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Comment les frondeurs d'Emmanuel Macron s'organisent

Aoû 10, 2018
Comment les frondeurs d'Emmanuel Macron s'organisent

Chaque mercredi, les députés du « pôle social » de La République en marche se réunissent au salon Mansart, à l'Assemblée. Mais que concoctent-ils ? Enquête.

Ce matin-là d'hiver, quelques minutes avant 8 heures, une petite nouvelle de l'Assemblée nationale traverse à la hâte le rez-de-chaussée du 101, rue de l'Université. Il s'agit de ne pas arriver en retard au salon Mansart. En effet, c'est une première pour elle. Elle ose enfin s'inviter dans la petite réunion de ceux que l'on nomme déjà « les frondeurs d'Emmanuel Macron » après les discussions sur la loi asile et immigration. Elle ose tisser des liens avec cette aile gauche que Richard Ferrand, président du groupe de La République en marche, « ne peut pas piffrer », d'après un député MoDem. Elle s'approche timidement de ce petit groupe d'habitués qui ont – c'est une habitude hebdomadaire – apporté quelques croissants et pains au chocolat pour accompagner le café. Elle se lance : « Bonjour... Est-ce qu'il y a un mot de passe pour entrer ? » Sonia Krimi, première parlementaire à s'être levée haut et fort contre le texte de Gérard Collomb, taulière de ce rassemblement du mercredi matin, lui chuchote grossièrement, à deux doigts de se gausser : « Oui, le mot de passe c'est Richard... » Tout le monde en crache son petit-déjeuner. La nouvelle recrue, aussi.

« We are social »

« Elle », on ne connaîtra jamais son nom. Ni d'ailleurs celui d'une grande partie de la quinzaine de participants réguliers qui forment la « jambe gauche » des députés La République en marche, et qui poursuivent leurs débats hors des murs de l'Assemblée dans une boucle Télégram sobrement intitulé « We Are Social ». Sonia Krimi, Brigitte Bourguignon, Jean-Michel Clément, Yves Daniel, Jean-Louis Touraine, Richard Ramos et – plus rarement – François-Michel Lambert... Voilà pour ceux qui assument. Dans les rangs de la majorité, on est vite mal vu si l'on traîne au salon Mansart. Par solidarité et esprit de camaraderie, aucun des déclarés ne brisera l'anonymat. « S'ils ne souhaitent pas le faire savoir, on n'a pas a le faire pour eux, justifie Sonia Krimi. Comme pour ceux qui n'osent pas venir, de peur de se faire taper sur les doigts, de ne pas obtenir de rapport, de place, de lumière au milieu des 300 députés du groupe. »

L'idée de cette coterie émerge dès septembre, quatre mois seulement après l'élection d'Emmanuel Macron et la razzia En marche ! dans l'hémicycle. Un après-midi, Sonia Krimi, remontée, envoie un SMS à Brigitte Bourguignon, ex-membre du Parti socialiste, réélue sous bannière macroniste : « Brigitte, je n'en peux plus, on est beaucoup à être jeunes en politique et ça nous dégoûte, ce sont constamment les mêmes qui parlent en réunion, les mêmes qui ont des responsabilités, les mêmes que l'on écoute. » Brigitte Bourguignon monte alors un petit-déjeuner à L'Assemblée, un restaurant à une encablure du Palais-Bourbon. Ils sont déjà une douzaine, mais les places se font rares à mesure que le groupe s'élargit. Le salon Mansart, d'une capacité de 30 personnes, proche des bureaux des députés, apparaît comme la solution idéale. Ici, il n'y a ni tableau, ni tapisserie, ni lustre clinquant. Entre ses quatre murs blancs, le salon, qui n'est en réalité qu'une simple salle de travail sans artifices, ne comporte que huit tables beiges collées les unes aux autres et quelques micros. Le triumvirat Bourguignon, Clément, Krimi fait définitivement migrer la joyeuse bande là-bas. Richard Ferrand goûte peu à la manœuvre, mais ne pipe mot. « Il nous laisse faire... Ce qui les embête, c'est quand on porte la parole dans les médias, mais tant qu'on reste entre nous, on n'a pas de problèmes. Mais si un jour on ouvre à la presse, ou qu'on fait des communiqués, ils changeront peut-être d'avis ! » glisse l'un des participants.

