PEUT-ON ÊTRE MUSULMAN EN OCCIDENT ? Le cas du Québec Radouane Bnou-Noucair

IMMIGRATION, INTERCULTUREL RELIGIONS ISLAM SOCIOLOGIE AMÉRIQUE DU NORD AMÉRIQUES Canada


Peut-on être musulman en Occident ? Le présent ouvrage se propose d'apporter des éléments de réponse à cette question en : Rappelant la situation actuelle des musulmans en Occident ; Décrivant comment l'islamophobie s'est développée dans les pays occidentaux, en se basant sur le cas du Québec ; Rappelant les principaux freins à desserrer pour le bon fonctionnement du vivre-ensemble. Dans la conclusion, une réponse est fournie en précisant les conditions incontournables à sa réalisation.


Ingénieur de formation (ENTPE de Lyon) et écrivain-journaliste de métier, Radouane Bnou-Nouçair est l'éditeur du site www.maroc-quebec.com. Citoyen canadien, résident au Québec et originaire du Maroc, il a exercé comme chroniqueur dans des médias communautaires. Il a publié 10 livres parmi lesquels : Atouts et faiblesse de l'immigration au Québec, La lutte mondiale contre la corruption et Les musulmans au Québec chez L'Harmattan.

 

Un philosophe africain au siècle des Lumières: Anton Wilhelm Amo le Guinéen, sa vie / Connaître nos géants, notre patrimoine.

« J'ai décidé de vous présenter des intellectuels africains pas très connus ou oubliés juste pour qu'on n'oublie pas. Mes amis Guillaume EN, Pap NDOY, Khoudia Mabaye, Mike SYLLA, etc, ont toujours voulu qu'on parle de ces géants africains et ils ont raison. Vous pouvez aussi me souffler des noms, des penseurs africains, des ouvrages, ensemble nous aurons une belle somme » . P B CISSOKO


Dans sa thèse parue en 1729, Amo Guinea Afer, ancien esclave devenu philosophe, plaide en disant : « Les Africains sont des hommes comme d'autres en Europe, ils doivent jouir des mêmes droits que les Européens. »


« Amo, Africain de Guinée », voilà le nom que ce philosophe fameux s'est donné en lieu et place d'Anthony William Amo. Trop peu connu ou totalement inconnu dans la plupart des pays africains, il apparaît aujourd'hui comme une référence obligée de la pensée africaine. C'est une vie exemplaire que la sienne ! Enlevé en Gold Coast (Ghana), vendu en Hollande, puis donné en cadeau à un prince allemand, il a réussi à devenir l'un des savants les plus réputés et les plus respectés dans l'Europe des Lumières au XVIIIe siècle ! Avec Yoporeka Somet, docteur en philosophie, pédagogue, professeur d'égyptologie, co-auteur d'Anthony William Amo, Sa vie et son œuvre (Éditions Teham, France, 2016).


Connaissez-vous Anton Wilhelm Amo ?

Ce nom ne vous évoque peut-être rien, mais son destin est extraordinaire. Arraché au XVIIIe  siècle à sa terre natale, au bord du golfe de Guinée, et "offert" à un prince allemand, il deviendra le premier Noir docteur en philosophie d'une université européenne. Un parcours hors norme propice à bien des récupérations, mais aussi une pensée à découvrir.


https://www.philomag.com/les-idees/amo-le-philosophe-africain-des-lumieres-16839
Anton Wilhelm Amo, philosophe africain du 18e siècle en Allemagne.

Anton Wilhelm Amo, philosophe africain du 18e siècle en Allemagne.


Philosophe africain et éducateur, il fut élevé en Allemagne et enseigna dans plusieurs universités avant de retourner dans son pays natal, le Ghana. Amo est considéré comme l'un des philosophes les plus importants du 18eme siècle en Europe. Par son propre exemple, Amo brisa les préjugés raciaux en mettant en exergue des valeurs illuminatives.


Anton Wilhelm Amo Rodolphe naquit à Awukenu, un petit village près d'Axim, dans l'ouest du Ghana. La région d'Axim, où sa famille vivait, était aux mains des Hollandais, le négoce de l'or et des esclaves était la principale activité dans la région. Amo était issu du peuple Nzema, connus pour leur grande culture unique en son genre.
À environ l'âge de quatre ans, Amo fut amené aux Pays-Bas, cependant les circonstances, de son voyage ne sont pas claires n. Il est généralement admis qu'il fut envoyé par un prédicateur de la Compagnie hollandaise des Indes occidentales pour y être baptisés et instruits afin de retourner servir l'église au Ghana. Il est également possible qu'il ait été embarqué comme esclave en Europe. Une théorie dont Olaudah Équiano (1745-1797) fit largement écho quelques décennies plus tard dans l'autobiographie Le récit intéressant de la vie d'Olaudah Equiano ou Gustavus Vassa l'africain, écrit par Lui-même (1789).


Peu après son arrivée en Allemagne, Amo fut confié au duc Anton Ulrich Brunswick-Wolfenbüttel, un philanthrope, romancier et compositeur, et aux frères Wilhelm et Ludwig Rudolph August. Le duc, et ses protecteurs, firent baptiser Amo dans la chapelle du château de Wolfenbüttel Saltzthal en 1708 et le prénommèrent d'après eux-mêmes ; En 1721, lors d'une cérémonie à la chapelle, on lui donna le nom de Anton Wilhelm Rudolph Mohre". Dans son travail d'érudition, Amo lui-même préférait le nom de Antonius Gvilielmus Amo, Afer d'Axim. Pour la publication de ses études Amo écrivait en latin, qui était la langue internationale de l'apprentissage. En plus de maîtriser le latin, le grec, l'hébreu et le français, Amo parlait aussi couramment l'allemand, l'anglais et néerlandais.

Amo grandi dans le château du duc de Basse-Saxe. Bien que ce fût la mode d'avoir des serviteurs noirs, AMO fut éduqué comme un noble. Avec l'aide financière de ses tuteurs, Amo acquis une formation classique et une formation religieuse à Wolfenbüttel Ritter-Akademie et à l'université de Helmstedt, où il étudia pour se qualifier pour des études postuniversitaires. En 1727, Amo entra à l'université de Halle, un centre intellectuel pour illumination en Allemagne, où il étudia le droit. Amo a fut le premier étudiant africain de cette Université.
A Halle, il se familiarisa, avec les pensées de philosophes tels que Christian Thomasius, qui avait contribué à fonder l'Université, Christian Wolff, un héros de la liberté de pensée, et René Descartes, dont il publia une étude sur les écrits.


Amo reçu son doctorat en philosophie le 10 Octobre 1730. Ensuite il étudia la physiologie, la médecine et la pneumatologie (psychologie) à l'université de Wittenberg, recevant un diplôme en médecine et en sciences en 1733. Dans son allocution, le recteur de l'Université souligna la haute estime dont jouissait Amo en milieux universitaires et déclara que ses travaux avaient prouvé que sa capacité intellectuelle était aussi grande que son habileté à enseigner.
Amo après le poète et érudit Juan Latino (1516-c.1595), né probablement en Guinée, fut le second Africain à donner des conférences dans des universités européennes, et le premier professeur noir en Allemagne. Il enseigna dans les universités de Halle, Wittenberg et Jena. A Halle, il enseigna la pensée politique de Christian Wolff, qui avait été contraint de quitter l'université en 1723 sur la pression des piétistes de Halle et du roi Frédéric-Guillaume.


