Art & Culture

Mort de Zaha Hadid, la lionne faite architecte : une autre vision de l’architecture innovante  Morte à 65 ans d’une crise cardiaque   Statut de popstar Née en 1950 à Bagdad, en Irak, son éducation aurait d’abord été confiée à des religieuses français

 

Mort de Zaha Hadid, la lionne faite architecte : son architecture est dite organique , elle ose bousculer les codes et les regards.PBC
Morte à 65 ans d'une crise cardiaque

Statut de popstar


Née en 1950 à Bagdad, en Irak, son éducation aurait d'abord été confiée à des religieuses françaises, ce qui ne transparaissait guère, ni dans son usage de la langue de Molière, ni dans la carrière fantasque et fantastique de cette femme au statut de popstar, au physique fellinien, à la voix sombre et chaude. En 1960, son père, Muhammad Hadid, riche industriel et politicien libéral, l'envoie en Suisse avec ses deux frères. D'où elle repart bientôt pour commencer des études de mathématiques à Beyrouth. Comment imaginer alors qu'une femme puisse devenir architecte ? L'idée n'est pas incongrue à la prestigieuse école de l'Architectural Association (AA), à Londres, « l'Académie des Frankenstein », pour le prince Charles, défenseur d'une très classique urbanité. En 1972, Zaha Hadid s'y choisit comme professeur et maître à penser Rem Koolhaas, qui, lorsqu'elle obtiendra son diplôme en 1977, parlera d'elle comme d'une « planète à l'inimitable orbite ». Il dira plus tard de son travail : « Ce qu'il y a d'unique dans son œuvre, c'est la combinaison d'une énergie énorme, et d'une infinie délicatesse. » Elle-même définit ainsi son mouvement spatial : « Je me suis sentie limitée par la pauvreté du traditionnel principe de dessin architectural et j'ai recherché de nouveaux moyens de représentation.»

Parallèlement à sa carrière d'architecte, Zaha Hadid avait enseigné dans les plus prestigieuses institutions internationales, dispensant son savoir à l'AA, à l'Ecole supérieure de design de l'université Harvard, à l'Ecole d'architecture de Chicago, ou à l'université des Arts appliqués de Vienne... Se faisant alors théoricienne, elle se montrait peut-être moins laconique. On retiendra d'elle des sentences comme :

« L'architecture est d'avant-garde lorsqu'elle est tournée vers les usagers, qui sont trop souvent oubliés. » Ou : « Une architecture d'avant-garde transforme l'espace public en espace civique. »


Artiste conceptuelle


Du nouveau musée d'art contemporain de Rome (le MAXXI), ouvert en 2010, à l'opéra de Canton, inauguré le 25 février 2011 ; de Cardiff – encore un opéra – à l'usine BMW de Leipzig ; de Cincinnati (encore un centre d'art) à Manchester (une salle de concert), Zaha Hadid, dont les volumes suscitaient inquiétude ou horreur jusqu'à la fin du XXe siècle, a imposé sa vision de l'architecture à peu près partout, même en Angleterre, sa seconde patrie, qui avait commencé à l'accepter longtemps après Bâle, Strasbourg, Pékin, Séoul, Taïwan, Naples, Milan, Barcelone, Rabat, et, en France, Montpellier (centre administratif Pierresvives) et Marseille (tour CMA-CGM). Paris l'ignorait – à l'exception du pavillon Chanel, venu de Londres et remonté au pied de l'Institut du monde arabe –, ce qui n'a pas empêché l'inévitable éclosion de quelques sous-produits, plus ou moins inspirés des galbes de Zaha Hadid, machines molles parfois réunies par la critique sous l'appellation d'« école Zorglub », d'après le personnage de BD joliment décrit par Wikipédia comme une « délirante modernisation du classique savant fou ». Zaha Hadid était un peu délirante, sûrement moderne, certainement pas folle.

