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"Sexe, race et colonies" : "Un viol qui a duré six siècles" ouvrage collectif de 97 chercheurs - Pascal Blanchard

Lisez pour comprendre ce monde : la domination était multiforme, le sexe comme arme . Merci à mon ami MOHADI de createo Paris 15 qui m'a parlé de cet ouvrage instructif. P B C

"Sexe, race et colonies" : "Un viol qui a duré six siècles" ouvrage collectif de 97 chercheurs - Pascal Blanchard
"Un marin et deux femmes", photographie, tirage argentique [Indonésie], c.1939. (Collection Olivier Auger)
L'ouvrage collectif "Sexe, race et colonies" est un événement. Pascal Blanchard, copilote du projet, et Todd Shepard, l'un des contributeurs américains, expliquent à "l'Obs" le plus grand tabou de la colonisation.


Par Marie Lemonnier


Montrer les «objets du délit». Tel est le fort parti pris adopté par un collectif de 97 chercheurs, historiens, anthropologues, sociologues, pour raconter ce qu'il faut bien appeler un système de prédation sexuelle à échelle mondiale dans les territoires colonisés ou esclavagisés.
Par l'accumulation des images sidérantes de corps exotisés, érotisés, chosifiés, «Sexe, race et colonies», qui sort ce jeudi 27 septembre aux éditions La Découverte, vient jeter une lumière crue sur un pan occulté de l'histoire des empires coloniaux, véritables «empires du vice» où la domination des corps va de pair avec la conquête des terres.


Quarante ans après la parution de «l'Orientalisme» d'Edward Said qui avait levé la part des fantasmes contenus dans les représentations de l'Occident sur l'Autre colonisé, cette somme en tout point spectaculaire riche de textes musclés vient aussi continuer le travail de déconstruction des imaginaires forgés par six siècles de violence inouïe mêlée de fascination trouble. Dans la postface du livre, l'écrivaine Leïla Slimani affirme: «On ne devrait pas pouvoir parler du voile, de Trump, du tourisme sexuel dans les pays du Sud, du "grand remplacement", des violences policières à l'égard des Noirs, des migrants ou du Nouvel An 2015 à Cologne sans avoir lu le texte qui précède.»

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« Les imaginaires sexuels coloniaux ont façonné les mentalités des sociétés occidentales »


Comment les pays esclavagistes et colonisateurs ont-ils (ré) inventé l'« Autre » pour mieux le dominer, posséder son corps comme son territoire. Extraits de l'introduction de l'ouvrage collectif « Sexe, race et colonies ».


Par Pascal Blanchard, Christelle Taraud, Dominic Thomas, Gilles Boëtsch et Nicolas Bancel

Traversant six siècles d'histoire (de 1420 à nos jours) au creuset de tous les empires coloniaux, depuis les conquistadors, en passant par les systèmes esclavagistes et jusqu'à la période postcoloniale, notre ouvrage Sexe, race et colonies. La domination des corps du XVᵉ à nos jours explore le rôle central du sexe dans les rapports de pouvoir.


Il interroge aussi la manière dont les pays esclavagistes et colonisateurs ont (ré) inventé l'« Autre » pour mieux le dominer, prendre possession de son corps comme de son territoire, tout en décryptant l'incroyable production visuelle qui a fabriqué le regard exotique et les fantasmes de l'Occident : autant d'images qui reflètent la domination raciale et sexuelle.


La compréhension de leur contexte de production, l'appréciation de leur diffusion, de leur réception, de leur importance dans l'histoire visuelle, visent à décentrer les regards et à déconstruire ce qui a été si minutieusement et massivement fabriqué. Projet inédit tant par son ambition éditoriale que par sa volonté de rassembler une pluralité de regards et d'approches critiques, ce livre a l'objectif de dresser un panorama de ce passé oublié et ignoré, jusqu'à ses héritages contemporains, en suivant pas à pas le long récit de la domination des corps.

Sexualité, domination et colonisation. Trois termes qui se croisent et s'enchevêtrent en effet tout au long des six siècles de pratiques et de représentations qui composent ce livre. Or, si l'histoire des sexualités aux colonies est un sujet de recherche depuis plus de trente ans, il reste méconnu dans son ampleur. Pourtant, la domination sexuelle, dans les espaces colonisés comme dans les Etats-Unis de la ségrégation, fut un long processus d'asservissement produisant des imaginaires complexes qui, entre exotisme et érotisme, se nourrissent d'une véritable fascination/répulsion pour les corps racisés.


Ceci explique pourquoi les multiples héritages contemporains de cette histoire conditionnent encore largement les relations entre populations occidentales du Nord et celles ex-colonisées du Sud. Car, si les imaginaires sexuels coloniaux ont façonné les mentalités des sociétés occidentales, ils ont aussi bien sûr déterminé celles des dominés. Un travail de déconstruction devient donc aujourd'hui plus que jamais nécessaire, en s'attachant notamment aux images produites tout au long de cette histoire.


La colonie, territoire de la domination sexuelle


La sexualité aux colonies n'est bridée par aucun tabou, y compris celui de l'enfance : les images proposées exhibant souvent des jeunes filles non pubères (ainsi, bien que plus rarement, que des jeunes garçons) dans des mises en scène fortement sexualisées. La violence des fantasmes projetés sur les populations colonisées est donc sans limites, puisque le corps de l'« Autre » est lui-même placé en dehors du champ licite des normes, plus proche de l'animal et du monstre que de l'humain, plus en affinité avec la nature qu'avec la culture.


Ceci explique pourquoi le corps de l'« Autre » est pensé simultanément comme symbole d'innocence et de dépravations multiples : un corps qui excite autant qu'il effraie. Dans ce contexte, les femmes « indigènes » sont revêtues d'une innocence sexuelle qui les conduit avec constance au « péché » ou à une « dépravation sexuelle atavique » liée à leur « race », confortant la position conquérante et dominante et du maître et du colonisateur.


L'existence de ces femmes « Autres » toujours vues comme faciles, lascives, lubriques, perverses et donc forcément insatiables permet aussi de construire, en miroir, l'image de l'épouse blanche idéale, pudique et chaste, réduite à une sexualité purement reproductive.

La liberté sexuelle des hommes blancs aux colonies ne saurait, en effet, être transférée aux femmes issues des métropoles coloniales. Celles-ci y sont, a contrario, plus surveillées encore, du fait qu'elles doivent nécessairement incarner l'exemplarité sexuelle et morale de la colonie, à laquelle les hommes blancs dérogent en général. Ainsi le « gigantesque lupanar », figuré par la domination esclavagiste et coloniale, permet-il aux colonisateurs de se penser et de se vivre en maîtres dans des espaces où leurs possibilités sexuelles sont maximisées au regard des normes et des interdits de leurs propres sociétés, tout en excluant leurs femmes de ce même droit. Ceci explique pourquoi les pratiques sexuelles, amoureuses et conjugales dérogent, presque partout, aux règles, aux décrets et aux lois édictées par ceux-là même qui les transgressent allégrement et continûment.


Cette liberté sexuelle du maître et/ou du colonisateur se heurte pourtant, paradoxalement, aux préceptes moraux, aux interdits raciaux, au refus des femmes blanches d'accepter la cohabitation, jugée humiliante et déshonorante par la plupart d'entre elles, avec d'autres femmes et d'autres familles.

Et, in fine, à la peur croissante, dès la seconde moitié du XIXe siècle, d'un métissage qui fait écho à l'idée de dégénérescence et de disparition de la « race » blanche.
Cette nouvelle configuration moralisatrice, hygiéniste et prophylactique complexe va conduire néanmoins à un appel croissant, quoique tardif, aux femmes blanches pour peupler les empires, assurer des descendances sans métissage et moraliser les mœurs coloniales. Ces véritables campagnes de recrutement d'épouses – ou de prostituées pour les maisons de tolérance – vont souvent s'effectuer, dans un premier temps, dans les marges des sociétés européennes – orphelinats, hospices, asiles, prisons, bordels... – parmi des catégories de femmes stigmatisées, telles les délinquantes, les filles-mères ou les prostituées, les métropoles coloniales se débarrassant ainsi d'éléments supposément « asociaux » et/ou « immoraux ».