Le manuscrit original de sa première œuvre, Dissertatio Inauguralis De Jure maurorum in Europa (1729), fut égarée, mais elle concernait les droits des Africains en Europe. (En allemand, le mot «Mohr» ne signifie pas seulement "Maure", mais fut souvent utilisé pour décrire la peau sombre des Africains.) Un résumé bref du texte fut publié dans les Annales de l'université. « La dissertation inaugurale» d'Amo, qui était directement liée à son Africanité, lui valut la rétention de sa candidature en droit privé et public. Il fit valoir que les rois africains, comme leurs homologues européens, avaient été vassaux de Rome. Par le commerce d'esclaves les Européens violaient l'héritage commun du droit romain, le principe selon lequel tous les citoyens romains étaient libres, y compris ceux qui vivant en Afrique.

En 1734, Amo publia sa seconde thèse de doctorat , ''De humanae mentis Apatheia" (Sur l'absence de sensation dans l'esprit humain), une critique du dualisme de Descartes, l'opposition entre corps et esprit, qu'il trouvait problématique. Amo ne rejetait pas l'hypothèse selon laquelle l'esprit est une substance, mais suggérait qu'il y avait une incohérence et la confusion dans les termes de Descartes. Comment deux substances fondamentalement différentes pouvaient être en union. Prenant la position d'agnostique, Amo fit valoir que «Bien que je ne sache de quelle manière Dieu et les esprits désincarnés se comprennent dans leurs opérations et interactions avec les choses extérieures, je ne pense pas qu'il soit probable qu'ils le font à travers des idées." Selon Amo ", c'est la particularité de l'esprit humain de comprendre et d'agir à travers des idées, car il est très étroitement lié au corps."


Descartes, qui mourut en 1650, n'était pas n'importe quel penseur, mais une figure de proue de la philosophie européenne et des mathématiques, ce qui était peut-être l'une des raisons pour lesquelles Amo décida de traiter le sujet. Toutefois, les études remarquables, d' Amo, ne marquèrent pas le début d'un dialogue philosophique entre l'Europe et l'Afrique. Son dialogue avec les philosophes allemands restant culturellement centré.
La troisième majeure publication d'Amo était Sobrie De Arte et précis philosophandi (1736) Traité sur l'art de philosopher avec sobriété et précision), un ouvrage de 208 pages. Une partie de l'ouvrage étant consacrée à des préjugés.


Amo déplacé en 1739 à Iéna, où il enseigna à l'université. Iéna était le siège du Wollfianism, et Amo enseigna entre autres sur «la réfutation des croyances superstitieuses". Pendant les premières années du règne de Frédéric II de Prusse, AMO fut invité à la cour de Berlin en tant que conseiller du gouvernement. Amo fut également élu membre de l'Académie hollandaise de Flessingue.


Amo joua un rôle important dans la sensibilisation croissante de l'injustice de l'esclavage. En Allemagne, la Société Africaine de BRADENBURG, fut créée en 1682, elle était engagée dans le commerce des esclaves. Toutefois, avant la formation de l'Empire allemand en 1871, il n'y avait pas beaucoup d'Africains, en Allemagne y compris à Berlin.


Bien que , Amo avait des amis proches, tels que Moïse Abraham Wolff, son élève à Halle, et le jeune Gottfried Achenwall, qui devint plus tard un statisticien célèbre, il restait considéré comme un outsider dans toutes les villes ou il vécu. Dans les Annales de Halle, il est décrit comme "le Maître Amo, originaire de l'Afrique et plus particulièrement de la Guinée, un véritable nègre, mais un philosophe humble et honorable». Peut-être désenchanté par le racisme et la discrimination qu'il avait vécu et témoignant de l'antipathie croissante envers les idées libérales, Amo retourna en 1747 dans son Ghana natal. Selon certaines sources, il s'embarqua en tant que passager sur un navire négrier. Amo s'installa dans la région d'Axim, où son père et l'une de ses sœurs vivaient encore . En 1753, il fut visité par David Henri Gallandet, un néerlando-suisse médecin et chirurgien de navire, qui nota que Amo avait décidé de vivre comme un ermite.


Selon certaines sources , il fut transféré par les Hollandais dans les années 1750 à Fort San Sébastian à Shama. Selon les mêmes allégations il serait devenu orfèvre. On sait très peu des dernières années de sa vie au Ghana et ainsi que des dernières œuvres littéraire, qu'il aurait écrites . Amo mourut probablement à Shama en 1759.
Les Travaux du Professeur Amo ont sombrés dans l'oubli en Allemagne durant une longue période. En France, il fut mentionné dans le livre de l'abbé Grégoire De la littérature des Nègres publié en 1808 comme l'un de ces hommes courageux qui ont plaidé la cause des Noirs et métis malheureux , soit par leurs écrits ou par leurs discours dans les assemblées politiques , et militer dans les sociétés établies pour l'abolition de la traite négrière, le soulagement et la libération des esclaves. " En 1965, une statue en l'honneur du Professeur Amo fut érigé à Halle et ses études furent publiées en 1968 en version Allemandes et Anglaise à Halle par l'Université Martin Luther de Halle-Wittenberg. L'université a également établi un prix annuel Anton Wilhelm Amo .

Paulin J. Hountondji a fait valoir dans « la lutte pour la signification: Réflexions sur la philosophie, de la Culture et la Démocratie en Afrique (2002) », que le travail du professeur Amo en Allemagne "ne peut être considéré, du début à la fin, que comme une théorie de tradition non-africaine ... appartenant exclusivement à l'histoire de l'érudition occidentale ». Amo a vécu la plupart de sa vie active en Europe, où il y eut une carrière académique remarquable, mais cependant pour beaucoup d'autres son œuvre doit être également considéré comme faisant partie intégrante de l'histoire de la philosophie africaine.
http://www.flashmagonline.net/blog/735253-anton-wilhelm-amo-philosophe-africain-du-18e-sicle-en-allemagne/

Amo. Le philosophe africain des Lumières


Connaissez-vous Anton Wilhelm Amo ? Ce nom ne vous évoque peut-être rien, mais son destin est extraordinaire. Arraché au XVIIIe  siècle à sa terre natale, au bord du golfe de Guinée, et "offert" à un prince allemand, il deviendra le premier Noir docteur en philosophie d'une université européenne. Un parcours hors norme propice à bien des récupérations, mais aussi une pensée à découvrir.
Publié dans le n°102 de Philosophie Magazine - Septembre 2016.

Amo


Ce fut par le plus grand des hasards. Une professeure de philosophie proche du journal s'apprêtait à intégrer un programme d'aide à des élèves en situation de décrochage scolaire, à Sarcelles. Avant d'animer son premier atelier, elle fut briefée par une collègue : les adolescents posent souvent des questions qui défient le politiquement correct. Parmi elles, l'une revient avec insistance : «  La philosophie n'est-elle pas une invention et un discours de Blancs ? Y a-t-il eu dans l'histoire des philosophes noirs, africains ?  » Selon cette collègue, un nom pouvait être avancé : celui d'Anton Wilhelm Amo, penseur des Lumières. Réaction de la professeure ? La même que la nôtre : Amo ? Jamais entendu parler. Interloqué, on ouvre l'épais Dictionnaire des philosophes paru aux Presses universitaires de France. Rien. Persévérant, on consulte un dictionnaire des noms propres. Rebelote, nada. On googlise alors le nom. Et là, on découvre que la page qui lui est consacrée sur Wikipédia est assez fournie. Qu'il existe des ouvrages et des articles entiers, des blogs de spécialistes sur lui. Bref, cet Amo a tout de l'inconnu célèbre. Avec cette particularité : «  Il est sans doute, dixit Wikipédia, la première personne originaire d'Afrique subsaharienne à avoir étudié dans une université européenne, et le premier Africain à avoir obtenu un doctorat dans une université européenne.  »


Le philosophe africain des Lumières. Le scénario est presque trop «  énorme  »... On hésite – depuis quand la couleur de la peau aurait-elle une importance lorsqu'il s'agit de philosopher ? N'est-il pas suspect, pour ne pas dire plus, de s'intéresser à un penseur seulement parce qu'il est Noir ? Puis on commence à lire, à approfondir son histoire. Et on est pris. Et on se lance.


