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Ces «étrangers de l'intérieur assignés à résidence» l’exil intérieur des jeunes de banlieue en France par le sociologue Robert CASTEL

 

Robert Castel, sociologue, auteur de "la Discrimination négative", est mort mardi 12 mars à l'âge de 79 ans. Nous republions aujourd'hui ce texte donné au Nouvel Observateur en 2007. (Sipa)
Robert Castel, en 2007, évoquait dans «l'Obs» la situation des banlieues françaises, deux ans après les émeutes.

L'exil intérieur des jeunes de banlieue
A l'automne 2005, les banlieues françaises furent le théâtre d'émeutes urbaines. En dépit de cet électrochoc national, rien n'a vraiment changé dans les banlieues. Les jeunes «issus de l'immigration» y sont toujours «assignés à résidence», tels des «étrangers de l'intérieur». Les jeunes de banlieue accumulent les mêmes contre-performances sociales: échecs scolaires, absence d'avenir professionnel, galères quotidiennes et recours aux combines de l'économie souterraine.
L'étiquette tenace de l'inutilité sociale et de la dangerosité leur colle à la peau. La discrimination négative les frappe durement. Etre discriminé négativement, c'est être assigné à un destin sur la base d'une caractéristique que l'on n'a pas choisie, mais que les autres vous renvoient sous la forme d'un stigmate.
Leur problème majeur est celui de la reconnaissance. On refuse une citoyenneté effective à ces jeunes, pauvres, presque toujours d'origine étrangère et pourtant pour la majorité d'entre eux de nationalité française. Ces jeunes des quartiers ne sont pas totalement en dehors de la société (la cité n'est pas un ghetto) mais ils ne sont pas non plus dedans, puisqu'ils n'y occupent aucune place reconnue.
Leur exil est un exil intérieur qui les conduit à vivre en négatif leur rapport aux valeurs qu'est censée incarner la société française. Leur situation est paradoxale: ils sont citoyens, inscrits dans le territoire français, et néanmoins ils subissent un traitement différentiel et discriminant qui les disqualifie.
Un «Sud» en plein Nord
Qu'on ne s'y trompe pas. Les problèmes de la périphérie sont aussi les problèmes centraux de la société française. Braudel montrait déjà que le capitalisme marchand fonctionnait dans une relation asymétrique d'un centre à ses périphéries. Les périphéries aujourd'hui vont jusqu'aux plus lointaines frontières de l'économie-monde, mais s'installent aussi au sein des Etats-nations. Les marges sont au coeur de la nation et on pourrait ainsi dire que les banlieues, c'est notre «Sud» à nous. S'y condensent insécurité sociale - taux de chômage extrêmement élevé - et, il faut avoir le courage d'en parler, exacerbation de la question raciale.
La République, en contradiction avec ses propres principes, paraît incapable d'intégrer ces jeunes Français qui se vivent comme les indigènes de la nation, comme s'il y avait toujours une marque, une trace d'une immigration lointaine qui pèse toujours sur eux. Les immigrés italiens ou polonais du début du siècle dernier se sont intégrés en une génération. Cela n'a pas toujours été facile, mais la République a su faire son travail.
En France, les quartiers dits «sensibles» - ils concernent près de 5 millions d'habitants - ont été l'objet depuis le début des années 1980 d'un traitement social continu grâce à la «politique de la ville». Il est donc faux de dire que ces quartiers ont été laissés totalement à l'abandon. La puissance publique est présente en banlieue sous de multiples formes. Il n'y a pas en France de ghettos de type nord-américain et le périphérique qui sépare Paris de ses banlieues n'est pas une frontière. Le rêve de promotion sociale n'est pas formellement interdit aux jeunes issus de l'immigration. La France n'est pas une société de castes ou d'apartheid. Mais trop d'espoirs, tels ceux portés par la «marche des beurs pour l'égalité» de 1983, ont été déçus.
La première insécurité est sociale
Une démocratie doit certes assurer l'ordre public et la paix civile, mais aussi l'ordre social. L'Etat mobilise en banlieue l'essentiel de ses pouvoirs régaliens - la police et la justice - pour lutter contre l'insécurité civile et la délinquance, mais laisse entre parenthèses l'autre aspect de l'insécurité: l'insécurité sociale. Il existe ainsi une tension, une contradiction entre l'affirmation de l'autorité sans faille de l'Etat répressif et son slogan de «tolérance zéro», et un laxisme de l'Etat face à la dégradation de la condition sociale de catégories populaires. Les jeunes des cités sont ainsi les cibles privilégiées de la volonté de l'Etat à manifester son autorité et en même temps les oubliés de la République sociale.
