» qu'il qualifie de «charlatans» dans une interview à l'Obs, où il fustige «ces intellectuels tétanisés par la culpabilité postcoloniale» devenus les idiots utiles de la lutte contre l'islamophobie.

Selon Kepel, ce terme est un leurre. «Les musulmans ne sont pas plus victimes de discrimination que d'autres personnes», a-t-il déclaré lundi sur France Inter. Il accuse notamment le CCIF (Comité contre l'Islamophobie en France) d'être le fruit d'une «stratégie de conquête» pensée et dirigée par les Frères musulmans. Il cible également le Bondy Blog, un média créé à l'occasion des émeutes de 2005 et hébergé sur le site de Libération d'être «totalement repris en main par cette frange frériste qui fait de l'islamophobie son principal slogan». «Pour les Frères musulmans, dans la mouvance de Tariq Ramadan, comme pour Marwan Muhammad (le directeur exécutif du CCIF), il y a une volonté manifeste de mobiliser cette jeunesse musulmane en occultant le phénomène des attentats, en se refusant à le penser», accuse l'islamologue.

Ce cri d'alarme de Gilles Kepel suscite des attaques virulentes à gauche, dans les rangs de ceux qu'il dénonce comme islamo-gauchistes. Le Bondy Blog a publié un droit de réponse à ses accusations, qualifiées de «délirantes et mensongères». Une indignation soutenue par le fondateur de Médiapart, Edwy Plenel, qui a qualifié les attaques de Kepel d'«ignorantes». Le fondateur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Pascal Boniface a, lui, évoqué une «dérive inquiétante de l'Obs» et dénoncé le «narcissisme» et la «courtisanerie» du chercheur. L'ex-trader Marwan Muhammad a accusé Gilles Kepel, pourtant bardé de diplômes, d'être un faux universitaire.

Autre illustration récente de cette division à gauche, le refus par l'une des principales associations antiracistes françaises, la Licra, d'employer le terme «islamophobie», réaffirmé par son président Alain Jakubowicz ce week-end. Selon lui, le terme est «une imposture», utilisée «comme une arme contre la laïcité destiné à protéger un dogme religieux». Gilles Clavreul, le délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme (Dilcra) a affiché son soutien à Kepel et à la Licra.

Tandis que le journaliste Frédéric Haziza a défendu Kepel et Jakubowicz dans leur dénonciation du terme islamophobie, le journaliste Claude Askolovitch écrit dans Slate : «Que cette Licra milite, activement, pour que le mot "islamophobie" soit banni du vocabulaire public est donc une catastrophe notable, politique et idéologique.»
«Islamo-gauchisme», un mot né dans les années 2000

Ces affaires ne sont que les dernières secousses d'une ligne de fracture qui divise durablement la gauche française, entre les tenants d'une laïcité scrupuleuse, que leurs adversaires qualifient parfois de «laïcards» et ceux qui voient dans les musulmans une minorité stigmatisée, que leurs adversaires qualifient d'«islamo-gauchistes». L'expression «islamo-gauchiste» a été popularisée à l'orée des années 2000 dans le débat public français. Comme le rappelait Libération, le mot apparaît sous la plume de Pierre-André Taguieff dès 2002. L'auteur de La Nouvelle Judéophobie désignait ainsi «la nouvelle configuration tiers-mondiste, néo-communiste et néo-gauchiste, plus connue sous la désignation médiatique de "mouvement antimondialisation"». Cette alliance se retrouvait notamment dans la défense par l'extrême-gauche du camp palestinien.

Mais depuis les attentats terroristes de 2015, le terme a connu un véritable succès. Il a notamment été employé par plusieurs figures intellectuelles de gauche comme la féministe Elisabeth Badinter, l'éditorialiste Jacques Julliard, la journaliste Caroline Fourest ou encore le mouvement laïque du Printemps républicain, auquel appartiennent Gilles Kepel et Gilles Clavreul. Manuel Valls avait lui-même repris l'expression à son compte sur Radio J en mai 2016, accusant «les capitulations intellectuelles, les ambiguïtés entretenues qui forment le terreau de cette violence et de cette radicalisation».

Pour les personnalités visées, ce vocable est un néologisme infamant, destiné à empêcher tout débat. L'historien israélien antisioniste Shlomo Sand compare même le terme à celui de «judéo-bolchévisme» employé par les antisémites dans les années 1930.

Débutée après le 11 septembre 2001, la querelle sur l'islamo-gauchisme est loin d'être finie. Un an après le 13 novembre, la fracture n'a jamais été aussi grande entre la «gauche Plenel» et la «gauche Kepel».

L'universitaire Gilles Kepel ravive la fracture à gauche sur l'islam par Eugénie Bastié

L'universitaire Gilles Kepel ravive la fracture à gauche sur l'islam par Eugénie Bastié

Gilles Kepel publie La Fracture (Gallimard), un récit de la division du pays entre comunuataristes et identitaires.

L'islamologue a publié une charge virulente contre les « islamo-gauchistes », qu'il qualifie de « charlatans » dans une interview à l'Obs. Une prise de position qui ravive une vielle querelle à gauche, alors que Licra s'oppose à la notion d'« islamophobie ».

Pavé dans la mare à gauche. L'universitaire Gilles Kepel, auteur de Terreur dans l'Hexagone, une genèse du djihadisme français, vient de publier La Fracture, un livre où il dénonce la division du pays entre, d'un côté, des groupes communautaristes prônant un islam conquérant et, de l'autre, les groupes identitaires alimentés par l'extrême-droite. Le spécialiste reconnu de l'islam français, qui a publié plusieurs ouvrages sur l'islamisation des banlieues, dénonce également avec virulence les «islamo-gauchistes» qu'il qualifie de «charlatans» dans une interview à l'Obs, où il fustige «ces intellectuels tétanisés par la culpabilité postcoloniale» devenus les idiots utiles de la lutte contre l'islamophobie.

Selon Kepel, ce terme est un leurre. «Les musulmans ne sont pas plus victimes de discrimination que d'autres personnes», a-t-il déclaré lundi sur France Inter. Il accuse notamment le CCIF (Comité contre l'Islamophobie en France) d'être le fruit d'une «stratégie de conquête» pensée et dirigée par les Frères musulmans. Il cible également le Bondy Blog, un média créé à l'occasion des émeutes de 2005 et hébergé sur le site de Libération d'être «totalement repris en main par cette frange frériste qui fait de l'islamophobie son principal slogan». «Pour les Frères musulmans, dans la mouvance de Tariq Ramadan, comme pour Marwan Muhammad (le directeur exécutif du CCIF), il y a une volonté manifeste de mobiliser cette jeunesse musulmane en occultant le phénomène des attentats, en se refusant à le penser», accuse l'islamologue.

Ce cri d'alarme de Gilles Kepel suscite des attaques virulentes à gauche, dans les rangs de ceux qu'il dénonce comme islamo-gauchistes. Le Bondy Blog a publié un droit de réponse à ses accusations, qualifiées de «délirantes et mensongères». Une indignation soutenue par le fondateur de Médiapart, Edwy Plenel, qui a qualifié les attaques de Kepel d'«ignorantes». Le fondateur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Pascal Boniface a, lui, évoqué une «dérive inquiétante de l'Obs» et dénoncé le «narcissisme» et la «courtisanerie» du chercheur. L'ex-trader Marwan Muhammad a accusé Gilles Kepel, pourtant bardé de diplômes, d'être un faux universitaire.

Autre illustration récente de cette division à gauche, le refus par l'une des principales associations antiracistes françaises, la Licra, d'employer le terme «islamophobie», réaffirmé par son président Alain Jakubowicz ce week-end. Selon lui, le terme est «une imposture», utilisée «comme une arme contre la laïcité destiné à protéger un dogme religieux». Gilles Clavreul, le délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme (Dilcra) a affiché son soutien à Kepel et à la Licra.

Tandis que le journaliste Frédéric Haziza a défendu Kepel et Jakubowicz dans leur dénonciation du terme islamophobie, le journaliste Claude Askolovitch écrit dans Slate : «Que cette Licra milite, activement, pour que le mot "islamophobie" soit banni du vocabulaire public est donc une catastrophe notable, politique et idéologique.»
«Islamo-gauchisme», un mot né dans les années 2000

Ces affaires ne sont que les dernières secousses d'une ligne de fracture qui divise durablement la gauche française, entre les tenants d'une laïcité scrupuleuse, que leurs adversaires qualifient parfois de «laïcards» et ceux qui voient dans les musulmans une minorité stigmatisée, que leurs adversaires qualifient d'«islamo-gauchistes». L'expression «islamo-gauchiste» a été popularisée à l'orée des années 2000 dans le débat public français. Comme le rappelait Libération, le mot apparaît sous la plume de Pierre-André Taguieff dès 2002. L'auteur de La Nouvelle Judéophobie désignait ainsi «la nouvelle configuration tiers-mondiste, néo-communiste et néo-gauchiste, plus connue sous la désignation médiatique de "mouvement antimondialisation"». Cette alliance se retrouvait notamment dans la défense par l'extrême-gauche du camp palestinien.

Mais depuis les attentats terroristes de 2015, le terme a connu un véritable succès. Il a notamment été employé par plusieurs figures intellectuelles de gauche comme la féministe Elisabeth Badinter, l'éditorialiste Jacques Julliard, la journaliste Caroline Fourest ou encore le mouvement laïque du Printemps républicain, auquel appartiennent Gilles Kepel et Gilles Clavreul. Manuel Valls avait lui-même repris l'expression à son compte sur Radio J en mai 2016, accusant «les capitulations intellectuelles, les ambiguïtés entretenues qui forment le terreau de cette violence et de cette radicalisation».

Pour les personnalités visées, ce vocable est un néologisme infamant, destiné à empêcher tout débat. L'historien israélien antisioniste Shlomo Sand compare même le terme à celui de «judéo-bolchévisme» employé par les antisémites dans les années 1930.

Débutée après le 11 septembre 2001, la querelle sur l'islamo-gauchisme est loin d'être finie. Un an après le 13 novembre, la fracture n'a jamais été aussi grande entre la «gauche Plenel» et la «gauche Kepel».

Mohamed Talbi : « L'islam est né laïc » Par Fawzia Zouari in jeuneafrique.com

 

Lire pour comprendre et ouvrir l'esprit. P B CISSOKO

L'auteur tunisien de "Ma religion c'est la liberté" n'en démord pas : le Coran est porteur de modernité et de rationalité, mais son message a été altéré par les hadiths et la charia. Rencontre avec le doyen de la pensée critique musulmane, Mohamed Talbi. Une interview parue dans "Jeune Afrique" n° 2793 (20-27 juillet 2014).


Né en 1921 à Tunis, Mohamed Talbi est considéré comme l'un des historiens et penseurs les plus éminents du monde arabo-musulman. Agrégé d'arabe en 1952, premier doyen, en 1966, de la faculté des lettres et sciences humaines de Tunis, il soutient sa thèse de doctorat sur les Aghlabides (première dynastie arabo-musulmane fondée en Tunisie) en 1968, à la Sorbonne. Devenu opposant au régime de Ben Ali, il rejoint au début des années 1990 le Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT, non reconnu alors).
Salué comme un penseur tolérant et ouvert, il n'en heurtera pas moins nombre de ses coreligionnaires en raison notamment de sa critique radicale des hadiths (traditions relatives aux actes et aux paroles du Prophète), seconde source de la législation après le Coran aux yeux des sunnites. Pionnier du dialogue interreligieux, Talbi ne s'est pas non plus privé de reprocher aux chrétiens de méconnaître l'islam.
Ardent défenseur de la liberté de penser, il dénonce le passéisme du wahhabisme, tout en livrant un combat acharné contre ceux qui osent remettre en question la véracité du Coran, qu'il nomme les "désislamisés". Personnalité à la fois tolérante et sans demi-mesure, ouverte et radicale, Talbi déroute.


En réalité, l'homme qui aime à dire qu'il est "historien et non pas passeur de pommade" est attaché au parler vrai. S'il réclame le droit d'être intransigeant, il ne voue pas pour autant aux gémonies ceux qu'il estime être dans l'erreur, restant à l'écoute de ses contradicteurs, au point de qualifier de "sympathiques" certains pourfendeurs de l'islam tel Michel Houellebecq. Sa liberté de ton, il affirme la tenir du Coran : "Je ne cesserai jamais de dire que l'islam nous donne la liberté, y compris celle d'insulter Dieu..." (Le Monde, 2009).


Son ami le père Michel Lelong le défend en ces termes : "Son sens de la justice et sa quête de la vérité le conduisent parfois à des jugements excessifs. Mais c'est un homme sincère, fondamentalement croyant et profondément attaché au message du Coran."


En éternel ennemi du wahhabisme et du fondamentalisme, l'auteur du Plaidoyer pour un islam moderne (1998) dénonce l'intention des islamistes d'instaurer des dictatures théocratiques. Et va encore plus loin dans ses déclarations – certains diront ses provocations – en qualifiant par exemple la deuxième épouse du Prophète, Aïcha, de "femme de petite vertu", ou en affirmant que l'islam n'a jamais interdit la prostitution et que les péripatéticiennes ne commettent aucun péché. Mais le tollé soulevé par ses propos n'émeut pas outre mesure Mohamed Talbi, qui continue, depuis sa petite maison du Bardo, de penser et d'écrire comme si de rien n'était.