Au commencement, le déracinement. C'est un enfant âgé d'à peine 4 ans que l'on emmène vers l'Europe. Le flou entoure sa naissance : il est possible qu'il ait vu le jour en 1703, à Axim ou dans une localité proche de cette ville côtière, située au sud-ouest de l'actuel Ghana. À l'époque, toute la zone du golfe de Guinée est l'objet des convoitises des puissances européennes. Elles y installent des forts à vocation militaire et commerciale, se répartissent ou conquièrent de nouveaux territoires au gré d'intenses rivalités. D'abord aux mains des Portugais, Axim passe sous tutelle hollandaise en 1642. Lorsque l'enfant naît, c'est un important port et centre de production. De l'or y est acheminé des terres ; on y vend aussi du sel, du riz, des produits agricoles et artisanaux. Mais une autre marchandise transite par les forts des Européens : des hommes. Ils sont enchaînés, destinés à être convoyés vers le Nouveau Monde. La traite des esclaves a commencé dès l'installation des Portugais, elle s'est accélérée dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Côté hollandais, c'est la toute-puissante Compagnie des Indes occidentales qui chaperonne les basses œuvres du commerce triangulaire.
L'enfant, donc, est embarqué sur un navire. Comment s'est-il retrouvé là ? Premier scénario, le plus rocambolesque, le moins crédible aussi : il aurait été kidnappé par des pirates, tandis qu'il s'amusait sur une plage avec ses camarades. Deuxième scénario, le plus édifiant, mais qui reste improbable : à l'instar de tant d'autres, il aurait été vendu comme esclave. Troisième scénario, le plus plausible : il aurait été repéré à Axim par un pasteur hollandais qui l'aurait envoyé en Europe afin qu'il suive une éducation religieuse. Toujours est-il qu'en 1707, un bateau de la Compagnie des Indes occidentales le dépose à Amsterdam. Mais au lieu d'être placé dans un pensionnat, il est «  offert  » à un aristocrate ayant de bonnes relations avec la Compagnie. Le voici confié au duc Anton Ulrich (1633-1714), qui règne sur la principauté de Brunswick-Wolfenbüttel. C'est un promoteur des arts et des sciences, possesseur d'une impressionnante bibliothèque et écrivain. On peut supposer que ce duc éclairé accueille l'enfant avec des sentiments philanthropiques. Toutefois, il convient d'indiquer que ce type de «  cadeau  » était monnaie courante en ce temps où les grands de ce monde se plaisaient à s'entourer de Noirs d'Afrique – signes ostentatoires de richesse et de progressisme, amenant un frisson d'exotisme à la cour ?
Une identité entre deux héritages
Juillet 1707 : les archives de la chapelle locale mentionnent qu'un «  petit Noir  » («  ein kleiner Mohr  » – « Mohr  » ayant aussi la signification péjorative de «  Nègre  ») a été baptisé. Il reçoit deux prénoms, celui du duc, Anton, et celui de l'un de ses fils, appelé à lui succéder, Wilhelm August. Son identité civile est fixée, au carrefour de deux héritages : il s'appellera Anton Wilhelm Amo (Amo étant apparemment son nom de naissance). De son enfance et de son adolescence, on ne sait rien d'assuré. Comment était-il regardé dans la haute société ? A-t-il servi comme page, comme l'ont affirmé certains biographes ? A-t-il rencontré Leibniz, qui fut bibliothécaire à Brunswick-Wolfenbüttel ? Une certitude : les Ulrich se posent comme ses protecteurs et ses mécènes. Entre 16 et 18 ans, Amo touche des sommes d'argent qui financent son éducation. Dans une académie locale puis une université voisine, il acquiert une formation classique. Ce n'est qu'un début. Il a déjà quitté la cour.
Une notation manuscrite sur un registre d'inscription de faculté. À côté de son nom, il a lui-même écrit Ab Aximo in Guinea Africana («  d'Axim en Guinée, Afrique  »). C'est avec le souci de marquer ses origines qu'Amo s'immatricule, le 9 juin 1727, à l'université de Halle, ville rattachée au royaume de Prusse. Créée en 1694, l'institution s'impose comme un bastion des Lumières naissantes dans le monde allemand. Entre ces murs, la raison entame son combat contre les forces de la tradition et du cléricalisme, avec des figures de proue comme le métaphysicien Christian Wolff (1679-1754), qui élabore un vaste système embrassant la totalité ou presque des disciplines. Cependant, la cause univoque de Dieu possède encore de puissants zélateurs à Halle. Le camp des théologiens conservateurs obtient ainsi, avec l'appui du roi de Prusse Frédéric-Guillaume Ier – souverain tenant l'intellectualité en aversion –, le renvoi de Wolff, forcé à l'exil sous peine de pendaison...


C'est dans cette arène qu'Amo débarque et plonge. Il y poursuit sa formation, notamment en philosophie, et se spécialise en droit. En 1729, il livre un premier travail universitaire en latin, qui lui vaut le grade de Magister Legens (l'équivalent de docteur en droit). Le sujet est explosif et le concerne au plus près : il s'agit d'une Dissertation sur les droits des Maures en Europe («  Maures  », maurorum en latin, étant synonyme ici de «  Noirs  »)... Las ! cette contribution a été perdue. Son contenu, néanmoins, est résumé dans une notice d'une revue locale. Dans un premier temps, Amo effectue un détour par l'Histoire et le droit : il montre que, dans l'Antiquité, les empereurs romains faisaient des «  rois  » des provinces d'Afrique leurs «  vassaux  », habilités à gouverner par un «  mandat  ». Traduisons : les chefs et les sujets africains de l'Empire possédaient un statut juridique et avaient à ce titre la garantie de droits imprescriptibles.

Dans un second temps, revenant vers son époque, Amo se demande dans quelle mesure «  la liberté ou la servitude des Maures amenés en Europe par les chrétiens, est conforme aux lois communes  ». Impossible d'être formel, mais il est vraisemblable qu'Amo, de manière explicite ou oblique, ait dénoncé l'esclavage comme une pratique illégale... Un pionnier de l'abolitionnisme ? Deux points saillants : tout d'abord, il aborde la question non sur le plan des affects, mais sur le terrain dépassionné, rationnel, du droit ; ensuite, on devine une tonalité irrévérencieuse dans son propos. En son temps, l'Empire romain est un modèle mythifié ; en outre, Amo mentionne Justinien, empereur byzantin ardemment chrétien. Si une personnalité de cette stature a accordé l'autonomie aux Africains, les chrétiens du XVIIIe siècle qui se réclament de lui et de Rome tout en acceptant l'esclavage ne sont-ils pas pris en flagrant délit d'incohérence et même d'hérésie ? La traite n'est-elle pas un scandale au carré, double offense faite à la raison et à la religion ? Amo aurait par conséquent manié des références hautement stratégiques pour secouer ses contemporains, renverser contre eux leur propre héritage. Une manœuvre subtile, à l'ironie mordante : plutôt culotté en contexte.


