Ex-libris

Vincent Martigny-Le Retour du Prince

 

Alors que les citoyens n'ont jamais été autant en demande de participation démocratique, notre époque voit ressusciter, sous de nouveaux atours, une figure politique que l'on croyait évanouie : celle du Prince. Homme fort, allégorie de l'action et du changement, il est plus que jamais sur le devant de la scène, éclipsant corps intermédiaires et contre-pouvoirs.
Obama, Macron, Trudeau, Trump, Salvini, Bolsonaro... Qu'on les adule ou qu'on les déteste, les dirigeants contemporains se retrouvent « starisés » et gouvernent seuls. En acceptant d'abdiquer notre responsabilité au profit de ces icônes transformées en personnages de fiction, nous oublions que la démocratie, aventure collective, est avant tout ce que nous en faisons.
De Machiavel à House of Cards en passant par Shakespeare et Claude Lefort, Vincent Martigny explore les modalités et les conséquences de notre obsession pour les chefs. Car il y a urgence : sommes-nous encore capables d'exercer notre pouvoir de citoyens?

Voici une interview éclairante
Vincent Martigny : Il faut « désentimentaliser » la promesse du politique
Le vendredi 12 avril 2019


Dans son nouvel ouvrage, Vincent Martigny, maître de conférences en science politique à Polytechnique, analyse ce qu'il définit comme Le retour du prince. Obama, Macron, Trump ou Bolosonaro ont en effet un point commun : starisés, ils gouvernent seuls. Un paradoxe au moment où les citoyens demandent plus de participation.

Entretien.


Votre livre analyse le retour des princes : que voulez-vous dire par là et en quoi est-ce nouveau ?


Vincent Martigny : Le retour du prince marque la résurgence d'une figure que l'on croyait évanouie, qui est celle du prince tel que l'a définie Machiavel. Le prince est dans sa pensée un acteur politique qui gouverne seul, sans contrepouvoirs, et dont le principal enjeu est de parvenir, puis de se maintenir au pouvoir. Alors que les demandes de participation citoyennes sont de plus en plus fortes dans les démocraties contemporaines, on assiste aujourd'hui à la résurgence d'hommes forts qui prétendent régler tous les problèmes d'un monde de plus en plus complexe.
On pourrait penser que ce phénomène n'est pas nouveau : la politique en démocratie était déjà dominée hier par Margaret Thatcher, Ronald Reagan ou François Mitterrand. Mais cette permanence de l'incarnation est en trompe l'œil : en réalité, ce processus s'est accéléré et a changé de nature. Les dirigeants démocratiques d'hier devaient tenir compte des partis qui les avaient portés au pouvoir, des médias qui les observaient, et des organisations collectives issues de la société civile comme les syndicats qui contrôlaient leur pouvoir. En outre, ils concevaient la politique comme une activité tenant de l'action collective, dont l'objet était de transformer le réel, parfois sous l'influence d'idéologies.


Une vision du passé visiblement ?


V. M. : Tout ceci est aujourd'hui effondré. De nouveaux types de leaders ont gravi quatre à quatre les escaliers du pouvoir : qui connaissait Emmanuel Macron, Barack Obama, Donald Trump, Matteo Salvini ou Jair Bolsonaro sur la scène politique internationale deux ans avant leur spectaculaire émergence ? Produits du dégagisme qui a liquidé les élites politiques traditionnelles, ces nouveaux princes offrent, certes, un visage neuf dans des systèmes politiques sclérosés. Ils se sont émancipés des idéologies, mais aussi, du même coup, de toutes formes d'idées et de visions qui pourraient guider leur action, hormis des principes très généraux : fantasme de la puissance retrouvée pour les uns (« Make America great again »), espoir et progressisme de façade pour les autres.
Reste une gestion à vue des événements sans capacité à tracer un horizon de long terme, et une déconnexion vis-à-vis de la vie réelle des citoyens. Par inexpérience et du fait de leur solitude, ces dirigeants d'un nouveau type de disposent pas des capteurs qui permettraient à leurs prédécesseurs de comprendre les aspirations des citoyens. D'où la mise en place d'une pensée magique du pouvoir déconnectée de toute réalité, et qui consiste à raconter des histoires aux citoyens plutôt qu'à tenter de transformer leur vie ou à préparer le futur. Ce qui se joue dans ce triomphe de l'incarnation n'est en réalité rien de moins que la victoire de la politique sur le politique. Le Politikè, cet art de la politique que Max Weber a défini comme une lutte concurrentielle pour le pouvoir, à laquelle succèdent les signes manifestes de son exercice, surpasse aujourd'hui le Politikos, les actions, l'équilibre, le développement interne ou externe de nos sociétés et leurs relations à d'autres ensembles.


Ce retour du prince nous perturbe notamment car il échappe aux grilles de lecture conservateur/progressiste, libéral/autoritaire... C'est un point commun entre Trump, Macron, Orban ou Trudeau... Comment résumer ce qui les rassemble ?


V. M. : L'un des idées principales de mon livre est que la distinction entre démocrates libéraux et populistes autoritaires est excessive. Cela ne signifie pas que Trump et Macron pensent la même chose ou gouvernent de la même manière. Le populisme est la conséquence d'une crise politique aggravée de la démocratie, et il est un symptôme plus accentué de la déréliction de la culture démocratique. Il n'en reste pas moins que les dirigeants des démocraties libérales comme Obama ou Macron et les populistes autoritaires comme Trump ou Salvini partagent plus de traits communs qu'on ne l'imagine dans leur manière de gouverner : solitude dans l'exercice du pouvoir qui confine à l'ivresse, volonté de mettre à distance, voire de contrôler ou de critiquer la presse, fantasme d'omniscience et d'omnipotence renforcé par un culte de la personnalité par des courtisans aux ordres, incapacité à accepter les formes de contestations démocratiques qui contrebalancent leur autorité...
Ils se mettent en scène...