Jeune Afrique : Vous ne voyez pas d'inconvénient à ce que nous conduisions notre entretien en français ?
Mohamed Talbi : Pas du tout. Le français est une belle langue, nuancée, fine. Pourquoi la récuserait-on ? Par chauvinisme ou je ne sais quel déni incongru ? C'est notre langue d'ouverture. Nous ne pouvons le nier. C'est une langue de l'islam aussi. Car l'islam n'a pas de langue précise, pas plus que Dieu. Toutes les langues du monde sont les langues de l'islam.
Les musulmans pensent qu'Allah parle arabe...


C'est plutôt le contraire que dit Allah : "Si le Coran avait été révélé ailleurs, il serait descendu dans la langue de la communauté réceptrice." Cela aurait pu être un Coran non arabe.
Justement. Comment expliquer le manque d'ouverture du monde arabo-musulman et son repli identitaire ?
On ne peut pas empêcher l'homme d'être imbécile, c'est ce qui fait d'ailleurs son charme. L'idiotie est un aspect de l'humain. Imaginez un monde fait d'êtres superintelligents. Il serait insipide. Nous avons besoin d'imbéciles, à condition qu'ils ne deviennent pas explosifs, dans le sens littéral et figuré du terme. J'ai entendu un jour un certain Gassas [député tunisien qui s'est illustré par ses sorties misogynes au sein de l'Assemblée nationale constituante, NDLR] déclarer que, selon la religion, les femmes doivent rester à la maison et qu'elles ne sont que le tiers de l'homme. Comment cela se peut-il dans le monde actuel ? Mais cela est. Ce monsieur croyait dire la vérité.


L'Occident a sa part aussi dans la bêtise. George W. Bush est-il un homme intelligent ? Je me le demande. Il n'a fait que se tromper, alors qu'il était entouré des plus grands experts et intellectuels de la planète. Qui l'a poussé à aller en Irak ? Pourquoi a-t-il menti sur les prétendues armes de destruction massive qu'aurait détenues Saddam ? Voilà le chef du pays le plus puissant du monde qui se révèle être l'un des plus grands imbéciles ! Notre Gassas est folklorique. Mais Bush est dangereux, et il l'a démontré. Les musulmans n'ont pas l'apanage de la bêtise.


Qu'est-ce qu'être musulman, selon vous ?


Être musulman, c'est se revendiquer de l'islam. C'est naître d'une cellule musulmane. C'est s'assumer comme tel en toute liberté et en toute intelligence. Lorsqu'on est musulman, on est conditionné, on ne peut pas le nier. C'est idiot, mais c'est comme ça. On est condamné à être ce que l'on est. C'est une sorte de code génétique. Vous me direz, est-ce qu'on est libre dans ces conditions ? Non. Est-ce qu'on devient libre ? Oui, on le peut. Mais on ne le devient pas forcément.


Pensez à tous ces automates commandés par leur naissance et qui ont des convictions en béton, au point de tuer. Ceux-là ne se considèrent pas comme des terroristes, il s'agit selon eux de convictions. Des convictions que nous considérons, nous, comme du terrorisme. Et c'est là tout le problème. Celui de la vérité. Qu'est-ce que la vérité ?
Quel jugement portez-vous sur le terroriste qui invoque des convictions musulmanes ?


Je peux d'autant plus porter un jugement sur lui qu'il ne se prive pas d'en porter sur moi. Personnellement, j'ai été accusé de kofr ["apostasie"] et condamné par trois mouvements islamistes, qui ont réclamé ma mise à mort. La sentence a même été taguée sur les murs de ma maison. Cela ne m'a pas effrayé. J'en ai informé la police, qui d'ailleurs ne s'est pas déplacée.
De toute façon, je suis appelé à disparaître un jour. Je n'ai pas demandé une protection particulière. Mon jugement sur le terroriste est qu'il n'agit que par agressivité et que toute agressivité est à condamner. On doit répondre à l'agression par l'autodéfense. Il me semble que c'est juste et rationnel. Il ne s'agit même pas de religion. Aucun dieu ne dit de porter atteinte à la vie de l'autre. En l'occurrence, il s'agit simplement de défendre le droit à la vie. Il y a là quelque chose de parfaitement fondé. Ceux qui prétendent que l'islam est violent se trompent.
Partout dans le monde, il y a toujours eu des terroristes avec des visées différentes.

L'Europe a eu ses terroristes avec ou sans Dieu, athées ou au service d'un idéal. Le terrorisme n'est pas uniquement religieux. C'est une déformation de la structure de la pensée qui nie la liberté. C'est cela le terrorisme : une négation de la liberté.


Je prétends que l'islam est un humanisme. Il n'y a pas dans le Coran un chapitre sur l'extermination sacrée.
Certains accusent l'islam d'avoir une propension à la violence...


C'est faux. C'est plutôt dans la Bible qu'on trouve des incitations à la violence. Car la Bible parle d'extermination sacrée. J'ai cité le passage relatif à cette incitation quand il y a eu l'opération israélienne Plomb durci à Gaza avec toutes sortes d'armes d'extermination [décembre 2008-janvier 2009]. Pourquoi ne parle-t-on pas de la violence des autres religions dans ce cas ? Est-ce qu'il y a différentes manières de tuer, les unes plus pacifiques que les autres ? Est-ce qu'il y a des armes autorisées ? Cela me fait rire.


Je prétends que l'islam est un humanisme. Il n'y a pas dans le Coran un chapitre sur l'extermination sacrée. Il y a toujours cette règle de distinction dans l'exercice de la violence : "N'agressez pas. Si vous êtes agressés, ripostez de la même manière dont vous avez été agressés et, toutefois, restez pieux envers Dieu." C'est ça la règle. Les autres versets qui parlent de violence sont l'exception. Au début, les musulmans ont tout supporté de la part des Mecquois sans riposter. On leur a confisqué leurs biens et ils se sont abstenus de répondre. Il est vrai qu'ils étaient trop faibles. Mais, à un moment, Dieu les a autorisés à répondre à la violence par la violence. Ce fut la première fois que le Coran autorisa la riposte.
Vous avez toujours dit que votre seule référence était le Coran.


Oui. Je ne crois qu'au Coran et pas à la charia. Je ne retiens comme hadith vrai que celui qui concorde avec le Coran. Par exemple, ce hadith : "Le musulman est celui qui ne porte aucun préjudice aux autres ni par sa langue ni par sa main." C'est un propos qui définit exactement le Prophète, homme pacifique s'il en est. Et qui est en parfaite adéquation avec le Livre, lequel dit, en quelque sorte : "Foutez-vous la paix mutuellement

." Autre exemple, on a rapporté au Prophète cette histoire : "Nous avons vu unetelle fricoter avec un homme." Et le Prophète de répondre : "Pourquoi ne l'avez-vous pas couverte de votre manteau ?" Là, j'achète.


C'est un hadith qui converge avec l'islam tel que je le conçois : porté sur la confiance mutuelle et le respect de l'autre. Pour le reste, je dis que seul le Coran oblige. La charia est oeuvre humaine. Il faut lutter contre elle par la critique, la rénovation de la pensée, la revendication des droits de l'homme et la laïcité.


La laïcité ?


Oui. L'islam est né laïc. "Nulle contrainte en matière de religion." Le Coran est le seul livre sacré qui dise cette phrase, si claire, si laïque. Chacun pratique la religion qu'il veut. L'État n'a pas à s'immiscer dans les affaires religieuses. Il a une seule fonction : créer une atmosphère de paix pour tous. Or qu'ont fait les États islamiques ? Ils ont exercé la contrainte religieuse. Et le Coran dit non aux États islamiques.
Du temps du Prophète, il y avait des juifs et des chrétiens. Mohammed n'y voyait pas d'inconvénient. On ne l'a jamais vu courir dans les rues armé d'un gourdin, demandant "qui est chrétien ?" pour asséner des coups. C'est le conservatisme arabe qui a triomphé en la matière, et on a attribué cette dérive à l'islam. L'islam est venu apporter la modernité et la rationalité. Le Coran, c'est l'appel à la raison, donc à la laïcité.


Nous avons pour nous le Coran, les islamistes ont pour eux une charia de fabrication humaine. Nous avons un texte fondateur de l'islam, ils ont une série de commentaires rédigés au IIe siècle de l'hégire (VIIIe siècle ap. J.-C.). Jusque-là, les musulmans avaient vécu sans charia et s'en portaient très bien. Leur malheur a commencé à partir du moment où ils ont élaboré une loi islamique au profit de despotes désireux avant tout de commander et de pouvoir tuer légalement. La charia n'est rien d'autre que cela.


Se référer au Coran veut-il dire observer toutes ses recommandations et obligations sans possibilité de les faire évoluer ?


Pas du tout. Le Prophète lui-même avait modifié certaines dispositions durant les vingt premières années, en disant "celle-ci est bonne" ou bien "aujourd'hui, je vous donne une meilleure recommandation". La lecture du Coran doit être vectorielle. D'ailleurs, le mot "charia" n'existait pas à l'époque. On utilisait le mot "hidaya", "orientation". Et l'orientation est dynamique par définition. Il est dit : "Le Coran oriente vers ce qui est le plus droit." Dans la vie humaine, l'orientation est toujours à parfaire et il faut tenter d'aller vers le plus droit, selon son époque et son temps.
Il faut actualiser certaines lois coraniques. C'est dans l'esprit du Livre que de corriger ce qui est perfectible.


Peut-on, par exemple, revenir sur la loi coranique concernant l'héritage ?


Bien sûr. Il faut l'actualiser. C'est dans l'esprit du Coran que de corriger ce qui est perfectible. Il nous dit sans cesse d'aller plus loin. La société doit légiférer pour plus de justice en matière de droits de l'homme et de la femme. La loi doit être constamment adaptée à chaque lieu et à chaque époque. Ce qui est bon aujourd'hui ne le sera pas forcément demain.


Et la lapidation ?


Elle n'existe pas dans le Coran. Elle fait partie de la tradition juive. Aucun verset n'en parle. La lapidation est une "perle" de la charia. L'appliquer est une aberration. Ce serait comme si un juge légiférait selon une loi en disant qu'elle n'existe pas dans le code mais qu'elle est toujours valable.


La polygamie ?


Le Coran ne l'a pas inventée. Loin de là. Il l'a trouvée, et elle était illimitée. Elle était en usage surtout en Afrique. À tel point que même l'Église a permis aux Subsahariens de multiplier les épouses. Idem en Perse et en Inde. Le Coran a limité et conditionné la polygamie. Et notre Bourguiba a très bien vu les choses en l'interdisant. En effet, comment être juste avec trois ou quatre femmes, comme le recommande le Coran ?


Peut-on avoir un regard critique sur l'islam, d'une manière générale ?


Oui. C'est ce que nous faisons. Cependant, le regard qui prétend que le Coran n'est pas vrai, ou qu'il n'est pas authentique, n'est pas admissible. À partir du moment où l'on déclare l'irrecevabilité de la révélation, on cesse d'être musulman. Parce que l'islam commence par cette phrase : "Ceci est le Livre qui ne souffre aucun doute." Le musulman est celui qui ne doute pas du Livre.
Le musulman croit que le Coran est la parole de Dieu. Vous pouvez être en désaccord, dire que ce texte est écrit, fait de fragments, a été forgé au cours de l'Histoire, etc. Vous êtes libre de quitter l'islam. Je recommande même à qui se sent mal à l'aise dans cette religion ou doute de la révélation de ne pas être musulman. Celui qui ne trouve pas ses repères en islam, qu'il en sorte !
Mais il risque la mort pour apostasie...


Comme la lapidation, l'apostasie n'existe pas dans le Coran. Elle a été créée par la charia pour permettre aux tyrans de sévir et d'assassiner. Durant l'époque des califes, on pouvait être ce qu'on voulait, à condition de ne pas se rebeller contre le souverain. Mais à partir du moment où l'on se rebelle, on peut vous trouver n'importe quel prétexte pour vous tuer.


Peut-on être ou rester musulman en vivant ailleurs qu'en terre d'Islam ?


On l'est souvent malgré soi. L'islam a cessé d'être une religion pour devenir une identité. Il est devenu une appartenance à une communauté. Regardez, l'État français vous qualifie de musulman dès lors que vous êtes basané ou que vous portez un nom arabe. N'est-ce pas là forcer les musulmans à se considérer comme tels même s'ils sont sans foi ni religion ?
Seulement parce qu'ils constituent une communauté venue se greffer sur le peuple français qui, lui, n'est pas communautaire ? Les juifs posent d'ailleurs le même problème. Ils constituent eux aussi une communauté, et même quand ils ne sont plus juifs, ils continuent d'être vus comme tels. Une Rachida Dati, par exemple, peut déclarer en France : "Je suis française de parents étrangers." Point. Elle n'est pas forcément musulmane.


Je conseille fortement aux musulmans identitaires de dire qu'ils ont quitté l'islam, qu'ils ne sont plus musulmans, et de s'intégrer dans les sociétés laïques où ils se trouvent ! Il n'y a pas de mal à cela. De même, 60 000 Tunisiens se sont convertis au christianisme. Ils ont renié l'islam, c'est leur droit. Je les ai visités dans leurs églises. Il n'y a là aucun mal.


Peut-on être musulman et ne pas pratiquer ?