En vérité, ses dessins, éclatés, déchirés, rassemblés, colorés sur fond noir font d'elle une artiste conceptuelle, petite fille énervée des suprématistes russes, qu'on imagine mal passer des murs d'une galerie aux trois dimensions de l'architecture.
Si l'on avait pu faire d'elle une des principales figures du déconstructivisme, un courant qui refuse l'ordre linéaire de l'architecture moderne, son style reposait très librement sur l'utilisation de lignes tendues et de courbes forcées, de formes pointues et de plans superposés qui donnaient à ses créations complexité et légèreté.


Caractère terrible


Illustre provocateur lui-même, maître à penser de la scène urbaine internationale, visionnaire adulé des uns et détestés des autres, grand découvreur de talents susceptibles de lui être confrontés, Koolhaas avait fait d'elle une des collaborateurs de l'OMA, l'Office for Metropolitan Architecture, l'agence qu'il a fondée avec Elia Zenghelis en 1975 à Rotterdam. Mais Zaha Hadid devait se séparer de son mentor dès 1979 pour créer sa propre agence. Et apprendre à manger de la vache enragée qu'elle faisait partager à un entourage principalement mâle, et soumis.
La femme ressemblait à son œuvre : un physique improbable, tripartite, comme on dit des colonnes ou des gratte-ciel de l'entre-deux-guerres, et qu'elle assumait superbement. Deux jambes sous-dimensionnées par rapport à un buste taurin, posées sur des chaussures volontiers fantaisistes. Le tout était surmonté d'une tête empruntée à quelque déesse d'Asie mineure. Chevelure abondante, visage étonnamment expressif, encadrant des yeux aussi propres à jeter des éclairs qu'à prodiguer passion, humour et une forme de tendresse pour les lions des arènes. Surtout lorsqu'ils s'étaient éloignés d'elle, ses collaborateurs (ils sont désormais plus de quatre cents dans l'agence), lui prêtaient un caractère terrible qui ne supportait pas les ratés. Ses clients apprenaient vite à accepter son intransigeance, et à supporter ses caprices. La presse, elle, poireautait des heures durant en attendant un entretien pourtant soigneusement fixé. A bien y regarder cependant, ce comportement dilatoire par rapport aux mots semble relever d'une forme de timidité, qu'on retrouve aussi chez Koolhaas : comment éviter d'exprimer des pensées, qui seront gravées dans le marbre, quand vos idées sont par essence changeantes et profondément liées aux intuitions du dessin, de la main ?


Une gestuelle sensible et sensuelle


Depuis 1988, Zaha Hadid était parvenue à contourner le problème : elle avait pris comme principal partenaire de l'agence qui porte son nom, l'architecte, professeur et théoricien Patrik Schumacher. Son discours est l'un des plus austères, auprès duquel les pensées de Schopenhauer ou de Derrida semblent d'aimables bavardages. Grand inventeur de néologisme, il a récemment épaté la biennale de Venise avec le concept de « parametricime », nouveau style architectural, propre à définir celui de Zaha Hadid. « Après le modernisme, le post-modernisme et de déconstructivisme », il « vise à créer des champs permettant d'exprimer la complexité, un urbanisme polycentrique et une architecture dont les couches soient à la fois denses et continuellement différenciées ». Schumacher a également enseigné à l'Architectural Association. En fait de style, il s'agit d'abord de faire avaler aux ordinateurs des paramètres, formels, techniques, humains, qui leur sont peu familiers, pour recueillir à la sortie des modèles constructifs bien éloignés des canons de l'Antiquité.