V. M. : Tous ces nouveaux princes font un usage excessif des émotions privées dans leur mode de gouvernement. Alors que s'impose l'idée que le critère de réussite de la politique est ce que les dirigeants sont et non plus ce qu'ils font, nous voyons triompher ce que l'écrivain Milan Kundera nomme dans L'Insoutenable légèreté de l'Être « la dictature du cœur », symbole pour lui du kitsch en politique. Comme si les sentiments personnels des dirigeants étaient jugés clés pour combler le fossé entre gouvernants et gouvernés, alors même que la politique en démocratie s'est fondée historiquement sur la dissociation entre émotions publiques et sentiments privés.

On a vu que Trump ou Bolsonaro passent leur temps à déclamer leur amour à leurs électeurs, Salvini n'en finit plus d'embrasser ses soutiens. Le problème, c'est qu'Emmanuel Macron, comme Justin Trudeau et avant eux Barack Obama, font la même chose ! On se souvient de la déclaration de Macron d'amour aux Français pendant la campagne (« Je vous aime farouchement ! »), ou de son sentiment que la crise des gilets jaunes était en fait une « demande d'amour » des Français dont il faut « reconquérir le cœur ».
D'où une infantilisation des électeurs : tout se joue dans une relation privatisée entre le prince et son peuple et non plus dans des conflits médiés par l'autorité politique. Cette obsession des gouvernants à clamer leur amour pose question. Elle renvoie aux formes archaïques d'incarnation dans laquelle les souverains de l'Ancien Régime déclaraient leur affection pour le peuple. La démocratie s'est construite en opposition à cette idée, opposant le pouvoir de la multitude aux dictateurs et aux rois accaparés par une relation individuelle et affective avec les citoyens.


Ce retour du prince est paradoxal car on perçoit, en parallèle, une demande de participation, de plus de démocratie participative. Médias en continu, réseaux sociaux et nouvelles organisations « gazeuses » ont entrainé une illusion d'horizontalité... Est-ce la déception, la frustration qui expliquent le ressentiment actuel ?


V. M. : Ce qui est certain en tous cas, c'est que l'espoir de voir les réseaux sociaux engendrer une nouvelle démocratie numérique où les dirigeants gouverneraient en lien permanent avec une agora numérique est resté lettre morte. Certes, les réseaux sociaux ont élargi l'espace public, et la discussion n'a jamais été aussi nourrie, parfois jusqu'à l'excès. Les réseaux peuvent même être à l'origine de mouvements de contestation de l'autorité politique, comme pour les gilets jaunes, ou de mise à l'agenda de questions d'intérêt général comme pour la marche pour le climat, notamment suite à la pétition en ligne « L'affaire du siècle » qui a recueilli plusieurs millions de signatures en ligne.


Pour autant, cette participation ne s'accompagne d'aucun partage du pouvoir. Les médias numériques ont simplement démultiplié les occasions de marketing politique et renforcé la personnalisation des dirigeants. Les nouveaux princes passent leur temps à commenter leurs propres faits et gestes et n'interagissent jamais avec les citoyens qui les apostrophent. Pire, leur compte twitter fonctionne comme une communauté de fans dont sont exclues les opinions divergentes et qui renforce un peu plus leur starisation. On ne conteste pas une star : on se contente de l'aduler et de la regarder de loin, ou de la critiquer dans des posts qu'elle ne lira jamais, d'autant plus que les dirigeants gèrent rarement eux-mêmes leur compte sur les réseaux sociaux – à l'exception de Donald Trump, rarement pour le meilleur et souvent pour le pire.
D'où la violence...


V. M. : Que cette promesse non tenue de démocratisation par internet génère de la frustration et de la violence, cela me paraît dès lors une évidence. D'où un double mouvement : les réseaux sociaux deviennent un déversoir de frustration et de rancœur, voire de haine puisque tout ce qui s'y dit semble sans conséquence dans le monde réel. En outre, la violence peut venir à s'exprimer dans le monde réel, alors que grandit la frustration d'apostropher en permanence les dirigeants sur les réseaux sans obtenir de réponse. C'est ainsi que certains gilets peuvent en venir à vouloir « faire payer le pouvoir » chaque samedi, et non pas d'imposer un rapport de force dans une négociation avec le gouvernement en vue de satisfaire des revendications.


Quelle est la responsabilité des médias dans le phénomène que vous décrivez ? Et celle des citoyens ?


V. M. : Le retour du prince est le produit d'une triple déresponsabilisation. La première, c'est celle des dirigeants eux-mêmes, pris d'un vertige de toute-puissance, entourés de conseillers dociles, de ministres de second rang, de parlements fantômes, de médias décrédibilisés, et qui gouvernent seuls dans un tête-à-tête avec l'opinion publique. Persuadés qu'ils portent le seul récit possible, ignorant ouvertement l'opposition et le rôle que celle-ci peut jouer dans une démocratie fonctionnelle, ils planent comme Icare au firmament d'un pouvoir qui les dessèche.
La seconde déresponsabilisation est celle des médias, qui plutôt que d'expliquer un monde de plus en plus compliqué, ont choisi la personnalisation. Il est en effet plus facile de s'attacher aux petites phrases et aux polémiques montées en épingle que d'analyser des politiques publiques complexes que les journalistes ne font plus eux-mêmes l'effort de comprendre. Par un mélange de conformisme, de paresse intellectuelle et de sentiment que les citoyens ne sont pas en mesure de comprendre une réalité embrouillée, ils ont choisi d'entrer dans une approche strictement narrative et non plus analytique de l'actualité, axée sur la personnalisation, insistant sur les faits et gestes des personnages que sont devenus les dirigeants.


Et la troisième ?