Non. Si on rejette la pratique, on rejette le Coran et on n'est donc plus musulman. Dieu dit : "Cette communauté qui est la vôtre est une et je suis votre Seigneur. Adorez-moi !" Les obligations religieuses font partie de la foi. Si l'on ne pratique pas par omission ou par faiblesse, cela veut dire qu'on croit encore aux obligations. Cette désobéissance est censée être provisoire. Cependant, si l'on ne pratique pas par principe, il s'agit d'un rejet. L'islam est foi et pratique. Quitter la pratique, c'est quitter la foi.
Il y a ceux qui confondent rituel et foi.


À l'inverse, tout musulman qui prie par contrainte ne prie pas. Une pratique réduite à un rituel sans spiritualité n'est pas l'islam. Ce sont des gestes sans valeur.
Ce qui se passe actuellement dans le monde musulman ne vous rend-il pas pessimiste ?
Si je n'étais pas confiant dans l'avenir de l'islam, est-ce que j'aurais pris la plume pour écrire ? On n'écrit pas quand on est pessimiste. Je soutiens que l'islam est fatalement condamné à revenir à sa pureté originelle.


Et vous n'avez jamais cessé d'écrire ?


En principe, à mon âge, on doit cesser d'écrire. On est déjà hors du monde. Est-ce que je peux encore me permettre d'écrire alors que je ne représente plus rien ? Le monde, c'est la jeunesse. Ce sont les jeunes qui portent la vie. Mais je continue à écrire, c'est tout. Et je me console en me comparant à un marchand de salades. Je plante mes salades, je les mets sur le marché, je ne les impose à personne. Si quelqu'un vient quand même les acheter, c'est son affaire. Il en porte la responsabilité, pas moi.
La dimension structurante de ma pensée, c'est la liberté. La mienne et celle de l'autre.
Mais vous influez sur sa pensée...


Pas forcément. La dimension structurante de ma pensée, c'est la liberté. La mienne et celle de l'autre. D'ailleurs, je n'offre pas mes ouvrages. Car les offrir, c'est les imposer. Maintenant, je suis en train de vous parler, mais c'est à votre demande. Je ne suis pas responsable. Vous me questionnez, je réponds. Si j'orientais votre pensée, je serais coupable.
Et je me dis : celui qui me lit, il a la faculté, toujours, de me refuser, et il est responsable de lui-même. Il se laisse orienter. Tant mieux ou tant pis pour lui. Moi aussi, je m'étais laissé orienter par d'autres. Si je suis ce que je suis, c'est parce que je me suis abreuvé à plus d'une source. Et je ne le regrette pas. Cela m'a permis au fond d'être moi-même. Ce qui me réconcilie avec moi, c'est que j'ai été et que je continue à être en péril dans ma connexion avec l'autre. Celui qui me lit court le même risque. Car les hommes sont en connexion. Certains d'entre eux commettent le péché d'écrire. C'est mon cas.
Vous parlez beaucoup de liberté...
Tout ce qui tue la liberté tue l'homme. Dans le monde ontologique, l'homme était un projet et Dieu lui a demandé : "Qu'est-ce que tu veux ? Être libre ou contraint ?" L'homme a répondu : "Je veux toucher l'arbre. L'arbre interdit." Car il faut avoir la possibilité réelle de désobéir, de nier Dieu. L'histoire de la tentation de l'arbre dans le Coran, c'est le moment crucial du choix.
L'homme a voulu être libre et, pour être libre, il lui faut nécessairement désobéir à Dieu. Sinon, il ne possède pas de preuve de sa liberté. Ce sont ces risques et ces possibilités de désobéissance qui ont fait que je suis devenu croyant.


Propos recueillis à Tunis par Fawzia Zouari

Bibliographie sélective


Ibn Khaldûn et l'Histoire, éd. Société tunisienne de diffusion, Tunis, 1965, rééd. Maison tunisienne de l'édition, Tunis, 1973, et Cartaginoiseries, Carthage, 2006
• Étude d'histoire ifrîqiyenne et de civilisation musulmane médiévale, éd. université de Tunis, Tunis, 1982
• Réflexions sur le Coran, avec Maurice Bucaille, éd. Seghers, Paris, 1989
• Études sur la tolérance (ouvrage collectif), éd. Beït El Hikma, Carthage, 1995
• Plaidoyer pour un islam moderne, éd. Desclée de Brouwer, Paris, 1998
• Penseur libre en islam. Un intellectuel musulman dans la Tunisie de Ben Ali, avec Gwendoline Jarczyk, éd. Albin Michel, Paris, 2002
• Universalité du Coran, éd. Actes Sud, Arles, 2002
• Gaza, barbarie biblique ou De l'extermination sacrée et humanisme coranique, sans éd., Tunis, 2010
• L'Islam n'est pas voile, il est culte, éd. Cartaginoiseries, Carthage, 2009
• Ma religion c'est la liberté, éd. Nirvana, Tunis, 2011

LITTÉRATURE AFRICAINE: -UNE CRITIQUE DE LA CRITIQUE Par Guy Ossito MIDIOHOUAN

 


Lorsqu'on s'intéresse de près à la littérature négro-africaine, un fait retient l'attention : le développement prodigieux de la critique au cours des deux dernières décennies. Nous nous trouvons en effet aujourd'hui en face d'un corpus dont le volume énorme n'a d'égal que son caractère hétéroclite et informel. Il nous semble donc indispensable que l'on s'arrête de temps en temps sur ce qui a déjà été fait pour en faire la synthèse mais aussi pour en apprécier la teneur.

C'est le but de cet article qui se propose de montrer certaines failles du discours critique et de souligner les distorsions et autres confusions qui s'ensuivent.


Les principaux ouvrages sur la littérature négro-africaine laissent apparaître deux particularités marquantes. C'est d'abord la primauté accordée à la négritude, et ensuite la tendance généralisée à situer l'émergence de cette littérature dans le prolongement de la négro-renaissance aux Etats-Unis (1918-1928).


La prééminence que les critiques donnent au mouvement de la négritude, sans être dénuée de fondement, les amène à prendre ce qu'il est convenu d'appeler « Les [PAGE76] années 30 » comme le seul repère, le jaillissement du « grand cri nègre » retenu comme la substance même de la littérature négro-africaine, parfois sans considération des œuvres antérieures. Si Batouala connaît un tout autre sort, c'est parce que son auteur fait figure de précurseur de la négritude. La négritude, c'est le point de départ. Elle est aussi le point de convergence. Il est assez significatif qu'on désigne cette période littéraire de façon aussi vague et floue. C'est qu'en réalité elle ne correspond à rien sur le plan des publications. On peut tout au plus citer le Cahier d'un retour au pays natal de Césaire paru en 1939 dans la revue Volontés et qui, comme on le souligne souvent, était passé inaperçu à cette époque. Ceux qui nous sont présentés comme les tenants de la négritude ne publieront leurs œuvres qu'après la Deuxième Guerre mondiale. La critique, en parlant des « années 30 », se réfère donc au bouillonnement idéologique de l'entre-guerres plutôt qu'à des faits littéraires précis – le roman colonial par exemple – qu'elle ne fait qu'évoquer à la hâte parce qu'ils semblent ne pas répondre à ses préoccupations.


Lilyan Kesteloot nous donne le meilleur exemple de cette démarche qui a d'ailleurs été accréditée et divulguée par sa thèse Les écrivains noirs de langue française : naissance d'une littérature (1963) dont la septième édition vient de paraître. L'auteur y affirme notamment, en se basant sur certaines idées de Frantz Fanon, que la poésie est le mode d'expression privilégié du nègre. « Lorsque, dans un contexte dramatique, c'est-à-dire en présence d'un monde que l'on refuse et que l'on voudrait différent, l'action directe vers la transformation est, ou semble impossible, dit-il, la poésie, forme transitoire de combativité ( ... ), sert de compensation orale. Elle perturbe, transforme le monde en esprit et le remplace par l'espoir d'un monde meilleur, donnant le courage de supporter celui-ci. Mode d'action plus concret, plus explicite, le roman n'apparaît qu'ensuite, quand l'espoir d'une issue réelle existe » (p. 309). A notre avis, c'est là une exclusion doctrinaire du roman colonial; car nous savons aujourd'hui qu'en Afrique noire sous domination française le roman « n'apparaît pas ensuite », mais d'abord. En 1920, quand parut chez Larose à Paris Les trois volontés de Malic de l'instituteur sénégalais Ahmadou Mapate [PAGE 77] Diagne, « l'espoir d'une issue réelle » n'existait guère encore dans les colonies; mieux encore, la colonisation n'était pas perçue par cet auteur comme une situation de désespoir mais comme un « apport fécondant ».


Il y a donc un parti pris manifeste dans la critique lorsque celle-ci met un accent exclusif sur l'aspect anticolonialiste de la littérature africaine, car la réalité est loin d'être aussi simple. De nombreux écrivains africains ont soutenu et soutiennent les thèses de nos colonisateurs, et il apparaît qu'avant la Deuxième Guerre mondiale le phénomène était très courant. Si la révolte des écrivains noirs africains ne s'est surtout manifestée qu'après 1945, c'est parce que, dans une certaine mesure, l'évolution des rapports politiques le permettait. L'accent conciliant et moins agressif des premiers romanciers est la marque des influences qu'ils ont eu à subir dans une situation historique précise. En faire abstraction serait nier l'importance du vécu quotidien dans la gestation de l'œuvre littéraire. L'expression subjective de la révolte se trouve en rapport direct avec une maturation des conditions objectives. Il nous faut donc changer d'optique, et, surtout, souligner deux choses importantes. La première, c'est qu'entre 1920 et 1940 presque toutes les œuvres publiées par des nègres francophones étaient des romans (Batouala, Force-Bonté, Mirages de Paris, Karim, Doguicimi). La seconde, que ces œuvres ne prennent toute leur signification, qu'on en saisit les ressorts et les implications qu'en les situant dans le courant qui les portait et en dehors duquel toute analyse devient hasardeuse : la littérature coloniale.


D'autre part la situation de l'émergence de la littérature négro-africaine « dans le vent de l'Amérique noire » ayant soufflé « de Harlem au quartier Latin » (Balandier, Chevrier ... ) a été déterminée elle aussi par des faits historiques indéniables;mais elle comporte néanmoins un danger, car cette optique planétaire dans laquelle les Noirs d'Afrique de même que ceux de la diaspora sont intégrés au même « destin » vient à dissiper quelque peu l'attention portée à la genèse de la littérature écrite en Afrique dite d'expression française. Il apparaît aujourd'hui qu'elle a conduit, sous couleur d'universalisme, à négliger bien des particularités historiques et régionales noyées dans la célébration de l'unicité de vue souvent [PAGE 78] fallacieuse et péremptoire de la race noire. Un colloque tenu en 1973 à Paris sous l'égide de l'Université de Villetaneuse (Paris XIII) avait notamment dénoncé cette tendance[1] qui s'explique dans une large mesure par le fait que les premiers ouvrages de vulgarisation et de critique consacrés à la littérature négro-africaine – du moins ceux qui ont connu la plus large diffusion – furent écrits par des intellectuels européens conquis par ce « phénomène littéraire nouveau » en opposition avec la littérature édulcorée qu'on leur a servie sur le nègre pendant la période coloniale et en réaction contre la politique coloniale. Après la recherche des sensations fortes et la mode de l'exotisme naïf, les milieux intellectuels européens se sont intéressés à la littérature négro-africaine pour y puiser des arguments en faveur de l'anticolonialisme ambiant (cf. Sartre). C'est donc la convergence des idéaux de la négritude avec un courant progressiste européen (auquel prenait part la critique) qui a doublé l'ampleur que devait avoir ce mouvement, introduisant parfois même des confusions quant aux positions des différents écrivains et laissant l'impression souvent très nette qu'en parlant de l'œuvre négro-africaine, le critique cherche d'abord à exprimer sa solidarité avec la cause des Noirs.


Cette attitude, saine sur le plan humain, il faut le souligner, se révèle génératrice d'idées fausses (comme celle qui consiste à affirmer que la poésie est le mode d'expression privilégié du nègre) et d'analyses erronées comme le montre l'exemple suivant tiré de la thèse déjà citée de L. Kesteloot. Ousmane Socé y est présenté comme un écrivain de la négritude. Cela se justifie : Socé a participé au groupe de L'Etudiant Noir. Mais, contrairement aux poètes, Kesteloot ne fait pas l'analyse détaillée de son œuvre pour montrer en quoi le romancier se rapproche ou s'éloigne de ses confrères, ni en quoi les romans de Socé, tous publiés avant la Deuxième Guerre mondiale, s'intègrent aux œuvres de la négritude qui verront le jour après. Dans [PAGE79] cet ouvrage Socé se trouve donc réduit à la portion congrue, situation explicable en fait par une erreur de méthodologie et un manque d'approfondissement dans les recherches comme en témoigne ce qui suit.
Une étude de la période de genèse de la littérature négro-africaine d'expression française permet d'affirmer qu'Ousmane Socé Diop, l'auteur de Karim (1935) et de Mirages de Paris (1937), passe pour le meilleur romancier africain entre les deux guerres. A mesure qu'en France le paternalisme colonialiste du début du siècle cède un peu de terrain au culturalisme, l'autobiographie de son compatriote Bakary Diallo (Force-Bonté) est oubliée, dépassée.