Peut-être est-cela, Zaha Hadid, mais au-delà des mots, son aventure architecturale semble plus proche d'une gestuelle sensible et sensuelle que d'un programme théorique, si subtil soit-il.
Cette aventure avait commencé étrangement sur les marches orientales de la France. Après deux essais décoratifs à Londres et à Sapporo, elle construit en 1994 la caserne de pompiers des usines de meubles Vitra à Weil am Rhein, en Allemagne. Spectaculaire, l'édifice commandé par Rolf Fehlbaum, PDG de Vitra et grand collectionneur d'architecture, donnait cependant le mal de mer aux soldats du feu, et avait été converti depuis en présentoir à meubles et en bureaux. A Strasbourg, en 2001, elle dessine le terminus de tramway de Hoenheim, à la fois édifice et occupation urbaine, dont les pieds déjantés, comme ceux de Vitra, ont d'abord inquiété le public qui, ici comme ailleurs, s'y est finalement fait. Le vocabulaire plastique de Hadid était peu à peu entré dans les images tolérées, puis acceptées, aimées enfin comme le sont ceux de Frank Gehry, autre Pritzker Prize, et de tous les architectes « formalistes ». Avec le Pritzker en 2004, les commandes ont afflué selon une courbe exponentielle. A l'instar des grands noms de la mode et du cinéma, Zaha Hadid était désormais traitée en star. On l'appelait aussi la « diva », ce qui avait le don de l'exaspérer. Ses fans le savaient, qui l'ont accueillie un jour avec des T-shirts portant l'inscription « Me traiterait-on de diva si j'étais un mec ? »


Hadid aura appartenu à un moment particulier de l'architecture qui permet à la construction d'échapper, au moins en apparence, à la tyrannie de la pesanteur et aux impératifs de l'angle droit. L'informatique, autant que les nouveaux matériaux, ont rendu possibles des projets et des formes qui seraient naguère passés pour des insultes à la raison. Les formes que l'architecte anglo-irakienne imaginait ont ainsi pu passer du rêve à la réalité grâce aux travaux d'ingénieurs tels que Cédric Price (1934 – 2003), rencontré au début de sa carrière, ou à ceux de l'agence Arup. En 1955, après le Poème de l'angle droit, suite de lithographies publiée en 1955 par Le Corbusier, voici donc advenu, avec Zaha Hadid et quelques autres architectes, le temps des poètes de l'espace courbe, dans le droit fil, après tout, des théories d'Einstein.

Frédéric Edelmann Journaliste au Monde http://www.lemonde.fr/architecture/

Restauration terminée : La Vénus du Pardo va-t-elle voler la vedette à une autre vedette du Louvre. Verdict à partir du 30/03/2016.

 

Cette représentation, qui semble illustrer l'histoire d'Antiope racontée par Ovide (Métamorphoses, VI, 110-111), est la première des grandes mythologies peintes par Titien pour Philippe II d'Espagne. Elle était destinée au château du Pardo, lieu de loisir royal près de Madrid. L'analyse stylistique du tableau révèle que Titien a modifié une bacchanale commencée plus tôt dans sa carrière en complétant le paysage et en ajoutant des scènes de vénerie, afin de créer une évocation poétique des plaisirs de la campagne, la chasse et le repos.


Collection de Louis XIV, acquis des héritiers de Mazarin en 1661
Département des Peintures

UNE « POÉSIE PEINTE »


Rien de tout cela, en revanche, pour La Vénus du Pardo, le plus grand tableau mythologique de Titien (près de 2 m sur 1,4 m), une « poésie peinte », selon les termes du spécialiste de la peinture italienne du XVIe au Louvre, le conservateur Vincent Delieuvin. L'œuvre est en si mauvais état qu'une réflexion de près de dix ans s'est imposée avant que la moindre opération soit même envisagée : « De toute ma carrière au Louvre, je n'ai jamais vu une restauration aussi compliquée », avoue Vincent Pomarède.


PREMIÈRE PHASE DÉBUTÉE EN 2010


La première phase de restauration a débuté en juin 2010. La toile a été débarrassée de ses vernis oxydés et superposés en couches épaisses et de ses repeints – depuis les plus récents (1993) jusqu'à ceux du XIXe –, dans le laboratoire du Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF). Une affaire complexe et minutieuse, tant l'œuvre a souffert et est endommagée. Face au tableau, posé sur un chevalet en pleine lumière naturelle dans le laboratoire du C2RMF, Vincent Pomarède, directeur du département des peintures du Louvre, se réjouit : « A 95 %, l'image finale du Titien a été retrouvée avec la pureté du visage de Vénus. Il n'y a plus d'état d'âme sur son attribution. Titien était jeune. »
Vraisemblablement initiée en 1520, la scène mythologique représentant Jupiter et Antiope aurait eu un premier commanditaire italien avant d'être offerte à Philippe II d'Espagne en 1552 pour sa résidence de chasse du Pardo. Puis, donnée en 1623, par Philippe IV au futur Charles Ierd'Angleterre. Enfin acquise par Mazarin après l'exécution de ce roi en 1649, elle fut remise, en 1661 à Louis XIV par les héritiers du cardinal. Avant d'être brinquebalé en charrette jusqu'en Espagne puis malmené sur l'Atlantique, et pendant la traversée de la Manche, le tableau resta trente ans dans l'atelier du Titien, à Venise.