Une immense production d'images


De surcroît, partout dans les espaces colonisés, la question raciale est au cœur de la construction des sexualités puisqu'elle y est le pivot central de l'organisation politique, économique et sociale, particulièrement dans les configurations esclavagistes des Caraïbes, du Brésil ou des Etats-Unis. Sur cet ensemble de questions concernant toutes les aires géographiques et tous les empires coloniaux, et ce quelle que soit l'époque, les écrivains et les artistes ont laissé leurs empreintes tout en participant à la construction du regard des métropolitains sur les « Autres ».


Très tôt, comme le montrent les œuvres rassemblées dans cet ouvrage (plus de 1 200 documents reproduits et majoritairement inédits), les artistes dépeignent les sociétés coloniales et, malgré les interdits, évoquent les métissages tout en éclairant les hiérarchies sociales indexées sur le taux de mélanine des différentes populations. Fondées sur des préjugés, notamment religieux, ces hiérarchies ont alors légitimé la domination raciale de l'époque moderne formant ainsi le premier substrat d'un racisme qui s'incarnait à la fois dans la couleur de peau et dans le statut socio-économique. Les premières images produites, du début du XVe siècle jusqu'à la fin du XVIIe siècle, invitent aussi au rêve et témoignent, très majoritairement, d'une admiration et d'une fascination pour les peuples « exotiques » et leur corporalité.


Cependant, la généralisation de l'esclavage entre l'Afrique et les Amériques, les relations conflictuelles dans l'espace méditerranéen, la montée en puissance des empires coloniaux et l'émergence du racisme scientifique vont progressivement effacer ce « temps de la sidération » au bénéfice de représentations de plus en plus souvent dévalorisantes. Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, s'opère en effet une mutation décisive de sens qui va transformer le « préjugé de couleur » en raciologie.

Sexualité, prostitution, homosexualité et « race » s'entremêlent donc inexorablement durant cette période, qui commence en 1830-1840, traverse tout le XIXe siècle et s'achève autour de 1920.


Des artistes de tous les pays vont dans ce cadre bâtir, dans tous les domaines artistiques possibles (dessin, gravure, peinture...), une vision du monde qui bouleverse les représentations de ces ailleurs, jusqu'à la rupture majeure consécutive à l'émergence de nouveaux supports visuels tels la photographie, les affiches illustrées et les objets du quotidien bon marché, diffusant très largement désormais le goût orientalisant, africaniste ou japonisant, tout en exotisant, érotisant et/ou pornographiant

l'« Autre » à outrance.


La démocratisation du porno colonial, à la charnière des XIXe et XXe siècles, figure en effet les colonies comme des « empires du vice », thème présent également dans la fiction romanesque ou pseudo-scientifique, comme en témoigne le célèbre livre du docteur Jacobus, L'Art d'aimer aux colonies (1893). Très vite, l'industrie cinématographique, qui s'impose comme le grand média de masse de la période tant en Europe qu'aux Etats-Unis, va utiliser le potentiel érotique des colonies mettant en images de manière récurrente des hommes blancs présentés comme les maîtres incontestés des espaces colonisés, les « protecteurs » des femmes blanches, et les « séducteurs » et les « libérateurs » des femmes « indigènes », mais aussi de mythiques « femmes fatales » orientales ou asiatiques.


Le siècle de la « beauté métisse »


Enfin, le XXe siècle accouche d'un nouveau paradigme en forme d'utopie qui trouve son expression en de nombreuses images reflétées sur des supports multiples : celui d'une « beauté métisse ». Mais partout, de l'Asie du Sud-Est aux Indes, de l'Afrique subsaharienne au Maghreb, des Antilles à la Polynésie, ces mutations s'accompagnent de vifs questionnements, tel celui concernant la place à donner aux enfants métis : ceux-ci devenant les « enfants perdus » de sociétés encore très majoritairement fracturées par les color lines, légales ou non. Ces nouveaux enjeux, enclenchés par la Grande Guerre, sont ensuite démultipliés par la seconde guerre mondiale sur fond de crise migratoire en Europe et aux Etats-Unis et de contestations anticoloniales de plus en plus vives dans les empires coloniaux.


Cette dernière phase de l'histoire coloniale, enclenchée après 1945, est une période marquée par le déploiement frénétique des violences sexuelles, notamment contre les femmes colonisées, au sein des populations civiles. Comme s'il fallait marquer et violenter les corps des colonisés et, ainsi, les punir de leur désir de se débarrasser de leurs oppresseurs. Comme s'il fallait, aussi, détruire ces femmes indigènes devenues les icônes graphiques des mouvements de libération (et de leurs alliés du moment en Chine, en URSS, en Corée ou en Inde) et des combattantes actives militairement et politiquement dans toutes les luttes

 https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/09/24/les-imaginaires-sexuels-coloniaux-ont-faconne-les-mentalites-des-societes-occidentales_5359511_3212.html nticoloniales.

Albert Schweitzer : le respect de la vie par André GOUNELLE


Albert Schweitzer : le respect de la vie par André GOUNELLE

Schweitzer est à la fois connu et méconnu. Il est devenu une image d'Epinal, une figure pour timbres postaux, un héros de bandes dessinées, un personnage de films et de pièces de théâtre. Sa personne disparaît derrière l'image qu'on en donne. Selon les milieux et les périodes, on l'a louangé ou dénigré à l'excès, mais on l'a rarement apprécié à sa juste valeur. Les uns en ont dit beaucoup de bien et ont fait de sa vie une épopée glorieuse, ce qui n'est pas faux mais exagéré. D'autres, au contraire, l'ont rudement attaqué, l'ont accusé d'autoritarisme, de paternalisme et de colonialisme, voire de brutalité, ont critiqué la manière dont il avait conçu et dont il dirigeait son hôpital, ce qui est injuste, même si, bien évidemment, Schweitzer n'est pas parfait et si on peut légitimement discuter certaines de ses conceptions et réalisations.
Cette renommée, positive comme négative, a réduit sa philosophie à quelques slogans exacts, mais faciles, accrocheurs, comme celui du « respect de la vie » sans prendre en compte l'ensemble de la démarche qui aboutit à ces formules et de la réflexion qui leur donne leur sens. On cite des mots de Schweitzer, on se transmet des anecdotes parfois caricaturales à son propos (comme son refus de tuer les mouches et les moustiques*), mais on le lit et on l'étudie très peu, malgré les efforts intelligents et persévérants de Sorg*, de Kaempf*, de Gagnebin* et de quelques autres.

J'ai quelquefois l'impression que la célébrité de Schweitzer nuit à sa pensée dont l'importance et la pertinence me paraissent, pourtant, remarquables. Je voudrais dans cet article en indiquer quelques aspects.


Une déception


Dans les écrits de Schweitzer s'exprime une profonde déception. Il a le sentiment vif et douloureux d'un échec de la culture européenne. Certes, elle a produit des œuvres nombreuses et brillantes, ce dont il faut lui être reconnaissant. Mais, en fin de compte, malgré de remarquables productions, elle aboutit à des résultats assez maigres, et même, à bien des égards, négatifs. Elle a multiplié les théories, les systèmes, les constructions intellectuelles sans offrir, néanmoins, grand chose de vraiment solide. La culture orientale, que Schweitzer étudie attentivement et la culture africaine, qu'il juge plus primitive et moins développée, n'ont pas mieux réussi que l'occidentale, même si elles en diffèrent et si leur bilan ne s'établit pas dans les mêmes termes. On peut donc parler d'une faillite de l'humanité et de ses diverses civilisations.


L'échec se constate, d'abord, dans le domaine de la connaissance.

Le développement de la science a paradoxalement mis en évidence que notre savoir reste limité et peu sûr. Nous nous heurtons constamment à des mystères impénétrables.

Les réalités dernières, les raisons ultimes, les vérités essentielles nous échappent et nous n'avons aucun moyen pour les atteindre. Le secret de l'univers nous échappe. Marqué par Kant, Schweitzer penche vers l'agnosticisme : nous ne savons pas ce qu'il y a derrière les phénomènes, nous sommes condamnés à l'ignorance. « Ce que notre pensée, écrit-il, nous présente comme la connaissance de l'univers n'est jamais qu'une interprétation sans aucune preuve ... Il ne nous reste rien d'autre à faire que de nous avouer à nous-mêmes que nous ne comprenons rien à la marche du monde, que nous sommes de tout côté entourés d'énigmes »*.


Sur le plan de l'action ou de l'éthique, la philosophie occidentale se montre incapable de donner des règles simples et claires.

