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LUCRÈCE-La Nature des choses : Poésie philosophico-spirituelle

Avr 06, 2019
LUCRÈCE-La Nature des choses : Poésie philosophico-spirituelle

 

 « j'ai eu un grand plaisir de reprendre cet ouvrage de Lucrèce parce que je me posais des questions et à défaut d'avoir un interlocuteur à côté on va Chercher dans ses livres et sa bibliothèque des textes et des pensées ou des réponses ou des éclairages et Lucrèce loin de me soigner ou de me calmer a encore contribué à exciter ma curiosité insatiable »P B Cissoko

" La poésie vit d'une vie virtuelle. Les sciences peuvent étendre sa sphère, non augmenter sa puissance. " Victor Hugo justifie en ces termes l'intérêt extrême que l'oeuvre de Lucrèce suscite chez les lecteurs modernes. Or, de récentes découvertes scientifiques ont encore élargi sa sphère d'influence. Au Ier siècle avant J.C., le poète latin ne se contenta pas d'offrir à ses compatriotes la doctrine " salvatrice "d'Epicure, leur permettant d'accéder pleinement à la philosophie, mais il traduisit en visionnaire le mouvement incessant des atomes et le perpétuel devenir des choses au sein du vide infini.

Son oeuvre explore l'univers physique et le savoir grec, mais aussi notre vie quotidienne.

Gardien essentiel de la doctrine épicurienne, visant à une époque de violence et d'oppression, Lucrèce révéla non sans ferveur les moyens d'un bonheur accessible à tous. La version française que l'on présente ici se veut l'écho de la tension jamais abolie entre la poésie et la raison dans le De rerum natura. Inventant un langage de la nature, Lucrèce lui a donné des cadences que cette traduction essaie de transposer.

Le poème de Lucrèce (98 ou 94 av. J.-C.- 55 av. J.-C.) est un des textes fondateurs de la philosophie en Occident. Car Lucrèce s'y montre plus qu'un simple sectateur d'Épicure : disciple fécond, il est comme le refondateur à Rome de l'épicurisme athénien.
Loin de se présenter comme un système rigoureusement ordonné par des prémisses ou dicté par des axiomes, cette philosophie n'a d'autre but que l'apaisement moral de l'homme, plutôt que la connaissance du monde.

Tout au long des siècles, une fois ce poème redécouvert au début de la Renaissance, La Nature des choses n'a cessé d'être une référence philosophique.


Qu'on lise, au dernier livre, les passages consacrés à la peste. La peste est un argument que toute théodicée doit réfuter puisqu'elle pose, de manière spectaculaire, le scandale de la mort du juste et de l'innocent.
Or Lucrèce ne réfute pas la peste, il s'en sert, au contraire, pour montrer l'absence de Providence, et du même coup guérir l'âme d'une maladie autrement essentielle, la peur de la mort.
Ce qui fait scandale, ce n'est plus la peste, c'est tout simplement Lucrèce.


J'ai voulu t'exposer cette doctrine à nous / en un chant possédant le doux accent des Muses, / et sur elle poser la douceur de leur miel, / dans l'espoir que nos vers sachent, par ce moyen, / te retenir l'esprit tandis que tu perçois / des choses la nature en sa totalité, / et te pénètres bien de leur utilité.
Lucrèce.

Donner la plus grande force persuasive à la parole philosophique salvatrice, celle qui mène au bien et éloigne des maux, qui guérit des vaines peurs, celles des dieux et de la mort en particulier, tel est le projet de Lucrèce (ier s. av. J.-C.), qui compose en latin son célèbre poème, De rerum natura, à la gloire d'Epicure et de sa philosophie. Exposé doctrinal d'une richesse exceptionnelle et oeuvre littéraire majeure, ce poème se donne comme une oeuvre totale, où le vrai s'allie au beau, et les séductions de l'imagination à la rigueur de l'analyse.


Pour s'approcher de sa singularité, il fallait une transposition précise et poétique à la fois : ce sont là les mérites de la traduction de Bernard Pautrat - faite en alexandrins non rimés - qui permet d'appréhender dans notre langue le style philosophique propre à Lucrèce.

Traduction nouvelle de Bernard Pautrat, avec le texte latin en regard. Introduction et notes par Alain Gigandet.

En plus
LIVRE TROISIÈME
ARGUMENT


Ce livre est employé tout entier à traiter de l'âme humaine : c'était l'objet essentiel de la philosophie d'Épicure. Après une invocation à Épicure, il fait sentir l'importance du sujet qu'il va traiter, en ce que l'ignorance où sont les hommes sur la nature de leur âme leur inspire cette crainte de la mort, qu'il regarde comme l'unique source de tous les maux et de tous les crimes.