Contrairement à Senghor, Socé n'était ni étudiant en Sorbonne, ni agrégé de grammaire. On pourrait penser que rien dans sa formation ne le prédisposait à écrire. Lorsque Karim parut, il suivait encore les cours de médecine vétérinaire à Alfort. Il est donc intéressant de se demander comment il en était venu à la littérature. La réponse à cette question nous semble décisive en raison des conséquences qui en découlent pour l'étude de son œuvre. C'est précisément à ce niveau que la critique de la négritude a une démarche peu satisfaisante en privilégiant son séjour et ses activités en France. Ce faisant, elle laisse de côté ou sous-estime l'expérience africaine de Socé. C'est elle qui a eu, à nos yeux l'influence la plus profonde sur son œuvre romanesque et, par conséquent sur son dessein d'écrire. Si Mirages de Paris fut entièrement écrit en France, Karim, le premier roman de Socé, celui qui lui valut le succès, avait été commencé en Afrique. Avant d'arriver en France pour poursuivre ses études, Socé avait donc déjà acquis une certaine connaissance de la littérature qu'il tenait, sans aucun doute, de son passage à l'Ecole Normale William-Ponty (Sénégal). En quoi consistait l'influence de William Ponty ? Comment apparaît-elle dans l'œuvre de Socé et quelles sont les conclusions qui en découlent pour notre étude ? Telles sont les questions auxquelles nous allons tenter d'apporter une réponse dans la suite de notre exposé.


L'une des caractéristiques de cette école avait été de sensibiliser ses élèves aux coutumes et traditions du milieu dont ils étaient issus. Pour les occuper utilement pendant les congés scolaires, il leur était demandé de [PAGE 80] petits travaux ethno-sociologiques que chaque élève ou groupe d'élèves effectuait dans son village. C'était leur façon de contribuer à la vaste entreprise d'« interrogation du continent africain » lancée par les ethnologues après la Première Guerre Mondiale. De retour à l'école, ces travaux servaient de documents de base à des pièces de théâtre jouées par les élèves lors des manifestations culturelles. On a même dit de l'Ecole Normale William-Ponty qu'elle porta le théâtre négro-africain moderne sur les fonts baptismaux. En tout cas, la pratique devint rapidement une tradition qui donna naissance à de nombreuses pièces « à succès » : ce succès valut aux « pontins » une invitation du Ministre des Colonies à l'Exposition Universelle de Paris (1937) lors de laquelle ils donnèrent, le 12 août, Sokame, et le 17 août Les prétendants rivaux, au théâtre des Champs-Elysées[2]. Cette activité ethno-sociologique et théâtrale donna le goût de la littérature à de nombreux élèves qui, une fois sortis de l'Ecole et devenus fonctionnaires[3], continuaient à entretenir leur expérience en écrivant divers ouvrages. Nombre d'entre eux se tournèrent naturellement vers l'ethnologie, l'histoire, l'étude des mœurs et la littérature orale (Hazoumé, Birago Diop, Bernard Dadié ... ).


Le théâtre pontin avait été un moyen de sensibilisation à la littérature mais aussi au caractère aberrant et rétrograde de certaines coutumes et traditions africaines face à l'évolution du monde moderne. Il fut une justification insidieuse de l'ordre colonial et de la nécessité de son maintien. Comme institution supérieure du système scolaire colonial, l'école William Ponty avait permis à l'administration coloniale de tenir les premiers intellectuels nègres loin de l'influence des idées anti-colonialistes qui avaient cours en France métropolitaine ( la censure était rigoureuse) et, de façon générale, l'école coloniale avait disposé du temps et des moyens pour briser toute idée d'opposition radicale. C'est à peine si l'on note en [PAGE 81] Afrique, dans les années 30, de timides revendications réformistes dans l'élite instruite (instituteurs, médecins de campagne, fonctionnaires de l'administration ... ). La répression dans les colonies était telle que seuls ceux qui avaient pu se rendre en France pouvaient espérer échapper un peu au harcèlement du pouvoir. Mais même en métropole, les moyens de pression ne manquaient pas malgré le soutien que les contestataires pouvaient trouver auprès de certains groupes idéologiques.
Il est tout à fait remarquable qu'aucun élève sorti de cette école et resté en Afrique n'eut l'idée d'attaquer le système dans son essence. Aucun n'adopta les positions radicales des écrivains d'après la Deuxième Guerre mondiale.


Tous les écrits des anciens de William Ponty traitent tout au plus du « choc culturel », du conflit entre la tradition et le modernisme, de la recherche d'une harmonie entre l'âme africaine et l'apport occidental, lorsqu'ils ne concernent pas exclusivement l'ethnologie et la tradition orale. Cela seul semblait digne d'intérêt, tout le reste devait y être soumis.
La mission idéologique de William Ponty avait été de faire sentir aux premiers intellectuels nègres que leurs intérêts, leur destin, leurs espoirs dépendaient du système colonial. Sur ce plan, elle joua le même rôle que l'armée coloniale auprès des tirailleurs. Elle y parvint, et c'est à ce titre qu'elle fut l'école de la soumission de la compromission, de l'équilibre à tout prix. Elle brisa l'esprit critique et l'esprit de contradiction et ne réussit qu'à former des personnalités molles. Le critique sénégalais Mohamadou Kane estime qu'elle fut « le cimetière de l'intelligence africaine » et qu'« il est de bon ton aujourd'hui de n'en parler qu'avec les larmes aux yeux ».[4]


Socé était passé à travers ce moule. Il acquit le goût d'écrire et, avec cela, une certaine idée de la littérature selon laquelle le politique devrait être subordonné au culturel. Faire de la littérature, pour les premiers écrivains africains, c'était essentiellement travailler à faire accéder l'Afrique au monde.

Tel était aussi le but déclaré de la colonisation. [PAGE 82]


Il fallait donc une collaboration entre intellectuels africains et intellectuels européens. William Ponty donna à ses élèves le sens de cette nécessité à travers l'ethnologie. Ecrire vint à signifier dépasser le présent, et l'on fit accroire que la littérature n'atteint une réelle perfection, sa valeur authentique, que lorsqu'elle se détache des luttes politiques pour traiter du destin ultime de la Civilisation.
Lorsqu'il débarqua en France en 1930, Socé avait déjà subi en Afrique, et notamment à W. Ponty, les influences politiques et idéologiques les plus vigoureuses. On constate que les débats idéologiques ayant précédé, marqué et fait suite à l'Exposition Coloniale de 1931 avaient eu, depuis le Sénégal, une profonde influence sur lui. Il sera le premier écrivain négro-africain à parler de « civilisation métisse » dans son premier roman dont – il faut insister là-dessus – il commença la rédaction alors qu'il n'avait encore jamais mis les pieds en France (Karim, p. 105). Karim est une apologie du « métissage culturel ». A ce titre, il est le produit même du contexte politique, un avatar des débats sur « l'assimilation » et « l'association » qui menèrent à l'Exposition de Vincennes en 1931. D'ailleurs, cette exposition coloniale constitue comme le pivot de son œuvre romanesque. Non seulement Karim s'en fait l'écho et Socé reprend à son compte les idées de l'administration coloniale, mais encore elle sera la toile de fond de son second roman. C'est l'exposition qui permet à Fara, le héros de Mirages de Paris, de prendre contact avec l'Occident, de s'ouvrir au monde;c'est elle qui lui donne l'occasion de connaître une femme blanche et l'amour, envers et contre tous.


A travers les deux romans de Socé, cette exposition coloniale apparaît comme le témoignage de ce que la colonisation peut avoir de fécondant. Socé ne trouva à Vincennes que l'illustration prestigieuse de la devise de William Ponty.


Une autre expérience déterminante dans la carrière littéraire de Socé fut sa participation au groupe de L'Etudiant Noir et au mouvement de la Négritude. Les buts idéologiques de ce mouvement exigeaient de ses défenseurs qu'ils prissent part à une bataille dont l'enjeu se jouait quotidiennement dans les revues, les magazines, les librairies. Ce cadre était par lui-même une incitation à [PAGE 83] l'écriture. Mais il est erroné de croire que c'est au contact de ses amis que Socé décida de se lancer dans les Lettres. En France, dans les années 30, Socé trouva, non pas des idées nouvelles, mais un cadre favorable à l'expression d'idées qui, à l'époque, n'avaient rien d'original; la Civilisation Universelle était un slogan enfanté par les stratèges de la politique coloniale et faisait partie, bien avant Karim, du domaine public.
Il est un fait qui démontre bien la prépondérance de l'expérience africaine dans l'œuvre de Socé. Contrairement à ses amis qui, pour la plupart, firent de la poésie et de la prose lyrique les armes privilégiées de leur lutte commune, Socé fut avant la guerre le seul Africain à exprimer les thèses de la Négritude[5] dans la prose romanesque. Cette singularité pourrait s'expliquer d'abord par le caractère savant des recherches poétiques que préconisait le mouvement. Sous l'apparence de la liberté et de la spontanéité, la « nouvelle poésie nègre » exigeait de ses auteurs non seulement une maîtrise parfaite de la langue française, mais aussi une certaine culture littéraire que, manifestement, Socé ne possédait pas.[6] Les qualités littéraires de ses romans sont pour le moins discutables.
Pour les tenants de la Négritude, la poésie était d'abord une rupture formelle avec un passé littéraire en même temps qu'une revendication d'autonomie. Socé partageait les idées de l'Etudiant Noir, mais il ne put suivre cet exemple, sa culture littéraire étant essentiellement limitée à la littérature coloniale, la seule à laquelle on avait accès en Afrique. On peut s'en rendre compte à travers ses romans. C'était surtout le roman colonial qui lui servait de référence. Le titre, « Karim, roman sénégalais », [PAGE 84] est le modèle même du titre colonial. Nous pouvons en citer plusieurs exemples : Kélédor, histoire africaine;Batouala, véritable roman nègre;Koffi, roman d'un vrai Noir;Aminata, femme Noire..


Ses auteurs préférés semblaient être Pierre Loti, André Demaison et René Maran[7]. Avant d'arriver en France, Socé avait été sensibilisé à l'étude de mœurs à travers les romans coloniaux largement diffusés auprès de la nouvelle élite africaine.
En dehors de la littérature coloniale, Socé fait référence, dans Karim, quelques œuvres de la « littérature européenne qui lui (son héros) procura des minutes d'émotions indicibles » : Les Trois Mousquetaires[8] d'Alexandre Dumas, Le Capitan de Zevaco. Le seul poète que connaissait Karim était Victor Hugo dont il apprit par cœur « Waterloo », « Les Soldats de l'An II » et « Ultima Verba ». Mais, note Socé, si « toutes ces pensées épiques correspondaient bien à son fond guerrier de sénégalais » il ne semblait guère apprécier la poésie car « il ne comprit pas toujours les sentiments qu'il jugeait trop artificiels » (p. 103).


Sans confondre l'auteur et le héros, on peut dire que Karim nous fournit des indications sur la formation et les goûts littéraires de Socé. Et cela donne quelque éclairage sur les raisons qui l'ont mené au roman plutôt qu'à la poésie, il avait lu et relu quelques rares romanciers;de la poésie, il ne connaissait que les morceaux choisis d'un auteur. En tout cas, l'Ecole William-Ponty n'offrait guère plus aux futurs instituteurs et futurs fonctionnaires subalternes.


A part cet aspect littéraire, il en est un autre, d'ordre sociologique, qui explique ce choix du genre romanesque. Suivant les indications de Socé, les écrivains les plus connus en Afrique à cette époque étaient les romanciers coloniaux. Leurs œuvres se retrouvaient entre les mains du « lecteur indigène moyen ».[9] L'intérêt que celui-ci trouvait [PAGE 85] à les lire était lié au fait qu'elles parlaient d'un pays qu'il connaissait et de personnages qu'il voyait autour de lui ».[10]
Socé pensait donc aussi, en écrivant, à ce « lecteur indigène moyen » qui joua sans doute un rôle important dans son choix du genre romanesque et de l'étude des mœurs.
Il espérait toucher ce « frère » qui attend, et lui procurer un plaisir artistique à son goût, bien que la majorité des lecteurs potentiels fussent européens. Même si ce n'était qu'en théorie, Socé répondait aux aspirations intellectuelles d'une classe de jeunes lettrés africains en quête de distractions nouvelles, et dans le respect des limites imposées par la censure.[11] Ainsi donc, loin d'être le produit du contexte idéologique métropolitain[12], Socé en métropole, n'a fait qu'exprimer dans ses romans, et surtout dans Karim, un courant de pensées toléré par l'administration coloniale.
Le dernier élément qui illustre la prépondérance de son expérience africaine serait la période de publication de ses romans (1935-1937). La Négritude n'avait encore produit aucune œuvre littéraire, et lorsqu'elle le fera (surtout partir de 1945), Socé apparaîtra déjà comme d'une autre période. Il ne trouvera pratiquement pas de place dans les anthologies d'après-guerre. Généralement, son œuvre romanesque semble aujourd'hui manquer d'intérêt.


Ce sont ses Contes et légendes d'Afrique Noire qui lui ont valu d'être classé dans le « courant traditionaliste » de « l'Afrique libre francophone » dans l'anthologie de [PAGE 86] L. Kesteloot[13]. Cette position rejoint d'ailleurs[14] celle du « Club des lecteurs d'expression française » qui donne les Contes et Légendes d'Afrique Noire comme « sans nul doute, le meilleur de son œuvre » et les analyse comme son « œuvre principale ».