Les émeutes de novembre 2005 ont été une révolte du désespoir. Les émeutiers, qui n'étaient inspirés ou guidés ni par les gauchistes ni par les islamistes, avaient le sentiment de ne plus avoir de place ni d'avenir dans notre société. Il est bien sûr injustifiable de brûler des écoles, mais encore faut-il avoir l'honnêteté de reconnaître que l'école ne remplit pas dans ces quartiers le mandat d'égalité qui est le sien. L'échec scolaire entraîne l'échec professionnel. Les jeunes s'insurgent contre les discriminations dont ils sont victimes pour l'emploi ou le logement. C'est déjà un malheur d'être chômeur, mais pourquoi faut-il que s'y ajoute un sentiment d'injustice parce que, lors d'un entretien d'embauche, on a été éliminé sur la base de son nom ou de sa couleur de peau ? Le cumul des handicaps rend ainsi explosive la question ethnique et raciale.
Une dynamique de séparation ethnique
A l'automne 2005, la France n'a pas été à feu et à sang. Mais, visiblement, l'avertissement et ce cri de désespoir collectif n'ont pas été entendus. Le moment de peur passé, on s'est soulagé en se disant qu'au fond la France peut vivre avec quelques explosions urbaines de temps à autre. C'est encore oublier que les marges concernent directement le centre. Pourquoi y a-t-il aujourd'hui une telle stigmatisation de la religion musulmane alors que 5 millions de musulmans vivent en France ? Ce soupçon permanent d'islamisme radical dirigé contre cette communauté, dans un contexte de guerre au terrorisme, empoisonne l'atmosphère et sonne comme une condamnation collective.
Les enquêtes sociologiques montrent pourtant fort bien que plus de 80% des jeunes musulmans ont un rapport assez distant avec leur religion. Leur stigmatisation globale ne peut qu'accélérer le développement du communautarisme qui mettrait en danger l'unité de la nation. Actuellement, les banlieues ne sont pas encore des territoires ethniques, mais elles s'ethnicisent de plus en plus. Pourtant, on confond problèmes ethniques et problèmes avant tout sociaux.
D'où la tentation pour ces populations stigmatisées de retourner le stigmate, de s'affirmer arabe, noire ou musulmane, à défaut de pouvoir être reconnues comme membres à part entière de la nation française. Force est de constater qu'une dynamique de séparation est en train de s'installer et que se creuse progressivement une distance entre ces populations marquées par leur origine ethnique et le reste de la société française.
Menace de sécession
La France est devenue un pays pluriculturel et pluriethnique. Il le sera de plus en plus. Il faut apprendre à accepter cette réalité. Il est donc gravissime que la République ne soit plus capable d'intégrer des gens qui ont un héritage culturel différent. Le Breton de souche que je suis est reconnaissant à la République. Grâce à elle, la Bretagne s'est modernisée tout en restant fidèle à elle-même.
Pourquoi la République ne saurait-elle pas faire, comme elle l'a réussi pour de farouches Bretons, la même chose pour des gens dont la seule tare serait que leur père ou leur grand-père soient venus des anciennes colonies ? Quand on parle de jeunes de la «troisième génération», on en vient ainsi, comme le dit Etienne Balibar, à fabriquer «une catégorie sociale juridiquement et humainement monstrueuse, qui est la condition héréditaire d'immigrant». Immigré une fois, immigré toujours, de génération en génération, quelle que soit la nationalité acquise.
Cette coagulation de discrimination raciale et de dislocation sociale fait peser sur l'ensemble de la société une menace de sécession. Ce n'est qu'en restaurant les conditions d'exercice d'une pleine citoyenneté politique et sociale que l'on pourra la conjurer.
La banlieue ne peut être abandonnée à elle-même parce que s'y jouent des défis qui concernent notre avenir commun. Il n'y a pas de fatalité à la dérive des banlieues. Depuis une vingtaine d'années, chercheurs et sociologues ont fait d'innombrables études de terrain et tiré à maintes reprises la sonnette d'alarme. Ce ne sont que des diagnostics. Les politiques ont tardé à expérimenter des remèdes. Le calme actuel est trompeur. Plus que jamais, les banlieues sont le chantier prioritaire.
Propos recueillis par Gilles Anquetil http://bibliobs.nouvelobs.com

Lassana Bathily, héros de la prise d'otages de Vincennes, il est musulman et malien