Il entre ensuite en matière, et s'efforce de prouver :

1° que l'âme est une partie réelle de nous-mêmes, et non pas une affection générale de la machine, une harmonie, comme l'ont voulu quelques philosophes ; 2° que l'âme ne forme qu'une même substance conjointement avec l'esprit, qui réside au centre de la poitrine, tandis que l'âme est répandue dans tout le corps ; 3° qu'ils sont l'un et l'autre corporels, quoique formés des atomes les plus subtils de la nature ; 4° que, bien loin d'être simples, ils résultent au contraire de quatre principes, le souffle, l'air, la chaleur, et un quatrième (qui paraît n'être autre chose que les esprits animaux), auquel le poète ne donne pas de nom, et qu'il regarde comme l'âme de notre âme ; 5° que ces quatre principes sont mélangés et combinés, sans pouvoir jamais agir à part, n'étant, pour ainsi dire, que différentes propriétés d'une même substance, mais qu'ils peuvent dominer plus ou moins, et que de là naît la différence des caractères ; 6° que l'âme et le corps sont tellement unis, qu'ils ne peuvent subsister l'un sans l'autre, mais qu'il ne faut pas croire pourtant, comme l'a prétendu Démocrite, qu'à chaque élément du corps réponde un élément de l'âme. Après tous ces détails, il tâche de prouver que l'âme naît et meurt en même temps que le corps, d'où il conclut que la mort n'est pas à craindre, et que les hommes ont tort de se désespérer d'un état qui les rend ce qu'ils étaient avant que de naître.


LIVRE TROISIÈME


Toi qui le premier au fond d'affreuses ténèbres as brandi un si lumineux flambeau pour nous révéler les vrais biens de la vie, je te suis, ô gloire de la Grèce, et j'ose aujourd'hui poser mes pas dans tes pas, non que je veuille devenir ton rival, mais plutôt parce que ton amour me guide et m'exhorte à t'imiter.

L'hirondelle ose-t-elle défier les cygnes, les chevreaux aux membres tremblants pourraient-ils lutter à la course avec le cheval fougueux ? Toi, père, qui es l'initiateur, tu prodigues à tes enfants de sages leçons ; c'est dans tes traités, maître glorieux, que semblables aux abeilles butinant çà et là parmi les fleurs des prés, nous allons cueillir nous aussi, pour nous en repaître, des paroles d'or, oui, d'or vraiment, et telles qu'il n'en fut jamais de plus dignes d'une vie éternelle.


A peine ta sagesse a-t-elle commencé à proclamer avec puissance un système de la nature né de ton divin génie, aussitôt s'évanouissent les terreurs de l'esprit, s'écartent les murailles du monde ; je vois à travers le vide immense les choses s'accomplir ; je vois les dieux puissants dans leurs tranquilles demeures que n'ébranlent pas les vents, que les nuages ne battent pas de leur pluie, que la blanche neige glacée n'outrage pas dans sa chute, car un éther toujours serein leur sert de voûte et leur verse à larges flots sa lumière en riant.

Tous leurs besoins, la nature y pourvoit et rien en aucun temps n'altère la paix de leurs âmes. Mais par contre, nulle part je n'aperçois les régions de l'Achéron et la terre ne m'empêche point de contempler sous mes pieds tout ce qui s'accomplit dans le vide. Devant de telles visions, une joie divine, un saint frémissement me saisissent à la pensée que ton génie contraignit la nature à se dévoiler tout entière.


Ma doctrine enseigne les principes de l'univers : j'ai dit leur nature, la variété de leurs formes, le mouvement éternel dont ils s'envolent spontanément dans l'espace et comment ils sont capables de créer toutes choses. Mon objet est maintenant, je crois, la nature de l'esprit, et c'est l'âme, le principe vital, qu'il me faut éclairer dans mes vers. Je dois chasser et renverser cette peur de l'Achéron qui pénétrant l'homme jusqu'au cœur, trouble sa vie, la teint tout entière de la couleur de la mort et ne laisse subsister aucun plaisir limpide et pur.
Tant d'hommes prétendent que les maladies et la honte sont plus à craindre que les abîmes de la mort ! Ils savent bien, proclament-ils, que le principe de la vie relève du sang, sinon même du vent, si jusque-là se porte leur fantaisie, et qu'auraient-ils donc besoin de nos leçons ? Mais tu vas voir comme c'est là propos vides de fanfarons, non conviction réelle.

Car ces mêmes hommes, chassés de leur patrie, proscrits loin de leurs semblables, flétris d'accusations infamantes, accablés enfin de tous les maux, ces hommes vivent ; où qu'ils soient venus traîner leur misère, ils célèbrent des funérailles, ils immolent des brebis noires, ils sacrifient aux mânes, et plus l'adversité leur est rude, plus leurs esprits se tournent vers la religion. Ah ! c'est dans les dangers qu'il faut observer l'homme, c'est dans l'adversité qu'il se révèle : alors seulement la vérité jaillit de son cœur ; le masque tombe, le visage réel apparaît.

 

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