L'ARTISTE SUPRIME UN VILLAGE, AJOUTE UN ARBRE


Sans cesse, l'artiste en reprend l'iconographie et la composition, directement à la peinture, sans passer par le dessin. Aucun témoignage ne subsiste des différentes étapes. Pas de copies de ses élèves, comme il en existe pour la Sainte Anne de « Léonard », restée vingt ans dans son atelier.
Ce sont les récentes analyses et la « réflectographie » à l'infrarouge qui ont livré les secrets du tableau jusqu'au pinceau de Titien. Le Vénitien supprime un groupe de cavaliers, un village, une baigneuse assise, dont on devine la jambe et la courbe du dos ; il ajoute un arbre dans lequel il met en scène Cupidon. Et rallonge la toile de 70 cm, sur la gauche, pour représenter des chiens de chasse.


TRÈS MAUVAIS ÉTAT

"Jupiter et Antiope", dit "La Vénus du Pardo", de Titien, en cours de restauration (huile sur toile 196 x 385 cm) : après nettoyage et vernissage intermédiaire et avant retouche de la couche picturale. C2RMF/JEAN-LOUIS BELLEC
Le « nettoyage » atteste du très mauvais état de la toile avec ses accidents, lacunes, tâches laissées par des mastics de toutes couleurs. Il met aussi en évidence la fragile grâce de Vénus en Antiope séduite par Jupiter sous le masque du satyre, de la main du maître – et non pas de celle d'Antoine Coypel, peintre de Louis XIV, comme certains le laissaient entendre.
La complexe compréhension du tableau s'explique par la dizaine de restaurations subies avant même d'entrer dans les collections françaises à la fin du XVIIe siècle. Dès 1688, il est une première fois ré-entoilé et Coypel intervient pour réparer les dégâts d'un restaurateur négligent. Depuis cette date, toutes les opérations seront documentées. Comme la transposition de la couche picturale, redoutable procédure réalisée en 1829-1831 qui conduisit à la suppression des repeints antérieurs.


RETOUR EN 2015


Aujourd'hui, les couleurs du Titien ont retrouvé de la transparence. L'aiguière est réapparue, elle était totalement masquée par les couches jaunâtres de vernis. Comme la peau de lynx sur laquelle Vénus est étendue. Patricia Vergès et Franciziska Hourrière, les deux restauratrices, avouentprocéder « comme des commissaires sur le lieu d'un crime, à la recherche de traces matérielles pour comprendre le tableau », précise Mme Vergès. Reste à réaliser les retouches pour combler les lacunes.

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Le regard de Keïta Seydou au Grand palais /Paris : un des plus grands photographes du XX eme siècle.

 


LE GRAND PALAIS VOUS CONVIE À LA PREMIÈRE RÉTROSPECTIVE D'AMPLEUR CONSACRÉE À SEYDOU KEÏTA, L'UN DES PLUS GRANDS PHOTOGRAPHES DU XXÈME SIÈCLE. TÉMOIGNAGE SENSIBLE D'UNE ÉPOQUE, SES PHOTOGRAPHIES RÉVÈLENT LA SOCIÉTÉ DU MALI DES ANNÉES 1950.
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31 Mars 2016 - 11 Juillet 2016 Grand Palais, Galeries nationales


Seydou Keïta (1921-2001) est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands photographes de la deuxième moitié du XXe siècle. La valorisation de ses sujets, la maîtrise du cadrage et de la lumière, la modernité et l'inventivité de ses mises en scène lui ont valu un immense succès. Il prend sa retraite en 1977, après avoir été le photographe officiel d'un Mali devenu indépendant. Son oeuvre constitue un témoignage exceptionnel sur la société malienne de son époque.
Exposition organisée par la Réunion des musées nationaux

–Grand Palais avec la participation de la Contemporary African Art Collection (CAAC) – The Pigozzi Collection.