Jacques Attali et Benjamin Stora conviés

On y vient aussi pour prendre une bouffée d'air politique. Question de bien-être. « Qu'est-ce que ça fait du bien de se retrouver là, confie Sonia Krimi dans un soupir de soulagement. Ça n'a rien d'un lieu où se prépare une fronde, mais d'un endroit où on peut faire des débats sans jugements, sans être sifflé, sans se faire insulter. Il n'y a pas d'ayatollah de la pensée unique, pas de rappel à l'ordre pendant une heure. » La députée de la Manche se souvient encore d'un collègue lui demandant « de la boucler » en pleine réunion de groupe. Ou encore de son patron, Richard Ferrand, le 21 juillet en pleine affaire Benalla, lui envoyant au cœur de l'hémicycle : « Je sais pas ce que tu fous encore dans le groupe, toi ! » Difficile à oublier. Difficile à digérer.

Surtout – et c'est là le message que les contestataires cherchent en priorité à faire passer –, la réunion du salon Mansart est un espace de travail. L'improvisation n'y a pas vraiment sa place : le mardi soir, les organisateurs couchent sur papier un ordre du jour, puis des sujets à traiter. « Du débat, mais pas blablas », assure l'un d'entre eux. On y discute des amendements que le « pôle social » pourrait proposer pour modifier les projets de loi du groupe LREM et de l'opposition. On écoute religieusement les députés spécialistes qui apportent leur valeur ajoutée à certains débats, comme Jean-Louis Touraine, professeur de médecine, au sujet des lois bioéthiques. On y invite même syndicalistes, analystes, membres du Conseil économique, social et environnemental, universitaires... Bref, des corps intermédiaires capables d'apporter leur expertise et de proposer des alternatives les plus crédibles possible. L'historien Benjamin Stora et Jacques Attali y ont passé une tête lors des débats sur la loi asile et immigration, tout comme le secrétaire général de l'Union nationale des syndicats autonomes Luc Bérille en mai dernier.

« Il faut que tout ça s'incarne »

« Ça me rappelle les réunions En marche ! du début, la version alpha du macronisme, où l'on était bienveillants les uns envers les autres. Ça a pas mal changé... » regrette une participante. Du « sérieux », encore du « sérieux » ! Derrière l'assurance de séances de travail rondement menées, comment ne pas y voir, au fond, une légère névrose, conséquence des invectives et des procès en amateurisme que certains caciques de La République en marche leur font. « Nos collègues nous dépeignent comme des humanistes qui ne comprennent rien. Mais on n'est pas humanistes, on est pragmatiques ! » conclut Krimi.

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Dans deux semaines, l'Assemblée nationale rouvrira ses portes, et le salon Mansart du 101 continuera à accueillir ces « nouveaux frondeurs » tous les mercredis, à 8 heures du matin. Dans quel but ? Continuer à se retrouver pour se rassurer, sans pour autant peser ? Ou passer à la vitesse supérieure ? « À un moment donné, il faut que tout ça s'incarne, on ne peut pas continuer à faire des réunions qui ne sont pas perceptibles à l'extérieur, martèle l'écologiste François-Michel Lambert. Il faut une traduction politique, aboutir à quelque chose ! » Au cœur de cet été, alors que d'autres profitent des vacances, le député des Bouches-du-Rhône annonce ici et là qu'il se bat pour créer un nouveau groupe parlementaire, plus à gauche, plus écolo... Quoi de mieux qu'un salon qui porte le nom de l'un des plus grands architectes français pour en poser les fondations ? « Ce n'est pas une mauvaise idée, mais ce n'est pas tout à fait le même groupe, souligne Sonia Krimi. Me concernant, ce n'est pas à l'ordre du jour, mais je ne m'interdis rien ». Comme la plupart des cabochards du salon Mansart.

Le point.fr

Dernière modification le vendredi, 17 août 2018 12:26

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