V. M. : C'est la nôtre, en tant que citoyens. L'ascendant croissant qu'ont pris les dirigeants sur l'univers politique depuis une ou deux décennies tient avant tout à notre irresponsabilité collective et à notre désengagement de la vie démocratique. Les citoyens ne sont pas seulement les victimes de l'obsession des chefs, ils en sont également en partie responsables. Il est plus facile de s'identifier, puis de blâmer des dirigeants pour leur incapacité à gérer des problèmes dont nous ne voulons pas entendre parler ni gérer nous-mêmes. La fascination collective pour la figure du prince tient au fait qu'il est plus facile de désigner des idoles et des coupables plutôt que de nous questionner sur nos propres devoirs vis-à-vis de la collectivité. Le fantasme du consensus est l'une des manifestations de notre immaturité démocratique collective, qu'il vienne des soutiens du président de la République qui pensent les « réformes » indispensables comme dénuées d'alternatives, comme de ceux qui pensent représenter le « vrai peuple » au sein des gilets jaunes par exemple, alors qu'ils n'en représentent qu'une fraction. La démocratie est « un régime dans lequel les conflits sont ouverts et en outre négociables » disait Paul Ricoeur, l'un des maîtres à penser d'Emmanuel Macron. Il semble parfois l'avoir oublié dans sa pratique du pouvoir, et les citoyens aussi.


Vous consacrez un chapitre à l'influence des séries télévisées sur nos représentations de la vie politique voire sur la vie politique elle-même... Jusqu'où peut aller ce que vous nommez la « house of cardisation » de la vie politique ?


V. M. : J'aime beaucoup ce proverbe nigérian qui dit : « le monde est comme un masque qui danse : pour bien le voir, il ne faut pas rester au même endroit ». Alors que fiction et réel se mêlent dans des histoires hybrides qui structurent notre quotidien, comment comprendre le réel si ce n'est en observant la manière dont la fiction le dépeint ? Dans le champ politique, les séries se sont intéressées depuis la fin des années 90 à la politique. L'engouement qu'elles suscitent auprès des masses et la sophistication de la narration qu'elles proposent les rend plus proches du réel qu'auparavant. Mais un changement essentiel est intervenu depuis l'origine du phénomène sériel. Alors que les séries s'inspiraient jusqu'alors de la politique pour faire émerger des récits imaginaires, c'est maintenant la réalité politique qui s'inspire des séries pour se mettre en scène. En témoigne le film documentaire « Les coulisses d'une victoire » diffusé le lendemain de la victoire d'Emmanuel Macron en 2017, filmé à la manière d'une série et scénographié pour faire apparaître des personnages censés générer l'adhésion du grand public, à commencer par le futur président lui-même, omniprésent avant même son élection...


Je parle de « house of cardisation » de la vie politique parce que House of Cards est la série emblématique de ce mouvement de confusion entre fiction et réalité. Barack Obama ou Vladimir Poutine se sont déclarés fans de la série, et ont tourné des faux clips à la manière de son héros, Frank Underwood. Le compte twitter de House of Cards se mêle même de politique dans tous les pays où la série est diffusée, allant jusqu'à réprimander Manuel Valls pour son usage du 49.3 lors de la loi travail en 2016 ou à commenter la vie politique brésilienne. Par la qualité de sa dramaturgie et de ses acteurs, la série apparait au grand public comme le reflet exact de la réalité politique : sauf qu'elle a été pensée au contraire par ses concepteurs comme totalement irréaliste, puisque les hommes politiques y sont dépeints comme des monstres prêts à tout pour parvenir et se maintenir au pouvoir : corruption, mensonge, manipulation... jusqu'au meurtre ! Véritables vampires assoiffés de sang, mafieux corrompus, ils donnent à voir une réussite basée sur un crime. Moyennant quoi, la série fait croire – à son corps défendant – que le personnel politique correspond à la vision qu'en donnent les personnages des Underwood, des vautours du pouvoir d'un cynisme absolu, prêts à tout pour réussir, discréditant toute notion d'intérêt général. Cette confusion avec la fiction a contaminé le monde politique réel – Trump a ringardisé les tribulations des héros de House of Cards par son machiavélisme et sa violence. Elle accentue le désenchantement démocratique et contribue à laisser penser que la démocratie est une mascarade, et qu'il est normal et surtout irrémédiable qu'elle soit confisquée par des dirigeants sans scrupules.


Parmi les réponses à la crise démocratique, vous évoquez celle esquissée par Jacques Rancière avec un réinvestissement des citoyens, qui doivent « se réarmer politiquement » dites-vous... Concrètement, qu'est-ce que cela veut dire ?


V. M. : Jacques Rancière a une jolie formule pour qualifier la démocratie : elle serait « la compétence des incompétents » ou « le pouvoir de ceux qui n'ont aucun titre à l'exercer ». Dans un monde complexe et embrouillé, où nous sommes tous plus ou moins incompétents pour prendre des décisions collectives, pourquoi ne pas reconstruire les conditions d'une véritable délibération pour prendre des décisions qui soient plus partagées ? On plaidera pour le côté irréalisable d'une telle ambition. Pourtant, dans de nombreux pays dans le monde, d'Allemagne aux Etats-Unis en passant par la Finlande, sont mises en œuvre, au moins au niveau local, des formes de démocratie participative et d'initiatives citoyennes qui réarment la démocratie et qui, mêlées à une rénovation de la démocratie représentative classique, revivifient le système politique.


Une telle évolution est impossible sans deux évolutions majeures. La première est institutionnelle. Dans un pays comme la France, aucune évolution n'est possible dans le rapport à l'incarnation sans une remise à plat complète des institutions de la Cinquième République. La seconde implique un changement de regard sur les chefs, et sur la politique en général. La croyance aveugle dans le pouvoir magique des princes est une illusion dangereuse. Il faut « désentimentaliser » la promesse du politique en arrêtant de croire qu'une poignée d'individus peut régler tous nos problèmes à notre place. Nous devons nous remparer de notre pouvoir de citoyen, et mettre en place des outils de contrôle plus étroits des dirigeants, en leur opposant des contrepouvoirs pour faire vivre la démocratie. C'est seulement à ce prix que nous pourrons faire émerger de nouveaux types de leaders, dont la mission ne sera plus de confisquer le pouvoir que nous avons placé entre leurs mains, mais d'augmenter notre capacité collective à agir.
Propos recueillis par Aurélie Marcireau.