L'exposition bénéficie du soutien d'Imerys et de la Fondation Louis Roederer.
Commissaires : Yves Aupetitallot, en collaboration avec Elisabeth Whitelaw, directrice de la Contemporary African Art Collection (CAAC) - The Pigozzi Collection.


Scénographie : Gare du Nord architecture
Conception graphique : Building Paris
Conception lumière : Abraxas Concepts


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Omar Sy, "l'Histoire des Noirs n'est pas du tout la même, en France et aux Etats-Unis" Louis Guichard

 

Il n'hésite pas à s'engager mais refuse le rôle de porte-parole de quelque minorité que ce soit. Parti vivre à Hollywood après le succès d'"Intouchables", le comédien a su garder la tête froide, conjuguant popularité et humilité.
Il soutient l'appel au boycott des Oscars, initié par ceux qui refusent l'uniformité blanche des nominations. Mais affirme que les trois années qu'il vient de passer en Californie ne l'autorisent pas encore à disserter sur la condition noire aux Etats-Unis. Il envisage même de suivre un cycle universitaire sur la question, à Los Angeles, dans un avenir proche. Le racisme en France, oui, il sait. Et veut en témoigner aussi par son travail : son nouveau film, Chocolat, signé Roschdy Zem, raconte l'histoire vraie du clown Rafael Padilla (1868-1917), un Noir qui connut un succès éphémère et un destin tragique en France, à la charnière des XIXe et XXe siècles. C'est une étape de plus dans la maturation d'Omar Sy comédien, lui qui débuta comme modeste amuseur à la radio, sans formation ni vocation. Devenu officiellement, et durablement, une des personnalités préférées des Français, il garde, à 38 ans, l'humour joyeux de ses débuts. En préambule à l'entretien, il se dit ainsi curieux de savoir comment il sera « traduit en Télérama »...
"Nous aimons aimer. C'est ça, notre pays."


Depuis 2012, vous vivez le plus souvent aux Etats-Unis. Comment avez-vous perçu les événements de l'année passée en France ?

J'étais à Los Angeles au moment des attentats contre Charlie Hebdo. Après avoir conduit les enfants à l'école, nous nous sommes réunis instinctivement entre parents d'élèves français. Nous avions tous les jambes coupées. La peur n'est pas moins forte quand on est loin. Pendant quelques jours, j'ai été très sollicité par les médias français pour en parler. J'ai refusé. Je n'avais rien d'autre à dire que mon effroi. En revanche, le 13 novembre, j'étais à Paris, en tournage. Le terrorisme nous frappe dans un moment de grande fragilité. Il cherche à accentuer cette fragilité et ce morcellement de la société en communautés hostiles les unes aux autres. Une mesure d'urgence contre ce morcellement : ne pas appeler un Français autrement qu'un Français. Ne surtout pas préciser l'origine. Et ne pas oublier que nous sommes tous, avant tout, des amoureux. Nous aimons aimer. C'est ça, notre pays.
Et la crise des migrants ?
J'ai éprouvé le besoin de parler à certains d'entre eux il y a quelques mois. Je suis allé à la Porte de Saint-Ouen, où des familles entières s'entassaient dans des voitures, en attendant. C'est le contraire de ce que mes parents ont connu en France il y a une cinquantaine d'années. Quand mon père a quitté le Sénégal pour la France, en 1962, on favorisait cette immigration. Tout juste si on n'allait pas chercher les étrangers chez eux. Les usines proposaient du travail, surtout dans l'automobile. A son arrivée, mon père ne parlait même pas le français. Longtemps, il a fait des allers-retours avec l'Afrique, où il rentrait pour les vacances, et où il a rencontré ma mère. Puis ils se sont établis ensemble ici, avec, au fil des années, leurs huit enfants.
Vous êtes né et avez grandi à Trappes, en banlieue parisienne. Quel souvenir gardez-vous de cette époque ?
Rétrospectivement, je me dis que mes parents devaient beaucoup jongler, lui avec son salaire d'ouvrier, elle qui faisait des ménages. Nous les enfants étions trois ou quatre par chambre, selon les époques, dans notre petit appartement HLM. Mais tous les gens que je connaissais vivaient comme ça, donc on n'en souffrait pas. Un souvenir de bonheur domine. C'était une France encore mélangée, métissée, multiple, dont j'ai la nostalgie. Il y avait toutes sortes de gens dans cette cité. Ça m'a ouvert et construit.