 

Lassana Bathily, employé d'Hyper Cacher

L'homme, salarié de l'épicerie, a sauvé plusieurs otages en les cachant dans une chambre froide.
Il s'appelle Lassana Bathily et c'est un héros. Depuis que son nom est connu, les hommages inondent les réseaux sociaux.
Lassana Bathily est d'origine malienne et musulman. Vendredi, à l'heure où Amedy Coulibaly rentre dans l'épicerie Hyper Casher de la Porte de Vincennes, il est en train de travailler, comme tous les jours.
Dans la panique, plusieurs clients du magasin cherchent où se cacher. Ils soulèvent alors une trappe et se précipitent au sous-sol de l'épicerie. L'employé leur ouvre alors le congélateur. Voici le récit qu'il a fait de la scène, à RTL :
Quand ils sont descendus en courant, j'ai ouvert la porte du congélateur. Il y a plusieurs personnes qui sont rentrées avec moi. J'ai éteint la lumière, j'ai éteint le congélateur. Quand j'ai éteint la chambre froide, je les ai mis dedans, j'ai fermé la porte, j'ai dit : vous restez calmes là, moi je vais sortir."
Quand il a pu s'échapper de l'épicerie il a été cueilli par les forces de l'ordre puis menotté pendant 1h.
Il n'avait pas peur pour lui, parce qu'il était sûr de lui. C'est lui qui a aidé la police à mieux cerner la configuration de l'épicerie, les plans, là où était le terroriste, les otages, etc, ne l'oublions pas.
Dans cette épicerie où il travaillait il n'y a jamais eu de problème pour sa religion. Il faisait ses prières dans un recoin de l'épicerie sans ce que cela soit un problème.
Vivent les relations inter religieuses.

A la Une: Saïd Kouachi se serait rendu au Yémen

Suspecté d'avoir commis l'attentat contre Charlie Hebdo, celui-ci se serait rendu au Yémen en 2011. C'est un responsable américain qui a donné cette information reprise d'ailleurs par toute la presse nord-américaine ce matin. Si aucune précision n'a été donnée concernant la période exacte durant laquelle Saïd Kouachi était au Yémen, on sait en revanche qu'il a été formé au maniement des armes par un membre d'AQPA, c'est à dire la branche d'al-Qaïda dans la péninsule arabique.

Selon le New York Times, Saïd Kouachi s'est rendu au Yémen, comme de nombreux autres jeunes Occidentaux, suite aux appels répétés d'un certain Anwar al-Awlaki, prédicateur américain d'ascendance yéménite qui appelait régulièrement à attaquer l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo. Cet imam américain, considéré comme l'idéologue en chef d'AQPA, a été tué par une frappe de drone en septembre 2011.

Selon un autre responsable américain qui ne souhaite pas être identifié, les frères Kouachi étaient « depuis des années » sur la liste noire américaine du terrorisme, ils étaient donc surveillés. Saïd et Chérif Kouachi étaient également sur la no fly list, c'est-à-dire la liste des personnes interdites de vols au départ ou à destination des Etats-Unis.

La presse américaine scrute la traque lancée contre les deux auteurs présumés de l'attentat de Charlie Hebdo

Il n'y a qu'à voir les Une des différents journaux. Toutes ont au moins une photo des événements qui secouent la France depuis plus de 48 heures maintenant. Le New York Times qui met en Une cette information concernant le voyage de Saïd Kouachi au Yémen, publie également une grande photo où l'on voit les membres du Raid, l'unité d'élite de la police nationale française, dans les rues de la petite localité de Corcy, dans le département de l'Aisne, où durant des heures hier et la nuit dernière, les forces de l'ordre ont minutieusement recherché les deux suspects.

L’autre grand quotidien national, le Washington Post, a également choisi cet angle et publie en médaillon les photos des deux frères Kouachi. Un autre journal, le Daily News, a choisi une photo choc. C’est le moins que l’on puisse dire. Une seule photo qui fait toute la Une de ce quotidien. On y voit un bureau dans les locaux de Charlie Hebdo, avec du sang un peu partout et cette précision : exclusivité mondiale. Une photo, que seul un tabloïd peut publier avec un titre également choc : « dans l’horreur sanglante du magazine parisien ».

Au Canada, là aussi on suit la traque en direct

Tous les sites des journaux canadiens, francophones ou anglophones, suivent l’évolution de la situation. Le quotidien francophone La Presse publie cette information sous ce titre : « Plusieurs sites internet français piratés ». Selon le journal, « les sites web de plusieurs municipalités et entreprises liées au département du Val-d'Oise, à une trentaine de kilomètres au nord de Paris, ont été piratés hier soir pour faire place à des pages visiblement liées au groupe État islamique (EI) ».