La réception de l'œuvre de Socé par la critique contemporaine diffère peu de celle de ses amis de l'Etudiant Noir qui ne se retrouvaient guère dans ses romans. Dans Les plus beaux écrits de l'Union Française, Senghor ne mentionne même pas la participation de Socé au groupe de l'Etudiant Noir. Il ne le présente pas comme un représentant du mouvement de la Négritude (contrairement à Césaire). Il le rapproche plutôt d'un autre Sénégalais, Massila Diop qui a publié La Sénégalaise (une nouvelle) dans un journal local.[15] A l'époque, un « journal local » ne pouvait prétendre à aucune autonomie de pensée, à aucune originalité par rapport à l'idéologie coloniale. Il ne pouvait que servir d'écho à celle-ci ou alors se confiner dans l'anecdote, domaine épargné par la censure.
Selon Senghor, Massila Diop et Socé étaient, en 1948 (c'est la date de parution de Les plus beaux écrits ... ), les auteurs africains « qui font une large part à la psychologie du Néo-Nègre ».[16] Quelles pouvaient être l'objectivité et l'audace de cette « psychologie » confrontée à la censure ? [PAGE 87] Massila Diop, au Sénégal, pouvait-il présenter d'autres Nègres que ceux faisant preuve de docilité politique et cherchant l'harmonieuse cohabitation entre la tradition et le modernisme ? Le rapprochement qu'établit Senghor entre Massila Diop et Socé est pour nous assez significatif et démontre une fois encore la parenté de Socé avec la littérature coloniale. Mais ce n'est pas seulement les sujets traités par Socé qui font que ce dernier ne jouit pas auprès de Senghor, de la même considération que Césaire ou Birago Diop : « Socé ne manque pas de sens psychologique et il sait être vivant », écrit le poète, « mais on ne peut pardonner à ce docteur-vétérinaire, ancien instituteur, ses nombreuses négligences de style qui témoignent d'un travail trop hâtif ».[17]


En dernière analyse l'œuvre romanesque de Socé ne doit son succès qu'à la situation coloniale qui, littéralement, l'informa à sa guise. Elle ne contenait aucune idée originale et doit s'apprécier essentiellement dans ses rapports avec le roman colonial. En fait, Socé, en son temps, ne fut que ce qu'eût pu être Bakary Diallo en 1930.
Voilà donc la dimension nouvelle que prend cette œuvre lorsqu'on s'y penche sans présuppositions. Par ailleurs, bien située par rapport à son contexte, l'œuvre romanesque de Socé révèle une médiocrité à la mesure de celle du roman colonial lui-même pris dans son ensemble.
La démarche critique de L. Kesteloot et consorts dont nous venons de démontrer l'invalidité avec l'exemple de Socé se retrouve aussi chez de nombreux critiques africains, spécialistes réputés sollicités de partout. Thomas Melone nous en donne l'exemple le plus cocasse.


A propos de Bakary Diallo, le critique écrit : « Le premier roman négro-africain : Force-Bonté, par Ousmane Socé (sic), date d'avant-guerre; mais il fut inspiré, plutôt moraliste (comme son nom l'indique), il n'est donc d'aucun intérêt pour nous. ».[18] C'est qu'auparavant Melone [PAGE 88] nous a exposé la conception qu'il a du rôle de l'écrivain, de sa « mission sacrée » de défenseur des intérêts de son peuple. Toute œuvre qui, à ses yeux, ne répond pas à ces critères n'est donc point digne d'être abordée par lui. Melone semble nous dire que les œuvres intéressantes n'ont été publiées qu'après la guerre. Mais il oublie l'essentiel : en quoi Diallo allait-il, avant la guerre, contre les intérêts du peuple ? Ne peut-on pas en dire de même après la guerre, de Camara Laye, de Yambo Ouologuem... et de Senghor ?
Mais il y a plus. C'est que la position de Melone ne semble fondée sur aucun argument recevable : devons-nous prendre l'attribution de Force-Bonté à Ousmane Socé pour une coquille ? Le titre d'un ouvrage suffit-il pour en juger le contenu ? La rapide évacuation du roman et de son auteur, surtout lorsqu'on connaît le critique comme nous qui fûmes ses élèves, a quelque chose de troublant. Car nos bonnes dispositions envers notre maître ne parviennent guère à chasser la question apparemment banale mais grave qui vient, lancinante, nous turlupiner sans cesse : Melone, en 1962, a-t-il réellement lu Force-Bonté avant d'en parler dans son livre ?...


Il ressort donc de notre analyse que parce que la critique d'une façon générale fait peu de cas des romans parus entre 1920 et 1940, elle nous prive d'un éclairage précieux sur le genèse du roman négro-africain dans ses rapports avec la littérature coloniale. Souvent la précipitation ou l'évacuation doctrinale conduit le discours critique à un autisme mutilant ou à des conclusions que ne justifie pas l'analyse historique du genre dans ses structures et dans ses thèmes. Notre avis est qu'il est nécessaire de nous rincer le regard et qu'il est temps de penser, en littérature africaine, à ne plus confondre critique pénétrante et puissant bagout...

 L'universitaire béninois Guy Ossito Midiohouan, né en 1952, est connu comme l'un des intellectuels africains les plus critiques envers ce qu'il désigne comme "l'idéologie francophone". Critique littéraire, essayiste, novelliste.


http://mongobeti.arts.uwa.edu.au/issues/pnpa18/pnpa18_06.html
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Cynthia Fleury : "Aimer, c'est politique"-Par Denis Lafay /la tribune

 


A l'aune de sa multidisciplinarité, Cynthia Fleury est particulièrement légitime pour examiner l'humanité de l'Homme. (Crédits : Hamilton / RÉA) Elle est philosophe et psychanalyste, elle exerce comme professeur, chercheur et praticien dans un univers contrasté, composé de prestigieux établissements d'enseignement supérieur (Ecole Polytechnique, Sciences Po Paris, HEC, American University of Paris), du Muséum national d'histoire naturelle de Paris, de la cellule d'urgence médico-psychologique du Samu, et de l'Hôtel Dieu – où elle vient de créer la première chaire de philosophie en secteur hospitalier. Des métiers, un terrain d'expérimentations et d'actions qui mettent ses convictions à l'épreuve – et se nourrissent – d'un public et d'une matière protéiformes, et qui la confrontent au « Réel ». Un réel dont elle appelle à combattre le « poison » marchand, matérialiste, spéculatif afin d'épanouir « l'être individué », c'est-à-dire l'être sujet, affranchi, désaliéné, singulier, créateur, altruiste et libre qui conditionne son « irremplaçabilité » aujourd'hui menacée. Sa multidisciplinarité confère à Cynthia Fleury d'être particulièrement légitime pour examiner l'humanité de l'Homme dans le prisme des systèmes, des technologies, des performances, du pouvoir et des vassalités qu'il déploie. Son auscultation est radicale, mais aussi espérance si « l'amour » qui construit l'être intrinsèque et l'être social parvient à s'imposer.
Acteurs de l'économie - La Tribune. Permettre à tout individu d'être ou de redevenir sujet selon le processus d'« individuation », reconnaître le caractère inaliénable et singulier de la personne humaine, et ainsi établir le principe d'« irremplaçabilité » de l'Homme grâce auquel prennent forme le sens et l'utilité de l'existence. Votre essai Les irremplaçables (Gallimard) traite de cette nécessité, qui conditionne une multitude d'enjeux : l'éducation, la considération de l'essentiel, le rapport au pouvoir, la relation au temps, la salubrité de la démocratie, le modèle capitaliste... Irremplaçable : l'individu l'est-il aujourd'hui moins qu'hier ?


Cynthia Fleury. Le phénomène de « chosification » de l'individu n'est pas nouveau mais depuis une vingtaine d'années, nous assistons à son retour, et à son accroissement, via des dynamiques et des procédures d'interchangeabilité, qui donnent à l'individu un sentiment de désingularisation, et donc de déshumanisation. Ce mouvement a pour socle principal la révolution managériale et le renouveau de la rationalisation scientifique.


Des travaux de Jeremy Bentham (1748-1832) à ceux de Winslow Taylor (1856-1915), l'organisation scientifique du travail a toujours fait l'objet de doctrines convergeant vers cette rationalisation déshumanisante, mais le tournant des années 1960 et le besoin de s'extraire de cette chape font apparaître un souci inédit sinon d'irremplaçabilité au moins de resingularisation. Cette « respiration » ne se révèlera toutefois que temporaire ; le cadre ultraconcurrentiel et ultramarchand symptomatique du monde libéral au XXIe siècle asservit la civilisation à un diktat hégémonique : la raison économique s'impose à tout, comme l'alpha et l'omega de la vie et du sens. Tout est monétarisé.


La règle marchande et consumériste impose aux biens matériels celle du renouvellement effréné, de la substitution presque instantanée ; le principe de remplaçabilité contamine-t-il donc l'Homme ?
Absolument. « Je ne vaux rien, je me sens ou me sais totalement remplaçable et interchangeable », me confient des patients. Mais cette réalité n'est pas nouvelle, elle est seulement exacerbée. En quelle année le penseur autrichien Günther Anders rédigea-t-il L'obsolescence de l'homme ? En 1956.
Le modèle architectural « panoptique » inventé par Jeremy Bentham et son frère - édifier une tour centrale permettant aux surveillants de contrôler sans être vus les prisonniers incarcérés dans des bâtiments disposés en arc de cercle - fut déployé à d'autres fins que les geôles, notamment dans les écoles, les hôpitaux et les manufactures industrielles. Partout où se concentraient la hiérarchie des individus, la présence de fortes vulnérabilités et l'exercice des dominations. Michel Foucault, dans Surveiller et punir (Gallimard, 1975), décela d'ailleurs dans cette « visibilité organisée entièrement autour d'un regard dominateur et surveillant » l'essence même du modèle disciplinaire moderne.


Le cercle de la rationalisation scientifique s'est donc extraordinairement ouvert à un nombre inédit de strates de la société. Des territoires qui en étaient autrefois davantage préservés sont désormais assujettis à la logique marchande - éducation, santé, relations affectives - et succombent à l'ultime avatar de la rationalisation : celle de la financiarisation spéculative, qui semble fasciner comme jamais. Or c'est un leurre, car la rationalisation du profit charrie son propre lot de perversion, d'échecs, d'inégalités criantes, de désillusions.


Famille, école, enseignement supérieur, association, entreprise : les espaces d'accomplissement de la dynamique d'« individuation » - processus de création et de distinction de l'individu - s'étagent tout au long de l'existence. Quelles sont les entraves communes et singulières à ces différentes étapes ?
La dynamique d'individuation fait s'exprimer « une intelligence dans un certain contexte » ; cela signifie que ce qui est entrave à un moment particulier peut, à un autre, susciter un dépassement ou révéler une vertu. Bref, toute contrainte n'est pas entrave. Les obstacles à l'individuation peuvent toutefois être réunis sous un même vocable : la maltraitance. Une maltraitance dont les manifestations couvrent un spectre immense : manque d'attention, indifférence, refus de considérer l'interlocuteur comme un « sujet » avec lequel on établit une relation qualitative intersubjective, etc... jusqu'à l'expression la plus ultime, lorsqu'elle attente à l'intégrité morale, psychique et bien sûr physique. La maltraitance est un mode d'instrumentalisation de l'autre, qu'elle relève du cercle familial, institutionnel ou professionnel.


L'école également est un lieu de maltraitance, et notamment de récidives. Récidives des mécanismes d'inhibitions, dans le meilleur des cas sociales, et, au pire, cognitives ; à l'école en effet, on apprend trop souvent à ne penser que selon un cadre comprimant, réducteur, uniformisé. La méthode, la discipline sont totalement nécessaires au processus d'individuation, mais elles ne se confondent pas avec la désingularisation.
Quant à l'entreprise, elle a cultivé sans retenue l'instrumentalisation de l'individu. Sous couvert d'encourager l'autonomisation, l'émancipation, l'authenticité, le talent, la réalité de chaque salarié, les systèmes d'organisation du travail et de management ont exacerbé son individualisme et son isolement, ils l'ont mis délibérément en danger notamment en faisant voler en éclats les stratégies collectives de défense et en enfermant ce « sujet » dans une perspective exclusivement utilitariste et subordonnée. En d'autres termes, « comment vais-je m'employer à faire de cette singularité un client ou un travailleur encore plus assujettis ? », s'interrogent la plupart des directions d'entreprise.

"L'école est un lieu de maltraitance, mais aussi de récidives des mécanismes d'inhibitions, au mieux sociales au pire cognitives."


L'éducation constitue la condition peut-être la plus déterminante à la réussite d'un parcours d'individuation. Quels sont les principaux fondements d'une éducation à l'individuation ? Et dans un monde inédit voire totalitariste d'ultra-compétition, est-il possible d'éduquer à ne pas être réduit à un simple agent de compétition, à un agent en survie plutôt qu'à un agent bâtisseur ?


Chaque parent est en prise à des conflits de loyauté et de légitimité forts. En effet, nous sommes pleinement conscients des insuffisances (morales, culturelles...) et des dangers (compétition mortifère, inégalités aggravées, technologisation tentaculaire, déshumanisation économique) dont nous voulons préserver nos enfants. Mais pour cela, il faudrait quasiment les extraire dudit milieu, compétitif et parfois sclérosant, de la société. Or c'est délicat, et lourd de conséquences quasi irréversibles.