Il n'est pas exclu que ce travail ait créé du remous. Et, à Halle, les coups de semonce des obscurantistes redoublent d'intensité... Peut-être à la recherche d'un asile plus accueillant pour les idées nouvelles, Amo s'inscrit en septembre 1730 à l'université rivale de Wittenberg, en Saxe. Transfert réussi : à peine un mois après son intégration, il reçoit cette fois le grade de Magister (docteur) en philosophie, alors qu'il n'a pas encore soutenu de thèse dans ce domaine. Le titre lui permet, parallèlement à ses études de médecine, de métaphysique ou de logique, de donner ses premiers cours. Période épanouissante pour Amo, qui trouve estime et reconnaissance : le recteur de Wittenberg lui rend un hommage public appuyé, saluant ses compétences et l'inscrivant dans la lignée des illustres auteurs de l'Antiquité nés en Afrique (du Nord) – Térence, Tertullien et saint Augustin en tête. Cette valorisation d'Amo se traduit dans les faits : lorsque le roi de Pologne et prince-électeur de Saxe Auguste III visite l'université, c'est lui qui est choisi pour diriger en tenue cérémonielle un cortège qui se présente au souverain. Comment ce dernier, plus versé dans la boisson que dans les lettres, a-t-il réagi en voyant le philosophe à la peau noire s'avancer vers lui ? L'a-t-il avisé avec perplexité, ignorance ou répulsion ? Le regard d'Amo s'est-il empli d'orgueil ou de défiance ? La scène embrase l'esprit romanesque... Mais il fut bel et bien élevé au rang symbolique d'étendard du savoir.


Réhabiliter le corps


Son couronnement académique ne tarde pas. En avril 1734, il soutient sa thèse de philosophie, une première en Europe pour un penseur né en Afrique. Le travail a pour titre raccourci De l'absence de sensation dans l'esprit humain (De humanae mentis apatheia). L'intitulé condense l'idée-force : Amo considère que l'esprit (con¬fondu avec l'âme) n'a pas la faculté de sentir ou de percevoir ; il en va d'une clarification conceptuelle, d'une rectification de type métaphysique : «  L'homme sent les choses matérielles non pas par son âme, mais par son corps vivant et organique.  » Si la thèse peut paraître élémentaire aujourd'hui, à l'époque, elle sent le soufre. Amo ferraille ici avec Descartes.

Il conteste un point précis de sa doctrine : l'idée selon laquelle l'âme peut «  agir et compatir avec [le corps]  », comme l'écrit Descartes lui-même dans une lettre citée par Amo. L'âme cartésienne est une chose qui pense, qui sent aussi ; elle est le siège d'une «  certaine faculté passive de sentir  » (Sixième Méditation métaphysique), ce qui fait qu'elle ressent de la douleur, par exemple, lorsque le corps est blessé. Voilà ce dont Amo ne veut pas entendre parler. Renouant avec la tactique impertinente employée dans sa Dissertation sur le droit des Maures en Europe, il retourne Descartes contre lui-même : si l'âme est vraiment une substance immatérielle, comme le père du cogito l'affirme, comment pourrait-elle sentir, être affectée par des choses matérielles, ce qu'il maintient aussi ? Il y a une contradiction quelque part...
Descartes n'est pas sa seule cible. Amo prend également position dans un débat qui fait rage là même où il travaille. Une dispute philosophico-scientifique oppose les partisans du mécanisme et les «  stahliens  », les disciples du chimiste Georg Ernst Stahl (1659-1734), professeur à Halle. La ligne de front ? Les mécanistes voient dans le corps une machine sophistiquée qui fonctionne de manière autonome. Les stahliens, eux, posent qu'il reste dans la dépendance de l'âme, cette énergie ou «  force active  » (Stahl) qui le meut. Dans la bataille, Amo se range du côté des mécanistes.

Il nie que l'âme soit un principe de vie et de mouvement, et va même jusqu'à comparer l'esprit à une pierre, l'inertie basculant de camp... Démystification de l'âme, réhabilitation du corps, lequel, loin d'être un instrument ou un pantin, est le vecteur, la surface de contact avec le monde : dans sa thèse, Amo joue aussi le jeu de l'esprit scientifique – les théologiens ont une forte tendance à sanctifier l'esprit –, même s'il prétend que ses thèses sont étayées par certains passages des Écritures.

La religion au soutien de la science et de la philosophie : prudence ou nouvelle provocation tacite ?


Dégagement, parenthèse : la pensée d'Amo est en prise directe avec les problématiques et les controverses de son temps. De ce point de vue, il ne délivre pas de philosophie «  noire  » ou «  africaine  » – sauf à dire, ce qui est contestable, qu'il suffit d'être né en Afrique pour faire de la philosophie africaine (lire l'encadré ci-contre)... Non, Amo est un métaphysicien allemand, animé par l'ambition universelle des Lumières. Le tableau, cela dit, est-il complet ? Souvenons-nous de sa dissertation en droit, du rappel de ses origines dans le registre de Halle. Et ajoutons qu'Amo paraphera très souvent ses documents et ses contributions en se présentant comme un Africain – il signe Amo Afer, Amo Guinea-Afer (afer, particule latine pour «  Africain  ») ou encore Amo Guinea-Africanus. Loin de forclore sa provenance, il l'affirme. Par intériorisation de sa différence, laquelle n'a certainement pas manqué de lui être renvoyée à la figure ?

Autre piste interprétative : cette différence, il l'aurait revendiquée avec constance, courage, fierté. Amo ou l'ambivalence, celle d'un être double, hybride : penseur «  assimilé  » et homme conscient de sa spécificité. Même et autre. Dedans et dehors. Il ne pouvait pas ne pas penser comme les autres ; il ne pouvait pas ne pas se défaire, ou être défait de sa singularité. Amo, donc, ou la coappartenance, la coexistence parfois non pacifique – comme en témoigne sa charge présumée contre les chrétiens esclavagistes – de ses deux identités, européenne et africaine, pareillement, simultanément assumées. Peut-être fut-ce là le foyer d'un déchirement, d'âpres négociations intérieures. Peut-être cette condition, qui le plaçait sous le signe de l'entre, de l'écart, fut vécue par lui comme la possibilité d'un pari : être un passage, un pont entre deux mondes reliés alors par les rapports exclusifs de la domination.


Après sa soutenance de thèse, Amo reste encore deux ans à Wittenberg, avant de poursuivre ailleurs sa carrière universitaire : d'abord à Halle où il retourne et achève un Traité sur l'art de philosopher de manière simple et précise (1738) ; puis à l'université d'Iéna qu'il rejoint en 1739. Là, il enseigne la philosophie, la psychologie et la médecine, mais aussi l'astrologie, la cryptologie ou les techniques de divination tout en donnant une conférence sur la réfutation des superstitions populaires... Esprit manifestement encyclopédique, Amo multiplie les cours pour des raisons matérielles : n'ayant plus le soutien financier des Ulrich, il a le statut de Privatdozent, enseignant rémunéré par ses étudiants. Précarité de sa situation, combinée à un contexte où les résistances contre l'esprit des Lumières sont encore vives : la conjoncture semble nourrir chez Amo un certain fatalisme. Sur un album tenu par un ami, il consigne une formule : «  Quiconque a consenti, comme il faut, à la Nécessité / Est à nos yeux un sage et connaît les choses divines.  »

La maxime est d'Épictète, une reprise tout sauf anodine : le philosophe antique fut un esclave affranchi. Amo s'est-il identifié à lui, esquissant un lointain cousinage ?