À lire : Le retour du Prince, Vincent Martigny, éd. Flammarion, 215 p., 18 €
Photo : Vincent Martigny © Astrid di Crollalanza


https://www.nouveau-magazine-litteraire.com/entretien-politique/vincent-martigny-il-faut-«%C2%A0désentimentaliser%C2%A0»-la-promesse-du-politique

Ne reste pas à ta place-Rokhaya Diallo (Auteur) Comment arriver là où personne ne vous attendait

 

"Je l'ai rencontré physiquement en 2018 lors d'une conférence de Felwine à Paris 19 au 108. Elle était discrète, très attentive, mais elle a quitté avant la fin de la conférence. C'est une femme battante qui ne se laisse pas faire et qui se défend avec des armes tirées de son vécu de ses lectures et de ses voyages. A suivre"P B CISSOKO

À mi-chemin entre l'autobiographie et le guide de développement personnel, ce récit de Rokhaya Diallo, née dans le Paris populaire de la fin des années 1970, relate le parcours inspirant d'une femme qui a réussi à s'extraire de sa condition, à mobiliser toutes ses ressources pour s'élever socialement et intellectuellement et à se nourrir des multiples rencontres qu'elle a su provoquer. Devenue aujourd'hui un personnage médiatisé inscrit au coeur du débat public français, Rokhaya Diallo éclaire d'une voix sincère et singulière ses prises de position, qui ont souvent été mal interprétées et déformées au fil de leurs restitutions.

Le guide de Rokhaya Diallo pour arriver là où personne ne vous attend
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Par Marguerite Nebelsztein


Publié le Vendredi 29 Mars 2019


Rokhaya Diallo a de son propre aveu un parcours atypique. Elle donne les clefs dans son nouveau livre à toutes les femmes pour arriver là où personne ne nous attend.


Et si on laissait tomber nos a priori et qu'on ouvrait le dernier livre de Rokhaya Diallo Ne reste pas à ta place ?


Née dans une famille populaire, elle grandit en région parisienne. Enfant de la télévision mais aussi grande consommatrice de livres, elle nourrit une passion pour le Japon et l'animation.
Après avoir commencé par des études de droit puis continué dans une école de commerce, elle devient cadre dans les films d'animation chez Disney pour suivre sa passion. En 2006, Rokhaya Diallo monte l'association Les Indivisibles pour dénoncer le racisme en France. Puis elle est embauchée comme chroniqueuse dans la matinale de Canal+ et commence une carrière de journaliste en 2009.
Une décennie plus tard, Rokhaya Diallo revient dans ce livre sur son parcours, reconnaît avoir eu de la chance mais aussi avoir duré à force de travail, de pugnacité et de persévérance.
Cet ouvrage est un recueil de conseils qui nous encourage à nous émanciper en tant que femmes des conditionnements dont nous sommes victimes et à nous débarrasser de nos complexes pour prendre conscience de nos capacités de réussite.
Elle tente de nous inculquer des déconstructions indispensables pour réussir en tant que femmes. Nous devons par exemple accepter le compliment, avoir confiance dans nos compétences et mesurer l'importance de notre valeur, y compris dans le travail.
Rokhaya Diallo veut aussi conserver son énergie pour des choses positives plutôt que pour se justifier auprès de ses détracteurs. Elle est aujourd'hui éditorialiste sur LCI et animatrice de l'émission BET Talk sur la chaîne BET. Elle est également co-animatrice avec l'autrice Grace Ly du podcast Kiff ta race.


Terrafemina : Vous écrivez que vous étiez une ado timide. Comment avez-vous décidé un jour de prendre la parole ?


Rokhaya Diallo : J'avais envie que cette parole résonne, c'est venu assez tard finalement. Quand j'étais jeune je n'avais pas une telle nécessité de parler. Donc c'est venu assez tard.
Vous déplorez le fait de ne pas voir de gens qui vous ressemblent dans les médias. Vous êtes connue, mais vous êtes un peu l'arbre qui cache la forêt...
R.D. : Dans les espaces où j'évolue, on n'est pas très nombreux, malheureusement. Bien sûr qu'il y a d'autre journalistes, qui sont à la fois des femmes noires et qui sont sur des combats anti-racisme, mais on est très très peu nombreuses.
C'est pour cela que je dis que la situation est un peu symptomatique. Elle est emblématique même de la majorité pour laquelle c'est difficile. Moi je veux utiliser mon privilège et ma plateforme pour dénoncer la condition qui est faite à la majorité des gens qui me ressemblent.
Je suis contente de mon sort, mais je ne peux pas m'en contenter.


Comment devient-on éditorialiste ?


R.D. : On doit d'abord commencer à travailler sur la question de sa légitimité. Parce que les études montrent que les femmes ont du mal à valoriser leur légitimité.
Quand elles sont sollicitées, elles ont plus tendance que les hommes à refuser, parce que quand on est une femme, on a des invitations à l'humilité qui fait qu'on se sent moins légitime, et on va dire "je vous recommande telle personne, je ne suis pas experte sur ce sujet... ".
Avoir conscience de cette éducation et parvenir à l'identifier et à subvertir ce conditionnement c'est quelque chose de nécessaire. Il faut aussi se forcer à répondre aux sollicitations positivement les fois où on peut être présentes.
Mais il y a aussi parfois des femmes qui ont des raisons d'indisponibilités, qui sont liées au partage des tâches qui n'est pas très égalitaire.
Les hommes, eux, s'empêchent moins de prendre la parole y compris sur des sujets qu'ils ne maîtrisent pas.

Est-ce que ce livre sert aussi à montrer aux gens qui vous êtes, au-delà des idées reçues sur votre personne ?