Elle a renoncé à sa mission éducatrice au service de tous, pour devenir une affaire de spécialistes, qui se complaisent dans des virtuosités intellectuelles sans guère se soucier de se faire comprendre et d'aider les gens. Il vaut la peine d'aller voir dans la bibliothèque de Gunsbach les annotations féroces de Schweitzer dans les marges de son exemplaire de L'Etre et le temps d'Heidegger. Il reproche à ce livre de cultiver subtilité et obscurité, de se livrer à un jeu de l'esprit sans se préoccuper de l'action et de la pratique, sans vraiment chercher à communiquer.


La religion n'a guère fait mieux que la philosophie. Les grandes doctrines sont des spéculations gratuites ; elles accumulent des imaginations invérifiables. Les théologiens se disputent sur des questions qu'ils n'ont pas les moyens de trancher ; ils parlent abondamment de ce qu'ils ignorent complètement. Schweitzer, spécialiste du Nouveau Testament, estime que l'étude sérieuse de la Bible démontre avec évidence qu'elle ne fournit pas d'éléments suffisants pour fonder et légitimer la dogmatique classique ni, d'ailleurs, pour en construire une autre. Là également, il se montre agnostique et demande qu'on prenne acte de notre ignorance. Quelle folie que de vouloir définir Dieu, décrire son être, expliquer son action. Sur le plan éthique, les Églises ont aussi échoué ; la guerre en Europe en fournit une preuve aussi terrible qu'éclatante ; non seulement elles n'ont pas su inculquer l'amour du prochain à des peuples à majorité chrétienne, mais de plus elles se sont déconsidérées en bénissant tant et plus les différentes armées*.


Schweitzer souligne l'échec de la mission civilisatrice dont l'Occident se glorifiait volontiers. Il dénonce dès 1905, en terme très durs, le colonialisme qui asservit et exploite les africains*. Avant et après la première guerre mondiale, il condamne les nationalismes* qui prennent de l'ampleur ; ils dressent les uns contre les autres les gens, et leur enseignent la haine. Il s'indigne de la cruauté avec laquelle on traite les animaux. La société industrielle nous asservit à une logique économique qui engendre misère et criminalité chez les uns, surmenage et superficialité chez les autres, ce qui conduit à l'étiolement de la pensée et de la spiritualité. Elle développe une administration, une organisation, et une technicisation qui étouffent la personnalité. Elle nous enferme dans un monde artificiel, et nous fait perdre le contact avec la nature. Elle pratique la torture* ; elle accumule des moyens de destruction, comme la bombe atomique, devenant ainsi suicidaire. Le progrès technique s'accompagne d'une décadence morale*.

Les civilisations d'Orient donnent plus de valeur à la vie intérieure et à son développement ; par contre, elles favorisent l'inactivité ; elles se désintéressent des conditions d'existence de l'être humain; elles l'abandonnent à sa misère matérielle, physique, sociale*.


Schweitzer brosse donc un tableau très sombre de la situation de l'humanité. Au fil des années, son inquiétude et sa désapprobation ne cessent de grandir devant l'évolution du monde ; le portrait qu'on peut voir dans sa chambre à coucher monacale de Gunsbach l'exprime très bien. Pourtant ce pessimisme de l'analyse s'accompagne paradoxalement d'un optimisme de l'action. Schweitzer invite non pas à se résigner et à baisser les bras, mais à réagir. Il ne conclut pas que tout est perdu et qu'il n'y a rien à faire. Au contraire, avec une énergie indomptable, il veut travailler et se battre afin de remonter la pente. Pour cela, il se met en quête de principes de pensée et d'action qui doivent remplir trois conditions : d'abord, être modestes, ne pas prétendre tout expliquer, tout éclairer, tout résoudre ; ensuite, être élémentaires, ce qui signifie, sous la plume de Schweitzer, simples, concrets, en prise directe avec les réalités (il emploie « élémentaire » toujours en un sens positif, en opposition à « abstrait », « subtil », « artificiel », « secondaire »*) ; enfin, être efficaces, c'est-à-dire capables de nous indiquer des orientations, des objectifs et de nous mobiliser pour les atteindre. Quand la réflexion de Schweitzer le conduit à la notion de « respect de la vie », il estime avoir trouvé ce qu'il cherchait ; elle apporte la solution du problème qui le préoccupait.


Le respect de la vie


Pour expliquer et commenter cette notion, nous nous demanderons d'abord ce que signifie « respect », ensuite ce qu'est la « vie », ce qui permettra, dans un troisième temps, de préciser le sens et la portée du principe posé.


1. On a souvent noté que le mot allemand Ehrfurcht qu'utilise Schweitzer n'a pas de correspondant exact en français. Le terme respect (choisi par Schweitzer lui-même) le rend mal, parce qu'il évoque une attitude passive (s'abstenir de tuer, ne pas toucher ce qui vit); or il ne s'agit pas du tout cela. Schweitzer a proposé lui-même un équivalent latin éclairant, veneratio*. Malheureusement, le français « vénération » ne correspond pas exactement à veneratio. Il faut donc, faute d'un terme français satisfaisant, préciser le sens du terme employé par Schweitzer*.


Ehrfurcht est un mot composé qui associe deux éléments : d'une part Ehre qui signifie hommage, honneur rendu, estime et considération ; d'autre part Furcht qui veut dire peur, appréhension, effroi. Ce mot désigne donc un sentiment ou une attitude complexe et bivalente ; il en va exactement de même pour le latin veneratio. Imaginons ce que pouvait éprouver à l'époque féodale un vassal qui s'approchait de son suzerain, ou au temps de la monarchie absolue un sujet qui rencontre le roi. Si l'hommage l'emporte, il s'y mêle de l'inquiétude. Pensons aussi à la célèbre analyse de Rudolf Otto sur le sacré à la fois fascinant et terrifiant, séduisant et effrayant. Certes, pour le croyant, l'attrait domine ; il ne supprime néanmoins pas toute crainte. Pour Schweitzer, la vie présente ce double caractère ; elle est précieuse et redoutable, magnifique et épouvantable, source de joies immenses et de souffrances abominables.


Veneratio, plus nettement qu'Ehrfurcht, ne désigne pas seulement ni principalement un sentiment ; il s'applique avant tout à un comportement, à une activité. N'entendons donc pas par « respect » un état d'âme sans effet pratique mais bel et bien une tâche à entreprendre, un travail à accomplir, un combat à mener*. Respecter la vie ne se réduit pas à la contempler avec espoir et inquiétude en la laissant aller son cours* et en évitant seulement de la détruire. Il s'agit de la servir, de la développer, de la cultiver, de la défendre contre ce qui la menace, y compris contre le danger qu'elle représente pour elle-même.


2. Étonnamment, il n'existe pas de définition scientifique ou philosophique satisfaisante de la vie. Nous sommes incapables de déterminer où elle commence ; on passe de l'inanimé à l'animé progressivement, sans qu'on puisse tracer une frontière nette. Nous sommes aussi en peine de préciser quand elle s'achève ; nous n'arrivons pas à déterminer à quel moment précis elle s'arrête. Nous ignorons en quoi elle consiste exactement ; elle se présente à nous comme un mystère*. « Le progrès de la science, écrit Schweitzer, consiste à mieux décrire les phénomènes où se manifestent les aspects multiformes de la vie, à nous faire découvrir la vie là où, auparavant, nous ne la soupçonnions pas, à nous permettre de mettre à profit telle ou telle de ses aspirations dans la nature. Mais ce que la vie est en elle-même, aucune science n'est capable de le dire »*. On retrouve là l'agnosticisme de Schweitzer : l'essence des choses échappe à notre savoir; nous ne connaissons jamais que des manifestations, c'est-à-dire des apparences.


Si nous ne savons pas ce qu'est la vie, nous en avons cependant une connaissance intuitive du fait que nous y participons. Nous ressentons les autres vies à partir en fonction de la nôtre*. De manière analogue, la médecine n'arrive pas à définir scientifiquement en quoi consiste la santé, mais nous comprenons tous fort bien ce que signifie être malade ou bien portant, sans qu'on ne nous l'explique. Schweiter voit dans la vie une expérience aussi immédiate et incontestable que celle du « je pense donc je suis » selon Descartes. Il le souligne en proposant une version transformée du raisonnement cartésien. Au lieu de partir du « je pense » pour aboutir, à travers une série de chaînons intermédiaires, au monde existant, comme le font les Méditations, Schweitzer affirme : « je suis vie qui veut vivre, parmi la vie qui veut vivre »*. Ma vie et ma volonté de vivre s'imposent à moi comme un fait premier, fondamental, élémentaire que je ne peux ni justifier ni disqualifier logiquement, mais qui me permet de saisir à partir de mon expérience quelque chose du monde ; par analogie avec ce que je suis, j'y discerne « derrière et dans tous les phénomènes » des volontés de vivre semblables à la mienne.