Sa réappropriation du credo stoïcien de l'impassibilité et de la soumission au destin laisse en tout cas suggérer que le grinçant de son ironie s'est teinté d'un voile de mélancolie.


Retour à la terre natale


Alors que la suite de sa vie se perd une nouvelle fois dans les limbes – certaines sources rapportent qu'il fut nommé conseiller d'État à Berlin par Frédéric II, le nouveau «  despote éclairé  » de Prusse favorable aux philosophes –, Amo réapparaît avec un coup de théâtre. Vers 1747-48, il quitte l'Allemagne et l'Europe pour revenir en Afrique. Pourquoi cet exil paradoxal ? Une explica¬tion avancée tient à une moquerie dont il est la victime. À Halle, un obscur plumitif du nom de Philippi rédige et diffuse un poème satirique où il met en scène Amo déclarant sa flamme à une étudiante, «  Mademoiselle Astrine  ». Et la jeune femme de l'éconduire, arguant qu'elle ne saurait «  tout de même pas aimer de Nègre  »... Il n'est pas impossible que l'histoire ait été inspirée de faits réels, amplifiés grossièrement. Ce serait sous le coup de cette déception sentimentale et de la honte qu'il aurait décidé de larguer les amarres. Nébuleux, l'épisode montre qu'il aura connu, hélas ! sans surprise, les morsures du racisme ordinaire, larvé ou déclaré.


À son retour, si l'on se fie au témoignage d'un chirurgien de navire hollandais, Amo s'installe à Axim où il vit tel un ermite, acquérant la réputation d'un sage, d'un devin. Il retrouve son père et sa sœur, et apprend qu'il a un frère, Atta, esclave au Surinam. Il aurait tenté de le faire revenir, en vain. Ses démarches ont-elles fait d'Amo un élément perturbateur de la traite «  officielle  » ? Toujours est-il qu'il part vivre dans une autre ville côtière, à Shama. Il réside dans un fort tenu par les Hollandais, où, selon toute vraisemblance, il est assigné à résidence... C'est là qu'il finit ses jours, à une date inconnue de la décennie 1750. Sur sa tombe édifiée bien plus tard, il sera inscrit «  1784  » – un sage octogénaire l'est d'autant plus.


Même nimbée d'incertitude, la mort d'Amo résonne comme une cruelle ironie de l'histoire. Elle laisse l'impression d'une destruction impitoyable de l'héritage d'une vie. Amo n'est certes pas un génie oublié, ni même un très grand philosophe, mais un penseur à l'œuvre et à la carrière respectables. Qu'il ait été représentatif des idéaux des Lumières, cela a déjà affleuré nettement. Soulignons-le encore. Dans son Traité sur l'art de philosopher de manière simple et précise, Amo développe des motifs typiques des premiers Aufklärer. C'est la définition classique de la philosophie comme ce qui doit conduire au «  perfectionnement moral  » et au bonheur. C'est aussi la fronde contre les préjugés, ces «  [énoncés faux et erronés] dont l'origine est liée à la négligence et à l'ignorance  », fondés qu'ils sont sur la «  tradition  » et «  l'autorité  ». C'est, enfin, l'appel à faire un usage public et réglé de la raison. Amo consacre toute une section à l'art de la critique et du débat oral ; dans la confrontation d'idées, les interlocuteurs doivent se prémunir contre les élans de la passion, argumenter encore et toujours («  rien ne doit être affirmé ou nié sans cause  »), et ce «  en vue de l'établissement d'une vérité encore plus solide  » et partagée.
Le côté obscur des Lumières

 


Égrainant ces lieux communs, mais forts, Amo aurait pu se donner comme maxime Sapere aude, «  Ose savoir  ». On sait que dans son Qu'est-ce que les Lumières ? (1784), Kant emploie la même formule latine. «  Sapere Aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières  » : pour l'auteur de la Critique de la raison pure, né vingt ans après Amo, en 1724, les Lumières correspondent à un mouvement d'émancipation. Elles désignent «  la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle  » intellectuelle, le passage de l'hétéronomie (la soumission mécanique et consentie à un maître) à l'autonomie comme «  résolution  » à penser par soi-même. Si l'on retient cette conception, force est de le constater : Amo cadre. Tout chez lui témoigne de ce processus d'affranchissement : sa pensée – « dans bon nombre d'esprits, l'autorité est synonyme de vérité, pas l'inverse  », note-t-il – comme sa vie, tellement en son temps la couleur de sa peau devait être spontanément associée à l'état subalterne... Devenu universitaire, il s'est érigé en héraut vivant des Lumières. Mais ici, les choses se compliquent : Kant aurait-il été d'accord avec cette intronisation ? Rien n'est moins sûr. Car le chantre du criticisme et du cosmopolitisme s'est également fendu de déclarations racistes atterrantes. Dans ses Observations sur le beau et le sublime, il s'exclame : «  si essentielle est la différence entre ces deux races !  », les Blancs d'Europe et «  les Nègres d'Afrique  », décrits comme stupides, superstitieux, «  vaniteux  » et «  si bavards qu'il faut les séparer et les disperser à coups de bâton  »... Que de telles assertions relèvent des pires clichés de l'époque est loin de tout excuser, sachant que Kant n'est pas un cas isolé.

Il cite lui-même pour l'approuver le fer de lance des «  Lumières écossaises  », Hume, lequel, dans une note de son essai «  Les caractères nationaux  », estime que les «  nègres sont naturellement inférieurs  », ajoutant qu'«  il n'y a jamais eu de nation civilisée, ni même d'individu qui se soit distingué par ses actions ou par sa pensée, qui fussent d'une couleur autre que blanche  ». La tentation est grande de dézinguer ce suprématisme : alors on dira que la pensée de Hume est très proche sur un point de celle... d'Amo. Dans l'empirisme de l'Écossais, tout commence avec les sensations ou les perceptions immédiates, dont les idées dérivent ensuite, «  copies  » de moindre intensité ; si je forge la notion de chaleur, c'est d'abord parce que je me suis brûlé. Or chez Amo, l'idée est aussi secondaire ; cette opération de l'âme correspond à une «  sensation représentée  » ou «  répétée  » du corps. Je sens, puis je pense. L'un de ces «  Nègres  » aura anticipé les développements de Hume pour lequel «  il n'y a chez eux ni inventions ingénieuses, ni arts, ni sciences  » : à bon entendeur, (point de) salut.


Il y a un paradoxe Amo : d'un côté, il reflète et incarne l'esprit des Lumières ; de l'autre, sa trajectoire amène à en faire ressortir le côté obscur. Tout comme l'expansion économique de l'Europe aura eu l'esclavagisme massif comme condition de possibilité, les Lumières sont lestées d'une ombre, ineffaçable ; historiquement, elles sont concomitantes, et parfois complices, de l'essor du discours sur l'inégalité des races. Elles se réclament de l'universalisme, mais un universalisme bien relatif, restreint et sélectif. Elles ne s'autorisent que de la raison, mais, dans un retour du refoulé, les références discriminatoires à la «  nature  », aux «  espèces  » d'hommes, s'immiscent dans ce discours (on a cité Kant et Hume, mais on trouve aussi chez Voltaire le tolérant des affirmations à caractère raciste 1). Une machine d'exclusion, un dispositif de ségrégation : si l'on suit cette pente corrosive, tel est le négatif, y compris au sens photographique, des Lumières.