R.D. : Alors moi, je ne cherche pas à me justifier. Les gens qui ne me connaissent pas et qui parlent c'est leur problème. L'idée de ce livre, c'est de partager les leçons que j'ai tirées de ma trajectoire avec des gens qui s'interrogent tout simplement.
On me demande souvent comment j'ai fait pour en arriver là parce que j'ai un parcours original. Et je voulais raconter ça. Et c'est l'histoire de quelqu'un de beaucoup plus simple que ce qu'on peut imaginer aussi.
Êtes-vous une source d'inspiration pour les autres ?
R.D. : Ce qui me touche, c'est que je reçois beaucoup de remerciements de personnes qui sans doute partagent mes idées et ne les entendent pas souvent. Et c'est vrai que j'ai beaucoup beaucoup de gratitude et de remerciements de gens qui m'arrêtent dans la rue et ça, c'est vraiment très encourageant.
Moi je ne me considère pas du tout comme une porte-parole, je parle en mon nom. Mais je trouve ça chouette que les gens expriment tout simplement le fait qu'ils auraient envie de dire la même chose et que les plateaux ne leur sont pas forcément ouverts donc ça c'est chouette.


Vous remerciez à la fin du livre les gens qui vous soutiennent sur les réseaux sociaux. Pourquoi est-ce si important de se sentir soutenue par eux ?


R.D. : Déjà, c'est important parce que cela montre qu'il n'y a pas que de la haine sur les réseaux sociaux, ces gens parlent sur une plateforme publique donc les autres personnes peuvent le lire.
Moi ça me permet aussi de mesurer l'impact de mes propos, ce qui n'est pas forcément le cas à la télévision. J'ai choisi de rester sur les réseaux sociaux malgré les attaques parce qu'il y a ça qui, d'une certaine manière, rééquilibre le mouvement. S'il n'y avait pas ça c'est sûr que ça serait quelque chose qui n'aurait pas de sens pour moi.


Les femmes dans l'Histoire sont souvent minimisées dans leur pensée pour être invisibilisées. Est-ce que c'est ce qui vous arrive ?


R.D. : On ne m'attaque jamais sur mon travail, sur des choses tangibles. Je dis quelque chose qui peut ne pas plaire, mais c'est quelque chose qu'on me nie.
On décrédibilise mon activité militante par exemple, mais ce n'est pas une activité professionnelle, donc le fait que l'on me réduise à ça pour moi c'est une manière de me disqualifier à la fois intellectuellement et professionnellement. Ca il faut le gérer et ce n'est pas agréable.
Vous devez arriver à gérer la critique, c'est ce que vous expliquez dans le livre. Vous donnez des conseils pour y arriver. Mais vous montrez aussi pourquoi c'est important de savoir accepter les compliments. Pourquoi ?
R.D. : Moi j'accepte la critique mais pas les attaques qui ont pour but soit de m'intimider, soit de me démoraliser.


Après, c'est bien d'être humble, mais c'est bien de savoir reconnaître ses qualités. Alors quand on reçoit des compliments, il faut les accueillir, ça fait du bien. Quand on fait des compliments nous-mêmes on a envie de faire plaisir aux gens et il faut rendre aux gens qui nous font des compliments le plaisir qu'ils ont envie de nous faire en nous les faisant. Donc il faut savoir les accepter pour que cela nous alimente, pour évoluer.


Vous expliquez dans votre livre le respect que les Français·es ont pour l'afroféminisme américain, mais le dénigrement qui est fait de l'afroféminisme français. Comment on l'explique ?


R.D. : Parce qu'en France, on vit dans une mythologie universaliste, en niant les particularismes. Sauf que ces particularismes, il faut les reconnaître pour permettre aux gens qui le vivent de dénoncer le tort qui leur est fait. On sait qu'il y a des contrôles au faciès, on sait qu'il y a un traitement différencié entre la France des Outre-mer et la France hexagonale, ... On sait que malgré tout, on ne veut pas en parler et on dit que la France continue d'être un pays universel contrairement à d'autres pays.


Mais le refus que l'on fait à des collectifs comme Lallab, c'est le déni républicain d'une réalité qui pourtant est évidente.


Pourquoi est-ce si difficile pour la France et les Français·es d'accepter le fait qu'ils et elles sont racistes ?


R.D. : Parce qu'on a un idéal qui n'a rien à voir avec la réalité. On se voit comme étant le pays des Lumières, le pays des droits humains, et on refuse de mettre en cause cette mythologie. Le racisme est une idéologie politique et historique, ce n'est pas une question de bien et de mal. C'est un pays qui a été fissuré par une histoire, par l'esclavage, et que cela a encore des conséquences aujourd'hui.
Ça n'est pas jeter l'opprobre sur la France mais il faut penser à ces conséquences négatives.


A qui s'adresse le titre de votre livre ?


R.D. : J'ai conscience qu'on ne peut pas dire "quand on veut on peut", ce n'est pas facile pour tout le monde, mais quand on a des conditions favorables, il faut vraiment saisir chacune des chances qui se présentent à nous. Ca veut dire avoir conscience de sa valeur et parvenir à faire à partir de cela, un chemin qui nous permette de nous accomplir et de nous réaliser. Que chacun et chacune arrive à trouver ce point qui lui permette de s'accomplir dans une forme de bonheur.
Donc c'est une invitation mais ça n'est pas une injonction. Je sais qu'il y a des gens pour qui c'est difficile et qui connaissent des échecs parce que les conditions ne sont pas favorables, et ça, je ne veux pas le stigmatiser.
J'ai eu de la chance aussi. Il y a ce facteur chance qui a été important dans mon parcours. On m'a proposé une chronique à la télé alors que je n'avais rien demandé. Ça n'arrive pas à tout le monde non plus.
Mais ce qui m'a permis de rester et de durer dix ans, c'est d'avoir fait de cette opportunité quelque chose.
Et puis quand j'ai eu des problèmes, d'avoir créé des documentaires, d'avoir créé autre chose, en réaction à l'adversité, des productions qui me sont propres.
Et d'avoir réussi à créer un cocon de personnes bienveillantes autour de vous...
R.D. : Exactement. Parce que ma vie, ça n'est pas les débats, cela n'est pas les médias. Il y a des personnes autour de moi qui sont proches et qui chaque jour sont de bon conseil, que je sollicite en permanence et qui sont mon rempart contre les agressions extérieures, c'est capital.