Etiez-vous attiré par le cinéma ou le spectacle ?


A la maison, cela se limitait à TF1 et à La dernière séance d'Eddy Mitchell. Nous ne pouvions pas nous permettre d'aller au cinéma. De toute façon, ce n'était pas leur truc, à mes parents. Sauf les films indiens, type Bollywood, qu'on regardait beaucoup à cette époque en Afrique. Mes parents, même sédentarisés en France, ont continué à s'approvisionner en cassettes de ce genre dans des échoppes spécialisées du nord de Paris. J'ai ainsi découvert Tarzan, mais aussi Roméo et Juliette, en version Bollywood.
"Les gens de banlieue : je n'ai découvert cette catégorie qu'à 16-17 ans."
On dit que vous avez frôlé la délinquance à l'adolescence...
Comme nous n'avions pas les moyens, il fallait être créatif ! Oui, il m'est arrivé de faire des conneries, pas forcément à but lucratif. En tout cas, il y avait une envie d'ailleurs. Avec mes potes, nous avons commencé à aller à Paris, pour voir autre chose, mais surtout pour savoir comment nous étions perçus à l'extérieur. Les gens de banlieue : je n'ai découvert cette catégorie qu'à 16-17 ans. C'est comme ça qu'on nous appelait à Paris. Et c'était une tare. Ça voulait dire les Noirs et les Arabes, bien sûr. Même dans la banlieue un peu plus chic que Trappes où je suis allé au lycée, j'ai senti ce regard dédaigneux. Je me suis adapté en développant mon sens de l'humour plutôt que ma colère ou mon ressentiment. En les faisant marrer, en essayant d'être charmant et chaleureux. Je me suis débrouillé pour qu'on m'aime.


Comment vous êtes-vous retrouvé sur Radio Nova en 1996, à 18 ans ?


A Trappes, j'ai grandi dans le même quartier que Jamel Debbouze. Il est plus âgé, mais j'étais très ami avec son petit frère, Karim, souvent dans la même classe que moi. Jamel, qui commençait à se faire connaître et revenait voir sa famille, a remarqué que je faisais rire toute la bande. Il m'a proposé de faire un sketch avec lui sur Radio Nova. On a imaginé un personnage de footballeur sénégalais reconverti dans l'agriculture. Le patron de Nova, Jean-François Bizot, apprenant qu'il s'agissait d'un bidonnage, a trouvé ça drôle et m'a proposé de revenir régulièrement dans l'émission. J'y allais après les cours au lycée. Puis j'ai suivi Jamel sur Canal+ et, bien sûr, ça a pris tant de place dans ma vie que j'ai raté mon bac. Malgré le repêchage à l'oral.
Enfin vous avez formé, avec Fred Testot, le duo à succès Omar et Fred, à l'antenne chaque soir. Sur quoi reposait cette complicité ?
Sur la différence. Parmi les quatre gars réunis par Jamel, dont Eric et Ramzy, Fred Testot était, a priori, le plus loin de moi. Depuis son plus jeune âge, il voulait devenir acteur comique à Paris. Il a quitté la petite bourgeoisie niçoise pour réaliser ce rêve. Il se retrouvait à la télé par sa seule volonté, tandis que ça me tombait dessus. On a tout partagé pendant plusieurs années. C'était une amitié fusionnelle, et formatrice. Car il était drôle tout le temps.