La construction d'un symbole


En ce sens, le cas d'Amo invite à en produire la contre-histoire. Et de fait, après sa mort, son nom sera notamment brandi contre les dévoiements du modèle européen dont il a été l'enfant à part. C'est le temps de sa captation mémorielle – naissance, construction d'un symbole.
Ce travail commence très tôt. Amo apparaît sous la plume d'un acteur emblématique de la Révolution française, l'abbé Grégoire (1750-1831). Rallié au tiers état, membre de la Constituante, il est aussi partisan de l'abolitionnisme. En 1808, il publie De la littérature des Nègres, où la traite est brocardée comme un «  crime  » contre l'humanité : «  Depuis trois siècles, l'Europe, qui se dit chrétienne et civilisée, torture, sans pitié, sans relâche, en Amérique et en Afrique, des peuples qu'elle appelle sauvages et barbares.  » Les vrais barbares, c'est nous... Pour pulvériser les stéréotypes et répliquer aux «  détracteurs des Nègres  », l'abbé liste et présente des personnalités noires qui «  se sont [distinguées] par leurs talents et leurs ouvrages  » au cours de l'Histoire. Amo en est. Grégoire propose une biographie courte mais élogieuse. Il apprend que le philosophe était polyglotte, maîtrisant six langues (latin, grec, hébreu, néerlandais, allemand et français), et, rappelant l'estime dont il a été l'objet, note que «  l'université de Wittenberg n'avait pas, sur la différence de couleur, les préjugés absurdes de tant d'hommes qui se disent éclairés  ». La pique n'aurait pas déplu à Amo, preuve éclatante de l'inanité des considérations de race, antidote au poison de la catégorie de «  Nègre  ».


Dans la suite du XIXe siècle et la première moitié du XXe, quelques travaux, assez rares, reviennent sur son parcours, toujours pour souligner l'aspect extraordinaire de sa vie, au détriment de son œuvre. Mais dans le contexte de la guerre froide et des décolonisations, des renvois plus insistants et consistants vont se faire jour. Amo est alors enrôlé dans le combat pour l'émancipation sous toutes ses formes. Un homme politique africain, également philosophe, se réfère à lui : Kwame Nkrumah (1909-1972), artisan de l'indépendance du Ghana, en 1957. Ayant étudié à l'étranger, Nkrumah se fait con¬naître comme l'un des chantres du panafricanisme, soit l'ambition d'unifier sous la bannière d'une histoire et d'une spiritualité communes les pays africains spoliés par le colonialisme. Il pourfend également le capitalisme et souhaite engager son pays dans la voie contraire du socialisme.

Ce qu'il fera après l'indépendance, une fois élu président... Africain et socialiste, Nkrumah se réapproprie Amo sur ces deux versants qu'il solidarise. Dans une lettre, il salue Amo comme «  un patriote africain, qui défendait avec énergie son individualité, sa personnalité africaine et son droit indiscutable à l'égalité et la liberté  ». Et dans son principal ouvrage philosophique, Le Consciencisme, il renvoie à la thèse de 1734, en l'actualisant selon un prisme de lecture pour le moins biaisé. C'est un billard à trois bandes : pour Nkrumah, Amo critique Descartes, ce qui en fait un adversaire de l'idéalisme, cette doctrine qui méprise le corps, les réalités effectives, tout en aspirant à les soumettre par l'esprit omnipotent. Anti-idéaliste, Amo est en ce sens un penseur matérialiste ; refusant la tyrannie de l'âme, la tyrannie tout court, il est humaniste et communiste, personnifie la conscience africaine tournée vers l'égalité (si l'on suit le raisonnement de Nkrumah). Amo devient un esprit tutélaire de l'anticolonialisme et de la négritude – pour reprendre la notion popularisée au même moment par Senghor –, soluble dans le marxisme-léninisme.


Un axe ou une internationale se crée autour de cette récupération. Dans une conjoncture où les pays du bloc de l'Est nourrissent des échanges avec les nations africaines, la RDA met également Amo en avant, instrumentalisant sa mémoire – elle a accueilli et formé un intellectuel noir : manifeste du communisme comme progressisme, havre de l'humanité générique. L'université de Halle-Wittenberg – les deux institutions se sont réunifiées en 1817 – est la locomotive de cette valorisation parallèle d'Amo et de la RDA : au mitan des années 1960, une équipe de chercheurs pilote la traduction de ses œuvres en allemand, en anglais et en français. Un professeur d'archéologie, Burchard Brentjes (1929-2012), publie ensuite une monographie incontournable, Anton Wilhelm Amo. Le philosophe noir de Halle (non traduit).

Selon Brentjes, comprendre l'itinéraire du philosophe suppose ce rappel imprescriptible : «  C'est sur le sang et la sueur [de] 100 millions d'Africains que les puissances coloniales, à commencer par la France et l'Angleterre, ont construit leur domination économique, le progrès techno-économique du capitalisme sur la base duquel on a fait passer jusqu'alors des crimes comme l'apartheid pour le résultat nécessaire de la supériorité raciale des Blancs.  » Nouvelle offensive, nette dans son inclination politique, contre le capitalisme synonyme de barbarie et d'impérialisme total – « l'impérialisme, stade suprême du capitalisme », selon le slogan fameux de Lénine. Dernier avatar de la mise en exergue symbolique d'Amo : sur le campus de Halle-Wittenberg, un monument-mémorial est érigé en son honneur. Il représente un couple d'Africains et ne va pas sans susciter une certaine gêne : le message, certes, est limpide tant les deux personnages ont l'allure fière des insoumis (ils tiennent debout face à l'exploitation) ; cependant, il peut sembler étrange de rendre hommage à Amo en reprenant les standards de l'imaginaire colonial (l'homme est en pagne et en sandales, son torse est avantageusement musculeux...). Pour le dire autrement : on flirte avec la contradiction performative.


Amo, précurseur de l'anticapitalisme ?


Postérité d'une postérité : au Ghana, Nkrumah amorcera un virage dictatorial avec promulgation d'un régime à parti unique et culte paranoïaque de la personnalité ; son économie planifiée sera entachée de désastres, et, une fois renversé, il mourra réfugié dans la Roumanie de Ceaușescu. Après la chute du Mur, l'université de Halle-Wittenberg n'oubliera pas tout à fait son rejeton : depuis 1994, un prix Amo est décerné à des étudiants méritants. Clap de fin pour l'embrigadement anticapitaliste du philosophe ? Pas tout à fait. Il apparaît dans la série documentaire Capitalisme, du réalisateur Ilan Ziv, diffusée fin 2014 en France. Cette saga en six épisodes démonte la boîte noire du capitalisme aux crashs récurrents en adoptant un regard sur la longue durée. Le deuxième volet s'attache en particulier à déconstruire la base intellectuelle du capitalisme, le libéralisme, à travers une analyse de l'œuvre d'Adam Smith. C'est tout l'envers du décor qui est montré, cru et cruel : les dogmes de la main invisible, de la liberté d'entreprendre se sont imposés dans une déconnexion, un masquage de leur ressort réel, à savoir le pillage des ressources et la mise en servitude généralisés – l'esclavage comme tabou du totem libéral. À ce moment, sur l'écran, des images du Ghana, de Shama. À côté d'un fort décati, des hommes se recueillent sur une tombe, celle d'Amo. La voix off le présente comme un «  contemporain d'Adam Smith, ancien esclave et philosophe  ». Première torsion : on a vu que, très vraisemblablement, il ne fut pas esclave... Le commentaire enchaîne : «  Amo fut le premier à pointer l'aberration d'une science échafaudée sans tenir compte des réalités humaines du capitalisme.  »