C'est un cocon que j'ai constitué depuis longtemps. Il a commencé à ma naissance avec ma famille immédiate, puis après avec mes amitiés que j'ai réussi à constituer, les gens qui sont entrés dans ma vie avec qui je suis aujourd'hui. Tout ça, c'est quelque chose que j'ai construit au fil des années et je me protège avec ça.


https://www.terrafemina.com/article/rokhaya-diallo-presente-son-livre-ne-reste-pas-a-ta-place_a348782/1

DÉBAT PHILOSOPHIQUE Cahiers de l'IREA n°26


Collectif
PHILOSOPHIE AFRIQUE SUBSAHARIENNE

Au sommaire de ce numéro : Cet être qui vaut infiniment 1 Essai d'une philosophie pratique et ascendante Plaidoyer pour une civilisation à visage humain (Soeur Marie-Gonzaga JOHNSON) ; Fabien Éboussi Boulaga et l'«institutionnalisation» de la philosophie. Plaidoirie pour une autodétermination de l'École africaine (Joseph TEGUEZEM et Ramsès NZENTI KOPA); La philosophie africaine, jalons de la théologie
africaine (Vincent Davy KACOU OI); Contribution de la sagesse socratique à la fondation d'une éthique de la communication (Anicet Laurent QUENUM).


Éditorial .


11Blaise BAYILI Cet être qui vaut infiniment 1 Essai d'une philosophie pratique et ascendante Plaidoyer pour une civilisation à visage humain.
........................................................................
19 Sœur Marie-Gonzaga JOHNSON Cet être qui vaut infiniment 2 L'option pour la promotion d'une culture à la valeur de la personne humaine Un plaidoyer pour une civilisation à visage humain, la civilisation de l'amour
............................................................
61 Sœur Marie-Gonzaga JOHNSON Fabien Éboussi Boulaga et l'« institutionnalisation » de la philosophie. Plaidoirie pour une autodétermination de l'École africaine......................................................................
109 Joseph TEGUEZEM et Ramsès NZENTI KOPA La philosophie africaine, jalons de la théologie africaine..................................................................................
161 Vincent Davy KACOU OI La phénoménologie et le renouveau corporel : vers une réorientation des approches métaphysique et scientifique?
............................................................................
211 Joseph TEGUEZEM Contribution de la sagesse socratique à la fondation d'une éthique de la communication .............................................

261 Anicet Laurent QUENUM

Luc Ferry, Nicolas Bouzou : "Le pessimisme des intellectuels français est souvent l'avatar d'une haine du libéralisme"

 

Luc Ferry et Nicolas Bouzou tentent, dans un livre, de répondre à cette propension qu'auraient les Français à cultiver cette "joie mauvaise" qu'est le pessimisme.

Pourquoi tant d'intellectuels se complaisent-ils dans cette joie mauvaise qu'est le pessimisme ?


Pourquoi ne voit-on plus les progrès considérables accomplis par nos sociétés en termes d'espérance de vie, de santé, de conditions de travail ?


Pourquoi avons-nous peur de la troisième révolution industrielle – cette convergence spectaculaire de l'intelligence artificielle, de l'informatique et de la robotique ?


Pourquoi nous laissons-nous envahir par les scénarios catastrophe, les théories complotistes, les fausses nouvelles ?


Pourquoi ne croit-on plus en l'Europe ?


Pourquoi un tel manque de confiance dans l'avenir ?


Dans ce livre événement, le philosophe Luc Ferry et l'économiste Nicolas Bouzou répondent à ces questions qui nous concernent tous, nous et nos enfants.
Ils unissent leurs voix pour appréhender le monde qui vient, et énoncer les conditions qui permettront à la sagesse de l'emporter sur la folie.
Ils nous exhortent à ne pas céder au pessimisme ambiant et à relever avec courage et lucidité les nouveaux défis du XXIe siècle
Un livre aussi limpide que puissant.

Avec Nicolas Bouzou, Luc Ferry


Atlantico : Votre livre, "Sagesse et folie du monde qui vient, comment s'y préparer, comment y préparer nos enfants ?" (XO éditions) tente de répondre à cette propension qu'auraient les Français à cultiver cette "joie mauvaise" qu'est le pessimisme. L'écrivain anglais G.K. Chesterton disait que "l'humanité ne produit des optimistes que lorsqu'elle a cessé de produire des heureux". D'une certaine façon, ce pessimisme contemporain n'est-il pas compréhensible, voire justifié, en ce qu'il permet de contrebalancer un optimisme qui se déclare rationnel et se veut opposé lui-même à un pessimisme rabaissé à son origine émotionnelle (pensons par exemple à la "nostalgie" défendue par Alain Finkielkraut) ?


Nicolas Bouzou : Nous ne défendons dans notre livre ni l'optimisme ni le pessimisme, qui sont des humeurs qui passent à côté du sujet. Nous proposons une analyse lucide et appelons une action politique courageuse. C'est tout à fait différent. Le pessimisme d'Alain Finkielkraut ou de Régis Debray me semble injustifié car il oublie les formidables progrès que l'économie de marché permet de réaliser dans la santé, les transports, la diffusion de la culture ou l'énergie. Et de ce point de vue, la troisième révolution industrielle est une promesse formidable de progrès. Nous vivons en moyenne de mieux en mieux c'est un fait et le pessimisme de certains est souvent l'avatar d'une haine du libéralisme qui n'est pas fondée intellectuellement. Mais d'un autre côté, l'optimisme de Johan Norberg ou Steven Pinker est insuffisant car le progrès créé ses propres maux comme la perte relative de revenu des classes moyennes ou la plongée dans une société de consommation qui devient addictive. Notre ouvrage veut au contraire donner un nouveau contenu, concret, à la notion de progrès, qui ne peut plus s'identifier au progrès du 19ème siècle par exemple. Nous insistons par exemple beaucoup sur la question du sens à donner à nos vies.
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Le pessimisme n'est-il pas d'une certaine façon un optimisme inversé ?