Pour ces sketchs, vous avez beaucoup joué avec les stéréotypes et les clichés sur les Noirs...


J'ai joué avec mes seules armes ! J'étais là pour cette raison, je le savais. Ça ne me posait aucun problème moral dans la mesure où c'était, avant tout, des conneries. De l'absurde. On s'amusait et on s'en amusait. Sur Canal+, il n'y avait aucune ambiguïté. La chaîne avait, à juste titre, une très bonne image, à l'époque. En revanche, quand on venait me chercher pour des petits rôles dans des films ou des téléfilms, j'ai parfois éprouvé du malaise et senti un racisme latent. Je refusais.
En 2011, Intouchables devient un phénomène public. Quel était ce sentiment d'imposture dont vous avez alors parlé ?
Quand le film a commencé sa carrière triomphale, je travaillais encore en binôme avec Fred Testot, quotidiennement. Par rapport à lui, qui a toujours rêvé d'être acteur, je me posais la question de ma légitimité. Je n'ai jamais pris un seul cours de théâtre. J'ai décidé d'être acteur au moment où je le devenais. Je me sentais presque coupable. Ensuite, le César, qui signifiait une validation de la profession, m'a beaucoup aidé à me défaire de mon sentiment d'imposture.


"Il y a davantage de culpabilité aux Etats-Unis."


Lorsque Intouchables sort aux Etats-Unis, le magazine Variety dénonce ses archaïsmes dans la représentation des Noirs à l'écran. Qu'en pensez-vous ?
L'auteur de cet article aurait dû préciser qu'on ne peut pas comparer si facilement la France et les Etats-Unis sur ce sujet. Les deux pays n'ont pas du tout la même histoire. Les Noirs américains ont été des esclaves dans un passé encore récent. Leurs descendants le ressentent toujours dans leur chair. Nous avons, en France, une histoire avec les colonies et l'immigration : c'est lourd aussi, mais c'est très différent. Il y a bien davantage de culpabilité aux Etats-Unis. Par ailleurs, le lien à l'Afrique diffère du tout au tout. Les Américains découvrent généralement l'Afrique à travers des images ou des films. C'est abstrait. Il y a chez eux, parfois, un déni de descendance. Moi j'ai passé plusieurs étés au Sénégal et en Mauritanie. Les parents nous y envoyaient, un an sur deux, par groupe de quatre : il y avait l'équipe A et l'équipe B... Aujourd'hui, mes amis noirs, aux Etats-Unis, sont très curieux de mon expérience africaine.


Pourquoi êtes-vous parti vivre à Los Angeles, à partir de l'été 2012 ?


C'était, au début, une pause, pour échapper à la pression. Le succès d'Intouchables était devenu trop grand pour moi. Il me dépassait. Il m'effrayait. Les sollicitations en tout genre devenaient incessantes. J'ai prétexté la sortie du film aux Etats-Unis et la campagne en vue des Oscars, à Hollywood : cela devait, de toute façon, prendre plusieurs mois. Je me suis senti bien là-bas, ma famille aussi.

Dans la foulée, vous êtes devenu une des personnalités préférées des Français. Cela vous effrayait-il aussi ?


Bien sûr que non. Mais j'ai tout de suite refusé d'être considéré, en vertu de ces sondages, comme le représentant ou le porte-parole de qui que ce soit. On me proposait de parler, au choix, au nom des Noirs ou de la banlieue ! Je n'ai pas les épaules pour ce genre de responsabilité. Aujourd'hui la moindre parole est montée en épingle. Il faut faire attention aux micros tendus. Des dégâts irréparables peuvent venir d'une simple phrase. En revanche, me tourner vers l'associatif et agir en faveur des jeunes, oui, je l'envisage.
Vous apparaissez, désormais, dans des blockbusters américains comme X-Men et Jurassic World. Vous y sentez-vous à votre place ?
Ce que j'aime avant tout : là-bas, je suis un Français, et pas un Noir. Dans A vif !, le film sur la cuisine avec Brad¬ley Cooper et Sienna Miller, le réalisateur voulait expressément un acteur français. Idem pour Jurassic World. La couleur de peau n'entrait pas en ligne de compte. C'est reposant. En revanche, dans X-Men, le personnage de superhéros, Bishop, était noir. J'ai passé une audition dans un anglais fragile. Ils hésitaient. Bryan Singer, le metteur en scène, m'a reçu et s'est étonné que je lui parle avec enthousiasme d'un de ses premiers films, Usual Suspects. J'ai refait des essais et obtenu le rôle. C'était le premier casting de ma vie. Depuis, mon anglais a progressé, j'y travaille intensivement.