Dans l'univers, les vivants ne cessent de s'opposer à d'autres vivants et de les combattre impitoyablement pour les éliminer*. La vie se contredit elle-même, chacune luttant sans cesse contre les autres. On s'entre-déchire, on s'entre-tue, on s'entre-dévore dans un immense carnage. Le monde des humains ne fait pas exception, mais là, plus clairement que chez les animaux, apparaît le sentiment que la vie peut s'associer avec la vie ; là se manifeste timidement un élan pour que des vivants s'aident, s'allient, collaborent pour le plus grand bien de chacun*. Parler du respect de la vie, plutôt que des vivants, exprime cet espoir d'une vie harmonieuse et non déchirée, solidaire et non adversaire, réconciliée avec elle-même, et non pas condamnée à se maintenir par de perpétuels assassinats. Pensons à la vision prophétique du loup habitant avec l'agneau, de la vipère jouent avec l'enfant sans qu'ils se fassent du mal (Ésaïe, 11, 6-10).


3. Après avoir examiné successivement les deux termes clefs de l'expression « respect de la vie », considérons la maintenant comme un tout. Quel sens et quelle portée lui attribue Schweitzer ? Quatre indications permettront de le préciser.


- Première indication. Le respect de la vie, tel que l'entend Schweitzer, implique un pari et un engagement.


Pari que l'affrontement meurtrier de la vie avec elle-même ne constitue pas un destin inéluctable ; l'harmonie peut l'emporter sur la discorde, le positif prendre le pas sur le négatif. On peut voir dans ce pari un optimisme excessif et déraisonnable. Il me paraît évident que, pour Schweitzer, d'une part, il s'enracine dans la foi ou en découle et que, d'autre part, il témoigne d'une confiance en la raison ; il en appelle à un vouloir vivre devenu conscient, responsable et intelligent. Schweitzer a toujours estimé que la foi et la pensée convergeaient*.


Engagement, parce qu'il dépend de chacun de nous de gagner ce pari. Le service de la vie nous requiert et nous mobilise ; il nous appartient de contribuer, pour notre part, à diminuer les discordances et à accroître l'harmonie. Ce service demande du courage : il implique, en effet, que loin de fermer les yeux sur le négatif, nous le mesurions, l'affrontions et le surmontions. Le courage joint le pessimisme qu'entraîne un diagnostic lucide sur l'état actuel des choses avec l'optimisme de l'action qui espère faire changer, ne fut-ce qu'un tout petit peu, les choses.


- Deuxième indication. On a parfois vu dans le respect de la vie un principe humanitaire superficiel qui ne prendrait pas en compte la complexité de l'existence. Schweitzer, a-t-on dit, propose une morale généreuse, idéaliste, mais assez courte et peu réaliste parce qu'elle oublie l'imbrication constante et la relation dialectique qui existe entre la vie et la mort. Cette critique ne me paraît pas juste. Schweitzer sait bien que la mort alimente la vie. Il mentionne « l'interférence » inévitable entre l'affirmation et la négation de la vie ; entretenir une vie signifie toujours en faire disparaître d'autres. Il en parle comme d'une « tragédie ». Il accorde une grande importance au sacrifice ; servir la vie conduit parfois à renoncer à la sienne, la Croix du Christ le montre bien. Schweitzer n'ignore rien des complexités et des difficultés de l'existence. « Le monde, écrit-il, c'est l'horrible dans la splendeur, le non-sens dans la plénitude de sens, la douleur dans la joie »*. Le respect de la vie ne méconnaît nullement cet endroit et cet envers des choses; il implique une « tension entre la négation et l'affirmation de la valeur du monde »* ; cette dualité lui confère son caractère de pari, d'engagement et d'acte de courage.
- Troisième indication. On a reproché au principe du respect de la vie d'être trop vague ou général, ce qui le rendrait incapable de fournir des consignes précises dans les cas obscurs ou complexes. Schweitzer ne prétend pourtant pas que ce principe résout et supprime tous les problèmes. Il ne le présente pas comme la formule magique qui procurerait en toute occasion des solutions. Au contraire, il indique que son application n'apparaît jamais avec évidence, d'autant plus qu'il faut prendre en considération non seulement la vie en tant que fait, mais aussi sa qualité qu'il importe de préserver ; l'euthanasie et l'avortement ne contredisent pas toujours le principe du respect de la vie*. Les problèmes subsistent, parfois augmentent. « Le respect de la vie, écrit Schweitzer, me jette dans des perplexités que le monde ne connaît pas »*. Ce principe donne seulement, et c'est essentiel, une orientation et une directive. Il est « germe » « fondement », « étalon » de l'éthique et non éthique développée. Il « ne prétend pas ériger un système clos et complet » ; il sait que la cathédrale restera inachevée, mais il veut en indiquer le « chœur » (on peut indifféremment écrire ici « chœur » ou « cœur »).


- Quatrième indication. La plupart des systèmes éthiques élaborés par les penseurs occidentaux jusqu'à une époque très récente se préoccupent des relations entre les êtres humains. Elles négligent complètement les animaux, les plantes et la nature. Elles s'enferment dans le domaine du social, et n'ont pas de dimension cosmique. Au contraire, le principe du respect de la vie nous lie à l'ensemble de l'univers. Il nous fait découvrir que ces prochains que nous devons aimer comme nous-mêmes ne sont pas seulement nos semblables, mais aussi tous les êtres qui peuplent notre planète. Schweitzer propose une éthique à la fois personnelle, sociale et écologique* qui nous ouvre et nous appelle à une responsabilité qui s'étend à l'ensemble des créatures.


Le respect de la vie et l'évangile


Existe-t-il un rapport quelconque entre le respect de la vie et le message évangélique ? Certains l'ont nié et estiment qu'en 1913 Schweitzer cesse d'être un théologien chrétien ; sa pensée et une action deviennent alors purement laïques. Je crois que c'est une erreur. À mon sens, un lien étroit relie l'interprétation que donne Schweitzer du Nouveau Testament avec sa réflexion éthique.


En quoi consiste, à ses yeux, la spécificité du message évangélique ? Pour la dégager, il faut le comparer à l'enseignement des grandes religions du monde. Schweitzer les range en deux grandes catégories d'après le jugement qu'elles portent sur le monde et l'attitude qu'elles prennent à son égard*. Il serait, d'ailleurs, plus juste de parler de deux types d'« attitudes religieuses » que de deux catégories de « religions » (comme a tendance à le faire Schweitzer) ; en effet, ces deux attitudes peuvent coexister dans la même religion.


Nous rencontrons en premier lieu des religions qui condamnent le monde et préconisent une évasion dans un au-delà. Pour elles, le monde forme le domaine du matériel, du charnel, de l'illusoire, voire du diabolique. Elles y voient un piège destiné à prendre et à perdre l'être humain en le rendant prisonnier de ses besoins et de ses désirs. Elles invitent leurs fidèles à fuir le sensible, à renoncer à leurs activités, à rompre leurs liens pour s'adonner à l'ascèse ou à la contemplation. Le salut implique une rupture et un détachement. Dans cette première catégorie se rangent, par exemple, les sectes platoniciennes ou gnostiques, le brahmanisme et le bouddhisme. Ces religions méprisent la vie et tendent à la nier. Elles la considèrent comme un malheur et une déchéance dont on doit délivrer les êtres humains. Elles ne préconisent nullement, bien au contraire, le respect de la vie.