Ambiguïté, quand tu nous tiens : le propos vise à faire d'Amo un précurseur subversif, un contre-Adam Smith exhibant les impensés du libéralisme. Une telle reconstitution se justifie si l'on extrapole à partir de sa dissertation sur le droit des Noirs, de la dénonciation de l'esclavage qu'on peut lui prêter. Mais il s'agit en quelque sorte d'un passage en force dans la mesure où, apparemment, Amo n'a pas fait œuvre d'économiste, ni critiqué explicitement le capitalisme. La fin de la séquence succombe au démon du storytelling, qui a ses raisons que la raison ignore : «  Au XVIIIe siècle, la pensée critique d'un philosophe africain ne pouvait être entendue. Amo dut fuir l'Europe et mourut ici, à Shama. Alors que La Richesse des nations [de Smith] devenait la Bible de l'économie, les livres d'Anton Wilhelm Amo furent brûlés, et son travail presque oublié.  » L'effet de dramatisation, réussi, se heurte aux faits, flous mais têtus : Amo a peut-être quitté l'Europe suite à une désillusion sentimentale – en tout cas, il n'existe pas de preuve d'un acharnement ou d'une cabale intellectuelle contre lui – et dans les travaux de référence, à notre connaissance, nulle mention n'est faite d'autodafés... Étrange, tout de même, de voir un documentaire plutôt à charge contre le capitalisme brosser le portrait d'Amo sur un mode passablement hollywoodien – à quand le biopic ?


Afficher Les racines "noires" d'une pensée


Un phare contre le racisme


Mais voilà : son existence le condamnait presque à devenir un mythe, aussi discret que continu. Figure possible de la critique de l'Occident, Amo reste également un phare potentiel de l'antiracisme. En Allemagne, certaines associations, Amo Books par exemple, se sont emparées en ce sens de son histoire – et il est salutaire de la remémorer notamment à Halle et en Saxe en général, en proie depuis le début des années 2000 à des actes fréquents de xénophobie, et où l'extrême droite accomplit des percées significatives (aux élections régionales de mars 2016, sur fond de crise des migrants, le mouvement populiste Alternativ für Deutschland a obtenu près de 24 % des suffrages en Saxe-Anhalt). Alors, oui, sur ces terres, il y eut Amo Afer.


En France, il a été mis en avant dans le livre de l'ancien footballeur Lilian Thuram, Mes étoiles noires. Partant de sa scolarité, où les Noirs n'étaient mentionnés dans les manuels qu'en référence à l'esclavage, Thuram s'attache à des personnalités noires aux parcours remarquables. Un peu à la façon de l'abbé Grégoire jadis. La vie d'Amo est relatée dans ce cadre, dans un texte parfois empreint de pointes d'héroïsation : le chapitre laisse entendre, une fois de plus, qu'Amo était esclave ; il est présenté comme un «  surdoué  » ayant atteint des «  sommets académiques  ». Le rendre si exceptionnel, hors norme, n'est-ce pas en diminuer la portée exemplaire ? Qu'il ait été un philosophe «  normal  » de son temps rend son cas, nous semble-t-il, plus fort encore...

Quoi qu'il en soit, Thuram répond à la question dont nous étions partis («  Y a-t-il eu dans l'Histoire des philosophes [ou plus largement des intellectuels, des scientifiques, etc.] noirs, africains ?  »), dans une démarche dialectique : la couleur est un message qui doit s'autodétruire. Les «  étoiles noires  » sont scrutées afin de susciter un choc et de répandre cette idée : «  l'âme noire, le peuple noir, la pensée noire n'existent pas plus que l'âme blanche, le peuple blanc ou la pensée blanche.  » Avec raison, Thuram met en garde contre toute reprise identitaire d'Amo. Sa trajectoire est telle qu'elle pourrait être préemptée, mise au service d'une perspective différentialiste. Il serait alors transformé en un symbole de la seule «  fierté noire  » – un discours militant surtout présent aux États-Unis, mais qui trouve en France des relais d'expression –, voire d'un séparatisme ou d'un radicalisme noir, où il s'agit de segmenter la vie et les institutions de la Cité en fonction de la couleur de peau, quand il n'en va pas, dans une logique d'inversion délétère, d'un «  racisme anti-blanc  ».
Le paradoxe Amo, encore et toujours. D'une part, ce fils des Lumières pourra toujours permettre de les démythifier, d'en révéler la face sombre – et il faut continuer à ne pas, à ne plus l'occulter, à revenir sur l'histoire, que nous avons tant de mal à reconnaître ou à imposer, des crimes et discriminations opérés au nom de la «  race  ». Mais d'autre part, son nom pourra toujours être mobilisé pour défendre l'héritage même des Lumières, contre tous ceux qui voudraient le «  communautariser  », le cloisonner dans une identité de couleur. Il a incarné cet esprit, ce souffle universaliste dans sa vie comme dans sa pensée. Et là, si l'on se refuse à éclipser son œuvre de philosophe, revient en mémoire l'inoubliable apostrophe de Jean Genet dans Les Nègres : «  Qu'est-ce donc, un Noir ? Et d'abord, c'est de quelle couleur ?  »
Merci à Chiara Pastorini, Anne-Sophie Moreau et Céline Kocher.


Pour aller plus loin


Parmi les œuvres d'Amo, sa thèse De l'absence de sensation dans l'esprit humain et son Traité sur l'art de philosopher avec précision et sans fioritures ont été traduits et commentés par Simon Mougnol (L'Harmattan, 2010). Parmi les travaux de référence, citons l'article en anglais de William Abraham, «  The life and times of Anton Wilhelm Amo  » (dans la revue Transactions of the Historical Society of Ghana, 1964) et le livre en allemand de Burchard Brentjes, Anton Wilhelm Amo. Der schwarze Philosoph in Halle (Halle/Leipzig, Koehler & Amelang, 1976). En français, on lira l'article de Christiane Damis, «  Le philosophe connu pour sa peau noire : Anton Wilhelm Amo  » (Rue Descartes, 2002) et le chapitre que lui consacre Lilian Thuram dans Mes étoiles noires (Philippe Rey, 2010, repris en Points/Seuil). Sur Internet, on trouve un blog tenu par Justin Smith, Theamoproject.org. Enfin, à voir, la série documentaire Capitalisme, d'Ilan Ziv (Arte Éditions, 2014).
1. « La race des Nègres est une espèce d'hommes différente de la nôtre, comme la race des épagneuls l'est des lévriers [...]. On peut dire que, si leur intelligence n'est pas d'une autre espèce que notre entendement, elle est fort inférieure.  »
Voltaire, Essai sur les mœurs et l'esprit des nations.
2. http://philosophie.spip.ac-rouen.fr/spip.php?article390

DES MIGRATIONS AU MÉTISSAGE suivi de L'image de la femme à travers 25 auteurs d'Afrique, par  Liss Kihindou
ETUDES LITTÉRAIRES, CRITIQUES AFRIQUE SUBSAHARIENNE


Pour qui s'intéresse au vivre ensemble et à la littérature africaine, ces deux conférences soulignent les manifestations du métissage dans les oeuvres d'auteurs africains. Au-delà de l'intérêt porté à l'évolution du statut de la femme dans la société africaine, la seconde conférence est une invitation à découvrir ou redécouvrir les lettres africaines à travers 25 auteurs.


Des migrations au métissage et L'image de la femme à travers 25 auteurs d'Afrique sont deux conférences qui peuvent constituer des pistes de réflexion intéressantes pour quiconque s'intéresse au vivre ensemble d'une part et à la littérature africaine d'autre part.