Une information confirmée par la suite puisque sur le site internet du conseiller régional d’Ile-de-France, Eric Coquerel, on peut en effet lire des messages du groupe Etat islamique. Le quotidien La Presse a également sa Une entièrement consacrée à la traque. Une grande photo sur fond noir : un policier du FIPN, la force d'intervention de la police nationale, agenouillé, avec un fusil à lunette bien calé entre ses mains et un titre : « La France sur le qui-vive ».

Dans le reste du continent, la presse est sur la même longueur d’onde

Toute la presse sud-américaine suit l'évolution de la situation sur place avec des réactualisations constantes. Par exemple le site internet du quotidien argentin Clarin consacre près de la moitié de sa page de garde à cette affaire avec un live sur l'avancée de la traque qui redirige l'internaute vers des sites français, la mise en ligne de nombreux témoignages, des encadrés sur les caricatures, sur les filières jihadistes. Bref une couverture très exhaustive.

On retrouve le même type de couverture sur les sites des quotidiens chiliens El Mercurio et La Tercera. En Colombie, le journal El Espectador a choisi de dresser les portraits des grands caricaturistes décédés lors de cet attentat. Là aussi, toute une série d'articles avec des portraits des cinq grands caricaturistes tués « victimes de l'anti-humour », selon El Espectador. Le journal revient également sur le parcours des deux frères Kouachi et le voyage de Saïd au Yémen, avant d'évoquer dans un autre article la suite pour l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, qui a annoncé qu'un numéro sortirait la semaine prochaine à un million d'exemplaires. Mexique, Brésil, Pérou et presque tous les pays non-mentionnés suivent ces événements et sont solidaires des médias français et de la France en général.

Robert Badinter : «Les terroristes nous tendent un piège politique» par  Laure BRETTON

 

 

Robert Badinter au Forum Libé de Rennes, en avril 2014. (Photo Adèle Brossard)

Après l'attentat, l'ancien garde des Sceaux de François Mitterrand en appelle à la justice.
Robert Badinter, ancien ministre socialiste de la Justice, réagit à l'attaque contre «Charlie Hebdo».
«Devant un tel crime, préparé et exécuté de sang-froid, c'est d'abord aux victimes que pense chacun d'entre nous. Policiers assumant le risque quotidien auquel les expose leur devoir, journalistes réunis pour accomplir leur mission d'information, sans laquelle la démocratie serait étouffée. Ces journalistes-là sont morts pour nous, pour nos libertés qu'ils ont toujours défendues. Sachons nous en souvenir. L'émotion nous saisit aussi à la pensée de leurs familles, de leurs proches, que le crime frappe au cœur par ricochet et qui vivront désormais comme des invalides, amputés de l'être humain qui était une part d'eux-mêmes.
«Au-delà du chagrin et de la pitié s'inscrit le devoir de justice. Nous sommes assurés que les pouvoirs publics mettront tout en œuvre pour identifier et arrêter les auteurs de ces crimes. A la justice de décider de leur sort, en toute indépendance et dans le respect de l'Etat de Droit. Ce n'est pas par des lois et des juridictions d'exception qu'on défend la liberté contre ses ennemis. Ce serait là un piège que l'histoire a déjà tendu aux démocraties. Celles qui y ont cédé n'ont rien gagné en efficacité répressive, mais beaucoup perdu en termes de liberté et parfois d'honneur.
«Enfin, pensons aussi en cette heure d'épreuve au piège politique que nous tendent les terroristes. Ceux qui crient "allahou akbar" au moment de tuer d'autres hommes, ceux-là trahissent par fanatisme l'idéal religieux dont ils se réclament. Ils espèrent aussi que la colère et l'indignation qui emportent la nation trouvera chez certains son expression dans un rejet et une hostilité à l'égard de tous les musulmans de France. Ainsi se creuserait le fossé qu'ils rêvent d'ouvrir entre les musulmans et les autres citoyens. Allumer la haine entre les Français, susciter par le crime la violence intercommunautaire, voilà leur dessein, au-delà de la pulsion de mort qui entraîne ces fanatiques qui tuent en invoquant Dieu. Refusons ce qui serait leur victoire. Et gardons-nous des amalgames injustes et des passions fratricides.»
Laure BRETTON www.liberation.fr/

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