En fait, le système éducatif marie les antagonismes et les oxymores comme nul autre : il fournit des armes à la fois pour être acteur assumé et conquérant de cette compétition (ou sa victime), et pour imaginer la déconstruction de cette compétition et la naissance de nouveaux territoires d'épanouissement. Démultiplier les modèles d'apprentissage scolaire, les diversifier, aiderait à déscléroser nos mécanismes éducationnels. La famille a aussi un enjeu-clé : offrir la capacité à l'enfant de résister aux injonctions de ce contexte ultracompétitif hégémonique, ne pas être l'objet de sa disqualification, et surtout l'éveiller à remettre en cause et à dépasser cedit contexte que l'on sait intrinsèquement destructeur.


Entrer dans un processus d'individuation exige de voyager très loin au fond de soi. Et ainsi d'accepter de se mettre en risque voire en danger en allant creuser là où sont nichées les vulnérabilités qui « font » trésor. Connaître et se connaître impliquent, le démontrez-vous d'ailleurs, « d'être en risque », ce risque qui fonde la valeur et la densité du souci de soi. La hâte, la superficialité, la technologie numérique, le matérialisme mais aussi l'obligation de performance et de solidité qui caractérisent la civilisation occidentale en constituent-ils un obstacle « dépassable » ou rédhibitoire ?


Rien n'est jamais rédhibitoire, mais tout a un prix. Et celui de l'affranchissement est considérable. En effet, contester le réquisit de la performance et de la compétition et s'en extraire a pour conséquence d'être aussitôt placé en accusation. Refuser de se soumettre à une telle évaluation, c'est prendre la décision d'être non pas soupçonné d'avoir une valeur autre, mais catégorisé sans valeur. C'est prendre le risque d'une mort sociale. La marge de manœuvre est donc en réalité extrêmement étroite, et même quasiment inexploitable.


Que font, in fine, l'immense majorité des individus ? Soit par aveuglément soit par résignation consciente, ils se mettent au service de cet ordre suprême de la performance, seul à même de leur permettre d'être « reconnus ». Et la reconnaissance est ici bien plus que sociale : elle est ontologique, elle conditionne le regard que vous portez sur votre propre être, et le lien que vous fondez avec tout autre et donc avec l'ensemble de la société. Qui est prêt à payer ce prix de l'affranchissement, qui a pour noms isolement, non reconnaissance, solitude ? Les ermites ou certains marginaux ? Ceux qui ont renoncé à ce que nous faisons tous : négocier, c'est-à-dire faire les arbitrages et trouver les compromis grâce auxquels on conserve un peu d'intégrité dans un système qui s'emploie à la nier.


Quelle est votre estimation du « bon risque », mais aussi de la « bonne instabilité », de la « bonne précarité » qui déterminent notamment la faculté d'entreprendre ? Principe de précaution qui a outrepassé ses prérogatives initiales, sécurité de l'emploi dans un secteur public ultracorporatiste et dont certains privilèges sont devenus indicibles, garanties excessives exigées par les systèmes bancaire ou assurantiel, pressions morales de toutes sortes : est-on encore encouragé à « être en risque » ?


Jamais le monde occidental n'a dénombré autant de millionnaires, comptabilisé autant de richesses, accumulé autant de PIB - le fameux indice censé faire la démonstration de la bonne santé des nations -, fait naître et aggloméré autant d'intelligences et de qualifications... et pourtant la plupart des disparités demeurent considérables, et certaines mêmes s'aggravent. La « crise » a bon dos, c'est-à-dire que le vocable est opportun pour qui veut dissimuler ses réalités et ses manifestations dans leurs détails.
Or justement, l'examen de ces détails révèle qu'une partie du monde est performante dans la précarité - grâce à ses revenus, son niveau de qualification, son origine sociale, etc. -, et fait supporter aux autres, globalement démunis, les répercussions néfastes de cette précarité. Tout le monde n'est pas armé de la même manière pour tirer profit du risque. Et surtout le « risque » n'est pas reconnu dans sa pluralité. Ceux qui supportent le risque aujourd'hui, ce sont principalement les travailleurs précarisés.


Est-il acceptable que du bondissement du nombre de working poors résulte l'enrichissement supplémentaire de dirigeants et actionnaires d'entreprises ? Doit-on tolérer cette précarité structurelle qui développe des logiques et des outils « incapacitaires », enfermant ses « détenus » dans une course pour honorer les injonctions du court-termisme, telle une pyramide de Ponzi ?
La mondialisation n'est pas pour autant « que » dégâts, et parmi ses bienfaits il faut retenir la mobilité, c'est-à-dire l'opportunité et la faculté d'investiguer bien au-delà de son territoire, de sa culture, de son pays, de son économie d'origine. Mais là encore, attention : croire que nous sommes égaux face à cette belle perspective est un leurre. La mobilité ne repose pas sur un accès totalement démocratisé et équitable aux outils qui permettent de la vivre. Quiconque n'est pas bilingue, ne maîtrise pas le numérique, n'a pas accès aux bons circuits d'information, est disqualifié. Travailler à juguler ces écarts est un devoir pour l'Etat et tous les rouages - y compris bien sûr l'entreprise - de la nation.


S'individuer, c'est s'extirper de sa « minorité » - l'incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'autrui -, c'est être en dynamique d'autonomisation pour s'accomplir. Et être libre. Cette minorité fut contestée avec bonheur au Siècle des Lumières ; trois cents ans plus tard et au-delà des apparences, ne s'est-elle pas réimposée, sous d'autres formes ?


Dans le sillage des villes, des métiers, des structures du travail, des classes sociales, la société contemporaine est frappée de « déshomogénéisation ». Il ne s'agit pas là d'une régression, mais simplement d'un fait, aussi massif qu'incontestable, lié à la mondialisation. Ses effets sont accentués par l'exacerbation des identités culturelles, des communautés et des blessures narcissiques de toutes sortes, par l'égalitarisation des conditions d'existence, la crise des autorités, le sentiment croissant de défiance à l'égard de la science, le retour des idéologies et des religions, etc. Tout cela compose un volcan.


Justement, si l'on considère que le processus d'individuation et donc de singularisation permet de juguler la loi du déterminisme social et culturel, faut-il juger, à l'aune des inégalités sociales à la naissance toujours aussi élevées, que ce processus s'exprime très faiblement ou que certains obstacles à son accomplissement sont insurmontables ?
Nous continuons à assimiler l'individualisme et l'individuation. Or le premier sert très vite les idéaux pervertis des mécanismes néolibéraux, alors que la seconde les décrypte et les déconstruit. L'individuation est une « capacité critique » qui ne conteste nullement le sentiment d'affiliation, sauf qu'elle privilégie l'appartenance symbolique, celle qu'elle réinvente plutôt que celle dont elle « s'origine. » Ce qu'il faut comprendre, c'est ce lien intrinsèque entre les sujets et l'Etat de droit ; ce dernier se nourrit de leur individuation, sans elle, il ne peut se revitaliser. Les obstacles à l'individuation ne sont pas insurmontables, ils sont simplement culturellement, sociologiquement, très ancrés. La valeur de l'individuation est à légitimer, dans sa dimension psychique et politique.


Le travail forme un terreau fertile, mais l'organisation du travail et les injonctions qui l'encadrent - productivité, performance, compétitivité, rentabilité, mobilité, docilité, etc. - souvent assèchent le potentiel de réalisation et d'émancipation. Le sens d'un métier peut être effacé par le déficit de sens de l'organisation qui sert de support à l'exercice dudit métier. De nouvelles formes d'organisation du travail voient le jour, qui tentent de conférer à la singularité toute sa richesse. Font-elles espérer la réconciliation de l'Homme et de l'entreprise ?


Absolument, même s'il faut raison garder ; ce qu'elles représentent est encore trop faible et ne pèse guère face aux entreprises ligotées aux règles déshumanisantes. Toutefois, par conviction véritable, pour répondre aux pressions des consommateurs ou aux injonctions de la RSE (responsabilité sociale et sociétale), les collectifs de travail sensibles à des organisations managériales reconnaissant les vertus de l'individu singulier semblent de plus en plus nombreux. Même des multinationales commencent à admettre que cette reconnaissance sert l'efficacité d'ensemble de l'entreprise.


« Devenir un collaborateur, c'est devenir remplaçable, c'est entrer dans la chaîne et vivre sans avenir, c'est vivre comme si l'avenir disparaissait. » Ce propos de Günther Anders dans L'obsolescence de l'Homme doit-il signifier que le principe de collaboration, axe cardinal de l'organisation, du management, de la culture même des entreprises est un non sens, ou plutôt n'a pas de sens éthique - cette éthique que vous qualifiez être « le Réel auquel l'Homme n'a pas accès lorsqu'il renonce à son irremplaçabilité » ?


Günther Anders comme Hannah Arendt ont exploré les ressorts de la banalité du mal et mis en lumière le processus de désubjectivation : dans quelles circonstances et pour quelles raisons décide-t-on de ne pas ou de ne plus être sujet, c'est-à-dire de se soustraire à l'exercice et à l'« assumation » de ses responsabilités ? Les « cas » d'Eichmann et d'Eatherly sont emblématiques : le premier, fonctionnaire zélé, a dirigé la logistique et l'administration de la « Solution finale » et le second pilota l'un des avions d'assistance de celui qui largua la bombe atomique sur Hiroshima. Leurs arguments face à leurs responsabilités de l'indicible ? Totalement opposés : Eichmann, c'est le déni, le fait d'avoir exécuté les ordres, d'avoir été un « rouage » - sous-entendu : un autre aurait fait la même chose. Earthely, c'est l'impossibilité à accepter l'horreur de son geste, et sa folie grandissante devant une société qui ne veut pas reconnaître sa propre horreur.
Tous deux, face à des injonctions étatiques humainement inconcevables, justifièrent l'abdication de leur sujet en employant des trajectoires très différentes. L'Américain voulut faire acter la défaillance profonde de l'Etat de droit - il en deviendra fou -, l'Allemand quant à lui tergiversa sans cesse lors de son procès (à Jérusalem en 1961) et en réponse aux appels des magistrats à resubjectiver les actes de son passé nazi : incapable d'assumer son « sujet » dans certaines circonstances - celles qui l'interrogent sur l'Histoire avec un H majuscule -, totalement « sujet » dans d'autres - celles qui sollicitent sa petite histoire personnelle. Cette capacité à cliver, à être sujet et non sujet au gré des contextes et de son intérêt, est la preuve qu'il n'était pas fou et était en pleine conscience.
Cet exemple incarne la problématique de la responsabilité. « S'individuer, c'est prendre conscience que l'on doit au monde », rappelez-vous d'ailleurs. Le monde, c'est la planète et c'est aussi sa famille, c'est le paysan d'Afrique et c'est aussi son voisin, c'est une ethnie entière et c'est aussi son collègue de travail... S'individuer modifie notre conception des droits et des devoirs dans le sens d'une plus grande responsabilité...
Indéniablement. Et c'est pourquoi l'évocation du double cas d'Eichmann et d'Eatherly n'est pas une digression ; elle illustre la question, fondamentale, de l'engagement dans le récit collectif. Et il ne faut pas croire qu'elle n'est pas riche d'enseignement, même appliquée à un contexte en apparence plus anodin, comme l'entreprise. Chaque jour, dans le monde du travail, il est proposé au sujet soit d'assumer sa responsabilité, soit de s'en défausser. Certes nous ne sommes que les maillons d'une chaîne - sur la planète, dans sa ville ou sa communauté, sur son lieu de travail, etc. -, mais utiliser cette réalité pour se décréter ou être considéré interchangeable et ainsi fuir ses responsabilités, est fallacieux.

"Dans quelles circonstances décide-t-on de ne pas ou de ne plus être sujet, de se soustraire à l'"assumation" de ses responsabilités? Eichmann, maître d'oeuvre de la Solution finale, est un cas d'école." Ici, lors de son procès. (Crédits : Flick'r / The Huntington Theatre Company)


« Etre irremplaçable, ce n'est pas refuser d'être remplacé, c'est simplement avoir conscience de son caractère irremplaçable », rappelez-vous. Personne n'est irremplaçable, chacun est indispensable. Notamment dans la tête des créateurs d'entreprises, le principe d'irremplaçabilité se confond parfois avec la notion de toute-puissance, et surtout devient un obstacle au cheminement des salariés vers leur propre individuation. Dans un environnement dominé par l'image, le marketing, les médias, et qui sacralise performance, narcissisme, vanité, cette confusion des genres prend-elle une dimension inédite ?