Le métissage né de la rencontre entre différentes civilisations, différentes cultures, différents peuples est un thèmequi a toujours passionné l'auteure. Après avoir souligné les manifestations du métissage dans les oeuvres d'auteurs africains dans son essai L'Expression du métissage dans la littérature africaine, elle s'attache à présent à montrer ce que les uns doivent aux autres. La reconnaissance des apports respectifs des peuples dans la construction de l'histoire de l'humanité est une condition du mieux vivre ensemble. Audelà de l'intérêt porté à l'évolution du statut de la femme dans la société africaine, la seconde conférence est une invitation à découvrir ou redécouvrir les lettres africaines à travers 25 auteurs.


Liss KIHINDOU, née au Congo-Brazzaville, publie parallèlement à son travail d'enseignante des textes critiques, narratifs et poétiques. Des migrations au métissage, suivi de L'image de la femme à travers 25 auteurs d'Afrique est son huitième livre.

 

mercredi, 10 octobre 2018 11:32

Blaise Ndala : Sans capote ni kalachnikov

 

Blaise Ndala : Sans capote ni kalachnikov

Il y a beaucoup à dire sur le second roman de Blaise Ndala. L'auteur congolais, basé au Canada et sûrement citoyen du pays aux feuilles d'érables rouges a fait son entrée en littérature avec un texte au titre provocateur : J'irai dansé sur la tombe de Senghor. Un as de l'intertextualité avec un semblant de clin d'œil à Boris Vian, à Dany Laferierre et le ndombolo facile sur le grand poète adepte de rythmes plus classiques, plus posés. Je me perds déjà avec mon introduction...

Discours sur le conflit congolais

Dans le fond, c'est un peu le jeu de Blaise Ndala, de perdre son lecteur avant de le récupérer et de le conduire vers une issue inattendue. En commençant ce roman, je me disais que j'allais me taper un énième roman sur la question douloureuse des enfants soldats. Ces derniers sont d'ailleurs présents tout au long du roman par le biais des personnages Fourmi rouge et Petit Che. Sauf que la narration se fait à partir de deux jeunes soldats démobilisés, le premier étant doucement entrain de périr du fait d'un syndrome d'immuno déficience acquis en violant des femmes en masse quelque part en Cocagnie.

On ne le sait pas vraiment au début de ce roman. Le texte nous raconte les histoires de ces deux cousins. Petit Che doit son nom à la figure d'Ernesto Guevara qui dans les années 60 anima un maquis avec les troupes lumumbistes dans cette région du Congo. Petit Ché reprend les mêmes réflexes de son héros, notant dans un calepin les épisodes importants de ce maquis sous les ordres du sanguinaire Rastadamus. Toujours dans le cadre de cette narration, ils évoquent l'histoire de ce maquis initié par le général Mokomboso. Un observateur avisé reconnaîtra Kabila père, celui à qui on doit le ndombolo pour sa démarche de gorille (mokomboso en lingala). A chacun son niveau. d'interprétation. Il y aurait deux guerres selon Ndala ou du moins selon les enfants soldats narrateurs. Vous connaissez la technique des écrivains : exprimer des choses, des vérités et se planquer derrière les personnages. Il y aurait deux guerres donc. Une première faite dans les règles de l'art et une seconde avec l'éviction de Mokomboso, dérégulée, entretenue par un guerrier qui a besoin de nourrir un statu quo sanglant qui arrange tout le monde sauf les populations meurtries...

Discours sur la société du spectacle occidentale

En parallèle, il y a cette narration autour de la production d'un documentaire réalisée par une cinéaste québécoise sur les viols massifs de femmes dans une région de la Cocagnie. Le fameux pays où en montant sur mat lisse, on se sert à satiété. La référence directe au fameux roman de Depestre me semble évidente comme plusieurs clins d'oeil à des auteurs comme Sony Labou Tansi, Garcia Marquez ou Laferrière que j'ai oublié de mentionner dans mon introduction alors que je tentais de dresser un parallèle avec le titre tapageur de son premier roman Comment faire l'amour à un nègre sans se fatiguer.

Blaise Ndala connait ses classiques et les intègre sans difficulté dans son projet littéraire. Pour revenir à la belle québécoise Véronique Quesnel, qui obtient un Oscar, récompense ultime, pour ce documentaire, elle se pavane avec une jeune héroïne congolaise (cocagnienne) qui aurait survécu aux affres de la guerre et des viols à répétition. Je pense à Coco Ramazani dont le témoignage bouleversant sert de trame au roman de Joseph Mwantuali, Tu le diras à ma mère. Seulement, derrière toutes ses paillettes, quel est l'envers réel du décor ?

Sur quelle manipulation fonctionne la réussite de cette production et ce zoom sur une guerre à la fois méconnue et une misère exploitable à merci tant qu'elle ne concerne pas les Algonquins - indiens natifs expropriés du Canada, parqués dans des réserves et abandonnés à l'alcoolisme et une terrible détresse. Véronique Quesnel appartient à l'élite de ce pays de langue française en plein cœur de l'Amérique du nord, portée par des valeurs altruistes et désintéressées ou rongée à certains égards par un sentiment d'injustice et de culpabilité...

On pourrait penser que la critique de ce modèle ne concerne les sociétés nord américaines. Mais Ndala va plus loin et introduit le personnage de Rex Mobeti, une sorte de Lionel Messi venu de cette funeste région de la Cocagnie, qui brille en Europe sur les plus grands terrains de football, affirme sa liberté à ne pas être renvoyé systématiquement à son origine. Adulé même par les miliciens au fin de la forêt, l'homme est lui aussi pris par un scandale : il est poursuivi pour viol dans un parking de Barcelone... Un viol, encore qui renvoie à l'origine...

Regards croisés : Puissance de l'analyse de Blaise Ndala

Ce roman est brillant car il ne fait pas dans les bons sentiments. De la très bonne littérature. Comme le disaient un ami, dans ce roman, il n'y a que des pourritures. Ndala ne fait pas dans la dentelle ni dans le compromis. Et il est difficile à lire dans le sens où toute possibilité d'identification est impossible. Les personnages sont complexes. Certains évoluent. Et on ne les saisit vraiment qu'à la dernière page lue. Il y a un refus de la facilité qui fait de ce roman un texte qui restera. L'écriture sans être complexe, de manière assez surprenante, elle est cependant laborieuse.

Comme si l'écrivain impose un rythme de lecture. Je l'avoue, c'est une expérience inédite pour moi. J'apprécie la grande maîtrise proposée par l'auteur congolais dans le traitement de son sujet.

En même temps, j'aimerais dire que ce roman est québécois dans le sens où même si le lecteur retrouvera les caractéristiques des œuvres produites par des auteurs congolais comme Bofane, Mwanza Mujila, Mwantuali ou Serge Amisi, à savoir la dimension mondiale ou mondialisée du contexte minier congolais et de conflits qui perdurent autour de l'exploitation de ressources qui impactent le quotidien d'hommes et de femmes de part et d'autre de la planète, il n'en est pas moins une critique féroce du entertainment occidental et de l'usage de la misère d'autrui pour asseoir des représentations rassurantes. Blaise Ndala refuse toute description manichéenne dans la manipulation de la souffrance : elle est peut être autant exploitée par une cinéaste québecoise en mal de reconnaissance que par un sportif cocagnien de haut niveau désirant redorer son blason terni par un scandale.

Blaise Ndala, Sans capote ni kalachnikov
Editions Mémoire d'encrier, première parution en 2017
1ère sélection du Prix des Afrique 2017

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