La décadence et le progressisme ne posent-ils pas le même problème à nos sociétés démocratiques en ce qu'ils enjambent trop rapidement le temps démocratique qu'est le présent pour se tourner vers un passé idéalisé ou un avenir déconnecté des réalités ?


Luc Ferry : Bernanos disait que si les optimistes sont des imbéciles heureux, les pessimistes ne sont en général que des imbéciles malheureux. Ce n'était pas très gentil, mais assez bien vu. Notre livre plaide pour qu'on échappe enfin à ces deux catégories de la bêtise humaine pour tenter d'abord et avant tout de comprendre le monde qui vient. Nous vivons une troisième révolution industrielle, celle qui fait converger l'intelligence artificielle (IA), la robotique et le digital, et cette révolution va changer le monde davantage dans les cinquante ans qui viennent que dans les cinq mille qui précèdent. Il est assez compréhensible qu'à défaut de comprendre ce qui est en train d'advenir, nombre de nos concitoyens soient pessimistes.

Notre livre vise donc d'abord à expliquer ce que nous vivons, il plaide pour la lucidité, car l'avenir sera ce que nous en ferons et si nous ne comprenons pas la révolution en cours, nous sommes très mal partis. Pour ne donner qu'un exemple, la voiture, le camion et le train autonomes, conduits par des robots d'IA, vont détruire des millions d'emplois partout dans le monde dans les décennies qui viennent et nos politiques semblent ne pas en prendre la mesure. La question cruciale que nous posons est au fond celle-ci : comment rendre nos concitoyens, à commencer par nos enfants, complémentaires et non victimes du monde qui vient, comment les y préparer et quelles compétences leur faire acquérir afin qu'ils n'en soient pas des exclus de l'avenir.


Votre livre se propose d'apporter "un regard neuf sur l'avenir face aux tropismes exclusivement passéistes" et s'interroge sur l'incapacité de nos époques à voir les "progrès considérables accomplis par nos sociétés en termes d'espérance de vie, de santé, de conditions de travail". Aujourd'hui la France est déchirée par la crise totale que représente le mouvement des Gilets jaunes. Cette crise n'est-elle pas d'une illustration de l'opposition entre une France qui a une confiance totale en l'avenir et une France qui n'y croit pas ou plus ?


Nicolas Bouzou : Bien sûr, et ce phénomène se retrouve aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, bien qu'il s'exprime de façon différente. La mondialisation et l'innovation sont une aubaine pour les plus aisés, les mieux formés, les "manipulateurs de symbole" qui savent jouer de ce contexte. Cela représente tout de même environ 30% des habitants des pays développés. Le couple mondialisation/innovation est aussi favorable aux plus fragiles, qui peuvent acheter des produits de moins en moins chers et dont les emplois ne sont pas menacés par la technologie. Un serveur de restaurant ne va pas perdre son travail. Les personnes les plus mal à l'aise, ce sont les "classes moyennes basses", dont beaucoup résident dans les villes moyennes et les territoires ruraux. Ce sont par exemple les descendants des hillbilies dans la rust belt américaine magnifiquement dépeints par JD Vance. Eux connaissent ou risquent de connaître un véritable déclassement. L'action politique doit prioritairement les cibler en améliorant les politiques d'éducation, de formation professionnelle, de logements... La crise du logement pour les classes moyennes par exemple, touche quasiment tous les pays développés.


Luc Ferry : Je crois que nous avons tous tendance à exagérer l'ampleur de ce mouvement. Au plus fort des manifestations, les GJ étaient 280 000, ils sont 35 000 aujourd'hui : nous sommes à des années-lumière des grandes manifestations que la France a connues dans les années 30, 60, ou même 80. Il y a un effet loupe largement dû aux réseaux sociaux auxquels s'ajoutent les chaînes d'info en continu. Le mouvement n'en est pas moins significatif des divisions que la mondialisation instaure entre ceux qui peuvent surfer sur la vague et ceux qui passent dessous. Plus profondément encore, il y a un décalage de moins en moins supportable entre les promesses de bonheur et les incitations à la consommation que nous font les sociétés libérales et le revenu réel de millions de gens qui travaillent, qui ont un emploi et qui ont pourtant du mal à vivre convenablement de leurs salaires. En imposant de manière absurde et uniforme la limitation de vitesse à 80km/h en même temps qu'une hausse des carburants, le gouvernement a mis le feu aux poudres et il ne sait plus comment s'y prendre pour apaiser la colère...


Vous proposez de "réinvestir la notion de progrès" par l'utilisation d'exemple concret. Si on remonte non pas un siècle mais 10 ou 20 ans auparavant, quels exemples concrets pouvez-vous nous donner de ce progrès ?


Nicolas Bouzou : Je travaille beaucoup sur l'économie de la cancérologie. Il y a trois ans, on mourrait d'un mélanome métastasique ou d'un cancer du poumon. Aujourd'hui, on soigne de nombreux patients. L'immunothérapie et la génétique sont des révolutions thérapeutiques qui permettent des progrès impensables en oncologie. C'est un formidable progrès, très concret. S'il faut réformer nos systèmes de soins, c'est pour que chacun puisse bénéficier de ce progrès. C'est ça le contrat social européen.


Vous indiquez qu'il "faut du courage pour gouverner, mais [le courage] ne suffit pas : il faut l'adhésion d'une majorité du peuple". La crise des Gilets jaunes ne montre pas en creux cette tendance censitaire qui existe au sein de nos élites, et qui consiste à porter le progrès, même si c'est contre le peuple ?