En second lieu, nous avons des religions qui voient dans le monde l'émanation ou l'expression de la volonté divine. Elles affirment que tout ce qui existe vient de Dieu et doit être considéré comme bon et nécessaire. Elles enseignent qu'il faut non seulement se résigner à ce qui arrive, mais accepter l'ordre des choses, se mettre en accord avec ce qui est. Le salut demande soumission et consentement. Cette seconde catégorie comprend le stoïcisme, l'islam, les religions de la Chine (Confucius et Lao-Tzeu). Ces religions sont amenées à justifier, voire à sanctifier la mort, la souffrance, les forces négatives qui œuvrent dans le monde et qui abîment, détériorent, voire détruisent la vie. L'affirmation du monde n'entraîne nullement ici le respect de la vie. Comme l'écrit L. Gagnebin*, « le monde et la vie sont deux réalités différentes ; il ne s'agit pas de les confondre ».


L'évangile n'entre dans aucune de ces deux catégories. Il ne prêche pas le refus du monde et la fuite dans un au-delà. Il ne préconise pas, non plus, l'acceptation du monde actuel et la soumission à ce qui est. Il ne dit au monde ni un « oui » ni un « non » unilatéral ; il lui dit paradoxalement à la fois et en même temps un « oui » et un « non » qui « s'interpénètrent » dans l'annonce eschatologique que Dieu va « faire toutes choses nouvelles » selon une parole d'Ésaïe reprise par l'Apocalypse*. Le salut implique ici une dynamique du changement, d'un changement que le croyant n'attend pas passivement, mais auquel il collabore par son action. À la logique statique des religions, l'évangile oppose la vision, peut-être moins satisfaisante et cohérente intellectuellement, mais combien plus féconde d'un monde en transformation*. Schweitzer voit dans l'Évangile non pas une révélation qui expliquerait tout, mais une puissance qui nous mobilise totalement. Cette vision dynamique s'exprime surtout dans l'annonce et l'attente du Royaume, qui se trouve au cœur du Nouveau Testament, comme Schweitzer l'a montré dans ses travaux sur les évangiles et sur les épîtres de Paul.

La foi chrétienne suscite ainsi un véritable respect et un authentique service de la vie. À la différence des religions de la première catégorie, elle ne rejette pas ni ne méprise le monde ; le monde est destiné au salut, appelé à une transformation. Elle se distingue des religions de la seconde catégorie en ce qu'elle refuse d'approuver et de légitimer la part de mal et de mort que comporte le monde. Ne pas s'évader dans un au-delà spirituel qui dévalorise le temporel, ne pas accepter l'état actuel des choses, mais travailler à la transformation de la réalité pour que diminue l'écart, ou même l'opposition entre ce qui est et ce qui doit être, voilà la tâche que propose l'éthique du respect de la vie et la mission que l'évangile nous donne. « L'éthique du respect de la vie, affirme Schweitzer, est l'éthique de Jésus reconnue comme une nécessité de la pensée »*.
* * *
Quand Schweitzer appelle au respect de la vie, il n'entend faire rien d'autre que de prêcher l'évangile en l'exprimant dans un langage différent de celui auquel nous sommes habitués. Pourquoi procéder à cette traduction et à cette transposition ?

Deux raisons l'expliquent.


D'abord, l'écart culturel qui sépare le premier du vingtième siècle. Le Nouveau Testament a été écrit pas des hommes qui pensaient avec d'autres catégories et notions que celles d'aujourd'hui et qui avaient une conception de l'univers et de l'histoire très différente de la nôtre. Ils ont formulé le message évangélique avec leurs mots, leurs idées, leurs connaissances que nous ne pouvons pas adopter tellement elles nous sont étrangères. Schweitzer souligne souvent cette « étrangeté » de Jésus et de ses disciples qui a pour effet que ce qu'ils disent nous cache souvent ce qu'ils veulent dire. D'où l'utilité de spécialistes, théologiens et pasteurs, pour expliquer leurs propos. Il leur revient d'opérer une traduction ou une transposition et de formuler la foi chrétienne dans un langage, qui soit compréhensible aujourd'hui, qui tienne compte de nos idées et de nos connaissances. Plutôt que de répéter littéralement les prophéties apocalyptiques, devenues inintelligibles et inacceptables dans leur formulation première, il faut redécouvrir leur sens essentiel, cette attitude envers le monde que nous exprimons, aujourd'hui, en parlant de service de la vie.


Ensuite, Schweitzer, comme beaucoup d'hommes de sa génération, a conscience que les Églises remplissent mal leur mission. Elles accordent plus d'importance aux dogmes et aux sacrements qu'à la mystique et à l'éthique. Elles se révèlent impuissantes à agir dans le monde ; elles n'arrivent pas à transformer les mentalités et les comportements. Elles se sont compromises dans les guerres, elles pactisent avec l'injustice. Le christianisme officiel ou institutionnel a échoué et s'est déconsidéré. L'évangile perd tout impact et Jésus toute crédibilité, parce que les hommes le voient à travers les Églises. Pour proclamer le message évangélique dans notre monde, pour le rendre vivant et agissant, Schweitzer estime qu'il faut passer par d'autres canaux et inventer un langage différent. Il cherche, comme, un peu avant, avait essayé de le faire un autre alsacien, Charles Wagner*, et comme devait le préconiser beaucoup plus tard Bonhoeffer, une expression laïque de l'évangile et il pense l'avoir trouvé avec « le respect de la vie ».


André Gounelle  Ouvertures, mars 2007  Notes :
* En fait on sait qu'il est arrivé à Schweitzer de tuer des animaux, mais il ne voulait y consentir qu'en cas de nécessité, lorsqu'il n'y avait pas d'autre solution. Voir le témoignage du Dr. Walter Munz dans B. Kaempf, éd. Le respect de la vie toujours actuel, Jérome de Bentzinger éditeur, 2006, p. 156-157.
* J.P. Sorg rédacteur en chef des Études Schweitzériennes et des Cahiers Albert Schweitzer a traduit de nombreux écrits de Schweitzer et a publié une remarquable anthologie de ses textes, Humanisme et Mystique, Albin Michel, 1995.
* B. Kaempf a choisi et présenté des textes de Schweiter dans un recueil intitulé Respect de la vie, Arfuyen, 1990. Il a organisé un colloque à Strasbourg en 2005, dont les actes ont été publiés sous le titre Le respect de la vie toujours actuel, Jérome de Bentzinger éditeur, 2006,
* L. Gagnebin a publié un excellent Albert Schweitzer, Desclée de Brouwer, 1999.
* cf. Ma vie et ma pensée, p.223; "Le problème de l'éthique dans l'évolution de la pensée humaine", Revue des travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, 1952, 2ème semestre, p.9.
* Ma vie et ma pensée, p.260-262.
* Ma vie et ma pensée, p.208-215.
*Ma vie et ma pensée, p.160.
* Ma vie et ma pensée, p.261.
* Ma vie et ma pensée, p.163-168, 220, 243-245.
* Ma vie et ma pensée, p.164.
* Ma vie et ma pensée, p.248, 251-253.
* "Le problème de l'éthique dans l'évolution de la pensée humaine", Revue des travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, 1952, 2ème semestre, p.10.
* .E.Spranger, "Différence entre respect de la vie et Ehrfurcht", Cahiers Albert Schweitzer, n°37 (hiver 1977-1978).
* L. Gagnebin, le souligne justement dans Albert Schweitzer, p. 143.
* Ma vie et ma pensée, p.173, p.254.
* "Le problème de l'éthique dans l'évolution de la pensée humaine", Revue des travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, 1952, 2ème semestre, p.10.
* La civilisation et l'éthique, p.164.
* Ma vie et ma pensée, p.174.
* Ma vie et ma pensée, p.172. La civilisation et l'éthique, p.165-166.
* Ma vie et ma pensée, p.174-175. "Le problème de l'éthique dans l'évolution de la pensée humaine", Revue des travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, 1952, 2ème semestre, p.9.
* Ma vie et ma pensée, p.255. "Le problème de l'éthique dans l'évolution de la pensée humaine", Revue des travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, 1952, 2ème semestre, p.10-11
* Ma vie et ma pensée, p.262; "Le problème de l'éthique dans l'évolution de la pensée humaine", Revue des travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, 1952, 2ème semestre, p.6.
* Ma vie et ma pensée, p.223. Cf. "Le problème de l'éthique dans l'évolution de la pensée humaine", Revue des travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, 1952, 2ème semestre, p.10.
* Une pure volonté de vie, p. 46-47, 60.
* Selon le témoignage du Dr Munz (dans B. Kaempf, éd. Le respect de la vie toujours actuel, Jérome de Bentzinger éditeur, 2006, p. 157), Schweitzer a accepté, au moins une fois, l'interruption d'une grossesse non désirée pour des motifs humanitaires et non thérapeutiques. Toutefois, tuer par nécessité, parce que qu'on ne peut pas faire autrement reste un mal ; ce n'est jamais un bien, et il ne fait pas le faire avec « bonne conscience » (voir L. Gagnebin, Albert Schweitzer, p. 145-146).
* La civilisation et l'éthique, p.170. Cf. Ma vie et ma pensée, p.255-256.
* Ma vie et ma pensée, p.174; "Le problème de l'éthique dans l'évolution de la pensée humaine", Revue des travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, 1952, 2ème semestre, p.8-9, 11. Cf. J.P. Sorg, « Albert Schweitzer, une éthique pour l'écologie ? », Évangile et Liberté, juillet-août 2000.
* Ma vie et ma pensée, p.200-203, 221-223, 250-251. "Le problème de l'éthique dans l'évolution de la pensée humaine", Revue des travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, 1952, 2ème semestre, p.1-5.
* Albert Schweitzer, p. 135.
* L. Gagnebin, Albert Schweitzer, p.129-130.
* "Le problème de l'éthique dans l'évolution de la pensée humaine", Revue des travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, 1952, 2ème semestre, p.5.
* Ma vie et ma pensée, p.256.
* Sur les relations éventuelles entre C.Wagner et A. Schweitzer, voire ma contribution à B. Kaempf, éd. Le respect de la vie toujours actuel, Jérome de Bentzinger éditeur, 2006, p. 122
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http://andregounelle.fr/information/index.php