N'est-ce pas frustrant pour vous de jouer des rôles secondaires ou anecdotiques ?


En France, j'ai désormais la responsabilité des films que je tourne. A la fois pour mon équilibre et pour mon humilité, il est bon que je me retrouve, parfois, en touriste amusé à Hollywood. Je peux y observer à loisir, de l'intérieur, la fabrication d'un film à grand spectacle. C'est sain. Et puis imaginez ce qu'on ressent, après avoir été un fan de la saga X-Men, lorsqu'on en devient soi-même un personnage...
"Le système américain des quotas est peut-être une solution, mais il ne pourra pas nous dispenser d'un véritable travail sur nous-mêmes."
Avant de le jouer, connaissiez-vous Rafael Padilla, le clown Chocolat, héros tragique du nouveau film de Roschdy Zem ?
Non. Peu de gens se souvenaient de lui, d'ailleurs. On avait perdu sa trace. Les producteurs du film ont travaillé avec un historien, qui a d'abord publié un livre. J'ai dit oui à ce rôle d'emblée. Roschdy Zem a apporté ensuite son expérience : celle d'un des premiers acteurs-réalisateurs issus de l'immigration maghrébine à s'imposer dans le cinéma français. Quant à moi, j'ai pu m'appuyer sur des correspondances troublantes avec mon parcours. Le duo que Chocolat formait avec le clown blanc Footit... Les prestations comiques dans les hôpitaux, auprès des enfants malades : je fais ça aussi.


Le film Chocolat parle-t-il implicitement du racisme contemporain ?


Le rapprochement entre les deux époques a ses limites. Au début du XXe siècle, les Blancs en étaient encore à se demander si les Noirs étaient des humains ou non... En revanche, l'avancée est très faible quant à la place des Noirs sur la scène artistique. Pas seulement les Noirs. Aujourd'hui, le monde de la culture et des arts ne représente pas du tout le pays dans sa diversité. Le système américain des quotas est peut-être une solution, mais il ne pourra pas nous dispenser d'un véritable travail sur nous-mêmes. Nous en sommes tout à fait capables.
Rafael Padilla, alias Chocolat, aspire à n'être plus seulement un clown, mais un grand comédien...
Je vous vois venir. Mais, encore une fois, ma vie d'acteur de cinéma a commencé sans même que je le veuille. Et contrairement à Rafael Padilla, j'y vais à petits pas. Samba, dans lequel je jouais un personnage doux et timide, a été une étape. Chocolat en est une autre. Je me sens prêt pour aller plus loin. Mais rien que les clowneries d'Omar et Fred sur Canal+ me rendaient très heureux. Pendant plusieurs mois, je suis retourné les faire, chaque soir, avec, en poche, mon césar du meilleur acteur...


Omar Sy
1978 Naissance à Trappes (Yvelines).
2005 En duo avec Fred Testot : SAV des émissions, sur Canal+.
2012 César du meilleur acteur pour Intouchables, d'Eric Toledano et Olivier Nakache (dix-neuf millions d'entrées en France).
2014 Samba, avec Charlotte Gainsbourg, Tahar Rahim et Izia Higelin. X-Men : Days of future past, de Bryan Singer.
2015 Apparaît dans Jurassic World, de Colin Trevorrow.
http://www.telerama.fr/cinema/omar-sy-

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