Luc Ferry : C'est à mes yeux le grand tort des libéraux : ils pensent en général qu'il suffit d'avoir raison sur le fond pour que les décisions passent. C'est une erreur. Quand je regarde ce qui sort du « grand débat », c'est peu dire que je ne suis pas enthousiaste. Qu'il s'agisse du rétablissement de l'ISF ou de la baisse de la TVA par exemple, ce sont des mesures profondément nuisibles. Dans un pays d'adultes, personne ne demanderait ça, de même que personne ne songerait à éviter éternellement l'allongement de la durée de cotisation pour la retraite. Le problème de tous les gouvernements depuis des décennies, à droite comme à gauche, c'est qu'on sait en gros ce qu'il faut faire, mais on ne sait pas comment s'y prendre pour ne pas mettre les gens dans la rue. Du coup on ne fait rien, ou pas grand-chose. Les déficits augmentent, la dette avec eux, les impôts forcément en conséquence, et le pays va de plus en plus mal parce qu'il a le taux de prélèvements obligatoires le plus élevé de l'OCDE. J'en reviens à notre livre : il faut expliquer, aligner inlassablement les arguments rationnels qui tentent de faire comprendre les enjeux de la troisième révolution industrielle afin que l'opinion publique soit assez éclairée pour accepter ou refuser en connaissance de cause les décisions politiques. Je sais bien que c'est une goutte d'eau dans l'océan, mais c'est en tout cas l'idée...  


Vous abordez notamment la question de la fin du travail, que vous réfutez. Pourquoi ne doit-on pas avoir peur d'un - excusez l'expression - grand remplacement par les robots ?

N'y a-t-il pas malgré tout un problème dans la façon dont logiciels et autres bras automatiques effectuant des tâches autrefois dévolues aux humains sont intégrés dans le monde du travail aujourd'hui ?


Nicolas Bouzou : Oui mais c'est formidable car ces robots vont effectuer des tâches qui sont pénibles pour les humains. Historiquement, la technologie a toujours détruit les emplois les plus difficiles. Au fond, tant que les humains seront complémentaires de la technologie et tant qu'il y aura des besoins à satisfaire, le travail sera infini. La question n'est donc pas du tout celle de la fin du travail et de l'instauration d'un revenu universel mais celle de la mutation des métiers, c'est-à-dire de la formation. Nos systèmes éducatifs et de formation continue doivent fortement monter en gamme. En dehors des pays scandinaves, de l'Autriche et de la Suisse, les pays développés sont encore loin du compte à ce sujet. C'est cette inadéquation entre l'offre et la demande de travail qui générera du chômage. On forme des moniteurs d'auto-écoles alors qu'on va avoir besoin de logisticiens.


Notre époque n'a jamais connu autant de burn-out et autres dépressions dans l'environnement professionnel. Évidemment, il y a moins de morts au travail aujourd'hui que sur le chantier des Pyramides, mais le malaise est très net. Quelle perspective peut-on attendre de l'avenir sur ce terrain ?


Luc Ferry : Là encore, le manque de prisme historique nous fait grossir les problèmes. Sans remonter aux pyramides, mon père a commencé à travailler à l'âge de 12 ans, il a connu deux guerres atroces sans tomber pour autant dans le burn-out. Et croyez-moi, il n'était pas le seul dans cette situation. Ce ne sont pas les conditions de travail qui sont plus dures aujourd'hui que dans les années 30, c'est l'exigence de bien être qui a augmenté de manière exponentielle. Pas de malentendu : c'est une bonne chose, mais qui, là encore, doit être mise en perspective. L'idée que défend notre livre, c'est qu'on doit tout faire pour éviter d'en venir à cette catastrophe intellectuelle, économique et morale que serait le revenu universel de base (RUB) qu'on confond souvent à tort avec le RSA. Il faut au contraire, « équiper » nos enfants de manière qu'ils soient complémentaires du monde qui vient, et non remisés à la maison à ne rien faire avec un revenu misérable. Les partisans du RUB disent que les gens au RUB auront des activités caritives d'utilité publiques, mais je ne suis pas sûr que le modèle des dames patronnesses du XIXème siècle soit enthousiasmant. Cette lutte pour la « complémentarité » homme/IA/Robots est l'un des thèmes essentiels de notre livre.


Vous reconnaissez que notre monde s'avance vers une phase "hypercapitalistique" et que les inégalités vont progresser. Quand bien même une redistribution serait mise en place par intéressement, une telle phase est-elle tenable socialement ?


Nicolas Bouzou : Oui si l'on pense en termes de justice. Évidemment, il y a un nouveau d'inégalités qui est socialement inacceptable dans un pays. Je me suis rendu récemment dans le quartier de Skid Row à Los Angeles et ce que j'y ai vu ne devrait pas exister sur notre planète, c'est aussi simple que ça. Mais en France et même en Europe, nous avons réussi à juguler les inégalités de revenus. L'enjeu, c'est la justice, c'est permettre de faire en sorte que chacun puisse construire sa vie ; que chacun puisse, comme le dit Amartya Sen, acquérir des "capabilités". C'est pourquoi la question de l'éducation est si importante. En France par exemple, on sort difficilement de la pauvreté. Pour un libéral comme moi, c'est inacceptable.


Vous proposez un "bon usage du Big Data". Quels sont les enjeux, et pourquoi cette question est centrale pour notre avenir ?


Luc Ferry : Le Big Data traité par l'IA est le nouveau pétrole de l'économie collaborative. Google a gagné des dizaines de milliards de dollars cette année juste en revendant à des entreprises nos data et nos historiques de navigations afin qu'elles puissent cibler leur publicité. Comme l'a montré Jean Tirole, notre prix Nobel d'économie, nous vivons dans le monde du faux gratuit : vous naviguez sur Google ou sur les réseaux, c'est gratuit pour vous, mais payant pour les entreprises qui vont acheter vos data, et lucratif au plus haut point pour ceux qui les récoltent et qui les vendent. Si nous voulons, nous, européens, non seulement protéger nos vies privées, mais profiter nous aussi de cette manne, ce n'est pas le RGPD qui nous y aidera, mais des investissements européens dans l'édification de GAFA européens. Ce devrait être un des enjeux fondamentaux de la prochaine élection européenne, mais je doute, hélas, que nos politiques soient assez lucides pour s'en saisir...


Luc Ferry et Nicolas Bouzou, "Sagesse et folie du monde qui vient, comment s'y préparer, comment y préparer nos enfants ?", publié chez XO éditions.
Margaux Lonnberg
FR.BAZARCHIC.COM

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