PSE ou Décélération  /  Alerte pour éviter lamarche en arrière  par l'Economiste franco-sénégalais A Samba NDIAYE

PSE ou Décélération  /  Alerte pour éviter lamarche en arrière  par l'Economiste franco-SénégalaisA Samba NDIAYE

"Une écriture toujours argumentée qui va au delà des clivages. notre compatriote pense la Nation, lePeuple sénégalais. Sa pensée est productive pour qui veut l'écouter, le lire avec la Raison discursive non avec le coeur brouillon. J'apprends beaucoup ou j'améliore mes connaissances en économie en l'écoutant sur FB ou en le lisant".PB CISSOKO

CE TEXTE EST UNE CONTRIBUTION D'ALERTE POUR EVALUER RAPIDEMENT LE "PSE" A NE PAS CONFONDRE AVEC UNE POLITIQUE PUBLIQUE CLASSIQUE POUR QU IL 'FLEURTE' AVEC AVEC UN MINIMUM DE SUCCÈS IL EST IMPÉRATIF DE CHANGER NOTRE SOCLE SYSTÈME FAUTE DE CELA CE PLAN SERA L'ACCÉLÉRATEUR D'UN RECUL SANS PRÉCÉDANT DUNE SOIXANTAINE D'ANNÉES : RETOURS A LA CASE DÉPART NOUS Y SOMMES !

En quoi consiste l'évaluation des politiques publiques ?

Comment la distinguer des métiers de l'audit, du contrôle et de l'inspection.


L'évaluation d'une politique publique (...) a pour objet de rechercher si les moyens juridiques, administratifs ou financiers mis en œuvre permettent de produire les effets attendus de cette politique et d'atteindre les objectifs qui lui sont assignés.


Les avantages du modèle français d'évaluation reposent sur sa pluridisciplinarité, son regard transversal, l'interconnexion des échelles, la diversification des regards qu'apporte la composition des instances, associant fonctionnaires, experts et personnes de terrain. L'intérêt essentiel de l'évaluation est de se focaliser sur l'insertion de l'action de l'État dans un système d'acteurs (notamment l'Europe et les acteurs territoriaux). Il est aussi de se placer du point de vue de l'usager et du destinataire final des politiques. C'est une démarche complémentaire d'autres démarches de l'administration. La démarche d'inspection, tout comme celle de la Cour des comptes, s'attachent plus à vérifier le respect des procédures, à auditer des organismes, qu'à s'interroger sur l'adaptation aux besoins et la cohérence des diverses politiques.


Comment l'évaluation s'est-elle développée en France ?


L'évaluation connaît, sous des formes variées, une expansion continue et diffuse. En dehors du dispositif interministériel, conçu en 1990, réformé en 1998 et en cours de rénovation aujourd'hui, de nombreux opérateurs publics s'investissent dans l'évaluation. Beaucoup de départements ministériels conduisent des évaluations dans leur champ propre ou dans un cadre interministériel ; les établissements publics nationaux s'y sont mis ; le Parlement consacre des moyens nouveaux à l'évaluation, les corps de contrôle également. La pratique des politiques contractuelles a contribué à installer l'évaluation au niveau régional.

De nombreux exécutifs régionaux ou départementaux, les responsables de villes, d'agglomérations, de communautés urbaines ont identifié une fonction d'évaluation, voire développé des dispositifs institutionnels complets. L'évaluation ne s'est pas développée par hasard sur des objets particuliers tels que les politiques structurelles européennes ou les politiques contractuelles. Il faut en effet reconnaître la disponibilité de ces politiques partenariales pour une approche différente de l'action publique.


Malgré ces acquis, l'évaluation est à l'évidence encore en construction en France. Le rapport Moscovici de 1994, premier bilan du dispositif interministériel de 1990, se concluait sur une note d'espoir modeste, reflet des soubresauts de la première période : "Au-delà des enjeux bureaucratiques, bien minces, des querelles de boutiques, en l'occurrence aussi courtoises que sont petites les échoppes, je suis convaincu que le politique, à l'orée du XXIème siècle, saura faire sa place à cette discipline essentielle qu'est l'évaluation des politiques publiques." La proposition faite par le Commissaire au Plan au Premier ministre, en septembre 2003, de recentrer le Plan sur la prospective et de confier à un autre opérateur la conduite de l'évaluation au niveau interministériel ouvre une nouvelle ère. Celle qui se clôt témoignait à la fois des difficultés de positionnement au sein de l'appareil d'État et de l'importance des moyens à consacrer à la fonction d'évaluation pour porter les ambitions du modèle conçu à la fin des années quatre vingt.


Quels sont les principaux critères d'évaluation d'une politique publique ?


Parmi les contributions essentielles du Conseil scientifique de l'évaluation au début des années 90, il faut incontestablement citer la définition des critères d'évaluation des politiques publiques. Six critères simples ont ainsi été définis pour aider le commanditaire et le chargé d'évaluation à caractériser les principales "qualités" d'une "bonne" politique (voir le Petit guide de l'évaluation des politiques publiques publié en 1996 à la Documentation française).


Cohérence (dans la conception et la mise en œuvre) : les différents objectifs sont-ils cohérents entre eux ? Les moyens juridiques, humains et financiers mis en place sont-ils adaptés à ces objectifs ?
Atteinte des objectifs : dans quelle mesure les évolutions constatées de la réalité sociale sont-elles conformes aux objectifs de la politique ?


Efficacité : dans quelle mesure les effets propres de la politique sont-ils conformes à ces objectifs ?
Efficience : les ressources financières mobilisées par la politique ont-elles été bien utilisées ?

Les résultats de la politique sont-ils à la mesure des sommes dépensées ?
Impact (effectivité) : quelles sont les conséquences globales de la politique pour la société ? Ces conséquences sont-elles bénéfiques ?
Pertinence : une politique se justifie très généralement par l'identification d'un "problème de société" auquel les pouvoirs publics se sentent tenus de faire face. Une politique sera dite pertinente si ses objectifs explicites sont adaptés à la nature du (des) problème(s) qu'elle est censée résoudre ou prendre en charge.
Quels sont les grands principes méthodologiques d'une évaluation (commanditaire, questionnement, sources d'information, organisation, protagonistes, déroulement, durée) ?


On l'a dit, l'évaluation gagne du terrain dans les discours et dans les organigrammes, au niveau local comme au niveau national. Néanmoins, la grande diversité des finalités qui lui sont assignées (financière, politique, managériale...) fait qu'il est difficile de rassembler les pratiques sous une définition commune et un schéma procédural ou institutionnel cohérent. Dans les dispositifs d'évaluation interministérielle de 1990 et 1998, l'instance avait un rôle fondamental de mobilisation des données (qui existent bien souvent mais dispersées, non exploitées, parcellaires) et d'assemblage pour produire un jugement. Il n'en est pas de même dans l'évaluation des contrats de plan État-région où, dans la plupart des cas, l'évaluation est externalisée, confiée à un prestataire. En matière d'évaluation interministérielle, il y avait un certain nombre de tâches bien identifiées : la commande d'évaluation, de l'instruction du mandat à la décision ; la mise en œuvre par une instance disposant d'un mandat, d'un budget et d'une durée, cette instance étant distincte de la personne du commanditaire ; les contributions extérieures (études ou inspections) demandées par l'instance ; le rôle de conseil scientifique ou méthodologique.