Ce monde contemporain est en effet frappé de folie narcissique immense, nourrie par un mythe de la personnalisation extrême. Il est celui du spectacle - ce n'est bien sûr pas nouveau, comme pouvait l'illustrer toute cour des rois qui était un théâtre permanent -, mais sous le joug d'un système panoptique qui superpose les écrans dans le prisme desquels chacun est sous l'œil de chacun, le phénomène s'est amplifié de manière inédite.
Tout désormais est « accélération », notamment des existences, tout est « marchandisation » de la célébrité ou de la notoriété par la faute desquelles chacun devient son propre outil de « chimérisation » et donc cherche lui-même à devenir marque, à être repéré comme produit à forte valeur ajoutée. Les réseaux sociaux et les followers - qui non seulement établissent notre notoriété mais conditionnent la reconnaissance de ce que nous faisons - forme une impressionnante mise en scène de l'ego, et cela même malgré soi : difficile de s'extraire, là encore, du diktat de la visibilité et de la traçabilité pour faire connaître et valider auprès du plus grand nombre ce que l'on entreprend ou expérimente, sans en payer le prix fort.
Se retirer du jeu de l'hypervisibilité est compliqué, subir l'hypervisibilité est invivable. C'est cette double contrainte qui produit une hybridation psychique, nullement nouvelle, mais exacerbée entre les complexes de toute-puissance et ceux d'infériorité.
Il n'y a pas de possibilité d'individuation si le temps que l'on donne à cheminer vers soi est furtif ou trop rare. Le rapport au temps est pluriel et contrasté, l'impression est que nous dominons un temps qui en réalité ne nous a sans doute jamais autant asservis, et le temps semble avoir pour vocation première justement celle de nous écarter de cette rencontre avec nous-mêmes. Hannah Arendt n'avait de cesse de dénoncer la quasi disparition de la scholè, le « temps pour soi ». S'il existe un domaine qui semble avoir irrémédiablement échappé à notre souveraineté, c'est bien celui-là...
Le temps est capturé, et d'ailleurs cette confiscation est particulièrement préoccupante et pénalisante, puisque le temps forme le premier espace vital de l'homme, il est sa véritable « maison ». Dépossédé d'un toit ou d'un lieu physique, l'individu peut en trouver un ailleurs ; c'est loin d'être aisé, mais je crois que la création d'un « temps propre » est encore plus menacée et porteuse de conséquences fâcheuses. Le premier responsable de cette confiscation est l'obligation de productivité, et la principale conséquence est l'abandon du souci de soi et de la capacité critique à contester cet outil de production. La lutte pour récupérer ou reconquérir du temps pour soi est un acte politique majeur.

"Google, Apple, Facebook, Starbucks, n'auraient pas pu élaborer leurs montages d'optimisation fiscale sans la complicité du ministère du Budget."


Dans quelles proportions le processus d'individuation conditionne-t-il la faculté créatrice ? Comment, notamment dans l'entreprise, peut-on donner une concrétisation collective et tirer la quintessence commune aux processus personnels d'individuation ?


Etre individué ne signifie pas forcément être davantage « équipé » pour créer. Le processus créatif résulte de racines, de ressorts, de moteurs extrêmement variés. Ensuite, il y a plusieurs façons de « créer », de faire œuvre : la fraternité, comme l'art, est une œuvre fondamentale. Certains seront des « accoucheurs » de la créativité d'autrui, des Pygmalions, d'autres encore seront des muses, etc.
Quel est l'enjeu de la création si ce n'est de s'extraire de la rivalité mimétique et de faire émerger un désir propre ? Cet inattendu, cette insubordination, cette culture de l'expérimentation - économique, managériale, mais surtout existentielle - qui bouscule la stratégie planifiée, l'entreprise doit avoir pour dessein de les favoriser plutôt que continuer à les décourager. Pour cela, elle doit accepter que le profit ne soit pas la finalité de sa stratégie mais simplement un moyen au service d'une invention sociale plus déterminante.
Le débat sur la nécessité ou l'utilité du travail dominical a basculé. Il y a encore une dizaine d'années, les vertus du repos dominical - du temps commun à tous (ou presque) pour penser à soi et avec l'autre, et pour prendre ses distances, un jour par semaine, avec le rouleau-compresseur consumériste et productiviste - l'emportaient ; au nom d'injonctions économiques mais aussi de la liberté pour l'individu de faire le choix de travailler le dimanche, elles se sont effacées. Est-ce symptomatique d'un bouleversement profond de la société en faveur du plaisir strictement personnel, strictement immédiat, strictement matérialiste ?
Ne nous leurrons pas : personne ou presque n'aspire à vouloir coûte que coûte travailler le dimanche, et ce volontariat a pour seule motivation, compréhensible, la gratification pécuniaire - pour beaucoup, soumis à des salaires ou à des temps partiels peu rémunérateurs. Ceci étant, la généralisation et donc la banalisation du travail dominical ne sont pas sans conséquence sur la manière dont nous partageons notre temps libre.
Le dimanche n'était pas trop « monétarisé », pas trop « marchand » ; aujourd'hui, il devient un jour où l'on consomme encore plus. Le repos, ce n'est pas seulement l'absence d'activité, c'est aussi un certain type de partage avec autrui. Il faut veiller à maintenir une société dans laquelle partager, hors d'un système marchand, socialement et humainement des respirations hebdomadaires, en famille ou entre amis, n'est pas aléatoire.
L'atomisation des règles infecte nécessairement l'affectio societatis, et est donc propice à enflammer certains maux dans la société : abandon, solitude, violences, dépressions, etc. Assurer à chacun sa liberté de travailler est essentiel, mais il faut aussi admettre qu'il n'existe aucune vie sans limites, sans construction d'espaces et préservation de temps communs. Ces espaces et ces temps évoluent bien sûr au gré de l'histoire, ils doivent être pensés indépendamment des institutions, et notre époque propice aux « co », et notamment à la co-élaboration, peut d'ailleurs se révéler créative en la matière. Mais la sanctuarisation de cet affectio societatis (même s'il est profondément plastique) est capitale et incontournable.


Le verbe et le substantif pouvoir ne portent pas le même sens. Pouvoir utilement pour soi et les autres exige d'être en rapport à un pouvoir adéquat. De quel substrat éthique et moral, politique et législatif, faut-il encadrer le triple exercice du pouvoir, de l'autorité, de la discipline pour qu'ils soient utilité personnelle et collective, pour qu'ils fassent éclore ou grandir l'être sujet plutôt qu'ils ne le vassalisent et l'instrumentalisent, pour qu'ils fassent lien social plutôt que domination ?


Désubstantialiser « le pouvoir » est une condition essentielle pour s'affranchir d'un rapport idolâtre, fallacieux, duplice audit pouvoir. Le pouvoir est une réalité complexe et ambivalente. Il est circulaire, il n'est pas l'apanage d'un seul, mais d'un réseau dans lequel les membres s'adoubent réciproquement. Il est renforcé par nos croyances dans son inéluctabilité alors qu'il est un artefact, fabriqué de toutes parts par les dominations symboliques et socio-économiques. Ses mécanismes relèvent d'une religion continuée, soit d'un même type de croyances, de fascinations, et de soumissions volontaires.
Á l'inverse, le verbe « pouvoir » signifie la dynamique de transformation, à laquelle il est essentiel que le plus grand nombre souscrive et participe. Essentiel, afin qu'une action concrète en résulte, et cela nécessite au préalable que ces producteurs du verbe pouvoir soient organisés. L'autodiscipline est le meilleur allié du faire, au sens où c'est une vertu opératoire, qui permet de rendre possible et efficace ce faire.
Quant à l'autorité, elle forme un pilier de la démocratie. Elle est ce surcroît conféré à des individus ou des institutions que l'on juge « légitimes » pour nous représenter, ou nous accompagner dans notre propre cheminement d'apprentissage, ou encore auxquels on se réfère pour organiser la cité, et plus généralement nos vies. L'autorité nous permet de devenir « auteurs », à notre tour. C'est le contraire de l'autoritarisme.


Le processus d'individuation interroge d'ailleurs en profondeur les manifestations de la domination, il met en lumière le rapport dominant-dominé. Ce rapport, quels en sont les fondements, les ressorts, les langages, les manifestations en 2016 ? Sont-ils fortement distincts de ceux du XXe siècle ? Et à partir de quels outils les dominants contemporains agissent-ils pour inféoder, réussir « l'entreprise de démolition » qui consiste à « cesser de croire en sa propre irremplaçabilité pour devenir un irremplaçable chaînon », bref pour imposer une nouvelle forme de totalitarisme ?


Les outils et les méthodes de la domination ont bien sûr fortement changé. Ils sont plus diffus et pernicieux, moins visibles ou « saisissables », et prennent essentiellement la forme de vexations symboliques, d'humiliations répétitives et ordinaires, de dévalorisation de soi, de paupérisation orchestrée. C'est ce mélange incessant qui produit une grande usure, voire une érosion de soi.
Prenons le cas, en apparence anodin, des avantages ou privilèges suivants : taille du bureau, place de parking, invitation à déjeuner ou « qualité » de la considération publique par un supérieur, manière de saluer, usage arbitraire du « tu » ou du « vous », possibilité d'accéder à l'enceinte dans laquelle on travaille facilement, bref quantité de signaux inutiles qui concomitamment bonifient ceux qui en bénéficient et relèguent ou discréditent les autres. Ces vexations narcissiques passent par l'attitude, le langage ou le geste, elles constituent des humiliations impalpables, bien sûr impossibles à dénoncer ou à poursuivre juridiquement. Or elles peuvent être d'une grande douleur pour ceux qui les éprouvent, surtout injustement et depuis longtemps - elles peuvent démarrer dès la petite école, notamment lorsqu'elles sont un reflet et donc la reproduction des inégalités sociales.
De telles stratégies insidieuses de disqualification exhortent ou convainquent la victime, à qui « on » fait prendre conscience qu'elle est niée ou dégradée, de s'enfermer dans l'acceptation de sa condition, de s'auto-censurer. Commence alors un travail, patient et long, pour déconstruire ces vexations sans produire d'amertume ou de colère, et trouver l'accès à sa propre individuation, et à un possible engagement, régénérant, dans la cité.


Parfois, ces vexations révélatrices de dominations trouvent un support, une caisse amplificatrice voire même une légitimité là où on ne les attend pas. Par exemple au sommet de l'Etat (de droit)...
Effectivement. Google, Apple, Facebook, Starbucks en sont l'illustration. Voilà des entreprises qui, par le truchement de sociétés intermédiaires basées qui en Irlande qui aux Pays-Bas, se soustraient à leur devoir d'impôts sur les bénéfices dans les autres pays d'Europe, dont bien sûr la France. Or ces montages d'optimisation fiscale ne peuvent être élaborés sans la complicité, délibérée ou subie, des ministères du Budget. Imagine-t-on les dégâts que ce tel cautionnement public d'un acte immoral voire délictueux provoque dans l'opinion ? Comment dans ces conditions l'autorité - et même la légitimité - de l'Etat de droit peut-elle se maintenir ? N'est-on pas dans une configuration extrême des vexations, humiliations et autres dominations inacceptables en démocratie ? « L'arbitraire légalisé » est l'un des pires fléaux de la démocratie.

"La Gauche française est victime de la trahison de ses élites, qu'elles soient corrompues ou trop rentières."


Si Dieu existe, est-il un dominant, un maître qui libèrent l'individu de sa minorité ou au contraire qui l'y enferment ? Son pouvoir est-il immaculé ou corruption ?


Dieu est un concept - polymorphe qui plus est - inventé par les hommes. Il est l'alibi des pires manquements humains, de leur volonté farouche à ne pas devenir sujets. Ensuite, s'il s'agit de faire du nom de « Dieu » la foi dans l'humanité, pourquoi pas, mais un tel viatique n'est pas obligatoire.
L'expérience de Mère Teresa, sur sa longue nuit de la foi, est exemplaire du doute qui étreint l'homme et le protège de ses certitudes d'ignorant. Si la foi s'identifie à une tutelle dogmatique - qui peut être idéologique ou religieuse -, elle devient délétère et même mortifère pour l'esprit humain, puisque qu'elle dispense (au mieux) et interdit (au pire) de penser librement et par soi-même. Si la foi équivaut à l'« Ouvert » du poète Rilke, à un sentiment mystérieux face au Réel, à l'accueil et à l'exploration de perspectives inconnues, alors à ce titre, elle est totalement conciliable avec la liberté de penser et de pratiquer la recherche scientifique.
Etre sujet constitue le ciment du fonctionnement d'une démocratie, séculairement considérée comme le levier d'émancipation, d'accomplissement des êtres libres. La régénération de cette démocratie, l'accès à une vitalité en perdition, n'exigent-ils pas désormais d'inverser les rôles, c'est-à-dire de réfléchir aux voies que l'individu doit emprunter pour en être acteur et non plus seulement bénéficiaire ?
L'Etat de droit et la démocratie composent un système vitaliste, qui, tel un organe de notre corps, « vit » de respiration, de sang, de muscles, de régénérations exogènes et endogènes. Et cela depuis 1789 - même si ses fondements sont plus anciens.


Cette démocratie ne vit qu'à la condition d'être sans cesse remise en question, mesurée à son passé éloigné ou récent, réévaluée, et donc revivifiée à partir de leviers nouveaux, adaptés aux spécificités (technologiques, spatiales, culturelles, économiques, etc.) de chaque époque. La démocratie du suffrage censitaire et celle du suffrage universel, celle de la France isolée et celle de la France combinant avec les systèmes de 27 autres états membres de l'Union européenne, connaissent de profondes différences. Et c'est justement parce que la complexité de l'Etat de droit est grandissante que la singularité des citoyens est encore plus essentielle pour y faire face et assurer un fonctionnement démocratique à la hauteur des circonstances et des enjeux.


Mais alors ne prend-on pas le risque du chaos ? En effet, s'individuer exhorte à (se) révéler toutes les poches de singularité, mais aussi les aspirations ou exigences propres à l'émancipation et à la réalisation de soi qui lui sont associées. Or « faire société » impose des renoncements, des retraits. A force de célébrer les singularités de chacun, ne rend-on pas de plus en plus improbable le être ensemble et le faire ensemble ? Si chacun est autorisé à revendiquer son irremplaçabilité et la sanctuarisation de ses singularités, comment peut-on faire société ?