La particularité de l'évaluation interministérielle était bien de ne confier la rédaction du rapport ni à l'administration en tant que telle ni à un prestataire extérieur. Ce rôle était celui de l'instance d'évaluation. Le fait que celle-ci mobilise des chercheurs, des acteurs de terrain, aux côtés des représentants de l'administration permet une confrontation permanente des points de vue. L'apport des sciences sociales est ici primordial : les économistes, les sociologues contribuent à plusieurs titres. Ils peuvent être auditionnés. Les études confiées à des prestataires extérieurs mobilisent par ailleurs massivement ces disciplines. Quant aux chercheurs membres de l'instance, ils jouent un rôle essentiel dans l'orientation des travaux et leur validation.
Quelle place accorde-t-on aux techniques quantitatives (indicateurs de performance, par exemple) pour juger de l'efficacité d'une politique publique ?


Compte tenu de la grande diversité des exercices d'évaluation, il n'y a évidemment pas de réponse univoque à cette question. Il existe des dispositifs d'évaluation qui mobilisent expressément une gamme d'indicateurs de performance et ce sera encore plus vrai quand la loi organique sur les lois de finances (LOLF) entrera en vigueur. Dans bien des cas, le faible degré de formalisation a priori des politiques et la qualité des systèmes d'information ne permettent pas cependant de faire reposer l'évaluation sur la ressource indicatrice. Dans le modèle de l'évaluation interministérielle, il revient à chaque instance de définir les études qu'elle entend conduire, compte tenu des matériaux déjà disponibles. Les techniques quantitatives figurent bien entendu parmi les outils mobilisés dans les travaux statistiques, les enquêtes auprès de usagers ou les tentatives de caractériser l'efficience des politiques.


Quelles sont les finalités de l'évaluation de l'action publique ? A-t-elle souvent des retombées concrètes ?


L'évaluateur ne saurait mépriser les usages qui peuvent être faits de son travail, son intelligibilité, son accessibilité auprès d'un public diversifié (décideurs politiques ou administratifs, médias, chercheurs, grand public) et quantité d'efforts sont à faire à tous les niveaux pour faciliter l'accès aux travaux et densifier les usages. Pour autant, c'est méconnaître la nature même du travail d'évaluation de l'apprécier à travers le seul caractère opérationnel de ses recommandations ou la seule visibilité de ses effets.

Dans la division du travail entre le commanditaire et le réalisateur de l'évaluation, le rôle prescriptif du second en termes de recommandations opérationnelles n'a rien d'évident. En tout état de cause, il ne saurait y avoir de recommandations non étayées par les constats de l'instance et extérieures à son mandat. Le chaînage questionnement-constats-recommandations est un critère de qualité des travaux.


En dehors de la consécration législative, réglementaire ou organisationnelle annoncée à grand renfort de publicité, consécration bien rare au demeurant, l'efficacité du travail d'évaluation vient, au moins au partie, de la diffusion des diagnostics, des résultats auprès des acteurs participant aux travaux d'évaluation ou associés à leur restitution. Il en a ainsi été du Rapport sur la politique de contrôle sanction en matière de sécurité routière (afin de contribuer aux décisions prises en décembre 2002 et au printemps 2003, notamment sur le contrôle automatisé de la vitesse), du Rapport sur le transport combiné rail-route (afin d'alimenter le débat parlementaire sur les transports du printemps 2003), ou du Rapport sur les politiques de développement rural (afin de contribuer à la mise au point de la loi présentée au Conseil des ministres en septembre 2003). D'autres rapports ont aussi, dans un passé récent, eu un certain retentissement sur la conduite de l'action publique : ainsi le Rapport sur la politique de lutte contre le sida a contribué à la refonte des politiques de communication à destination du grand public (dans le sens d'une plus grande visibilité des groupes à risques) et a fortement critiqué la carence du système de déclaration obligatoire de la séropositivité, mis en place depuis. L'impact d'une évaluation ne naît donc pas forcément des qualités de la programmation mais souvent de la rencontre improbable des préoccupations des politiques et d'un travail disponible.


Quels sont les freins au développement de l'évaluation ? L'évaluation ne comporte-t-elle pas certains effets pervers ?


Les tâtonnements de l'évaluation dans les administrations centrales et la dispersion des initiatives locales montrent que des questions clés ne sont toujours pas résolues, celles de la professionnalisation et du partage d'expérience notamment, à un moment où la décentralisation et la loi organique sur les lois de finances constituent des défis essentiels pour l'évaluation. Au-delà des conditions pratiques du succès de l'implantation de l'évaluation, il faut poser la question du sens que les commanditaires lui donnent. Une pratique qui idéalement sollicite à ce point la vertu autocritique, réversibilité de la décision face à l'échec, transparence et publicité de l'erreur - ne se décrète pas.

Elle doit trouver sa place dans un environnement structuré de préparation de la décision publique et dans un réseau d'acteurs à convaincre. La culture du résultat suppose que le décideur, le responsable soit d'abord jugé sur les effets concrets de sa politique (effets sur le destinataire final en particulier). L'évaluation a posteriori qui porte cette ambition de mesurer les effets d'une action n'entre donc pas spontanément, quoi qu'on dise de son ancrage dans la démocratie, dans les schémas d'action ordinaires des décideurs, cela quel que soit l'échelon territorial.


C'est un autre travers souvent souligné : la complexité de la politique soumise à l'évaluation ouvre sur l'indétermination de l'objet (d'où la préférence pour les objets flous et la montée en généralité) et du périmètre des acteurs : on rassemble un grand nombre d'acteurs a priori au titre de la démarche partenariale, au risque de les voir déserter les rangs très rapidement, faute d'intérêt évident ou en raison d'un engagement par trop périphérique dans l'action évaluée. L'évaluation doit prendre en charge la complexité : cela signifie identifier les objets (pour ne pas se perdre), identifier les acteurs (réellement impliqués) et calibrer le questionnement (au risque de l'indécision). La complexité ne doit pas devenir un alibi à l'indétermination, y compris de l'évaluation.


L'insertion de l'évaluation dans la décision publique et donc son utilité relève aussi de la capacité de réponse de l'évaluation aux questions que se pose effectivement le décideur et de sa capacité à déterminer des inflexions crédibles, à éclairer des chemins qu'il sera possible d'emprunter. La question de l'insertion de l'évaluation dans le calendrier de la décision recouvre plusieurs problèmes : celui de la durée des évaluations (à considérer évidemment avec attention compte tenu du temps politique) ; celui de la capacité réciproque à programmer la décision et l'évaluation ; celui, enfin, de la capacité de l'évaluation à mettre un problème à l'agenda. Si, comme l'expérience de nombre d'évaluations le prouve, les objectifs de la politique ne préexistent pas à l'évaluation, si ce n'est de façon dispersée et contradictoire, il apparaîtra assez vain de fabriquer a posteriori une politique avec les objectifs identifiés pour lui confronter la pratique des acteurs et jouer à nouveau le centre (censé définir rationnellement la politique) contre la périphérie. La confusion entretenue autour de la définition et des rôles de l'évaluation révèle la difficulté à se départir des schémas ordinaires de l'action publique.

En se trompant de cible (au sens d'objet et au sens de destinataire), le risque est grand pour l'évaluation de ne pas trouver sa place.


Quant aux effets pervers, certains évoquent les comportements "consuméristes" qu'entraîne la publication annuelle de l'évaluation des lycées, on peut dire au contraire qu'une évaluation bien conduite est une garantie face aux dérives possibles des palmarès : la rigueur des travaux permet de décliner les conditions de la performance (par exemple, la performance d'un lycée compte tenu des caractéristiques de son recrutement plutôt que la performance brute).

La question de la publicité des travaux est une autre question essentielle : elle a été prévue de droit dans le dispositif interministériel de 1998. Elle n'est cependant pas systématique en matière d'évaluation. Si l'on peut concevoir que l'aide à la décision publique requiert parfois une certaine discrétion, on voit bien toutes les dérives d'une transparence restreinte : la crédibilité de l'évaluation ne gagne rien au fait de conditionner la publication non pas à la rigueur des travaux mais à la nature des conclusions.


En France, l'évaluation de l'action publique concerne surtout ce qu'on appelle "les politiques publiques" (par exemple, la politique de la ville). Dans les pays anglo-saxons, elle porte plutôt sur des "programmes". Que traduit cette différence dans l'objet de l'évaluation ?


Avant la mise en œuvre de la loi organique sur les lois de finances, le flou entretenu en France autour de la notion de programme et l'ambition haute conférée à l'évaluation ont fait privilégier l'évaluation de politique publique, à partir des critères définis plus haut, par rapport à une évaluation plus ciblée sur des actions précises, identifiées a priori.

Au-delà de cette différence quant à l'objet, le détour par la comparaison internationale permet de mieux identifier les missions à accomplir et la nature des contributions des différents organismes dans les pays à forte maturité en matière d'évaluation. L'institution pivot dans ces pays relève du ministère des Finances, de la Cour des comptes ou du Parlement ; les pays à forte maturité combinent une structuration forte au niveau central (une institution pivot peu à peu dégagée des tâches de réalisation des évaluations et des institutions ministérielles ou sectorielles puissantes) et un développement autonome sur le territoire. La concurrence entre les organisations pratiquant l'évaluation est acceptée, voire revendiquée.

La part des travaux en régie est toujours importante ; le socle d'expertise public est donc primordial. L'externalisation se développe là où l'évaluation est puissante et largement répandue (ex : Pays-Bas, voir sur ce sujet : Steve Jacob, "Approche comparative des politiques publiques", Pyramides, Université libre de Bruxelles, n°1, printemps 2000). En termes de moyens, les disparités ne tiennent pas tant au volume d'évaluations réalisées (si on ajoutait tous les exercices disparates d'évaluation réalisés en France, on atteindrait des volumes non négligeables) qu'aux efforts consentis pour structurer l'offre de soutien (développement des centres de ressources et des systèmes d'information, mise en réseau des résultats produits, offre de formation des acteurs...).


Dans quelle mesure la mise en œuvre de la nouvelle loi organique sur les lois de finances (LOLF) ainsi que la réforme de la décentralisation peuvent-elles renforcer la place de l'évaluation dans la conduite des politiques publiques ? Le Parlement ne doit-il pas être appelé à jouer un rôle plus important, à l'image du Congrès américain avec la Division Évaluation du General Accounting Office ?


Dans le cadre de la mise en œuvre de la nouvelle loi organique sur les lois de finances, les administrations de l'État ont été mobilisées, dans l'ensemble des ministères, par la préparation de la nomenclature des programmes et des outils de contrôle de gestion, de comptabilité et d'évaluation à mettre en place d'ici 2006. Le Parlement, de son côté, réfléchit aux outils d'évaluation qui lui seront nécessaires pour exercer pleinement ses attributions dans ce domaine. Ce mouvement engagé au niveau de l'État et du Parlement est susceptible d'enclencher des dynamiques nouvelles pour l'évaluation dans les territoires.


Les objectifs de l'évaluation dans le cadre de la décentralisation sont a priori multiples. Dans quelle mesure les objectifs affichés par les promoteurs des transferts de compétences (en termes de qualité du service rendu à la population, de préservation de telle ou telle ressource, de promotion de telle ou telle activité, d'efficience) sont-ils atteints ? Ce type d'évaluation doit se faire au niveau de chaque territoire se voyant transférer une compétence nouvelle. Le référentiel territorial pour dire si la décentralisation a rendu l'action publique plus efficace, plus cohérente, plus économe n'existe pas aujourd'hui dans quantité de domaines de l'action publique.

Autrement dit, quand bien même chaque territoire consentira à réaliser, pour ce qui le concerne, l'évaluation de la prise en charge de telle ou telle compétence, l'exercice de synthèse sera pour le moins difficile. Au-delà de la volonté de traiter de la décentralisation comme d'un processus avec un avant et un après transfert de compétences, les pouvoirs publics affichent aussi le souci de pouvoir garantir un égal traitement des citoyens sur le territoire : à l'instant t, comment accède-t-on à tel service public en différents points du territoire ? Dans quelle mesure bénéficie-t-on des mêmes prestations ?

Il s'agirait donc de constituer un système d'information à la fois adapté au périmètre des compétences transférées (si l'on veut rendre compte des progrès éventuellement réalisés) et cohérent pour permettre la comparaison à l'échelle du territoire. À vrai dire, il est peu probable que l'on ne puisse jamais juger globalement des progrès - ou des pertes - réalisés à la faveur du transfert des compétences. Il faudra se contenter d'approches partielles, monographiques le plus souvent, sans doute suffisantes pour le travail des historiens. En revanche, disposer d'un système d'observation pour rendre compte de la situation des territoires apparaît comme une exigence formelle de la décentralisation en cours. L'invisibilité entretenue dans un grand nombre de domaines de l'action publique, faute de règles quant à la constitution de l'information ou faute de contraintes pour les appliquer, dit assez l'ampleur de l'effort à accomplir (que l'on pense, par exemple, au RMI ou à l'ancienne aide médicale départementale).


L'expérimentation, quant à elle, consacre une forme de précarité de la décision : comme l'évaluation, elle postule qu'une politique est réversible en fonction de ses résultats. Il importe donc d'être en capacité de mesurer ces résultats et de revenir, le cas échéant, à la situation antérieure.


Samba Ndiaye  Economiste
Abdoulaye Samba Ndiaye
Professeur d'économie en Ile de France
Directeur Général de la société c2r-conseil.com
Consultant sénior en Création , Redressement, Reprise
Il a été diplômé de le l'IAE de Clermont Ferrand, Lyon 2 ( évaluations et politiques publiques)
Souvent il nous fait une chronique en direct sur FB sur la géo politique l'économie et l'actualité sénégalaise ( une mine d'informations précises et savantes-La lecture de ses articles très pointus mais accessibles à tous est un plus).
Ancien du Lycée A Sadji 1983

Pratique de la lecture critique en sciences humaines et sociales

 

Pratique de la lecture critique en sciences humaines et sociales


Pratique de la lecture critique en sciences humaines et sociales, Nicolas Marquis, Emmanuelle Lenel et Luc Van Campenhoudt, Dunod, 2018, 240 p., 24 €.
Julia Bihl


Que ce soit pour participer à un débat public, évaluer un discours politique, prendre part à des échanges sur les réseaux sociaux ou encore lire le journal, le citoyen doit faire appel à son sens critique. Partant de là, trois enseignants-chercheurs en sociologie à l'université Saint-Louis de Bruxelles donnent leur version de ce que l'on doit entendre par là. En sciences humaines et sociales, la posture est bien différente de l'esprit critique que l'école tente de renforcer dès le plus jeune âge. Il ne s'agit pas seulement de prouver que l'on sait exprimer une opinion, mais de développer une attitude qui mêle humilité, honnêteté, prudence et méthode. Au fil de l'ouvrage, les auteurs convoquent des considérations théoriques et des exemples concrets.

Le travail d'une étudiante sur un texte d'Émile Durkheim leur permet de souligner les principaux malentendus des étudiants concernant la critique d'un texte. Une des erreurs répandues consiste à évaluer les idées défendues par l'auteur au regard de ce que l'on pense du problème abordé. À l'inverse, le professeur attend de l'étudiant qu'il mette temporairement ses préférences de côté.

La méthode correcte consiste pour le lecteur à suivre dans un premier temps le texte au plus près de sa logique, quitte à consigner dans un coin les interrogations et marques d'intérêt. Après seulement viennent les opérations critiques consistant à évaluer les apports du texte, puis ses limites, c'est-à-dire « jusqu'où le texte permet d'aller, et ce qu'au contraire, il ne permet pas de faire », ainsi que les pistes que sa lecture invite à poursuivre.

Au-delà des outils présentés, comme la grille de comparaison de textes donnant des clés aux étudiants, cet ouvrage fournit à l'enseignant des critères objectifs pour évaluer l'exercice.


https://www.scienceshumaines.com/pratique-de-la-lecture-critique-en-sciences-humaines-et-sociales_fr_39956.html

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