De nouveau, l'individuation est la conscience d'être « manquant ». Autrement dit, plus on s'individue, plus on fait société. Cette équation est inéluctable, puisque pour construire sa subjectivité, l'individu a fondamentalement besoin d'intersubjectivité. Le fameux affectio societatis nous rappelle que créer avec les et grâce aux autres est la condition même de notre existence et donc de notre survie. Le retrait, le renoncement, ne sont pas uniquement des notions arbitraires, subies. Le renoncement fait partie intégrante de l'individuation.
En revanche, il existe des « renoncements » qui ne sont que des rémanences de domination sociale. Il ne s'agit donc pas d'évacuer la problématique du deuil ou du renoncement - grandir, s'individuer, c'est faire différents deuils -, mais de veiller à ce qu'elle ne soit pas instrumentée par la domination, socio-économique et politique. Ensuite, il y a un deuxième âge de l'Etat-Providence à fonder, illustré notamment par l'avènement d'un revenu universel affranchissant l'homme de l'obligation d'un travail pour survivre.
Le double enjeu de l'irremplaçabilité et de l'individuation inspire une lecture, une interprétation politiques, sociologiques, idéologiques et même partisanes.

N'est-ce pas de l'antagonisme, insoluble, « être sujet - faire collectif » dont souffre le plus et dont est prisonnière la Gauche ?


Une partie des partisans de Gauche se sont faits rattraper par le cénacle des « dominants », ceux qui au nom de la défense des plus vulnérables en réalité ne représentaient que leurs propres intérêts. La Gauche française est victime de la trahison de ses élites, qu'elles soient corrompues ou trop rentières. Ces dernières se sont engagées dans une libéralisation effrénée de l'économie, elles souscrivent depuis plusieurs décennies à une dérégulation incontrôlée qui affecte en premier lieu ceux qui lui accordaient leur confiance. Et la gauche, plus radicale au sens premier du terme, peine à rendre lisible sa capacité de gouverner, et donc de réformer durablement.


Se mettre en chemin vers l'individuation à la fois constitue un rempart à la vacuité de la civilisation matérialiste et individualiste, et est durement malmené par cette même inanité. Parce qu'il entretient individualisme, cupidité, égoïsme et utilitarisme, le capitalisme est-il bien davantage obstacle que ressort aux principes d'individuation et d'irremplaçabilité ? Un autre modèle doit-il être inventé ?


Le capitalisme contemporain, à ce point financiarisé et dérégulé, « réifie » les humains. Il est donc totalement incompatible avec le processus d'accomplissement et de singularisation de la personne. En revanche, un capitalisme « encadré » par des règles et donc assurant une concurrence relativement non faussée, ne serait pas ennemi de l'individuation. Mais est-ce possible ?
Aujourd'hui, nous avons érigé de tels principes de compétition et de rivalité qu'ils portent en eux leurs propres débordements, dans la mesure où ce qui importe plus que tout, c'est la rentabilité à outrance, le profit sans limites. Nous sommes entrés dans un monde de capitalisme entropique, sans cesse excédant les limites de la bienfaisance, toujours prompt à l'exploitation inégalitaire des ressources et des hommes. Résultat, nous avons là un système qui promeut le vice, structurellement, qui donne de la valeur aux actes les plus amoraux.

N'est-il pas hallucinant et profondément symptomatique que les normes comptables européennes intègrent désormais dans la comptabilité publique les revenus de la prostitution et de la drogue ?


Un passage de votre essai décortique les ressorts psychanalytiques de l'humour. « L'humour est révolution », il échappe au pouvoir dont « il refuse la normalisation » et qu'il « décrédibilise », le rire préfigure une pensée, une échappée, une liberté, il est à la fois solitude et solidarité, autonomie et communion. Et donc participe au cheminement vers l'individuation. Ce qui est rire et fait rire permet de lire l'état de santé psychique d'une société. Cet examen est-il source d'espérance ou d'inquiétude ?
Le rire et l'humour n'échappent pas à la marchandisation. Aujourd'hui, c'est le bouche-trou cathodique ou radiophonique par excellence. Ce rire, qui relève théoriquement de l'inattendu, de la subversion, nous avons fini par le planifier. Il est devenu omniprésent, grossièrement imposé partout où il peut combler la vacuité ou, pire, obstruer délibérément le « fond », le « vrai », « l'utile ». Le rire devrait participer à faire émerger et à nourrir le débat, finalement on l'emploie pour le museler.
Il n'y a plus de plateau télévisé sans « bouffon » pour détourner l'attention, court-circuiter les discussions et y mettre fin. Or le rire n'a pas vocation à « débrancher » nos esprits, mais bien au contraire à les « brancher ». Enfin, l'instrumentation du rire célèbre le « rire majoritaire », alors que l'essence même du rire est minoritaire. Le rire est devenu un exercice du pouvoir, tout autant qu'un enjeu de pouvoir. La manière dont nous rions dit bien sûr beaucoup des civilisations et des sociétés qui sont les nôtres.

" Le rire et l'humour sont notamment un antidote au politiquement correct". Ici Gad Elmaleh dans une publicité bancaire. (Crédits : Capture d'écran / Youtube)


La difficulté des humoristes d'être autorisés ou de s'autoriser à faire rire de tout, et notamment de ce qui caractérise l'identité ethnique ou religieuse, indique-t-elle une moralisation aigüe et une dégradation des libertés ?


L'espace qu'occupent le rire et l'humour participe à étendre celui des libertés. Le rire et l'humour sont notamment un antidote au politiquement correct, ils proposent une distanciation et une déconstruction face aux spectres moralisateurs et uniformisateurs, ils sont un rempart à l'aliénation. Mais tout cela, c'est essentiellement théorique. Car en pratique, ce dont la télévision et la radio nous abreuvent, c'est d'un usage politiquement correct de la polémique : chaque « contributeur d'humour » fait très attention à faire rire de certains sujets et à ignorer les plus sensibles, chaque sketch ou intervention répond à un calibrage millimétré. Même ce qui peut sembler outrancier est en vérité soumis à un conformisme extrême. Le spectacle de l'outrancier est très cadré.


La télévision est devenue la « table familiale », elle est une « caverne reconstituée » qui montre non pas le monde mais les images du monde, elle fait de l'individu un « tout-puissant servile ». Que manque-t-il pour que le progrès - technologique, médical, social, etc. - soit systématiquement amélioration de l'humanité - individuelle et collective ?
« Tout-puissant servile » : c'est incontestable. La « table familiale » ainsi décrite par Anders, dans les années cinquante, n'est plus, avec l'éclatement de la famille, des temporalités communes, et des modes de vie traditionnels. Les écrans se sont démultipliés, mettant en place des jeux d'acteurs nouveaux. Grâce aux chaînes d'information en continu, il y a comme un sentiment d'ubiquité, mais le flux continu des images, et des événements, nous « évince » de la réalité tant celle-ci, écrivait Anders, devient fantomatique, car toujours derrière un écran, prise par le flux des images, des commentaires, des nouveaux événements chassant les anciens, etc. Le sentiment d'impuissance et de servilité n'est pas antinomique de ce flot d'informations.
Heureusement, les nouveaux outils de régulation, notamment l'usage des réseaux sociaux, réinscrivent le « spectateur » dans un agir. Le digital n'est pas un « sous-monde », ou un « hors-monde ». Il sert souvent les objectifs du divertissement massifié, mais pas seulement. Il est également un nouvel outil au service de notre immersion dans le monde.


Finalement, à quelles conditions peut-on espérer être sujet empathique et altruiste, être individu non individualiste, c'est-à-dire échapper à cet individualisme contemporain « qui se vit comme le seul génie des lieux, convaincu d'être l'alpha et l'omega d'un monde qui n'a ni mystique (le sens de Dieu) ni République (le sens des autres) », cet individualisme contemporain qui donc non seulement « empêche l'individuation » mais « est une individuation pervertie » - au sens où l'individu est persuadé que la recherche de son autonomisation peut se passer de la production qualitative de liens sociaux ou qu'il est possible de l'instrumenter pour son seul profit ?


Cela relève d'une révolution culturelle majeure. Ces dernières décennies, l'idéologie néolibérale n'a eu de cesse de dévaloriser les comportements sociaux, coopératifs, non exclusivement tournés vers le profit. Soit ils étaient jugés défaillants en terme de performance économique, soit ils relevaient de l'utopie niaise altruiste. Nous nous réveillons enfin de ce lavage de cerveaux, et redécouvrons le caractère proprement rationnel de l'éthique. Celle-ci n'est pas un supplément d'âme mais une épistémologie, une manière plus juste intellectuellement et éthiquement de penser.
L'essentiel est de faire lien. D'être déterminé et disposé à aimer. Aimer est une décision, un libre-arbitre, mais aussi un travail. Aimer, c'est politique, car l'amour, l'attraction de l'autre et vers l'autre, le sens de l'autre, construisent l'être.


Vous êtes philosophe et psychanalyste, vous intervenez dans des lieux de vie très variés : dans de grands établissements d'enseignement supérieur (Ecole Polytechnique, Sciences Po Paris, HEC, American University of Paris) et au Muséum national d'histoire naturelle de Paris, au sein de la cellule d'urgence médico-psychologique du Samu ou à l'Hôtel-Dieu où vous venez de créer la première chaire de philosophie à l'hôpital. Vos « métiers » et les lieux où vous les exercez vous confèrent finalement une légitimité toute particulière pour comprendre l'Homme, l'Homme dans ses vulnérabilités et ses trésors, dans ses travers et ses aspirations, dans ses manques et ses ressources. Est-il à la hauteur des enjeux - humanité, progrès, environnement - de sa propre civilisation ?


Chaque jour est le théâtre d'un festival d'antinomies : impossible d'échapper à l'horreur de ce qui se passe internationalement, une simple lecture des rapports de la Cour pénale internationale pourrait nous faire perdre toute espérance en l'homme. Et puis, il y a ceux qui résistent, ils ne sont pas aussi nombreux, mais ils ont une telle force d'âme qu'elle nous régénère malgré les douleurs du monde. Ensuite, nous ne traversons pas tous les mêmes traumatismes. Certains ont la chance absolue d'être épargnés. Quand je dis « épargnés », je ne parle pas d'une vie douce économiquement parlant, je parle de traumatismes bien plus fondamentaux, qui relèvent de l'irrécupérable tant ils sont déshumanisants : torture, viol, exode, maltraitance infantile. Chez la plupart de ces êtres frappés par la barbarie des hommes, restaurer un sens, un espoir, une finalité dans leur existence relève de l'improbable, voire de l'impossible.
Pour ceux qui n'ont pas traversé ces expériences-limites, dépasser le découragement est plus simple. Il y a toujours quelqu'un avec lequel échanger, ou un livre que l'on peut saisir, ou une association à laquelle on peut se rattacher, ou un réseau social, en somme toujours des tiers résilients susceptibles d'accompagner la reconquête de nous-mêmes, et le désir de réinvestir le champ socio-politique.
Pour ma part, l'expérience humaine et professionnelle m'a enseigné les trésors de la philia, cette amitié politique, au sens aristotélicien du terme, qui nous permet de fraterniser et de bâtir la cité. Je n'ai pas eu de maître à penser, je n'appartiens pas à cette génération qui s'est construite dans le sillage d'un grand autre. En revanche, j'ai rencontré des collègues précieux, dont l'intelligence et la générosité ont été capitaux dans mon parcours, grâce auxquels je pense mieux, et qui chaque jour me redonnent courage simplement par le fait de réfléchir et de rire avec eux.


Ces personnalités résilientes honorent la préoccupation de « générativité » - préoccupation consciente d'avoir un impact positif et durable sur les générations ultérieures, contribution au bien-être de la communauté, responsabilité envers autrui et développement d'activités créatrices qui peuvent être remémorées par les autres dans le futur. Cette générativité fait écho au questionnement de Goethe : « Naissons-nous en dette d'être nés ? », c'est-à-dire n'avons-nous pas pour devoir de faire et de donner pour assurer à l'héritage que nous laissons des propriétés au moins aussi vertueuses que celles de l'héritage que nous avons reçu ? Le niveau de générativité observé dans vos fonctions consolide-t-il votre espérance en l'humanité ? Que les campagnes, toutes deux perdues, aux primaires françaises de 2012 pour Martine Aubry et américaines de 2008 pour Hilary Clinton aient eu pour socle le « soin d'autrui » - Care -, doit-il être interprété comme la grande difficulté, voire l'impossibilité de transformer politiquement et de faire reconnaître populairement l'exigence d'humanité ?


Le « soin », de soi et de l'autre, constitue le fondement premier de cette générativité. Or la formidable puissance destructrice de la machine capitaliste et libérale est parvenue à la reléguer loin, très loin dans l'ordre des priorités. Pire, elle est parvenue à imposer une fallacieuse croyance : le chiffre s'est substitué au sujet pour faire protection du sujet.


Dans ces conditions, faire valoir politiquement une approche holistique du soin, ou encore convaincre que la justice est le modèle de croissance, plutôt que l'inverse, est difficile. L'irremplaçabilité tente cette aventure-là. Pour ma part, si je parviens à mettre en place une ou deux poignées d'outils concrets, de mon vivant - création d'un revenu universel et de temps citoyens dans les entreprises, généralisation du bi ou trilinguisme national qui conditionne la citoyenneté européenne... -, alors je pourrai être satisfaite de ma « contribution générative. »


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